Les Années

Virginia Woolf · Chapitre 1 sur 11 · partie 3/3

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Les Années

Chapitre 1880

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

« Merci mille fois, de tout ce que vous m’avez montré, dit-elle. Et n’oubliez pas de venir nous voir, chez nous, en Amé-rique », ajouta-t-elle, car elle avait pris en amitié cette grande jeune fille qui avait si visiblement préféré manger une glace plu-tôt que de visiter la bibliothèque Bodléienne. Et, sans trop sa-voir pourquoi, elle la plaignait aussi.

 

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Kitty monta à sa chambre. Elle sentait encore la place où Mrs. Fripps l’avait embrassée ; le baiser avait laissé un peu de chaleur sur sa joue.

Elle ferma la porte. La pièce manquait d’air. La nuit était chaude mais on fermait toujours la fenêtre et les rideaux. Elle ouvrit la fenêtre, écarta les rideaux. Des flèches de pluie argen-tée rayaient les arbres sombres du jardin. Kitty enleva ses sou-liers d’un coup de pied. C’est l’inconvénient d’être si grande, les souliers serrent toujours, surtout quand ils sont en satin blanc. Puis elle dégrafa sa robe. C’était malaisé, à cause des crochets dans le dos et de tout le reste. Mais à la fin elle réussit à se dé-barrasser de sa toilette de satin blanc et l’étendit soigneusement sur une chaise. Ensuite, elle brossa ses cheveux. Elle songea que cette journée de jeudi avait été des plus mauvaises : la tournée des curiosités de l’endroit le matin ; des invités au lunch ; des étudiants au thé et, pour terminer, une soirée.

En tout cas, se dit-elle, tirant sur ses cheveux avec son peigne, c’est passé… c’est passé.

Les bougies tremblotèrent, et le store de mousseline, gonflé comme un ballon blanc, vint presque toucher la flamme. Kitty ouvrit de grands yeux et sursauta. Elle se trouvait à la fenêtre ouverte, en jupon, auprès d’une lumière.

L’autre jour sa mère l’avait grondée : « N’importe qui peut te voir du dehors », lui avait-elle dit.

Là, personne ne pourra plus rien voir, songea Kitty, en mettant les bougies sur une table, à droite.

Elle recommença à brosser ses cheveux, mais ainsi éclairée de biais, son visage prenait un autre relief.

Suis-je jolie ? se demanda-t-elle, et, déposant son peigne, elle se regarda dans la glace. Ses pommettes étaient trop sail-lantes, ses yeux trop écartés. On ne pouvait pas dire qu’elle fût

– 61 – jolie, sa grande taille lui nuisait. Que pense de moi Mrs. Fripps ? se demanda-t-elle.

Elle m’a embrassée, songea-t-elle tout à coup avec un sur-saut de plaisir. Elle sentait la petite place chaude sur sa joue. Mrs. Fripps m’a invitée à les accompagner en Amérique. Comme ce serait amusant ! Quelle joie de quitter Oxford et d’aller là-bas. Et elle enfonça son peigne dans la masse touffue et frisée de ses cheveux.

Les cloches faisaient leur tumulte habituel. Kitty détestait le son des cloches, qui lui paraissait triste ; quand l’une d’elles s’arrêtait, une autre commençait. Sonnant à toute volée l’une après l’autre, empiétant l’une sur l’autre, elles semblaient ne jamais devoir se taire. Kitty compta onze, douze, puis cela con-tinua, treize, quatorze… une cloche répondait à l’autre à travers l’air humide, chargé de pluie fine. Il était tard. Kitty se lava les dents et jeta un coup d’œil sur le calendrier placé au-dessus de la table de toilette. Elle arracha la feuille du jeudi et la froissa en boule, comme pour dire : « C’est fini ! C’est fini ! » Vendredi se dressa devant elle, en grandes lettres rouges. Le vendredi était un bon jour ; elle prenait sa leçon avec Lucy, et allait chez les Robson pour le thé. Elle lut l’inscription sur le calendrier : « Bé-ni soit celui qui a trouvé son travail. » Les calendriers semblent toujours s’adresser à vous. Elle n’avait pas travaillé. Elle lança un coup d’œil sur la rangée de volumes bleus : l’Histoire consti-tutionnelle de l’Angleterre. Il y avait une marque en papier dans le troisième volume. Kitty aurait dû terminer le chapitre pour Lucy, mais pas ce soir ; elle se sent trop fatiguée. Des éclats de rire montent du quartier des étudiants. À sa fenêtre, Kitty se demande pourquoi ils rient. Ils ont l’air de s’amuser ; et tandis que le bruit s’éteint elle songe qu’ils ne rient jamais comme cela quand ils prennent le thé chez le directeur. Le petit bonhomme de Balliol était resté assis ; il s’était tordu et retordu les doigts ; il n’avait voulu ni parler ni partir. Kitty souffla la bougie et se coucha. Elle s’allongea entre les draps frais, en se disant que ce garçon lui plaisait, même quand il tordait ses doigts. Et quant à

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Tony Ashton, je ne l’aime pas, se dit-elle encore, tournant sa tête sur l’oreiller. Il voulait toujours la questionner, semblait-il, à propos d’Edward, celui qu’Eleanor doit appeler « Nigs » et qui a les yeux trop rapprochés, un peu une tête à perruque. Il l’avait suivie l’autre jour au pique-nique – celui pendant lequel une fourmi s’était glissée dans les jupes de Mrs. Latham. Edward n’avait pas quitté la jeune fille ce jour-là. Mais elle ne veut pas l’écouter. Elle ne veut pas être la femme d’un professeur et habi-ter Oxford toute sa vie. Non, non, non ! Elle bâilla, se retourna sur l’oreiller, écouta une cloche attardée, ballottée comme une lente tortue dans l’air épais chargé de pluie fine, bâilla encore une fois et s’endormit.

