Le temps Cyclothymique
Épilogue............................................................................................
Dans cette montagne de métal qui s’enfonce à l’envers dans le sol du désert d’Oubstergan, des lumières clignotent, des transistors accueillent de l’énergie et s’en délestent, des solénoïdes vibrent sous l’afflux des électrons…
Toutes les sections du Cerveau-Directeur sont en phase d’alerte. Cette fois, ça y est : la guerre a véritablement commencé. La guerre, c’est un mouvement de romobiles armées à diriger vers un point précis, c’est une escadre de vaisseaux de combat à faire plafonner à une certaine altitude au-dessus de l’ennemi, c’est un vaisseau solitaire chargé de la redoutable bombe à fragmentation à tenir sur une certaine orbite, c’est… mille autres problèmes à régler en même temps.
Ce que le Cerveau est parfaitement capable d’effectuer, sans haine, sans passion, tout comme il ferait des opérations mathématiques. Ici, par exemple : au point d’intersection du onzième méridien et du trente-troisième parallèle, une colonne de robotanks fait un mouvement incorrect au large de la ville de Déterion… Il suffit de lancer un ordre rectificatif au chef de la section, et tout rentrera dans l’ordre. Le Cerveau – ou plutôt la cent millième, ou la millionième partie du Cerveau – fait partir un message vers la colonne.
Le message part, le message est parti, lorsque soudain…
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Zan Rafor est inquiet.
Il est maintenant tout seul dans la petite pièce en sous-sol du Centre des Communications, où la mosaïque multicolore des cinquante écrans projette sur sa face des lueurs changeantes.
Les opérations ont été lancées depuis trois jours, et pourtant ce n’est pas encore un véritable conflit ; juste un semis d’escarmouches, qui n’a encore permis à aucun des deux belligérants de prendre l’avantage. L’ennemi, c’est-à-dire les unités réunies à la hâte de Solariens de Surface, progresse en bon ordre vers les deux pôles. La propagande par ondes a été brouillée, Rafor n’a pas enregistré, comme il l’espérait, des mouvements de désertion dans les rangs ennemis…
Et il doit tout surveiller, veiller à ce que ses propres unités s’abstiennent de toute imprudence, de toute provocation : jusqu’au bout, il voudrait éviter la guerre à outrance, il voudrait éviter de faire couler le sang des Solariens, d’où qu’ils soient originaires…
Mais il ne peut s’empêcher d’être inquiet. Il sait que le Cerveau a mis en fabrication les fameuses bombes à fragmentation, avec le virium recueilli dans les anciennes mines des satellites des planètes géantes. Une de ses espionnes, Bénit Sultra, l’a fait prévenir quatre jours auparavant. Depuis, il n’a plus eu aucune nouvelle de Bénit, dont l’expédition semble s’être dissoute dans l’espace. Mais il sait aussi qu’il y a eu d’autres expéditions, qui sont revenues à bon port, et ont livré aux fabriques du Cerveau le dangereux minerai. Si l’ennemi, dont la forteresse enterrée, clé de toute la défense, de toute la guerre, est restée inexpugnable, tente d’écraser les pôles sous une pluie de bombes à fragmentation, la partie est perdue…
Zan Rafor en est là de ses réflexions pessimistes, lorsque soudain…
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Bern Ultron avait voulu combattre.
Ce n’était pas parce qu’il était le conseiller de Zan Rafor, son fils adoptif, qu’il devrait rester bien au chaud, bien à l’abri dans un des sous-sols des postes de commandement. Et surtout, ce n’était pas parce qu’il était un pacifiste aux convictions maintes fois exprimées qu’il allait mettre maintenant ses opinions en pratique, alors que ses frères allaient risquer leur vie à la Surface.
Et maintenant, il était à deux cents kilomètres du Cerveau, en plein désert d’Oubstergan, commandant une triple batterie de SEPADIA. Malheureusement, il était trop loin de l’ennemi pour que ses engins puissent lui être d’une quelconque utilité. Et malheureusement encore, il ne pouvait avancer davantage, sous peine de se faire hacher par le feu radiant des batteries adverses à longue portée.
Voilà où en est Bern Ultron le pacifiste…
Il en est là, exactement : dans un trou de sable, en train de se ronger les poings.
Lorsque soudain…
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— Zorols de Polaires !…
Tonir Elgane avait pris l’habitude de jurer ainsi. Blotti comme dans une matrice chaude mais puante, une matrice en décomposition, dans une tourelle-mitrailleuse d’un multitank, il attendait depuis quatre jours qu’il se passe quelque chose.
Qu’il se passe quelque chose, Grand Émir !… N’importe quoi, plutôt que de cuire dans ces entrailles suffocantes qui n’étaient pas une matrice, non, mais son exact contraire, puisqu’elles n’enfanteraient pas la vie, mais la mort…
Oh !… la mort… Elgane n’aurait pas refusé de la donner… Bien au contraire ! Il aurait fait n’importe quoi, n’importe quoi qui l’aurait aidé à sortir de cette indécision, de cette ignorance, de cette immobilité confite dans la sueur.
— Zorols de Polaires !
C’était à cause d’eux, qu’il était dans cette situation. À cause d’eux qu’il avait été séparé de Zinrat dont il n’avait plus de nouvelles. À cause d’eux ! Qu’ils se montrent au moins !… Qu’ils se montrent, ces esperdions ! Qu’ils se montrent, et ils verraient !
Mais ils ne se montrent pas.
