Le temps Cyclothymique

Alphonse Brutsche · Chapitre 7 sur 9

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Le temps Cyclothymique

Chapitre VI.........................................................................................

 

— Maintenant ! annonça Zinrat.

Le petit geste sur la table de contrôle bricolée à ciel ouvert du solénoïde-temps et…

Et le ciel bleu éclatant du printemps 42 céda la place à l’ombre douce et pulpeuse d’une soirée d’une autre année.

Ils n’avaient rien senti – ou presque rien. Juste, mais à peine, cette vague sensation de vertige intérieur qui leur était habituel, et le décor avait changé. Non… pas le décor : le décor, c’était toujours la vallée encaissée qui coupait les collines beiges en bordure de l’immense plateau de Tihuanaco. Un décor de solidité minérale qui ne changerait semble-t-il jamais, ni dans un sens du temps ni dans l’autre – ou alors il lui faudrait des millions d’années. C’était simplement le ciel qui avait viré au mauve, annonçant le changement.

Douce et ventrue, une lune blanche montait, silencieuse, dans les nues qui se piquetaient déjà d’étoiles… Ennir appuya longuement sa main sur l’épaule de Zinrat. De l’autre, il montrait le cube de métal parti avant eux, et rejoint.

— Sans toi…, commença-t-il.

Mais il n’alla pas plus loin. C’était inutile. Toute sa reconnaissance chaleureuse avait passé dans ces deux mots.

Zinrat se contenta de hausser les épaules, mais ses larges yeux roses brillaient de contentement.

— Les mathématiques m’ont toujours passionnée. Comme Algar la biologie… Mais je ne pensais pas que j’aurais un jour à me livrer à des opérations si hardies !

Son rire clair résonna dans le soir, elle se pencha vers son coéquipier, hésita un moment, lâcha enfin le lest qui gonflait son cœur :

— Tu comprends, j’étais soutenue par l’espoir que si j’arrivais à comprendre et à dompter la force cyclothymique du temps, j’avais une chance de revoir Tonir…

Ennir comprenait. Son sentiment neuf – mais qui lui semblait maintenant éternel – pour Bénit, était comme un écho à l’espérance nouvelle de Zinrat…

— Combien d’années avons-nous parcourues, cette fois ?

Zinrat alla consulter un petit cadran, qu’elle avait nommé son compte-temps, greffé sur l’appareillage. Maintenant, il n’y avait plus besoin de calculer les années avec l’aide de la position des étoiles dans le ciel. Le code vibratoire de la matière translatée s’en chargeait. Ce nouveau saut n’avait pas été vraiment voulu, toutefois. Mais Zinrat avait pu calculer le moment où le temps cyclothymique allait repousser les Solariens et leurs vaisseaux, et s’était servie de cette force fantasque pour appuyer, prolonger le mouvement. Plus tard, elle se proposait d’étendre les sauts à des périodes de temps beaucoup plus vastes, mais elle préférait agir avec prudence pour ces premières expériences. Pourtant, les naufragés avaient parcouru une distance temporelle plus importante qu’en aucun de leurs sauts précédents.

— Vingt-cinq ans ! s’exclama Zinrat.

Ils étaient au printemps 1917, sur le plateau mitoyen la cabane de pierre de Pedro Buchuan avait disparu, ou plutôt, n’avait pas encore été construite. Mais ce n’était plus depuis longtemps ce décor familier qui préoccupait les Solariens. Ils continuaient leurs explorations aériennes de cette planète qui, pour eux, régressait dans le temps, et dont ils voyaient de haut les villes fondre comme des taches d’eau au soleil. Leur plus grande surprise, pourtant, fut de constater que la guerre sévissait toujours sur la frange ouest fortement morcelée de l’immense continent qu’ils nommaient Karser, mais que ses habitants appelaient Europe et Asie. Était-ce toujours la même guerre, qui se perpétuait, et qui continuerait vingt-cinq ans plus tard ? En était-ce une autre ?… Les Solariens n’avaient aucun moyen de le savoir, mais cette constatation de la pérennité d’un horrible fléau pesa lourd dans leurs sentiments. L’histoire de Solar avait elle aussi été cousue par les fils rouges de la guerre. Mais ce n’était pour eux qu’une connaissance abstraite, presque des légendes. Voir sous eux le cheminement des conflits sur Ourn creusait un puits douloureux dans leur espoir nouveau : ils allaient peut-être retrouver leur époque, oui, mais sous quel sombre manteau ?

Cependant, leur passage en 1917 fut marqué par un autre de ces curieux incidents qu’ils déchaînaient à leur insu par leurs survols incessants de la planète, et qui grossissaient, pour les Terriens, cet inépuisable fonds culturel que sont les faits maudits ou inexpliqués…

 

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Ils étaient 40 000, les yeux levés vers le ciel. 40 000 qui attendaient… ils ne savaient quoi, quelque chose d’imprécis qu’un seul mot résumait : le miracle.

Le ciel était couvert, il avait plu toute la matinée. Cela n’avait pas empêché les gens de venir, de partout, et même de Lisbonne, distante de cent kilomètres. Il y avait beaucoup de femmes, qu’un même châle noir fondait dans la masse, cachant la beauté comme la laideur, la jeunesse comme la vieillesse, il y avait des paysans en gilet en peau de mouton, des enfants courant entre les jambes des adultes, et quelques ecclésiastiques discrets sous leur chapeau noir, qui étaient là en observateurs. Au cours de l’histoire, on ne comptait plus les bergères à qui la Vierge ou un quelconque Saint était apparu. Alors pourquoi pas ici, à Fatima…

Un peu avant midi, la pluie avait cessé et, sous les nuages bas qui faisaient cage à chaleur, la foule commençait à transpirer de concert. Des marchands ambulants passaient entre les groupes, proposant des saucisses grillées qui crépitaient sur des braseros à roulettes, des galettes d’orge ou de blé, des fruits en cagettes, des boissons à l’orange ou au citron dans des petits tonnelets. On bavardait. Est-ce que la Vierge allait apparaître ?… La « Petite » avait bien dit… On y croyait, on n’y croyait pas, on attendait. L’herbe fumait doucement. À midi moins cinq, les nuages se déchirèrent, se scindèrent en deux larges bandes qui laissaient à nu une magnifique lézarde de ciel bleu où le soleil, au zénith, brillait dans toute sa gloire.

C’était un signe. De la foule chaude, un long « Aaahhh…» monta. L’attente s’électrisa, les yeux commencèrent à pleurer de trop fixer le soleil. Et soudain…

Soudain le soleil sembla se précipiter vers la foule. À travers la déchirure providentielle des nuages, le soleil tombait, tournoyant sur lui-même comme une toupie radieuse, tandis qu’autour de lui une couronne de lumière irradiait tous les feux de l’arc-en-ciel. Il y eut un commencement de panique, de hâtives courses ponctuées de chutes, une multitude de genoux fléchis dans l’herbe mouillée, des prières et des actions de grâce murmurées par d’innombrables bouches.

Mais les prières n’étaient pas achevées et les fuyards n’avaient pas encore interrompu leur course, que le soleil avait terminé ses fantaisies colorées, n’était plus à nouveau qu’un œil éblouissant fixé à sa place habituelle sur le front azuréen des cieux.

Qu’importe : Fatima avait eu son miracle…

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— Il y avait une foule compacte d’Ourniens assemblés dans un champ à proximité d’une petite ville… raconta plus tard Algar. Cela m’a frappé, car je les ai aperçus brusquement à la faveur d’une subite déchirure des nuages. J’ai voulu les observer de plus près, et j’ai piqué droit sur eux. Ils ont dû voir mon vaisseau et en ont été effrayés, car l’écran grossissant m’a permis de voir qu’ils fuyaient tous sens comme des belzags affolés !… Maintenant que j’y pense, je devais me trouver exactement sur l’axe foule-soleil, et mon appareil a dû provoquer une éclipse miniature qui a sans doute fait croire aux Ourniens que l’astre du jour leur dégringolait sur la tête. Comme en plus le champ de mon appareil a dû faire effet de prisme et déployer une gerbe de couleurs, l’effet devait être remarquable ! Je me demande comment ces Ourniens considèrent nos apparitions successives… acheva-t-il pensivement.

Mais les facéties d’Algar n’étaient pas la seule activité des Solariens, qui filmèrent consciencieusement, pendant huit jours, diverses péripéties de la grande guerre qui ensanglantait la France et la Belgique. Ensuite, Zinrat crut déceler que le moment était venu de donner un coup de pouce à la force cyclothymique et de tenter un nouveau saut. Mais elle s’y était prise un peu trop tôt, et son amplitude fut médiocre. Les Solariens émergèrent le 29 juin 1908. Ils recommencèrent imperturbablement leurs survols d’Ourn, mais cette fois ils se fixèrent pour but presque exclusif l’immense continent de Karser, où la civilisation, de plus vieille souche que sur Karfir ou Karmour, évoluait peu – ou plutôt, dévoluait peu.

Ce fut le lendemain de leur « arrivée » en 1908 que les Solariens connurent à nouveau le choc d’un incident désagréable. Mais cette fois, le coefficient de gravité fut pour eux infiniment plus élevé, car ils perdirent un vaisseau.

 

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Le tétramère au complet survolait l’immense plaine centrale de Karser, ces régions froides où, même en cette saison, des plaques de neige imparfaitement fondues s’étendaient entre les troncs des résineux clairsemés qui s’étendaient à perte de vue. Sur Ourn, cette contrée était appelée la Taïga sibérienne. En certains endroits, son sol était transformé en une véritable fondrière à la fonte de neiges ; en d’autres, comme dans la Tunguska que les Solariens survolaient présentement, le terrain était plutôt rocailleux.