La pluie tomba sans arrêt toute la nuit ; elle déposa une lé-gère brume sur les champs, coula dans les gouttières avec un bruit de bouillonnement, un glouglou. Dans les jardins elle tomba sur les buissons de lilas en fleur et les cytises. Elle glissa doucement le long des dômes de plomb des bibliothèques, et jaillit, déployée, de la bouche ricanante des gargouilles. Elle barbouilla la vitre derrière laquelle le jeune Juif de Birmingham potassait son grec, le front entouré d’une serviette mouillée, et celle de la pièce où le Dr Malone s’attardait à écrire un nouveau chapitre de son histoire monumentale du collège. Dans le jardin du directeur, devant la fenêtre de Kitty, la pluie aspergeait l’arbre antique sous lequel rois et poètes avaient bu, trois siècles auparavant, mais qui à présent, à moitié écroulé, devait être soutenu au centre par un pieu.

« Un parapluie, Miss ? » demanda Hiscock ; et il en offrit un à Kitty, lorsque le lendemain après-midi elle quitta la maison un peu plus tard qu’elle n’aurait dû. Un fond de fraîcheur dans l’air fit qu’elle se félicita de n’avoir pas à rester assise en bateau ce jour-là, lorsqu’elle aperçut une bande qui se dirigeait vers la rivière, en robes blanches et jaunes, des coussins dans les bras.

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Pas de partie de plaisir, aujourd’hui, se dit-elle, pas la moindre. Mais elle était en retard, la pendule l’indiquait.

Elle marcha jusqu’aux villas rouges, bon marché, qui dé-plaisaient à tel point à son père que, pour les éviter, il faisait chaque fois un détour. Mais comme Miss Craddock habitait l’une d’elles, Kitty les voyait auréolées de poésie. Son cœur battit plus fort en tournant le coin, près de la chapelle neuve, d’où l’on apercevait les marches raides de la maison de Miss Craddock, les marches que Lucy montait et descendait chaque jour. Voici sa fenêtre, sa sonnette. La sonnette, lorsque Kitty la tira, se sou-leva brusquement, mais ne retomba pas, car tout était détraqué chez Lucy, mais tout était romantique. Le parapluie de Lucy se trouvait bien à sa place, il ne ressemblait pas aux autres, il avait une tête de perroquet en guise de manche. En montant l’escalier raide et luisant, l’excitation de Kitty se mélangea de crainte. Une fois de plus elle avait escamoté ses devoirs. Elle ne s’y était pas appliquée.

Elle vient ! songea Miss Craddock, et sa plume resta en suspens. Miss Craddock avait le bout du nez rouge, et ses yeux, creusés d’un cerne bistre, faisaient penser à ceux d’un hibou. La sonnette retentit. La plume avait été trempée dans l’encre rouge. Miss Craddock corrigeait la composition de Kitty. Elle entendit son pas sur l’escalier : Elle vient, songea-t-elle, la respi-ration un peu coupée, et elle posa sa plume.

« Je suis désolée, Miss Craddock, dit Kitty, lorsqu’elle eut retiré ses affaires et se fut installée à la table – mais nous avions des invités à la maison. »

Miss Craddock se passa la main sur sa bouche, de son geste habituel, qui marquait une déception.

« Je comprends, dit-elle. Alors cette semaine non plus, vous n’avez rien fait. »

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Miss Craddock prit sa plume et la trempa dans l’encre rouge. Puis elle se remit à la composition.

« Cela ne vaut pas la peine de la corriger, fit-elle, en s’arrêtant la plume en l’air. Un enfant de dix ans en aurait honte. » Kitty devint toute rouge.

« Et ce qui est curieux, ajouta Miss Craddock en posant sa plume, la leçon terminée, c’est que vous avez un esprit origi-nal. »

Kitty devint toute rouge de plaisir.

« Mais vous n’en tirez pas parti, dit Miss Craddock. Pour-quoi ne l’utilisez-vous pas ? ajouta-t-elle, ses beaux yeux gris fixés sur Kitty.

– Vous savez, Miss Craddock, ma mère…, répondit Kitty vivement, mais Miss Craddock l’interrompit.

– Hm… Hm… hm… » Elle n’était pas payée par Mrs. Ma-lone pour recevoir des confidences.

« Regardez mes fleurs », dit-elle, craignant de s’être mon-trée trop brusque. Il y avait une coupe de fleurs sur la table ; des fleurs sauvages, bleues et blanches, enfoncées dans un coussin de mousse humide.

« Ma sœur me les a envoyées des Moors.

– Les Moors ? dit Kitty. Quels Moors ? »

Elle se pencha et toucha tendrement les petites fleurs. Qu’elle est ravissante, songeait Miss Craddock, toujours un peu sentimentale quand il s’agissait de Kitty. Mais je ne veux pas être sentimentale, se dit-elle.

« Les Moors de Scarborough, fit-elle tout haut. Si on con-serve à la mousse son humidité, sans qu’elle en ait trop, les fleurs dureront des semaines. »

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Kitty sourit : « Humide, mais pas trop, c’est facile, il me semble, à Oxford. Il pleut toujours ici. » Elle se mit à la fenêtre. Il tombait une pluie fine.

« Si je vivais là-haut, Miss Craddock… », dit-elle en pre-nant son parapluie, mais elle s’arrêta. La leçon était finie.

« Vous trouveriez ça très monotone », dit Miss Craddock la regardant mettre son manteau. Kitty était vraiment ravissante en enfilant son manteau.

« Quand j’avais votre âge, poursuivit Miss Craddock, qui se rappelait son rôle de professeur, j’aurais donné mes yeux pour avoir les occasions que vous avez, rencontrer les gens que vous rencontrez, connaître ceux que vous connaissez.

– Le père Chuffy ? répondit Kitty, se souvenant de la pro-fonde admiration de Miss Craddock pour cette lumière de la science.