ET SOUDAIN !…
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Il sembla à Ennir Torn que son corps éclatait, que l’astronef éclatait, que l’univers éclatait.
Dans le vertige de la translation, ce fut sa dernière sensation perceptible. Et son corps éclata, l’astronef éclata, l’univers éclata…
Pas l’univers, non.
Pas vraiment.
Mais l’univers d’Ennir, l’univers de Bénit, de Zinrat, d’Algar, l’univers de Zan Rafor et de Bern Ultron, du Cerveau-Directeur et de l’Union Commerciale des Pôles… L’univers de Solar, de la planète Solar qui, en l’espace de quelques décimes, subit un choc comme jamais corps stellaire n’en avait subi, n’aurait pu résister.
Et Solar ne résista pas.
Elle n’éclata pas littéralement, certes. Mais une onde de choc la parcourut sur toute sa surface, plus rapide que le son. Aussi les Solariens n’entendirent-ils pas venir la catastrophe. Les trompettes célestes ne sonnèrent pas, mais le vent de l’onde emporta tout. En quelques décimes, l’atmosphère de Solar se rida comme une vieille peau, fut traversée par une poussée d’énergie qui transforma les rides en vagues, les vagues en raz de marée.
Et l’atmosphère de Solar se décomposa, fut projetée pour sa plus grande partie dans l’espace où elle se perdit. Au sol, la brusque baisse de pression fit éclater l’organisme des Solariens qui avaient survécu au passage de l’onde de choc. Un froid mortel se répandit sur la planète, fendant les roches et les structures des bâtiments. Et dans les jours et les années qui suivirent, les rayons durs du soleil, qui n’étaient plus entravés par ce qui restait d’atmosphère, bombardèrent sans rémission les quelques végétaux, les quelques animaux inférieurs qui avaient surmonté le cataclysme…
Il ne resta bientôt plus rien de vivant sur Solar.
Une civilisation cinquante fois millénaire avait péri en quelques séquentes.
Il en resta longtemps des traces, ce genre de traces orgueilleuses que laissent toutes les civilisations, qui croient œuvrer pour l’éternité et sont en réalité moins viables à la surface du temps qu’un éphémère à la surface d’un étang. Et ces traces peu à peu disparurent à leur tour, gommées patiemment par le vent des siècles.
Solar n’était plus qu’une planète morte dont la rotation impavide autour de son soleil n’avait plus aucune signification, Solar était abandonnée au choc périodique des météores errants, qui vinrent grêler sa face sans vie à la manière de la pluie qui corrode avec ténacité le crâne lisse d’un squelette…
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Ce qu’avait en secret redouté Zinrat s’était produit : la brutale insertion des trois astronefs chargés d’énergie cyclothymique dans la continuité temporelle de Solar avait provoqué une explosion-temps. Si Ennir n’avait pas été distrait au moment de l’ultime manœuvre par les images intérieures qui le taraudaient, peut-être l’accident aurait-il pu être évité. Peut-être.
Mais quelle importance, au fond ?
Ce qui est écrit est écrit, ce qui est inscrit dans la boucle sans fin que parcourt le temps doit arriver, et doit se répéter. Toujours, et à jamais…
La projection dans le futur des astronefs Solariens avait été comme la course rétive d’un brin de paille dans le flot du temps. Mais il est des brins de paille qui peuvent briser l’échine d’un chameau. Le brin de paille était revenu à l’époque d’où il était parti, et son retour avait brisé l’échine d’une planète.
C’était dit, c’était prévu : on ne peut jouer avec le temps, mais parfois le temps joue avec quelques particules de matière pour parvenir à ses fins. Un monde s’était vaporisé dans une explosion titanesque, un autre monde, huit millions d’années plus tard, allait recevoir d’étranges visiteurs qui imprimeraient dans son histoire mythes et légendes, et ce monde visité enverrait à son tour des visiteurs sur le monde mort, qui serait pour lui énigme…
Et rien de tout cela n’a beaucoup d’importance.
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Mars, il y avait longtemps, il y avait huit millions d’années, avait été habitée, avait été le siège d’une civilisation avancée dont les cités subsistaient, à l’état de traces ténues, dans le sol de la planète.
Pourquoi cette civilisation sœur s’était-elle éteinte ?… On ne put jamais le savoir avec précision, bien que les hypothèses, toujours les mêmes, eussent allé bon train : guerre, cataclysme naturel, extinction lente…
Tout cela était faux, bien sûr. Mais quelle importance ?
Quant aux parcelles de métal brillant que Springsten et Mackenzie avaient relevées à Syrtis major, on ne put jamais non plus élucider le mystère qu’elles représentaient, bien que là aussi, une hypothèse séduisante et fausse eût couru : 5 000 ans auparavant, Mars avait été visitée par des voyageurs interstellaires dont un des astronefs avait explosé. Naturellement, les savants terriens ne pouvaient deviner que la brutale compression de la force cyclothymique dans la structure infra-atomique des vaisseaux Solariens (ou Martiens) avait, en bout de course, provoqué un éclatement temporel, et qu’une partie de la matière des vaisseaux avait été projetée une nouvelle fois en avant dans le temps, pour aboutir presque à l’extrémité du balancier temporel… en miettes.
Quelle importance ?
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Il y eut aussi un autre mystère, sur lequel personne ne se pencha…
À partir de 1984, on n’observa plus jamais de soucoupes volantes dans le ciel de la Terre.
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