Ennir, maussade, surveillait sur l’écran de vision directe les cônes noirs des arbres tous pareils qui défilaient sous lui. Le tétramère venait du sud-est, d’une région où le jour était déjà levé, et se précipitait vers la zone obscure de la planète. Déjà le sol devenait imprécis dans la lumière rasante du soleil qui, tel un sac carmin à moitié dégonflé, flottait dans les brumes du levant. Ennir décida de reprendre de l’altitude et d’accélérer l’allure de la formation, pour rejoindre la face éclairée en sautant par-dessus le pôle Nord. Ses mains coururent distraitement sur son clavier de commande et… la sonnerie de l’alarme rugit.

Il ne fallut que quelques décimes à Ennir pour se rendre compte de ce qui se passait. Il essaya, mais vainement, d’agir sur le gradient désaligné en poussant au maximum les forces coercitives du champ, mais les solénoïdes rugirent dans le vide.

— Le jumeau s’est décroché ! jeta Ennir d’une voix blanche à Zinrat qui avait accouru vers lui.

Le jumeau, c’était le second P. 56 autoguidé, qui en principe suivait fidèlement la course de son frère à équipages. Mais l’appareil avait été démuni d’un de ses organes moteurs essentiels pour que Zinrat puisse monter son solénoïde-temps. Et, sur une manœuvre trop hâtive d’Ennir, les forces alignées s’étaient désaccordées, l’astronef isolé n’était plus maître de la gravité, n’était plus soutenu ni propulsé par rien, que par la vitesse acquise soumise à l’inertie de la pesanteur et du frottement de l’atmosphère sur ses parois.

— Grand Émir ! ragea Ennir. Nous ne pouvons plus rien faire…

Sur son écran, il voyait le disque étincelant du P. 56 abandonné plonger au bout d’une gracieuse orbite descendante vers les étendues boisées de la Taïga.

 

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Tcha-clang… Tcha-clang… Tcha-clang…

Les roues rebondissaient avec monotonie sur l’éclissage des voies. Tatiana Voroslovna soupira, changea de position sur le siège rembourré, croisa ses longues jambes nerveuses sous ses amples jupes de velours. Le voyage en Transsibérien était une dure épreuve de patience pour une femme jeune, énergique comme elle. Douze jours ! jusqu’à Pékin, où l’attendait son mari, en poste d’attaché commercial du Tsar… Mais retrouver Petrov, c’était une joie future qui valait bien cette longue endurance.

Tatiana se renfonça dans son siège moelleux, laissa couler son regard violet qu’ombraient de longs cils noirs dans la pénombre matinale de la Taïga. Au-dessus des arbres, le ciel était roux, puis le roux cédait insensiblement la place à une nuance imprécise d’un bleu si clair qu’il en paraissait blanc. Soudain la jeune femme cilla, fixa son regard sur les nues paisibles. Une vaste boule, ou peut-être un ovale, venait de traverser le ciel, selon une trajectoire approximative sud-nord. « Un météore », pensa-t-elle, comme l’objet flamboyant disparaissait à l’horizon. Mais à peine avait-elle eu cette idée que l’horizon s’embrasait, se nimbait de rouge ardent. Un grondement plus fort que mille tonnerres enfla, submergea ses tympans, y roula longuement, s’assourdissant progressivement. Vers le nord, des nuées étranges s’élevaient, jaune d’or, dans l’incendie pourpre qui palpitait par-dessus la cime des arbres proches.

— Qu’est-ce… qu’est-ce que c’était ? balbutia le gros homme en face de Tatiana.

Elle ne lui répondit pas. Il n’avait cessé de la regarder de guingois entre ses paupières bouffies depuis le jour du départ, il ne cessait de fumer dès le petit matin de longs cigares puants. Il s’était levé, collait contre la vitre son gros nez rougeaud. Mais, lorsque le souffle de l’explosion frappa le train de profil, charriant avec lui sable et brindilles projetés qui martelèrent les vitres des compartiments, il se rejeta en arrière avec un grand geste du bras…

Mais le Transsibérien continuait son chemin solitaire sur son double fil d’Ariane, et le lieu de la catastrophe disparut bientôt dans la lumière du matin.

 

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À 80 verstes du lieu de la chute, les cent vingt membres de la tribu nomade des Evenk cheminaient vers le nord, poussant devant eux un grand troupeau de rennes semi-sauvages, quand l’éclat du feu et la brûlure de la chaleur s’abattirent sur eux. Le grondement ne vint que plus tard, puis le vent violent de l’explosion, alors que tous les Evenk étaient déjà nez contre terre, croyant venue la fin des temps. L’ouragan passa sur eux comme le souffle de l’enfer, et quand ils se relevèrent, les cheveux et les poils de leurs vêtements en peau roussis, tout l’horizon flambait. Au-dessus des flammes, se tordaient d’étranges nuées qui avaient la couleur de l’or en fusion. Des rennes, il n’y avait plus trace. Effrayés, ils s’étaient précipités droit devant eux, droit vers les portes de flammes.

Le lendemain, avant de quitter la région à tout jamais, ils en retrouvèrent 1 500 morts, à demi carbonisés.

 

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Les jours qui suivirent, les nuages d’or qui gardaient en leur sein tumultueux une brillance vivace dérivèrent dans la direction de l’ouest. On les vit passer au-dessus de Berlin, de Copenhague, de Londres. En passant, ils éclairaient cités et campagnes plus vivement que la lune à son plein. Et plusieurs photos furent prises à leur lumière, de Londoniens lisant à 3 heures du matin le journal dans la rue, sous l’ondée d’or de ce moutonnement passager.

Le matin de l’explosion, le pendule du sismographe d’Irkoutsk, situé à 900 kilomètres du point d’impact, accusa des trépidations du sol pendant une heure. Mais ce n’est qu’en 1921 qu’une expédition sur les lieux de la mystérieuse catastrophe put être envisagée. Elle ne fut sur place qu’en 1927, conduite par le professeur Koulik, qui observa qu’à 60 kilomètres du point d’impact les arbres étaient décapités à leur sommet, et qu’une très large « allée » de 120 kilomètres de long conduisait au centre de la partie calcinée. Les arbres étaient abattus de part et d’autre de cette allée, ce qui poussa le professeur Koulik à déclarer qu’un gros météore avait percuté la Tunguska, au bout d’une trajectoire d’une très faible ouverture angulaire – ce qui était naturellement en contradiction avec tout ce qu’on savait du comportement des météores.

Quarante ans plus tard, d’autres expéditions furent organisées dans ce coin perdu de la Sibérie. Le professeur Ziegler écrivit :

Sur le lieu du cataclysme, le cratère ne ressemble pas du tout à un cratère de météorite et nous y avons relevé une radioactivité intense. Tout permet de penser qu’il s’agit d’une explosion nucléaire à une certaine altitude dans l’atmosphère, ou encore à la désintégration d’un bloc d’antimatière.

Il y eut encore d’autres hypothèses – même celle d’un accident survenu à un vaisseau extra-terrestre – et puis le mystère du météore de la Tunguska sombra dans le sommeil…

 

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En vérité, le P. 56 n’aurait jamais explosé avec une telle force (équivalant à l’énergie développée par une bombe thermonucléaire de 10 mégatonnes) si son code vibratoire n’avait été désaccordé par rapport à l’époque où il évoluait De même que la rencontre de la matière et de l’antimatière peut provoquer une déflagration inouïe, le choc violent de deux solides appartenant à deux temps différents le pouvait aussi. Le cataclysme de la Taïga, c’était la désintégration d’un objet du passé heurtant le présent, c’était une « explosion-temps ». Quant aux nuages dorés qui intriguèrent si fort quelques témoins de 1908, ils étaient formés d’une masse instable d’atomes où circulait la force cyclothymique, des atomes qui, incapables d’accepter une place précise dans la durée, oscillaient sans cesse au long d’un balancier temporel d’une envergure de quelques heures.

Plusieurs oiseaux traversèrent ces nuages, se retrouvèrent décalés vers le passé ou le futur d’une heure ou deux, sans en avoir conscience. Mais les volutes temporelles ne tardèrent pas à se dissiper, chaque atome, brisant la force coercitive qui le liait aux autres, plongeant alors vers le futur ou vers le passé.

 

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Les Solariens n’épiloguèrent pas longtemps sur la perte du P. 56. Cet appareil, qui n’était qu’un volume de transport supplémentaire, ne leur était de toute façon d’aucune utilité. Il n’y avait pas eu mort de personne – et c’était le principal.

Et, à mesure qu’ils descendaient dans le temps, ils n’en continuèrent pas moins à survoler Ourn et à filmer inlassablement les périodes qu’ils traversaient, et où ils se stabilisaient de moins en moins longtemps. Zinrat avait perfectionné le solénoïde-temps. La force cyclothymique pouvait être comparée à une série de vaguelettes charriant les Solariens et leurs vaisseaux vers le passé, suivant un mouvement irrégulier correspondant à la force de chaque vaguelette. Le passage sur la crête de la vague correspondait aux translations, les retombées dans les creux aux phases de stabilité. Mais en donnant, grâce au solénoïde-temps… d’où la possibilité de parcourir des distances de plus en plus grandes dans la durée. Désormais, les naufragés mouvants comptaient non plus par dizaines d’années, mais par siècles…

 

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Le 1 er août 1871, les Marseillais virent passer dans le ciel de leur bonne ville, venant de l’intérieur des terres et se dirigeant vers la mer, un énorme objet argenté qu’on traita ailleurs, avec verve, de « baleine volante »…

Le 23 septembre 1790, les gendarmes d’Alençon eurent à consigner dans leur rapport hebdomadaire la déclaration d’un paysan effrayé qui prétendait avoir vu se poser sur une colline un énorme disque brillant ; il s’était approché, avait vu sortir de l’aérostat un petit homme à tête jaune et vêtu d’un habit collant verdâtre et brillant lorsque les gendarmes se rendirent sur les lieux, ils ne purent rien déceler de suspect…

Le 3 mars 1619, Herr Christophorus Schere, préfet du canton d’Uri, dans la Confédération Helvétique, qui se promenait en voiture à cheval le long du lac d’Urn, vit glisser au ras de l’eau, dans la lumière indécise du soir, un objet volant « long et brillant ».