– Petite irrévérencieuse ! fit Miss Craddock, la rappelant à l’ordre. Le plus grand historien de l’époque !

– Oui, seulement il ne me parle pas histoire », répondit Kitty, qui se souvenait de la sensation réfrigérante d’une main lourde, posée sur son genou.

Elle hésita ; mais la leçon était finie ; une autre élève arri-vait. Kitty promena les yeux autour de la pièce. Une assiette d’oranges était posée sur une pile de cahiers luisants ; une boîte semblait contenir des biscuits. Est-ce là l’unique pièce ? se de-manda-t-elle. Lucy dormait-elle sur ce divan cabossé, recouvert d’un châle ? Il n’y avait pas de miroir, et Kitty enfonça son cha-peau un peu de côté, tout en se disant que Miss Craddock mé-prisait la toilette.

Mais Miss Craddock songeait combien il est merveilleux d’être jeune, ravissante et de rencontrer des hommes éminents.

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« Je vais prendre le thé chez les Robson », dit Kitty la main tendue. Leur fille, Nelly Robson, était l’élève préférée de Miss Craddock ; la seule, disait-elle, qui sût vraiment ce que le travail signifie.

« Allez-vous à pied ? demanda Miss Craddock, les yeux po-sés sur le costume de Kitty. C’est assez loin, vous savez. Le long de Dingmer Road, au-delà de l’usine à gaz.

– Oui, j’y vais à pied », répondit Kitty. Et elle lui serra la main.

« Et je tâcherai de beaucoup travailler cette semaine », dit-elle encore, abaissant sur Miss Craddock un regard plein d’amour et d’admiration. Puis elle descendit l’escalier raide, dont le linoléum brillait de poésie, et regarda le parapluie qui avait une tête de perroquet en guise de manche.

Le professeur s’était tiré d’affaire lui-même, « une réussite très méritoire », pour citer les paroles du Dr Malone. Son fils réparait le poulailler, dans le jardin, derrière la maison de Prestwich Terrace ; un petit coin au sol gratté. Pan, pan, pan ! il fixait une planche sur le toit pourri. Ses mains blanches, avec leurs longs doigts, ne ressemblaient pas à celles de son père. Il n’aimait guère ce travail, mais le dimanche son père était occu-pé à réparer les souliers. Le marteau retombait ; le jeune homme tapait de toutes ses forces ; il enfonçait les grands clous brillants, qui tantôt fendaient le bois, tantôt portaient à faux, car le bois était pourri. Et de plus il détestait les poules, volatiles stupides, touffes de plumes qui le dévisageaient avec des yeux de perles rouges. Elles grattaient l’allée et semaient dans les massifs des bouclettes de plumes, ce qui lui plaisait davantage, car rien n’y poussait. Comment avoir des fleurs comme les autres gens lorsqu’on élève des poules ? La sonnette retentit.

 

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Nom de nom ! Une vieille qui s’amène prendre le thé chez nous, se dit-il, le marteau en l’air, puis il frappa sur le clou.

Debout sur la marche, le regard attiré par les rideaux de dentelle bon marché, la vitre teintée de bleu et orange, Kitty cherchait à se rappeler ce que son père disait de celui de Nelly, mais une petite bonne la fit entrer. Je suis beaucoup trop grande, songea Kitty, tandis qu’elle attendait au milieu de la pièce où la bonne venait de l’introduire. C’était une pièce exiguë, encombrée d’objets. Et je suis trop habillée, se dit-elle, en s’examinant dans la glace au-dessus de la cheminée. Son amie, Nelly, entra à ce moment-là ; elle était petite et forte, portait des lunettes d’acier sur ses grands yeux gris, et sa blouse de toile brune augmentait encore son air d’inflexible dévotion à la véri-té.

« Nous prenons le thé dans la salle du fond », dit-elle en examinant Kitty de la tête aux pieds. Que fait-elle ? Pourquoi a-t-elle mis cette blouse ? se demanda Kitty, tout en suivant son amie dans la salle où l’on avait déjà commencé à prendre le thé.

Mrs. Robson tourna la tête.

« Ravie de vous voir », déclara-t-elle d’un ton cérémonieux. Mais personne ne semblait heureux de voir Kitty. Les enfants, leurs tartines beurrées à la main, étaient en train de manger. À la vue de Kitty qui s’asseyait, ils s’arrêtèrent pour la dévisager.

La jeune fille eut l’impression d’embrasser toute la pièce d’un seul coup d’œil ; elle lui parut à la fois encombrée et vide. La table semblait trop grande ; les fauteuils, durs, étaient recou-verts de peluche verte, mais la nappe d’étoffe grossière avait une reprise au milieu et la porcelaine bon marché s’ornait de roses d’un rouge flamboyant. La lumière paraissait extraordinaire-ment vive et du jardin venait un bruit de marteau. Kitty regarda

 

– 68 – le jardin terreux, le sol gratté, sans massifs de fleurs. Il y avait un hangar, au fond, d’où partait le bruit.

Et qu’ils sont trapus, tous, songea Kitty. Les épaules courtes de Mrs. Robson dépassaient seules le service à thé, mais ces épaules étaient substantielles. Kitty lui trouva une ressem-blance avec Brigge, leur cuisinière à la direction, mais en plus formidable. Elle lui lança un bref coup d’œil, et retira ses gants, en cachette, vivement, sous le couvert de la nappe. Mais pour-quoi ne dit-on rien, personne ? songea-t-elle, nerveuse. Les en-fants ne la quittaient pas des yeux, avec une expression de so-lennel ébahissement. Leur regard insistant de hibou se prome-nait de haut en bas de sa personne, inexorable. Par bonheur, avant qu’ils n’aient pu exprimer leur désapprobation, Mrs. Rob-son, sévère, leur ordonna de se remettre à manger, et les tar-tines beurrées remontèrent lentement à leur bouche.