Au cours de l’année 1324, le jeune peintre Pietro Marcovitch eut l’occasion d’observer plusieurs disques volants atterrir dans le creux d’un vallon où il méditait ; il en vit sortir trois êtres qui lui semblèrent vêtus de lumière verte, et pensa à une visite céleste ; plus tard, lorsque, avec plusieurs de ses camarades, il entreprit de peindre des fresques dans le monastère de Detchani, il ajouta, sur la « Résurrection » et sur la « Crucifixion » auxquelles il avait participé, la représentation des visiteurs célestes dirigeant leurs chars scintillants, en n’oubliant pas d’y faire figurer, en le stylisant, les vibrations de l’air qu’il avait remarquées autour des vaisseaux lorsque ceux-ci avaient quitté le ciel…

En 587, le célèbre historien Grégoire de Tours, consécutivement à une vision qu’il avait eue, consigna dans ses chroniques de « L’Historia Francorum » les lignes suivantes : Nous vîmes pendant deux nuits de suite, au milieu du ciel, une espèce de nuage fort lumineux qui avait la forme d’un capuchon…

Dans son Histoire romaine, livre I, Dion Cassius nota, en 223 av. J.-C. : À Arimium, une lumière brillante comme le jour illumina la nuit ; en de nombreuses régions de l’Italie, trois lunes devinrent visibles au cours de la nuit…

 

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À mesure qu’ils plongeaient vers le passé, Ourn rétrécissait sous eux. Karmour, qu’ils avaient connu grouillant d’habitants serrés dans d’immenses cités grises, était maintenant un désert champêtre et sylvestre où de maigres tribus nomades vivaient sans marquer de leurs traces la sereine nature. Par contre, la petite mer presque fermée qui se trouvait entre Karser et Kartur semblait avoir recueilli ou, plutôt, favorisé l’éclosion des civilisations, et c’est au-dessus de ce que les Terriens nommeraient le bassin méditerranéen que, lors de leurs brèves escales, les involontaires visiteurs du temps menaient leur ronde. Ils ne craignaient plus, maintenant, d’avoir maille à partir avec les Ourniens de l’antiquité, dont les armes rudimentaires étaient moins que jamais capables de les inquiéter. Par contre, la réduction et la dispersion de la population leur permettaient de toucher le sol sans encombre en de nombreux points du territoire qu’ils exploraient ainsi benoîtement, à pied. Ils étaient aperçus souvent, donnant ainsi corps à des légendes qui, au cours des âges, n’allaient que croître et embellir. Mais les Terriens de cette époque vivaient en harmonie avec les dieux nombreux et bizarres qu’ils avaient créés ; ils ne s’étonnaient donc pas de voir de petits lutins jaunes vêtus de vêtements brillants débarquer de roues étincelantes descendues des cieux : c’étaient les dieux qui, abandonnant le royaume des esprits, venaient un instant parmi les hommes…

 

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Fils de Buzi, de la caste des Cohanim, Ezéchiel était un homme fort au service de Dieu. Son nom même était le reflet de cette force et de cette foi : Ye’hézqè’l, qui signifiait Dieu est fort, ou Dieu réconforte. Mais cet homme qui serait plus tard appelé prophète des Hébreux, et considéré comme un des plus grands, cet homme rompu aux exercices du corps et aux travaux de l’esprit, cet homme fort était pour l’instant en position rien moins qu’enviable : il cheminait, au milieu d’une cohorte de captifs de plusieurs nationalités dont aucun ne parlait le même langage (Babel avait laissé sa trace de discorde sur les langues), sous le soleil brûlant de Mésopotamie, au bord d’un fleuve presque tari qui se frayait un chemin difficile dans la rocaille rouge du désert. Nabuchodonosor II, le Grand Roi portant le nom d’un ancêtre né 600 ans plus tôt, avait déferlé vers l’ouest cinq ans auparavant avec son armée de mercenaires, balayant tout sur son chemin jusqu’en Égypte. Au passage, le royaume de Judée était tombé après de brefs combats, et sa capitale, Jérusalem, une fois de plus conquise et brûlée, tandis que des milliers d’esclaves, dont le roi et ses sages, prenaient la route de la captivité…

Oui… en cet an 582 d’avant le Christ, Ezéchiel n’était qu’un esclave comme les autres, aux pieds enchaînés, aux talons crevassés, à la bouche sèche et au regard fiévreux, qui se traînait au milieu d’un flot de miséreux qu’encadraient les silhouettes hautaines des miliciens babyloniens juchés sur leur chameau, suant mais impassibles sous leur barbe et leur perruque postiche, et tenant fermement en main la longue lance à pointe de cuivre. Pourtant il savait au fond de son âme que la délivrance viendrait, pour lui et pour son peuple. Aussi, à travers les pires épreuves, ne cessait-il de prier le Seigneur pour hâter, par le témoignage de sa foi, la venue de ce jour. Et c’est dans cette cinquième année de captivité, par une torride journée d’été, que le grand signe de la délivrance lui fut envoyé…

Il marchait tête baissée pour ne pas brûler inutilement ses yeux rougis, au rythme rapide des enjambées cahotantes que lui mesurait sa chaîne, quand un vent de sable violent l’enveloppa. Il sentit une grêle de particules minérales passer sur sa peau, tandis que des cris de frayeur retentissaient autour de lui. Une bousculade se produisit, un chameau bramant, courant à une vitesse inhabituelle le frôla, l’espace entre ses deux bosses vide de cavalier. Et ce n’est que lorsque la poussière commença à retomber qu’il se rendit compte qu’il avait été exaucé, que Dieu venait de se manifester en lui envoyant Ses messagers.

À travers les volutes de sable rouge, des roues gigantesques alignées les unes au-dessus des autres étincelaient sous le soleil. Ezéchiel fut à peine surpris, car il n’avait jamais douté. Il s’agenouilla, mit la face contre terre, et lança une silencieuse mais vibrante action de grâces. Puis il se releva et, sans plus sentir la morsure des entraves à ses chevilles, il avança vers les chars des Envoyés.

La poussière était maintenant complètement retombée, et les trois grandes roues étaient tout à fait immobiles les unes au-dessus des autres, resplendissantes de lumière argentée. Entre les monolithes rocheux sculptés par les vents de sables, mercenaires et esclaves continuaient de s’enfuir droit devant eux : ils ne savaient pas…

Ezéchiel, lui, savait. Et il avançait sans crainte. Bientôt, il vit s’ouvrir dans le flanc des chars célestes des portes ovales par où coulissèrent de miroitants rubans de métal, sur lesquels s’avancèrent, au nombre de quatre, les Envoyés du Seigneur, d’étranges êtres qui lui parurent mi-hommes mi-animaux car, bien que se déplaçant sur deux jambes, tout leur corps était gainé d’un épais tissus vert qui ressemblait plutôt aux écailles d’un poisson ou d’un serpent, et leur tête n’était formée que d’une sphère translucide où aucun trait du visage ne pouvait se distinguer. Mais Ezéchiel n’avait pas à juger de l’apparence des Messagers : il savait qu’il existait dans les Maisons du Ciel plus de créatures que ne compte de grains de sable le désert.

Il fut rapidement entouré par les quatre Messagers. Les animaux-hommes, sortes de singes peut-être, étaient si petits que leur tête globuleuse ne lui arrivait qu’à la taille. Ezéchiel désigna de la main la porte ovale du char de base.

— Emmenez-moi vers Celui qui vous envoie, dit-il d’un ton à la fois ferme et doux.

Les Envoyés, qui ne parlaient pas, ne tardèrent pas à regagner leurs chars. Ezéchiel les suivit, pénétra à la suite de deux des Envoyés dans la roue la plus basse, dont la porte se referma sans bruit.

Ce jour-là, le prophète fut à la fois surpris et déçu ; il put contempler ce qu’aucun de ses frères sur Terre n’avait jamais vu : l’étendue sans limite du Royaume créé par Dieu pour les hommes, mais il ne parvint pas à communiquer avec les envoyés, qui avaient bien un visage sous leur casque rond, mais parlaient un langage inintelligible. Cependant les voies du Seigneur sont impénétrables et lorsque, après le fantastique voyage dans les airs au cours duquel il avait pu voir le monde d’en haut à travers une petite fenêtre carrée, Ezéchiel fut à nouveau déposé au sol près du fleuve Chobar où il ne tarda pas à retomber aux mains des Babyloniens, il ne chercha pas une seconde à se plaindre.

Beaucoup plus tard, il écrivit son Livre, dans lequel il chanta la Gloire du Seigneur, et son étrange rencontre avec Ses Envoyés y prenait une place importante.

1 – La trentième année, le cinquième jour du quatrième mois, comme j’étais au milieu des captifs près du fleuve Chobar, les deux s’entrouvrirent, et je vis des visions divines.

2 – Le cinquième jour du quatrième mois, la cinquième année de la déportation du roi Joachim.

3 – La parole du Seigneur fut adressée à Ezéchiel, fils de Buzi, prêtre, dans le pays des Chaldéens, près du fleuve Chobar, et là, la main du Seigneur fut sur lui.

4 – Et je vis, et voici qu’un tourbillon de vent venait de l’aquilon, et une grosse nuée, et un globe de feu, et une lumière qui éclatait tout autour ; et au milieu, c’est-à-dire au milieu du feu, il y avait une espèce de métal brillant.

5 – Et au milieu de ce feu apparaissaient quatre animaux, dont l’aspect avait la ressemblance de l’homme…

 

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Ils « enlevèrent » ainsi plusieurs Ourniens, à diverses époques, dans divers pays, de la Chine à l’Amérique du Sud, en passant par l’Égypte et la Judée. Ils filmaient les Ourniens, étudiaient leur comportement, et les ordinateurs, à tout hasard, emmagasinaient leur langue, car les captifs – mais c’étaient plutôt des invités – parlaient en général beaucoup. Ainsi naissaient les légendes et les prophéties, si semblables, et pour cause, sur toute la surface d’Ourn – sur toute la surface de la Terre.