Mais pourquoi ne disent-ils rien ? songea de nouveau Kitty, en lançant un coup d’œil à Nelly. Elle était sur le point de parler lorsqu’un parapluie grinça dans le hall. Mrs. Robson leva la tête et dit à sa fille :

« Voilà papa ! »

L’instant d’après, un petit bonhomme entra à pas rapides. Il était si petit qu’on se le représentait vêtu d’une veste de collé-gien d’Eton, son col remplacé par un col rond. Il portait aussi une chaîne de montre, très épaisse, en argent, comme celle d’un écolier. Mais son regard était aigu, farouche, sa moustache hé-rissée, et il parlait avec un drôle d’accent.

« Ravi de vous voir », dit-il en serrant fortement dans la sienne la main de Kitty. Il s’assit, enfonça sa serviette sous son menton, et sa chaîne de montre, épaisse, en argent, fut masquée par le raide bouclier blanc. Pan, pan, pan ! faisait le marteau dans le hangar, au fond du jardin.

 

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« Préviens Jo que le thé est sur la table », dit Mrs. Robson à Nelly qui apportait un plat. On souleva le couvercle. Allaient-ils vraiment manger du poisson frit et des pommes de terre pour le thé ? se demanda Kitty.

Mr. Robson tourna vers elle ses yeux bleus, un peu inquié-tants. Elle s’attendait à la question : « Comment va votre père, Miss Malone ? »

Mais il dit :

« Alors vous étudiez l’histoire avec Lucy Craddock ?

– Oui, monsieur », répondit-elle. La façon dont il prononça « Lucy Craddock » lui plut ; elle prouvait du respect. Tant de professeurs se moquaient de la vieille demoiselle. Kitty aimait aussi cette impression qu’il lui donnait de n’être pas la fille de quelqu’un d’important.

« Vous vous intéressez à l’histoire ? demanda-t-il tandis qu’il s’attaquait au poisson et aux pommes de terre.

– Je l’adore », fit-elle. Les yeux bleus la regardaient bien en face, d’un air assez farouche, et semblaient l’obliger à dire en peu de mots ce qu’elle pensait.

« Mais je suis terriblement paresseuse », ajouta-t-elle. Mrs. Robson la dévisagea avec réprobation, et lui tendit une tartine épaisse sur la pointe d’un couteau.

En tout cas ils ont un goût détestable, se dit Kitty pour se venger de ce qu’elle sentait être un reproche. Elle fixa son re-gard sur le tableau placé en face d’elle, un paysage huileux, dans un cadre doré et lourd. De chaque côté se trouvait une assiette japonaise rouge et bleu. Tout était laid, surtout le tableau.

« Ce sont les Moors, derrière chez nous », dit Mr. Robson, suivant le regard de Kitty.

 

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Elle fut frappée par son accent du Yorkshire, qu’il accen-tuait en considérant la peinture.

« C’est dans le Yorkshire ? demanda-t-elle. Nous en ve-nons, nous aussi, du moins la famille de ma mère.

– La famille de votre mère ? fit Mr. Robson.

– Rigby, dit-elle en rougissant un peu.

– Rigby », répéta Mrs. Robson. – Elle leva la tête. « J’ai travaillé chez une Miss Rigby avant mon mariage. »

Quel genre de travail avait bien pu faire Mrs. Robson se demanda Kitty. Sam donna l’explication.

« Ma femme était cuisinière, avant notre mariage », fit-il. Il accentuait de nouveau son accent, comme s’il en était fier. Kitty avait envie de dire : J’ai un grand-oncle qui montait à cheval dans un cirque et une tante qui a épousé… Mais Mrs. Robson l’interrompit.

« Les Holly, dit-elle. Deux très vieilles demoiselles, Miss Ann et Miss Matilda. » Sa voix s’adoucit, et elle conclut : « Mais elles doivent être mortes depuis longtemps. » Elle s’appuya pour la première fois au dossier de sa chaise et remua son thé, tout comme la vieille Snap, à la ferme, se dit Kitty. Mrs. Robson tournait sa cuiller en rond, sans arrêt.

« Dis à Jo que nous ne ménageons pas le gâteau », dit Mrs. Robson qui se coupait une tranche de cette matière rocailleuse. Nelly sortit une fois de plus. Les coups de marteau cessèrent dans le jardin. La porte s’ouvrit. Kitty, qui avait modifié son champ de vision, pour le mettre à l’échelle de la famille Robson, fut surprise. Le jeune homme paraissait immense dans cette pe-tite pièce. C’était un beau gars. Il se passa la main dans les che-veux, en entrant, car un copeau s’y trouvait logé.

« Notre Jo », dit Mrs. Robson, le présentant ; puis elle ajouta : « Va chercher la bouilloire. » Il y alla aussitôt, comme

– 71 – s’il en avait l’habitude. À son retour, Sam le taquina à propos du poulailler.

« Tu y mets le temps, mon fils. » Il y avait quelque plaisan-terie familiale que Kitty ne put comprendre ; il s’agissait de ré-paration de souliers, et de poulailler. Jo mangeait sans sourcil-ler, houspillé par son père, et Kitty le considérait. Il ne se ratta-chait ni à Eton, ni à Harrow, Rugby ou Winchester ; il n’entrait pas dans la catégorie des étudiants ni dans celle des rameurs. Il rappelait à Kitty le garçon de ferme, chez Carter, qui l’avait em-brassée à l’ombre d’une meule de foin quand elle avait quinze ans ; le père Carter était apparu, conduisant un taureau qui avait un anneau dans les naseaux, et il s’était écrié : « Arrête-moi ça ! » Kitty baissa les yeux de nouveau. Elle aurait trouvé agréable d’être embrassée par Jo ; plutôt que par Edward, se dit-elle tout à coup. Elle se rappela alors son propre aspect, dont elle avait perdu conscience. Elle se sentit prise d’affection pour eux tous. Il lui semblait qu’elle venait d’échapper à sa nurse et volait de ses propres ailes.

Les enfants dégringolaient de leurs chaises. Le repas était fini. Kitty chercha à repêcher ses gants sous la table.

« Est-ce ça ? » dit Jo, les ramassant sur le plancher. Elle les prit et les froissa dans sa main.

Jo lui lança un rapide coup d’œil, maussade, quand elle fut sur le seuil. Elle est épatante, se dit-il, mais, ma parole, rude-ment poseuse !

Mrs. Robson la fit entrer dans le salon exigu où elle s’était regardée dans la glace avant le thé. Il regorgeait d’objets. Il y avait des tables de bambou, des livres reliés en velours rouge ornés de ferrures de cuivre, des gladiateurs de marbre, posés en biais sur la cheminée, et d’innombrables tableaux… Avec un geste qui ressemblait exactement à celui de Mrs. Malone mon-trant du doigt le Gainsborough, qui, peut-être, n’en était pas un,

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Mrs. Robson exhibait un immense plateau d’argent, muni d’une inscription.

« Le plateau que les élèves de mon mari lui ont offert », dit-elle, faisant remarquer les mots gravés. Kitty les déchiffra, puis Mrs. Robson lui indiqua un document encadré comme un texte biblique. « Et ceci », ajouta-t-elle.

À ce moment-là, Sam, qui jouait avec sa chaîne de montre, un peu à l’écart, s’avança et de son doigt court désigna le por-trait d’une vieille femme assise, qui semblait plus grande que nature par rapport à la chaise du photographe.

« Ma mère », dit-il, très laconique ; puis il fit entendre un drôle de petit gloussement.

« Votre mère », répéta Kitty. Elle se pencha pour la regar-der. La vieille dame empêtrée qui posait, affublée de ses plus beaux atours, était très laide. Kitty comprit toutefois qu’on s’attendait à un compliment.

« Vous lui ressemblez beaucoup, Mr. Robson », fut tout ce qu’elle trouva à dire. En réalité, ils avaient bien un même air obstiné, des yeux perçants et l’un et l’autre étaient très laids. Mr. Robson fit entendre son drôle de petit gloussement.

« Enchanté que vous le constatiez, dit-il ; elle nous a tous élevés. Pas un de nous ne lui vient à la cheville. »

Il recommença son drôle de petit gloussement et se tourna vers sa fille qui venait d’entrer revêtue de sa blouse.

« Pas un de nous à la cheville », répéta-t-il en pinçant l’épaule de Nelly. Kitty regarda son amie, placée devant la pho-tographie de sa grand-mère, la main de son père posée sur l’épaule, et un flot de pitié pour elle-même l’envahit. Si elle avait pu être la fille de gens comme les Robson, et vivre dans le Nord… Mais on souhaitait son départ, c’était visible. Personne ne s’asseyait jamais dans cette pièce. Ils restaient tous debout,

– 73 – et aucun d’eux ne la pria de rester. Lorsqu’elle parla de départ, ils la suivirent dans le petit hall. Chacun continuerait ses occu-pations, se disait Kitty. Nelly irait à la cuisine, laver la vaisselle du thé, Jo retournerait à son poulailler, la mère mettrait bientôt les enfants au lit et Sam… que ferait Sam ? Kitty le regarda, et il se tenait devant elle, avec sa lourde chaîne de montre, sem-blable à celle d’un écolier : Vous êtes bien l’homme le plus gentil que j’aie jamais rencontré, songea-t-elle, en lui tendant la main.

« Enchanté d’avoir fait votre connaissance, dit Mrs. Rob-son, de son air cérémonieux.

– J’espère que vous reviendrez bientôt, ajouta Mr. Robson en lui étreignant les doigts.

– Oh ! cela me ferait un tel plaisir ! » s’écria Kitty, et elle leur serra la main aussi fort que possible. Savaient-ils à quel point elle les admirait ? Elle aurait voulu le leur dire. L’admettraient-ils parmi eux en dépit de son chapeau et de ses gants ? Mais chacun d’eux allait à ses occupations. Et moi, je rentre m’habiller pour dîner, songea-t-elle, descendant les marches étroites, ses gants de peau claire serrés dans sa main.

Le soleil brillait de nouveau, les pavés humides luisaient ; une bouffée de vent souleva les branches des amandiers dans les jardins des villas. Brindilles et touffes de fleurs tourbillonnèrent sur le pavé et y restèrent collées. Kitty s’arrêta une seconde à un croisement et crut être, elle aussi, arrachée à ce qui l’entourait par un tourbillon. Elle oublia où elle se trouvait. Le ciel bleu, ba-layé, ne contemplait plus les rues, ni les maisons autour d’elle, il planait au-dessus de la campagne où le vent soufflait sur les Moors, et où les moutons, leur toison grise ébouriffée, s’abritaient contre les murs de pierre. Kitty se figurait presque voir les Moors s’éclairer, puis s’assombrir, lorsque les nuages les survolaient.

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Mais deux pas plus loin, la rue inconnue redevint familière. Kitty se retrouva dans l’avenue pavée, revit les vieilles boutiques de bric-à-brac, avec leur porcelaine bleue et leurs bassinoires de cuivre ; l’instant d’après, elle longea la célèbre rue contournée, remplie de dômes et de clochers, rayée par le soleil de larges bandes transversales. Elle retrouva les cabs, les auvents et les li-brairies ; les hommes âgés avec leurs robes noires qui ondulent, les jeunes femmes vêtues d’étoffes roses et bleues flottantes, et les jeunes gens en chapeau de paille emportant des coussins. Un moment, ils apparurent tous à Kitty démodés, frivoles, vides. L’étudiant habituel, en robe et toque, avait l’air sot. Et les vieux professeurs lugubres, aux traits marqués, paraissaient, comme les gargouilles, sculptés, médiévaux, irréels. Tous semblaient costumés pour jouer un rôle, se dit-elle. Kitty se trouvait à sa porte, elle attendait que Hiscock, le maître d’hôtel, eût retiré ses pieds du garde-feu et montât en se dandinant. Pourquoi ne t’exprimes-tu pas à la façon d’un être humain ? songea-t-elle, lorsqu’il lui prit son parapluie et bredouilla sa phrase habituelle sur le temps qu’il faisait.