Mais les Solariens, entre leurs expéditions, regagnaient toujours avec fidélité la vallée encaissée du haut plateau andin où ils avaient trouvé refuge dès les premiers temps. Là aussi, le panorama changeait. Sur le grand plateau de Tihuanaco, ce qui n’avait été à leur arrivée qu’un champ de ruines par endroits bouleversé par des fouilles reprenait, à mesure qu’ils plongeaient dans le passé, consistance et figure. Ils voyaient littéralement, entre leurs sauts, les ruines surgir de terre, devenir une grande ville géométrique aussi harmonieuse et aussi moderne que les plus belles cités du bassin méditerranéen. Plusieurs races d’occupants avaient successivement ou régressivement ! – occupé la ville (conquérants espagnols, qui n’en connurent que les ruines ; Mayas, qui campèrent mille ans dans une cité qu’ils n’avaient pas construite ; Toltèques, qui chassèrent les Mayas…), mais ce n’est que 3 000 ans avant leur arrivée sur Ourn qu’ils purent observer l’édification première de Tihuanaco par un peuple de guerriers bariolés et cruels qui avaient entraîné avec eux, sur cette terrasse du monde, une foule d’esclaves à qui étaient imposés les travaux les plus inhumains. Guettant sur la crête de la colline proche, ou plafonnant leurs astronefs droit au-dessus de la ville en construction, les Solariens virent de véritables pyramides d’hommes enchaînés s’unir pour soulever des blocs de rocher si énormes que les machines les plus modernes n’y seraient pas parvenues. C’était un spectacle effrayant et grandiose, mais les visiteurs du temps savaient que de cette sueur et de ce sang, et de ces entrailles répandues, naîtrait, était en train de naître, une des plus belles cités que la planète eût jamais comptée. Cependant toute cette souffrance était à leurs yeux d’un trop grand poids en regard de la réussite architecturale de Tihuanaco. Ce qu’ils ne savaient pas, ne pourraient pas savoir, c’est que des dizaines de milliers d’esclaves, une fois la ville achevée, seraient sacrifiés sur les autels… pour eux. Et que, une fois les esclaves tués, les Aztèques prendraient l’habitude de faire mourir sur l’autel les meilleurs et les plus forts de leurs fils et de leurs filles, déclenchant ainsi le processus d’appauvrissement et de déclin de leur race.

Car en cette année 2076 av. J.-C., les Aztèques avaient vu les cercles de feu blanc qui montaient et descendaient de derrière une colline proche. Pour eux, c’était le signe tangible que leurs dieux étaient descendus des cieux pour observer l’édification d’une ville qui devrait être la plus belle du monde, et leur serait consacrée. Les Aztèques, respectueux de cette présence (qui, on s’en doute, dura peu), ne cherchèrent jamais à escalader la colline, pour ne pas troubler les dieux en leur demeure terrestre. Mais, face à cette colline, ils édifièrent en leur honneur la Porte du Soleil, une sculpture de 3 mètres de haut et de 6 mètres de large taillée dans un seul bloc de pierre de 10 tonnes, où ils représentèrent les dieux volants qui venaient leur rendre visite…

Cependant, les Solariens séjournaient effectivement en 2076 av. J.-C. plus longtemps qu’en aucune autre époque. Zinrat et Ennir (maintenant étroitement associés dans les travaux temporels) avaient trouvé le moyen de « retenir » la force cyclothymique du temps qui tendait à les pousser vers l’arrière, « gonflant » ainsi leur structure infra-atomique d’une énergie qui, une fois lâchée, leur permettait de faire des sauts en arrière d’une amplitude de plus en plus vaste. Mais s’ils séjournèrent aussi longtemps en cette année – 2076 (très exactement huit mois et quatre jours), ce n’est pas seulement pour les besoins de leurs expériences temporelles, mais parce que du virium avait été découvert sur Ourn.

* *

*

 

— Je tire de 47 vers zénith rouge…

— Je dégage en 6 et en 234 vers l’ouest bleu…

Les billes multicolores circulaient dans l’apesanteur de la structure transparente du jeu à trois dimensions.

Ennir et Zinrat, sous l’auvent rocheux près des deux astronefs, jouaient au tridipion. À côté d’eux, Bénit rongeait rêveusement une pomme ramassée le jour précédent dans un verger macédonien : les Solariens, après beaucoup d’hésitations, s’étaient décidés à améliorer leurs repas de pâtes fades qui d’ailleurs s’épuisaient, en mangeant avec délices les fruits multiformes dont la planète était prodigue, et qu’ils cueillaient sans vergogne sur les arbres porteurs de cette nouvelle nourriture des dieux. Ils ne s’étaient pourtant jamais aventurés à tuer un animal pour manger sa viande, et seul Cézir chassait avec ardeur tout ce qui bougeait, et qui allait des fourmis aux lézards.

C’était le soir, un soir perdu dans le temps de ce deuxième millénaire avant le Christ. L’air était vif et frais, le ciel d’un sombre indigo. Les joueurs ne levèrent pas les yeux lorsqu’un frissonnement de l’atmosphère leur annonça que l’astronef de l’infatigable Algar venait de se poser non loin d’eux. Mais ils durent bien s’interrompre lorsque leur bouillant compagnon surgit près d’eux, vociférant :

— Du virium !… Il y a du virium sur Ourn…

— Du virium ? répéta Ennir qui, le doigt sur une touche, s’apprêtait à expédier dans les couloirs transparents une bille vert émeraude.

— Mais oui ! Du virium ! Et c’est tout l’effet que ça te fait ? Mais songe donc que nous allons pouvoir en remplir nos soutes sans bouger de cette planète…

— Grand Émir ! Mais pourquoi faire, peux-tu me l’expliquer ?

Algar secoua sa grosse tête, prit un air profondément peiné.

— Voyons Ennir ! Ne sommes-nous pas maintenant assurés de retourner à notre époque d’origine ?… Je pensais qu’à notre arrivée, heu… chez nous, nous retournerions sur P. 3 de Vuimor, afin de prendre une cargaison de virium. Telle est bien notre mission, non ? Mais puisque nous avons maintenant ce minéral à portée de la main, pourquoi ne pas nous servir ? Ce sera autant de temps de gagné !

— Tu veux dire… tu veux dire…

Ennir secoua la tête, eut un rire amer qui résonna longuement.

— Tu veux dire, répéta-t-il une fois calmé, que tout ce que nous avons vécu, tout ce que… tout ça… Tout ce que nous avons vu des guerres qui ont ravagé cette planète, ça ne compte pas pour toi… et que seuls comptent les ordres du Cerveau ?

— Par exemple ! clama Algar. Mais naturellement, ça compte ! Ne sommes-nous pas toujours en mission, quelles qu’aient été les aventures que nous aurons traversées ? Ne sommes-nous pas toujours membres de la Navigation Industrielle Planifiée ? Et toujours aux ordres du Cerveau-Directeur ? Nous ferons le plein de virium – ajouta-t-il avec force – et nous le livrerons, comme il était prévu…

— Si nous revenons bien à notre époque…, dit doucement Zinrat. Nous pouvons diriger la force cyclothymique, soit. Mais rien ne prouve que la précision soit absolue : nous pouvons aussi bien tomber en panne d’énergie 500 ans « avant » ou 500 ans « après »…

— Je te fais confiance, Zinrat. Et même si nous n’avons qu’une chance, nous ne devons pas la négliger.

Ennir leva les bras vers le ciel.

— Vous m’amusez, tous les deux… Pour ma part, je serais heureux de retrouver ma planète, même si ce n’est pas exactement à l’époque où je l’ai quittée. Solar est toujours Solar, après tout. Et si tu tiens à faire le plein de virium, pourquoi pas, au fond. N’est-ce pas, Bénit ?

La réaction de Bénit ne fut pas exactement celle qu’escomptait son amoureux. Elle dégagea son bras de la douce étreinte de la main du jeune Solarien sur son poignet, répliqua vivement :

— Vous êtes fous ! Vous êtes fous tous les trois ! J’espérais que cette plongée dans le temps vous aurait rendus raisonnables ! Ou au moins vous aurait permis d’oublier tous vos concepts de Devoir et de Mission ; d’oublier cette guerre inique que le Cerveau s’apprête à faire à l’Union des Pôles… Mais je vois qu’il n’en est rien ! Ennir, je t’en conjure, empêche ce fou d’accomplir un acte qui peut être à l’origine de morts et de dévastations qui endeuilleront notre planète… Rappelle-toi en quel état se trouve Solar, aujourd’hui : un monde vide, mort, désert… Si nous pouvons empêcher cela…

Elle fixait d’un regard éperdu et vibrant le jeune capitaine dont le cerveau subissait l’assaut de deux forces contraires : le désir de se conformer aux idées de la fille qu’il avait choisie, et le poids de toute une éducation fixée dans ses cellules, qui le poussait vers l’obéissance aux ordres reçus. Algar profita de son hésitation pour enfoncer un nouveau clou dans cette hésitation, sous la forme d’une rationalisation des arguments de la Solarienne.

— Voyons ! Si Solar est morte aujourd’hui, rien ne prouve que le cataclysme ait été provoqué par une guerre entre l’Union des Pôles et le reste de la planète… Cela a pu arriver n’importe quand… Des dizaines de milliers d’années plus tard. Je pense au contraire que le moyen d’éviter la guerre est de renforcer les moyens de défenses du Cerveau, et de réduire ces Zolors de Polaires par une attaque surprise, avant qu’ils nous attaquent eux-mêmes !

— Attaquer ! cracha Bénit, les yeux brûlants.

Mais, en même temps qu’elle, Zinrat raillait :

— Tu parles vraiment comme si nous étions déjà revenus à notre époque d’origine, Algar. Cela me paraît un peu prématuré… Et puis si Solar est morte aujourd’hui, si notre civilisation, notre peuple ont disparu, c’est que cela doit se produire ainsi. Cette évolution est inscrite dans les méandres du flot du temps. Bénit, Algar… votre querelle est vaine… Quelle que soit la décision que vous prendrez, elle a déjà été prise dans la boucle sans fin du temps.

— Je constate que tu refuses de prendre position en t’abritant derrière des sophismes, railla Bénit. Je vois que je perds mon temps avec vous !

Elle se leva brusquement. La pomme qu’elle mangeait roula sur le sol.

— Bénit ! Attends ! cria Ennir.

Mais il ne fit pas mine de la retenir, et il regarda, impuissant et rageant en même temps de l’être, sa future engagée qui se dirigeait à pas rapides vers son astronef.

— Ne t’en fais donc pas souffla Algar d’un ton bourru. Elle a ses idées bien à elle, mais sa colère passera vite. Comprends-moi : avoir du virium à portée de la main et ne pas profiter pour en faire provision serait fort stupide, non ? Et puis si Zinrat a raison, quoi que nous fassions, le destin a déjà écrit nos actes quelque part sur la boucle du temps…

Il haussa les épaules, son rire puissant résonna dans le soir tombant. Apparemment, il considérait que ses deux compagnons s’étaient ralliés à son point de vue – et n’avait pas tort : Ennir n’eut pas le courage de redire quoi que ce soit. Ébranlé par la violence de la réaction de Bénit, il la regardait s’éloigner, disparaître par le sas ovale de son N. 30. IL eut comme simple réconfort le sourire doux et pensif de Zinrat, mais cette brouille avait rejeté loin de sa conscience le véritable motif de l’altercation. Ramasser ou non le virium… que lui importait, au fond ?

Un peu plus tard, alors que chacun était allé se coucher, Ennir essaya de plaider sa cause devant la niche à dormir où Bénit s’était réfugiée. Il n’obtint aucun résultat. La jeune Solarienne lui tournait le dos, suspendue à l’invisible réseau d’ondes. Triste mais résigné, il ne l’importuna pas longtemps. Algar avait peut-être raison, sa colère passerait vite. Il alla se coucher dans une autre niche, en la seule compagnie de Cézir dont la familiarité était toujours aussi chaleureuse et envahissante. Ennir essaya de débrouiller le fil de ses problèmes, mais ses problèmes faisaient partie d’une manière si organique aux méandres du temps et à son mystère qu’il s’endormit sans rien avoir pu résoudre.

Le lendemain, effectivement, Bénit était plus calme, presque sereine, mais se montra envers lui d’une froideur appuyée, qu’il ne chercha pas à briser. Cependant, il fut surpris lorsque la jeune fille déclara que puisque tout le monde était d’accord contre elle, elle ne chercherait pas à imposer davantage sa volonté et se joindrait à eux dans l’expédition pour la recherche du virium.

Un peu plus tard, les trois vaisseaux alignés décollaient comme une seule toupie à triple circonvolution, atterrissaient quelques séquentes plus tard au sommet d’une colline rocheuse surplombée par un ciel implacablement bleu. À leurs pieds, une longue vallée irrégulière s’étirait vers l’infini embrumé de chaleur, une vallée riche d’herbages, d’arbres et de fleurs, malgré le climat tropical. Un lac long et étroit, aux eaux salines, tenait le milieu de la vallée. Les Solariens étaient à nouveau sur ce territoire agité, riche de légendes, que les Ourniens appelaient Juda, ou Judée.

— C’est ici, dit Algar, que mes détecteurs ont relevé la présence de virium, pas très profondément enfoui dans le sol…

Il désignait un espace compris entre deux villes blanches ceintes d’un rempart sommaire. Le métal stratégique était là, sous ce sol étranger… Mais comment l’extraire ? Ils décidèrent pour la première fois de véritablement prendre contact avec les autochtones, et pour cela d’apprendre les rudiments de la langue du pays : ils ne pouvaient pas, malgré leurs machines-outils, faire le travail d’extraction eux-mêmes, et en catimini. Donc ils traiteraient, emploieraient de la main-d’œuvre qu’ils payeraient avec du métal précieux pris ailleurs… Tout le monde fut d’accord avec cette méthode, même Bénit.

L’Ournien qui fut leur professeur – d’ailleurs pas très conscient de l’être – fut un berger qu’ils « ramassèrent » (le terme est très adéquat) sur une colline avoisinante, alors qu’il somnolait, laissant ses brebis étiques tondre au ras du sol sec l’herbe dure et les buissons épineux du lieu. L’Ournien ne s’effraya pas d’être enlevé par ce qu’il croyait être des dieux. Il n’était manifestement pas très intelligent, et ne comprit jamais vraiment ce qu’on attendait de lui. Il fit plusieurs voyages entre ses collines et le haut-plateau andin, sans s’apercevoir sans doute que les étrangers à grosse tête lisse et jaune lui faisaient parcourir la moitié de la circonférence d’une terre qu’il ne savait pas être un globe. Mais finalement, les Solariens assimilèrent le langage du berger, aidés en cela par les ordinateurs de bord qui, bien que non programmés pour résoudre des questions linguistiques, purent tout de même établir la structuration phonétique de la langue. Le berger fut relâché au bout de sept mois ourniens, les Solariens pouvaient maintenant s’exprimer en araméen. Restait à établir le contact avec une notabilité d’une des deux villes qui encadraient le gisement.

Les Solariens savaient maintenant que leur présence effective ne pouvait guère troubler les esprits des primitifs. Aussi, Algar et Ennir, qui avaient préféré se charger des contacts, descendirent-ils tout simplement à pied de la colline, dans leur spatiandre dégravité, casque rabattu, et se dirigèrent vers la ville la plus proche d’eux. Un homme aux vêtements riches et dont la barbe était artistement frisée se tenait assis devant la porte principale du rempart, tandis qu’un jeune garçon, un esclave probablement, l’éventait avec des palmes. C’est à cet auguste personnage que les Solariens s’adressèrent dans leur langage hésitant. S’il ressentit de la surprise à la vue de ces petits êtres au visage caché par un masque sphérique, l’homme aux vêtements chamarrés ne le laissa aucunement paraître. Il entraîna, à travers les ruelles assoupies, les deux visiteurs, qu’il appelait les Envoyés, vers sa demeure à patio, où il leur présenta sa femme et ses deux filles. L’homme leur offrit des fruits, du miel et du poisson séché, mais les Solariens ne pouvant pas ouvrir leur casque à cause de l’atmosphère qui, à ce niveau, ne leur était pas favorable, durent décliner ces offres. Quant au virium (que les Envoyés désignaient simplement comme « le métal enterré »), l’homme leur dit qu’ils pourraient en disposer s’ils trouvaient des travailleurs aptes à faire l’ouvrage. Ils étaient bien tombés sur une notabilité de l’endroit, qui leur promit de réunir des citoyens – les esclaves étant réservés à des travaux d’intérêt municipal…

Le lendemain, à la nuit tombée, Ennir revint trouver leur hôte, mais en compagnie cette fois de Bénit.

Avec le soir, les rues étaient devenues animées, et le spectacle était étrange pour les Solariens, qui avaient ainsi pour la première fois l’occasion de circuler vraiment au milieu des Ourniens, ce peuple si fragmenté qu’il leur semblait à la fois connaître bien et si mal… Les rues de la ville étaient étroites, éclairées parfois par des torches fixées aux murs. Les habitants regardaient passer les étrangers avec une attention soutenue, et parfois une main hésitante se tendait pour frôler le tissu métallisé de leur spatiandre. Ils se sentirent presque soulagés d’être accueillis dans la maison du notable, qui leur apprit qu’il avait commencé à recruter des travailleurs… Les travaux d’extraction pourraient sans doute commencer le surlendemain. La conversation roulait péniblement avec force circonlocutions de politesse, lorsque des coups violents résonnèrent à la porte. Leur hôte alla ouvrir. De nombreux citadins, certains brandissant des torches, s’étaient agglutinés devant l’huis, parlant haut et riant. Le notable répliqua, s’interposant devant la porte que les Ourniens excités voulaient franchir. Ennir et Bénit, qui s’étaient approchés, ne pouvaient que suivre très imparfaitement la conversation, mais comprirent tout de même qu’ils étaient la cause de cette intrusion populaire.

— Que veulent-ils ? souffla Bénit. Ils ont l’air plus joyeux qu’hostiles…

Effectivement, les hommes massés près de la porte riaient aux éclats en désignant les Solariens. Ennir, que la décision de Bénit de l’accompagner avait enchanté, car il y voyait le signe de la fin de sa colère, se concentra sur les mots étrangers.

— C’est curieux… J’ai l’impression qu’ils demandent que nous quittions nos vêtements… Un rite de reconnaissance, peut-être…

Mais la porte claqua, les séparant de la foule excitée, interrompant leurs réflexions. Deux hommes portant l’épée au côté étaient venus prêter main-forte à leur hôte, qui s’excusa pour l’incident.

— Ces deux gardes vont vous raccompagner, O Envoyés divins…, leur dit-il en désignant les deux hommes qui, tirant leur épée du fourreau, rouvrirent la porte et firent reculer la foule avec quelques moulinets.

C’est avec cette escorte qu’Ennir et Bénit sortirent de la ville, au milieu d’un brouhaha moqueur qui finit par provoquer chez eux un sentiment de malaise. Des ombres furtives se glissaient dans les ruelles, et ils crurent à plusieurs reprises, dans cette compagnie pourtant exclusivement masculine, déceler des postures qui évoquaient la possession sexuelle.

Mais Ennir était assez éloigné du goût pour l’observation sociologique. Demain commencerait l’extraction, et c’était une corvée qu’il voulait voir finir le plus vite possible. Maintenant, son désir était de quitter Ourn, de plonger dans le temps, de retrouver Solar et… Bénit, Bénit qui, sur le chemin du retour vers l’astronef caché dans les collines était toujours lointaine et froide.