Lentement, comme si elle aussi avait les pieds alourdis d’un poids, elle monta l’escalier et aperçut à travers les fenêtres et les portes ouvertes la pelouse unie, l’arbre incliné et les perses fanées. Elle se laissa tomber sur le pied de son lit. Il faisait très lourd. Une grosse mouche bleue bourdonnait en rond ; dans le jardin une tondeuse grinçait. Au loin des pigeons roucoulaient : Rou-cou, rou-cou-ou, rou… Ses yeux se fermèrent à demi. Elle se croyait sur la terrasse d’une auberge italienne. Son père pres-sait des gentianes sur une feuille de buvard rugueuse. Le lac, en contrebas, déferlait, étincelant. Prenant son courage à deux mains, elle demandait à son père : « Père… » Il levait les yeux aimablement par-dessus ses lunettes, tenant la petite fleur bleue entre le pouce et l’index. « Je voudrais… », disait-elle, se sentant glisser de la balustrade sur laquelle elle était assise. À ce mo-ment une cloche sonna. Kitty se leva et se dirigea vers sa table

– 75 – de toilette. Lorsqu’elle inclina le pichet de cuivre qui reluisait si magnifiquement et trempa ses mains dans l’eau chaude, elle songea à ce qu’en penserait Nelly. Une autre cloche sonna. Kitty s’approcha de la coiffeuse. L’air du jardin, au-dehors, était plein de murmures et de roucoulements. Des copeaux de bois, se dit-elle en prenant son peigne et sa brosse. Il avait des copeaux de bois dans les cheveux. Un domestique passa avec une pile de plats d’étain sur la tête. Au loin, des pigeons roucoulaient : Rou-cou, rou-cou ; roucou-ou… Mais la cloche du dîner sonnait. Très vite, elle releva ses cheveux, agrafa sa robe et descendit les marches en courant ; sa main glissait le long de la rampe, comme lorsque enfant elle se hâtait. Et ils étaient tous là.

Ses parents attendaient dans le hall. Un homme de haute taille s’y trouvait avec eux. Il avait rejeté sa robe en arrière et un dernier rayon de soleil éclairait son visage ouvert, dominateur. Qui est-ce ? Kitty ne le reconnaissait pas.

« Ma parole ! dit-il, la regardant avec admiration, c’est bien Kitty, n’est-ce pas ? » Puis il lui prit la main, qu’il serra.

« Comme vous avez grandi ! » s’écria-t-il. Il la dévisageait comme si c’était son passé qu’il voyait en elle.

« Vous ne vous souvenez pas de moi ? ajouta-t-il.

– Chingachgook ! s’écria Kitty au rappel de quelque souve-nir d’enfance.

– Mais il est devenu Sir Richard Norton », dit Mrs. Malone, le frappant fièrement sur l’épaule. Puis les dames s’éloignèrent car ces messieurs dînaient entre eux à l’université.

Kitty trouva le poisson fade, les assiettes à peine tièdes. Le pain, rassis, était coupé en maigres tranches carrées. Elle voyait, elle entendait encore la couleur, la gaieté de Prestwich Terrace.

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En promenant les yeux autour d’elle, elle admit la supériorité de la porcelaine et de l’argenterie de ses parents ; là-bas, les as-siettes japonaises et le tableau étaient hideux ; mais ici, la salle à manger, avec les plantes grimpantes qui retombaient, les im-menses toiles craquelées, paraissait trop sombre. À Prestwich Terrace, la lumière inondait la pièce. Le pan, pan, pan résonnait encore à ses oreilles. Elle regarda au-dehors, où le vert des feuil-lages s’estompait. Pour la millième fois, elle répéta son souhait enfantin : que l’arbre fût soit couché, soit debout, au lieu de n’être ni l’un ni l’autre. Il ne pleuvait pas vraiment ; mais de pâles bouffées semblaient passer dans le jardin lorsque le vent agitait les feuilles épaisses des lauriers.

« T’en es-tu aperçue ? demanda tout à coup Mrs. Malone.

– Quoi donc, maman ? fit Kitty distraite.

– Du goût bizarre de ce poisson.

– Je ne crois pas », dit Kitty, et Mrs. Malone continua à parler au maître d’hôtel. On changea les assiettes et on apporta un autre plat. Kitty n’avait pas faim. Elle mordit dans une des sucreries vertes placées devant elle, puis le modeste dîner préle-vé pour ces dames, sur ce qui restait de la soirée de la veille, se termina et Kitty suivit sa mère dans le salon.

Il était trop grand pour elles seules, mais elles s’y tenaient toujours. Les tableaux semblaient abaisser le regard sur les fau-teuils vides, qui dévisageaient à leur tour les tableaux au-dessus d’eux. Le vieux monsieur qui avait dirigé l’université plus d’un siècle auparavant s’estompait en plein jour, pour réapparaître, les lampes allumées. Il avait un visage placide, ferme et sou-riant, qui ressemblait étrangement à celui du Dr Malone, car, encadré lui aussi, il aurait pu figurer au-dessus de la cheminée.

« C’est agréable de temps à autre de passer une soirée tranquille, disait Mrs. Malone, bien que les Fripps… » Elle s’arrêta de parler, tandis qu’elle mettait ses lunettes et prenait le

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Times. C’était son heure de détente, quand elle recouvrait ses forces après les fatigues de la journée. Elle étouffa un léger bâil-lement et consulta de haut en bas les colonnes du journal.

« Quel homme charmant », fit-elle, indifférente, tout en examinant les annonces des naissances et des morts. « On avait peine à le prendre pour un Américain. »

Kitty s’efforça d’être attentive. Elle pensait aux Robson, sa mère parlait des Fripps.

« Elle m’a plu aussi, fit Kitty spontanément. Elle est si jolie, n’est-ce pas ?

– Hum-m-m. Un peu trop élégante à mon goût, répondit Mrs. Malone d’un ton sec. Et quel accent, ajouta-t-elle, les yeux fixés sur son journal, j’avais peine à la comprendre parfois. »

Kitty se tut. Elles différaient d’opinion sur ce point, comme sur beaucoup d’autres.

Brusquement Mrs. Malone leva la tête et posa le journal : « Tiens, voilà exactement ce que je disais à Bigge ce matin, fit-elle.

– Quoi donc, maman ?

– Là… dans l’éditorial », et Mrs. Malone toucha le para-graphe du doigt. Elle lut à haute voix :

« Nous avons la meilleure viande du monde, les meilleurs poissons et volailles, mais nous n’en profitons pas, car nous n’avons personne qui sache les cuire – c’est ce que je disais à Bigge ce matin. » Mrs. Malone poussa son léger soupir, rapide. Quand elle désirait faire impression sur quelqu’un, comme sur ces Américains, il fallait toujours qu’une chose ou l’autre aille de travers. Cette fois-ci, c’était le poisson. Elle fouilla dans ses af-faires, pour trouver son ouvrage, et Kitty s’empara du journal.

 

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« C’est dans l’éditorial », dit Mrs. Malone. Ce journaliste exprimait presque toujours ce qu’elle pensait. Il la réconfortait et lui donnait un sentiment de sécurité dans un monde qui se gâtait, lui semblait-il.

Kitty se mit à lire : « Tant que n’existait pas l’obligation ab-solue, aujourd’hui universelle, de fréquenter l’école…

– Oui, c’est bien cela », dit Mrs. Malone, à la recherche de ses ciseaux dans sa boîte à ouvrage. Kitty poursuivit :

« … Les enfants voyaient constamment faire la cuisine. Aussi médiocre qu’elle fût, cela leur inculquait un certain goût et quelques connaissances. À présent les filles ne voient plus rien et ne font que lire, écrire, compter, coudre ou tricoter.

– Oui, en effet », dit Mrs. Malone. Elle déroula le long mor-ceau de broderie dont le dessin représentait des oiseaux pico-rant des fruits : motif pris sur un tombeau à Ravenne. Ce travail était destiné à la chambre d’amis.

Le verbiage pompeux de l’éditorial ennuyait Kitty. Elle chercha dans le journal quelque petite nouvelle qui intéresserait sa mère. Mrs. Malone aimait avoir quelqu’un pour lui parler ou lui faire la lecture pendant qu’elle brodait. Soir après soir, son ouvrage servait de trame à la causerie d’après dîner, et y mettait une agréable harmonie. On disait quelques mots, elle faisait un point, regardait le dessin, choisissait une soie d’une autre cou-leur, puis refaisait un autre point. Parfois le Dr Malone lisait de la poésie à haute voix : Pope, Tennyson. Mais Mrs. Malone éprouvait de plus en plus de difficultés dans ses rapports avec Kitty. Pourquoi ? Elle lui lança un coup d’œil. Elle se demandait ce qui n’allait pas et poussa son léger soupir rapide.

Kitty tournait les grandes pages. Des moutons étaient at-teints de vers au foie. Les Turcs réclamaient la liberté reli-gieuse ; il y avait l’élection générale.

Kitty commença à lire : « Mr. Gladstone… »

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Mrs. Malone était ennuyée, elle avait perdu ses ciseaux.

« Qui a bien pu me les prendre encore ? » dit-elle. Kitty les chercha par terre. Mrs. Malone fureta dans la boîte à ouvrage, puis elle plongea la main dans la fissure entre le coussin et le cadre du fauteuil et ramena non seulement les ciseaux mais aussi un petit coupe-papier en nacre qui manquait depuis très longtemps. Cette découverte lui déplut. Elle prouvait qu’Ellen secouait mal les coussins.

« Les voici, Kitty », dit-elle ; puis toutes les deux restèrent silencieuses. Une légère contrainte régnait toujours entre elles à présent.

« T’es-tu amusée chez les Robson, Kitty ? » lui demanda sa mère, et elle reprit sa broderie. Kitty tourna la feuille sans ré-pondre.

« On a fait une expérience, dit-elle. Avec une lumière élec-trique. » Elle lut : « Une lueur brillante est apparue, un profond faisceau lumineux projeté au-dessus de l’eau sur le rocher. Tout était éclairé comme en plein jour… » Kitty s’interrompit ; elle voyait briller sur les fauteuils du salon la lumière des bateaux. Mais au même instant la porte s’ouvrit, Hiscock entra. Il appor-tait un billet sur un plateau.

Mrs. Malone le prit et le lut en silence puis elle dit :

« Pas de réponse. » Kitty comprit au son de voix de sa mère qu’il s’était passé quelque chose. Mrs. Malone tenait le papier dans sa main. Hiscock referma la porte.

« Rose est morte, fit Mrs. Malone, cousine Rose. »

Le billet restait ouvert sur ses genoux : « Cela vient d’Edward, dit-elle.

– Cousine Rose est morte », répéta Kitty. L’instant d’avant, elle songeait à une lueur brillante sur un rocher rouge. À pré-

– 80 – sent tout semblait sombre. Il y avait une pause. Il y avait un si-lence. Des larmes montaient aux yeux de sa mère.