La ville qu’ils venaient de quitter après avoir failli subir peut-être des violences de la part de ses habitants, faisait partie d’une alliance militaire et commerciale qui, parce qu’elle regroupait cinq citée, était nommée la Pentapole. Cette cité s’appelait Sodome. La cité voisine avait pour nom Gomorrhe. L’homme qui les avait reçus était connu par ses concitoyens sous le nom de Loth.

Et le virium ne fut jamais extrait.

 

* *

*

 

Le lendemain, lorsque Zinrat, Ennir et Algar se levèrent, tard dans la matinée, ils s’aperçurent que le vaisseau de Bénit n’était plus à sa place habituelle, contre le pan incliné de rochers.

— Elle est partie en exploration, dit Algar. Avec son humeur du moment, cela n’a rien d’étonnant qu’elle ne nous ait pas prévenus…

— Ça ne lui est pourtant pas habituel…, murmura Ennir.

Il essaya d’appeler la jeune fille, mais le communicateur resta muet.

 

* *

*

 

Sur Sodome, c’était encore la nuit.

Loth, étendu auprès de sa femme Rebecca, se tournait et se retournait sur sa couche en proie aux rêves flous d’un sommeil agité. La rencontre avec les Envoyés de Yahvé le troublait, jusque dans son inconscience nocturne. Pourquoi avait-il été choisi, lui ? Si sa modestie n’avait pas été grande, et aveugle sa foi dans le Seigneur, il aurait pu penser que Yahvé l’avait reconnu comme seule âme juste et pure dans un ensemble de cités célèbres par la corruption de leurs mœurs… Mais il ne s’imaginait pas autrement que pêcheur – un pêcheur au milieu de ses frères pêcheurs. Et il ne comprenait pas non plus pourquoi les Envoyés tenaient tant à creuser la terre pour en retirer du métal. Mais pourquoi chercher à comprendre ? Les voies du Seigneur sont impénétrables, et il s’agissait peut-être d’une épreuve…

Loth se retourna encore une fois. Dans son rêve, le tonnerre grondait. Il fuyait entre les branches basses d’une forêt détrempée par une pluie crépitante, et les branches se tendaient vers lui, comme des mains, agrippaient ses vêtements, lacéraient ses membres. Il cria en rêve… et pour de bon, en s’éveillant.

Le tonnerre, c’était des coups frappés à sa porte, les branches qui l’empoignaient, c’était Rebecca qui le secouait par le bras. En sueur, il émergea d’un coup dans la réalité.

— Va voir, Loth. On frappe. Je ne sais pas ce que c’est encore… Je suis inquiète.

— N’aie crainte, femme…, dit Loth avec plus de fermeté qu’il n’en ressentait en son for intérieur. Je vais voir…

Précédé de la lueur tremblotante d’une torche résineuse qui jetait devant lui de grandes ombres visqueuses, le notable, drapé dans sa toge, gagna la porte où des serviteurs, levés eux aussi en hâte, hésitaient à ouvrir. Loth fit un signe, les deux battants s’écartèrent, et le visiteur nocturne entra. C’était un des Envoyés. Loth s’inclina.

— Que puis-je pour toi, Envoyé du Seigneur ?

Assourdie par l’épaisseur du casque miroitant où la flamme des torches jetait des éclats sirupeux, la voix de l’Envoyé résonna étrangement aux oreilles de Loth. Et ce qu’il disait était plus étrange encore.

— Fais lever ta femme et tes deux filles, et quittez vite les lieux, de peur que vous ne périssiez dans le châtiment de la ville. Yahvé va détruire Sodome et Gomorrhe…

L’Envoyé n’avait pas, en réalité, nommé le Seigneur, mais Loth s’y trompa, car dans la langue hésitante qu’employait l’Ange, Yahvé signifiait aussi « force », ou « puissance ».

— Mais… pourquoi ? ne put s’empêcher de souffler Loth.

— Ne pose pas de question. Sauve ta vie ! Ne regarde par derrière toi ; ne t’arrête nulle part dans la plaine, sauve-toi dans la montagne, de peur que tu ne périsses toi-même avec les autres…

Vaincu, Loth s’inclina, le cœur emplit d’une terreur sourde. Dieu allait détruire la ville. C’était le châtiment. Il n’y avait rien à redire à cela. Et si Yahvé l’avait choisi, lui et les siens, pour survivre, il n’y avait pas non plus à redire à cela – ni même à être heureux de cela… Il fallait obéir, et c’est tout. Il partit à reculons, annoncer la nouvelle à Rebecca et à ses filles. Et ses oreilles bourdonnaient tant qu’il n’écouta pas les dernières phrases de l’Envoyé.

— Je t’épargne pour que tu puisses témoigner devant les générations futures…, disait la voix sous le casque. Je veux que tu saches quelle peut être la puissance de l’homme, et quelle horreur sans nom peut résulter de l’usage inconsidéré de la science lorsqu’elle a pour but la guerre totale…

Lorsque Loth eut réussi à convaincre (et ce ne fut pas sans mal) Rebecca et ses deux filles de fuir immédiatement la cité, sans prendre aucun bagage, pour échapper à la colère destructive de Yahvé, l’Envoyé avait disparu. Mais, loin au-dessus de la ville, dans le ciel dont l’outremer allait s’éclaircissant dans l’aube montante, une nouvelle étoile était née : le vaisseau de Bénit, en attente sur l’océan étale de la nuit finissante.

Loth et les trois femmes se hâtèrent dans les ruelles encore ténébreuses où les chants, les vociférations, les râles de plaisir s’étaient tus. Il planait sur la ville et sur le monde un calme étrange, un silence plat de fin du monde. Quand ils furent sur la plaine érodée, un dromadaire blatéra une unique fois.

— Vite, vite, dit Loth.

Il tourna son regard vers le ciel maintenant bleu lavande, où toutes les étoiles, sauf une, avaient disparu. Il frissonna. Plantée dans les nuées transparentes droit au-dessus de la ville, l’étoile solitaire évoquait l’œil du Dieu vengeur. Et c’était peut-être ce qu’elle était. Ils escaladèrent les collines proches. Les cités étaient toujours silencieuses, blotties dans l’ombre de la vallée. Plus loin, la Mer Morte faisait une tache frissonnante dans l’obscurité. Mais, au-dessus des crêtes dentelées du Djebel-Usdum, les premières lances de lumière du soleil encore caché perçaient le ventre tiède du ciel. « Ne pas se retourner…» pensait Loth. Et il ne faisait que cela ! Un dernier regard inquiet vers l’œil resplendissant fixé sur la voûte des cieux. Vite… plus vite ! Enfin ils passèrent la crête de la colline. Loth, à bout de souffle, s’effondra contre le sol, sentit sur lui le poids de ses deux filles aux doux parfums. Mais Rebecca ? Il se redressa.

— Rebecca ! Viens !…

Il tendit la main. Rebecca était debout sur la crête, sa silhouette nimbée de voiles translucides se détachait d’une manière irréelle sur le ciel de pâle lavande.

— Rien ne presse… et je veux voir, disait la femme incrédule.

Dans le ciel, une larme de cristal se détacha de l’œil flamboyant, coula vers la vallée invisible à la vitesse d’un éclair.

— Reb…

Il n’eut pas le temps d’en dire plus. Le ciel devint un puits d’intense lumière, comme si le soleil était tombé dans la vallée et se fragmentait en météores incandescents, au milieu de la draperie des flammes de l’enfer. Loth ferma les yeux, s’incrusta dans la terre, mordit la terre. Un tonnerre roula, plus fort et plus grondant que tout ce qu’il avait jamais entendu. Puis le vent souffla en mugissant, écornant la crête, arrachant au passage des morceaux de rocher. Et le calme lentement revint. Loth leva les yeux, se remit péniblement debout, serrant ses filles contre son corps. Ils étaient tous trois gris de poussière. Le monde entier était poussière : elle tournoyait en volutes dans le ciel où des nuages fantasques se déployaient, couvant dans leurs replis des flamboyances orangées, elle retombait lentement, couvrant la terre, pénétrant dans les bronches.

— Rebecca…

Toussant, éructant, Loth escalada la courte pente, se retrouva sur la crête. Les rochers étaient brûlants, ils entamèrent la chair de ses mains, provoquant des cicatrices purulentes qui ne devaient jamais guérir. Il regarda en bas. C’était l’enfer. La plaine entière n’était plus que cendre, et la cendre elle-même brûlait. De Sodome et de Gomorrhe, il ne restait plus trace, et les jardins et les forêts s’étaient transformés en un désert fumant de roches calcinées. Et le pire, c’était qu’il ne restait de Rebecca que l’empreinte légère de son passage ici-bas – son ombre imprimée sur une roche plate par le feu du ciel, son ombre, et rien de plus. Loth avait trop de foi pour pleurer. Ce que faisait le Seigneur était bien – même si ses actes étaient parfois peu compréhensibles… Il tourna une nouvelle fois son regard vers le ciel où se nouaient et se dénouaient des serpents infernaux, et vit avec surprise que l’œil de Yahvé s’était séparé en trois parties égales, trois cercles lumineux flottant dans la brume rousse qui, très vite, disparurent vers l’ouest plus vite que la foudre.

Ce ne fut qu’au soir que Loth, encadré par ses deux filles, entra dans Soar, la seule ville épargnée de la Pentapole parce que protégée par les montagnes – alors que Séboïm et Adama avaient péri avec Sodome et Gomorrhe. Il raconta ce qu’il avait vu, plus tard, à son oncle Abraham et, de bouche en bouche, son histoire parvint à travers les siècles jusqu’au grand Moïse, qui rapporta l’événement dans son Livre :

… Et Yahvé fit descendre du ciel sur Sodome et sur Gomorrhe une pluie de soufre et de feu ; il détruisit ces villes, et toute la plaine, avec tous leurs habitants et tout ce qui vivait sur le sol.

La femme de Loth, ayant regardé derrière elle, fut changée en statue de sel…

 

* *

*

 

— Ce que tu as fait est incroyable, Bénit ; même moi je ne puis te pardonner. Et si au moins je comprenais…

— Tu ne veux pas comprendre, Ennir. Et peut-être ne le peux-tu pas. Toute ton éducation s’est faite dans le respect de lois basées sur une version falsifiée de l’histoire de Solar. Pour toi, pour tous les pareils, ce que le Cerveau dit et décide est bien et juste… Moi, je suis née, j’ai vécu au pôle. Je suis une Polaire et je connais l’histoire des pôles, les conditions de vie qui y règnent, l’injustice permanente faite à notre condition. Il fallait changer cela. Détruire le Cerveau. C’est ce que nous nous préparions à faire lorsque… lorsqu’il nous est arrivé ce qui nous est arrivé. Je suis une des rares personnes, une des rares Solariennes qui ont réussi à s’infiltrer parmi vous, à vivre comme vous. Mais je suis restée une Polaire, et fidèle à l’idéal qui nous anime. Mon but était de rester en contact avec mes frères et…

— Une espionne ! cracha Algar.

— Une espionne ! C’est ce que j’étais, en effet, et j’accepte cette dénomination. En tant que lieutenant-escorteur, j’étais au fait des mouvements importants de nos vaisseaux. Et j’en prévenais Zan Rafor ! Lorsque nous avons reçu l’ordre de gagner P. 3 de Vuimor à célérité maximum pour en ramener le virium, j’ai compris que les événements étaient graves et que la crise était imminente ; c’est à ce moment que j’ai envoyé mon dernier message aux pôles. Ensuite…

— Mais je comprends tes opinions politiques, et je peux même dire que je les respecte, si je ne peux toutefois les approuver… Si tu es originaire de l’Union, bien sûr, cela explique tout mais… pourquoi ne m’as-tu rien dit ? Pourquoi ? Tout aurait pu s’arranger alors… Grand Émir ! Mais pourquoi ne m’as-tu pas fait confiance ? Je t’aimais… Je t’aime !

— Lapsus significatif, très cher Ennir…

— Je t’en prie, ne joue pas sur les mots ! J’aurais préféré de la sincérité, même si elle m’était douloureuse, au mensonge, à la dissimulation. Et je pensais vraiment que tu m’aimais.

— Qui te dit que je ne t’aime pas ? dit Bénit d’un ton doux et voilé. Mais entre l’amour et mon devoir, je choisis le devoir. Pas parce que c’est un grand mot, mais parce que telle est la voie juste et droite…

— Tu parles de devoir ! De mots ! Pour éliminer une source de virium qui avait toutes les chances de ne nous servir à rien, tu as froidement assassiné des milliers de personnes innocentes ! Tu as délibérément rayé de la carte de ce monde étranger plusieurs villes !… En voulant favoriser la guerre de tes amis des pôles, tu as déchaîné sur Ourn les forces les plus terribles de la guerre. Tu es incohérente, Bénit. Tu ne raisonnes pas sainement. Tu… tu…

Le capitaine-pilote se tu, en plein désarroi. La voix calme et sereine de Bénit frappait avec une violence meurtrière – et d’autant plus meurtrière qu’elle était sans passion mais inéluctable – tous les points sensibles du jeune Solarien… son amour, sa raison, ses croyances.

— Même si une seule chance sur mille existait que ce métal soit livré au Cerveau au bon moment, c’était un risque que je ne devais pas courir. Les ordres de Zan Rafor étaient formels : tout faire pour que le potentiel de défense et d’attaque du Cerveau soit amoindri… afin de rendre la guerre inévitable moins meurtrière, sinon la supprimer tout à fait. Et que pouvais-je faire d’autre que ce que j’ai fait ? Vous étiez trois contre moi. Je ne pouvais ni vous faire changer d’avis, ni vous contraindre par la force. Il ne me restait que la solution de détruire le virium. C’est un métal si instable même à son état brut que ce n’était pas difficile à faire… Mais quoi que tu puisses penser, que vous puissiez penser tous les trois, je regrette d’avoir dû supprimer en même temps des milliers d’Ourniens. Je ne pouvais pas faire autrement, c’est tout. Et peut-être cette catastrophe servira-t-elle de leçon aux Ourniens… J’ai épargné le notable qui nous avait reçus, ainsi que sa famille. Ils porteront témoignage pour les générations futures…

— Hélas, Bénit, nous avons vu que les générations futures n’ont guère profité de ta… leçon. L’histoire de ce monde est tracée, comme celle du nôtre, d’ailleurs. Je l’ai déjà expliqué. Ton acharnement à vouloir influer sur des événements que nous savons déjà inscrits dans le cours du temps me semble bien puéril…

— Qui sait, Zinrat, si en réalité nous ne pouvons pas changer le temps ?

— Tous ces discours ne nous font guère avancer ! coupa Algar avec sa brutalité coutumière. Cette fille a détruit une réserve de virium à destination du Cerveau. Je veux bien considérer que ce ne soit pas une traîtresse, si elle est bien originaire des pôles… En tout cas c’est une ennemie ! Je propose de l’enfermer jusqu’à ce que nous soyons de retour à notre époque… si nous y parvenons un jour. Deuxièmement, nous essayerons de chercher d’autres gisements de virium sur ce monde. S’il y en avait un, c’est bien le désastre si nous n’en détectons pas un autre… Eh bien ! Répondez ! Vous êtes de mon avis ou non ?…

Zinrat et Ennir se contentèrent d’incliner passivement la tête. Que l’irascible et bouillant Algar fasse comme il le désire… Eux s’en lavaient les mains ! Ennir, son amour en miettes, ne songeait qu’à rentrer chez lui, chez lui, chez eux où Zinrat retrouverait le sien.

— Nous devons toutefois faire un nouveau saut dans le passé, prévint la jeune femme. L’énergie cyclothymique gonfle nos structures. Il serait dangereux d’attendre longtemps encore. Toutefois, je considère ce prochain saut comme une sorte de délestage provisoire… Je pense qu’en modifiant d’une certaine manière le solénoïde-temps, nous pourrions retenir davantage la force cyclothymique, afin d’effectuer des sauts qui en vaillent vraiment la peine. Comme la corde d’un arc qu’on tend au maximum, si vous voulez, et qui permet de lancer la flèche beaucoup plus loin. Peut-être même pourrions-nous rejoindre notre époque en trois ou quatre translations au maximum…

— Ce serait merveilleux…, lâcha Ennir d’un ton désespérément morne.

— Bon, eh bien je vais enfermer celle-là dans mon appareil…, grogna Algar en conclusion.

Il entraîna la jeune fille, dont les poignets étaient déjà liés par un bracelet magnétique. Algar poursuivait son but avec l’obstination d’un projectile qui ne peut dévier de sa course… Peut-être était-il le parfait produit d’une éducation, d’une civilisation ? C’est lui qui avait le premier soupçonné que l’absence prolongée de Bénit cachait quelque chose d’anormal, le silence des communicateurs renforçant cette opinion. Il avait poussé Ennir à le suivre dans sa chasse, et les deux Solariens avaient effectivement coincé le N. 30 de Bénit au-dessus de la vallée bien connue, maintenant couverte du panache flamboyant de l’explosion. Ils étaient arrivés trop tard !… Mais la jeune fille n’avait pu résister, et son vaisseau avait été capturé en plein vol. Privé d’énergie, il avait été reconduit dans le sanctuaire à ciel ouvert des Andes. Et maintenant…

Maintenant c’était fini. L’aventure se terminait. Encore quelques sauts, prévoyait Zinrat et…

Et quoi ? Tout recommencerait, sans doute, avec le point d’interrogation terrible que laissait planer sur l’horizon temporel la préfiguration de cette guerre absurde dont Ennir ne comprenait toujours pas clairement les causes. Il était las. Grand Émir ! qu’il était las… S’il avait pu mourir là, sur Ourn, tout de suite, il aurait accueillir le trépas avec joie. Mais non : il fallait se résigner à vivre, il fallait se résigner à la perte de son amour, il fallait continuer, assumer jusqu’au bout leur incroyable destin…

— Tu dors ?

Zinrat le secouait par le bras ; il avait failli s’assoupir le dos au rocher, Cézir dans ses bras.

— Viens ; nous avons eu une journée éprouvante. Demain nous ferons un nouveau saut. Essaye d’oublier, ou fais semblant…

Zinrat avait raison. Il se leva, la suivit vers l’astronef familier dont le dôme luisait faiblement dans la nuit.

Au-dessus de la vallée, la lune pleine crevait le ciel de son sein gonflé.

 

* *

*

 

Ils firent comme il avait été dit.

Après un bond de 6 000 années ourniennes dans le passé – translation très modeste d’après Zinrat – Algar reprit sa recherche de virium et ne tarda pas à découvrir un nouveau gisement, situé approximativement au centre d’une vaste péninsule triangulaire attachée au sud du continent Karser : l’Inde. Algar avait eu raison ; le métal stratégique devait se trouver en abondance sur Ourn, et s’ils n’en avaient pas détecté auparavant, c’est tout simplement qu’ils n’en avaient pas cherché !…

Ils procédèrent au départ de la même manière qu’en Judée pour se procurer le virium : un natif de l’endroit fut enlevé, qui leur permit d’apprendre la langue. Puis Algar prit contact avec le Prince Koumbharkarna, sur le territoire duquel se trouvaient les gisements. Mais ici se produisit le premier contretemps : Koumbharkarna, homme orgueilleux et fier, refusa d’accéder au désir de l’étranger qui fut renvoyé sans ménagement. Furieux, Algar conçut alors un autre plan : il alla trouver Rama, petit Prince pauvre du territoire voisin, et lui proposa son alliance contre le puissant Koumbharkarna. Rama, après avoir vu évoluer dans l’air le char étincelant de son étrange visiteur, accepta d’enthousiasme, déclara la guerre aux Vrishnis, qui alignèrent contre lui une armée forte de 15 000 fantassins, 2 000 cavaliers et 300 éléphants.

Promu chef de guerre, Algar se déchaîna. Le soir de la bataille, il revint dans la petite vallée des Andes, exultant.

— Nous avons gagné ! s’exclama-t-il. Nous avons gagné… Ce croutir de Koumbharkarna a manœuvré comme j’avais présumé qu’il le ferait ! Sûr d’écraser les maigres forces de Rama, il a fait avancer sur dix rangs de profondeur ses éléphants de guerre en bordure du cours d’eau Irshu. Il ne m’a fallu qu’une séquente pour arroser la ligne de front de quelques giclées de rayons brûlants… Les premiers éléphants, fous de douleur, se sont retournés contre ceux qui suivaient… Si vous aviez vu la confusion ! Tout le troupeau s’est débandé en plein sur la cavalerie qui venait derrière… Et la cavalerie est passée sur le corps de l’infanterie, que les troupes de Rama n’ont pas eu de mal, par la suite à tailler en pièce. La victoire est complète ! Et j’ai dû faire grimper Rama sur mon N. 30, pour qu’il se fasse voir ainsi par ses troupes, juché sur le plat-bord, à 50 mètres du sol… Dès demain, les hommes de Rama se mettent au travail… Et nous aurons le virium !

— En somme, une nouvelle guerre…, ne put que murmurer Ennir. Ce virium aura coûté gros à cette planète… Que coûtera-t-il à la nôtre ?

— Très bien ! Tu fais tien les arguments de ta tendre Bénit, maintenant ? La guerre aurait eu lieu de toute façon un jour ou l’autre entre Rama et Koumbharkarna. Je n’ai fait qu’aider le plus faible, qui autrement aurait été écrasé ! N’ai-je pas au contraire agi justement ?

Ennir ne répondit rien, se repencha sur le solénoïde-temps à moitié démonté. Il s’était jeté dans le travail, aidant Zinrat de son mieux, pour oublier, pour que l’aventure finissante s’achève au plus vite.

Mais la bataille à laquelle avait pris part Algar dans son astronef devait elle aussi prendre une place importante dans les histoires et les légendes. Colportée de bouche à oreille, elle ne fut couchée sur le parchemin, en plusieurs versions différentes, que 4 500 ans plus tard, dans les livres sacrés appelés manuras, qui décrivaient l’histoire des peuples de l’Inde sur un mode épique, baroque, poétique…

On y trouve cependant, relatés avec une précision impressionnante, les exploits de l’engin volant du Solarien, que la distance avait multiplié, et que les scribes appelèrent Vimanas…

Les Vimanas (pouvait-on lire dans le Ramayana) avaient la forme d’une sphère et naviguaient dans les airs par l’effet du râsa qui suscitait un grand vent propulseur.

Des hommes, logés dans les Vimanas, pouvaient ainsi parcourir de grandes distances en un temps merveilleusement court.

Les Vimanas se conduisaient à la volonté du pilote, volant de bas en haut, de haut en bas, en avant ou en arrière, selon la disposition du moteur et son inclinaison.

Et dans le Drona Parva :

Le feu de cette arme détruisait les cités en produisant une lumière plus claire de 100 000 soleils.

Le vent alors se levait, et le feu de l’arme terrible brûlait les éléphants, les soldats, les chars et les chevaux sans qu’on pût le voir car il était invisible.

Ce feu faisait tomber les ongles et les chevaux des hommes, blanchissait le plumage des oiseaux, colorait leurs pattes en rouge et les rendait tordues.

Pour conjurer ce feu, les soldats couraient se jeter dans les rivières pour s’y laver et y laver tout ce qu’ils devaient toucher…

 

* *

*

 

Pour les Solariens, le temps désormais s’accéléra.

Le saut suivant leur fit parcourir près de 100 000 ans. Il n’y eut plus alors qu’à se laisser guider par le solénoïde emballé, que gonflait la force cyclothymique enfin canalisée au plus juste.

Le saut suivant : 500 000 ans.

Ourn était maintenant une planète que la civilisation avait déserté, simplement parce qu’elle n’y était pas encore apparue.

Ils ne quittaient plus guère la haute vallée des Andes, qui restait immuable sous son ciel en général pur dans sa dureté presque minérale. Les soutes du P. 56 d’Ennir et de Zinrat étaient bourrées de virium, Algar, satisfait, n’avait lui aussi maintenant qu’une seule idée : rentrer à son époque pour accomplir sa mission.

Une tension visible habitait tous les membres de l’équipe. Ennir et Zinrat s’acharnaient au travail sur leur solénoïde-temps qui, canalisant des forces de plus en plus considérables, devenait d’un maniement de plus en plus délicat : « Une faute minime », disait Zinrat, « et tout peut sauter, dans une gigantesque explosion-temps ».

Ennir n’adressait pratiquement plus la parole à Algar, qui domptait son impatience en visionnant interminablement toutes les vues que les naufragés avaient prises d’Ourn. Il avait même commencé à en faire un montage court qui, selon lui, ferait un gros succès dans les kinétons.

Bénit ne quittait pas la niche à dormir du N. 30 où elle avait été enfermée. Zinrat allait parfois la voir, pour la tenir au courant des différentes phases de la translation temporelle, mais Ennir n’avait jamais pu se résoudre à lui rendre lui-même visite, bien que l’idée le brûlât de le faire. Son désarroi, sa fierté aussi le retenait, et il ne demandait jamais à Zinrat, au retour de ses visites, comment se portait la prisonnière.

Ainsi s’écoulait le temps : chronologiquement sur de petites périodes, ana-chronologiquement à travers des gouffres de plus en plus vastes traversés en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire…

Le troisième saut les projeta plus d’un million d’années en arrière.

Le quatrième : deux millions.

Puis trois millions et demi…

La progression était géométrique. Mais le plus étrange de tout était cette impression de rester immobile dans un décor qui ne variait pas, alors que des cycles géologiques s’écoulaient à l’envers, à une allure vertigineuse.

Après ce cinquième saut, Zinrat annonça :

— Maintenant, nous allons pouvoir effectuer l’ultime translation. Il nous faudra attendre environ 21 jours pour que la force cyclothymique soit à nouveau assez « concentrée » dans notre matière. Et ce sera le saut décisif, qui nous ramènera à notre époque… Oui, j’ai maintenant bon espoir de pouvoir calculer avec une précision presque absolue, de l’ordre du jour, le moment où nous émergerons…

Algar manifesta sa joie en exécutant une petite danse qui était assez peu dans sa manière, et il y eut quelques instants de conversation animée. Mais la réaction suivit, et les 21 jours s’écoulèrent dans une tension presque insupportable. Il y eut des altercations, souvent violentes, qui éclataient sans prétexte, simplement parce que les trois Solariens, Algar surtout, étaient à bout de nerf. Puis Zinrat annonça que le moment était arrivé, qu’il fallait tenter le grand saut.

— Mais ce saut sera le dernier, prévint-elle, car ensuite la force répulsive du temps sera épuisée, notre code vibratoire sera à nouveau en accord avec l’environnement. Donc si nous nous trompons de quelques centaines d’années nous ne pourrons malgré tout plus bouger de l’époque où nous aurons abordé, car le désaccord vibratoire sera trop faible…

Mais cela, ils le savaient déjà.

Une autre décision importante avait été prise : pour effectuer ce dernier saut, les Solariens se rendraient sur Solar. Ils seraient ainsi, comme l’avait suggéré Algar, « à pied d’œuvre ». Et puis, surtout, ils sauraient… immédiatement.

Ils quittèrent donc Ourn – pour la dernière fois.

Sur Solar, le même spectacle de désolation les attendait. Ils savaient qu’il en serait ainsi, bien sûr, mais revoir cette plaine érodée à l’infini, criblée de menus cratères météoriques sous le ciel presque noir, les emplit d’un sentiment d’amertume profond. Sans doute, au plus secret d’eux, avaient-ils espéré que peut-être…

Mais la catastrophe, si catastrophe limitée dans le temps il y avait eu, s’était produite encore plus en arrière dans le temps, plus près de leur époque.

Les trois vaisseaux alignés se stabilisèrent à deux cents mètres au-dessus du sol, à la verticale de l’endroit où s’était trouvé le Cerveau-Directeur – dans le désert d’Oubstergan, que les Terriens appelleraient beaucoup plus tard Syrtis major. C’est là que le saut s’effectuerait… allait s’effectuer. Maintenant !

— Maintenant ! dit brièvement Zinrat.

Mais tout se brouillait dans le cerveau d’Ennir, et devant les yeux d’Ennir. Il revoyait flotter devant lui le doux visage de Bénit, Bénit qu’il n’avait pas revue depuis des jours, qu’il n’avait pas osé revoir… Bénit qu’il aimait, Bénit qui avait peut-être raison au sujet de la guerre entre l’Union Commerciale des Pôles et le reste de Solar… Le reste de Solar que ses habitants appelaient orgueilleusement « la Surface » – sans doute pour se différencier des pôles, considérés comme d’obscures profondeurs où œuvraient des esclaves en révolte… La guerre entre Ennir et Bénit ! Non… il ne pouvait accepter cela… Il savait trop, maintenant, pour l’avoir vue à l’œuvre sur Ourn, ce que pouvait être la guerre. Mais que faire ?… Que faire ?

— Maintenant ! hurla Zinrat à ses oreilles.

Machinalement, ses doigts glissèrent sur le clavier de la table de commande du solénoïde-temps remonté à bord de l’astronef. Mais il ne parvenait pas vraiment à se concentrer comme il l’aurait dû sur les gestes précis qu’il avait à faire. Les cadrans, les manettes, les boutons dansaient devant ses yeux. Le monde était fou !… L’univers était un tissu de pièges mortels… Le destin était une sinistre farce.

Il appuya sur les touches, mais ses gestes étaient mal coordonnés.

Le vertige habituel aux translations le saisit.

Il lui sembla que son corps éclatait, que l’astronef éclatait, que l’univers éclatait.