« À l’heure où ses enfants avaient le plus besoin d’elle », dit Mrs. Malone. Elle piqua son aiguille dans sa broderie, qu’elle roula lentement. Kitty plia doucement le Times pour l’empêcher de craquer. Elle n’avait vu cousine Rose qu’une ou deux fois. Elle éprouvait de la gêne.

« Va me chercher mon carnet de rendez-vous », lui dit sa mère au bout d’un moment.

Kitty le lui apporta.

« Il faut remettre notre dîner de lundi, observa Mrs. Ma-lone en parcourant la liste de ses engagements.

– Et la soirée des Lathom, mercredi, murmura Kitty, pen-chée sur l’épaule de sa mère.

– Nous ne pouvons pas tout remettre », dit brusquement Mrs. Malone, et Kitty eut conscience d’un reproche. Il y avait des billets à envoyer, elle les écrivit sous la dictée de sa mère.

Pourquoi est-elle si pressée de renoncer à nos invitations ? songeait Mrs. Malone en la regardant écrire. Pourquoi n’aime-t-elle plus sortir avec moi ? Mrs. Malone jeta les yeux sur les lettres, les repoussa et demanda d’un ton irrité : « Pourquoi ne t’intéresses-tu pas davantage à ce qui se passe ici ?

– Ma chère maman… », commença à dire Kitty repoussant l’habituelle discussion.

Sa mère insista :

« Que voudrais-tu donc faire ? » Elle avait mis sa broderie de côté et se tenait raide, l’air plutôt terrible.

« Ton père et moi ne désirons qu’une chose, c’est de te voir faire ce que tu as envie de faire, ajouta-t-elle.

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– Ma chère maman…, répéta Kitty.

– Tu pourrais seconder ton père, si ça t’ennuie de m’aider. Papa m’a dit l’autre jour que tu ne venais plus jamais le trou-ver. » Mrs. Malone faisait allusion à l’Histoire du Collège qu’écrivait son mari. Kitty le savait. Il avait exprimé le désir de voir sa fille collaborer à son travail et elle eut, de nouveau, la vi-sion de l’encre répandue, lorsque, d’un geste malencontreux, son bras avait balayé cinq générations d’Oxoniens, effaçant ainsi l’exquise calligraphie de son père, sur laquelle il avait passé des heures. Elle l’entendait observer avec son habituelle ironie cour-toise, tout en appliquant le buvard : « La nature ne t’avait pas destinée à l’érudition, ma chère fille. »

« Je sais bien, dit-elle à sa mère, d’un ton coupable, que je n’ai pas été trouver papa dernièrement. Mais il y a toujours quelque chose qui… » Elle hésita.

« Bien entendu, dit Mrs. Malone, avec un homme dans la position de ton père… »

Kitty garda le silence. Sa mère se tut également. Elles dé-testaient toutes les deux ces chamailleries, ces scènes réitérées, qui cependant semblaient inévitables. Kitty se leva, prit les lettres qu’elle venait d’écrire et les porta dans le hall.

Que voudrait-elle donc ? se demandait Mrs. Malone, les yeux fixés sur un tableau, sans le voir. Quand j’avais son âge…, songea-t-elle en souriant. Elle se rappelait si bien le temps où elle restait assise à la maison à des lieues de tout, par des soirées de printemps, comme celle-ci. On entendait le sabot d’un cheval frapper le sol de la route à des kilomètres de là. Elle se revoyait, ouvrant la fenêtre de sa chambre d’un geste brusque, et s’écriant le regard sur les sombres buissons du jardin : « Est-ce ça, la vie ? » Et en hiver, il y avait la neige. Elle l’entendait encore tomber des arbres, par paquets, dans le jardin. Et ici, à Oxford Kitty vivait au milieu de tout.

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Kitty revint au salon. Elle bâilla légèrement et porta la main à sa figure d’un geste inconscient et las, qui émut sa mère.

« Fatiguée, Kitty ? dit-elle. Tu as eu une longue journée. Je te trouve pâle.

– Et toi aussi tu sembles fatiguée », fit Kitty.

Les cloches se précipitaient, l’une après l’autre, l’une sur l’autre, dans l’air humide et lourd.

« Va te coucher, Kitty, dit Mrs. Malone, voici dix heures qui sonnent.

– Mais ne viens-tu pas, toi aussi ? demanda Kitty debout près du fauteuil de sa mère.

– Ton père ne rentrera pas tout de suite », dit Mrs. Malone en remettant ses lunettes.

Kitty savait qu’il serait inutile d’insister, cela faisait partie du mystérieux rituel de la vie de ses parents. Elle se pencha et donna à sa mère un baiser léger, seul signe extérieur de leur af-fection. Elles s’aimaient beaucoup et pourtant se querellaient sans cesse.

« Bonsoir et dors bien, dit Mrs. Malone. Je ne veux pas que tu perdes ta bonne mine », ajouta-t-elle, l’entourant de son bras, d’un geste inaccoutumé.

Mrs. Malone demeura immobile après le départ de Kitty. Elle songeait : Rose est morte. Rose qui avait à peu près son âge. Elle relut le billet. Il était de la main d’Edward. Et Edward est amoureux de Kitty ; je ne crois pas que ce mariage me plairait, se dit-elle, prenant son aiguille. Pas Edward… Il y avait ce jeune Lord Lasswade… ce serait un joli mariage. Non que je souhaite la richesse, ou le rang, se dit-elle, enfilant son aiguille. Mais il donnerait à Kitty ce qu’elle désire… Et que désire-t-elle ?… Mrs.

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Malone finit par conclure : de vastes possibilités, se dit-elle, et elle se mit à broder. Puis ses pensées revinrent à Rose ; Rose était morte. Rose qui avait à peu près son âge. Abel avait dû la demander pour la première fois le jour du pique-nique sur les Moors. Une journée de printemps. On était assis dans l’herbe. Mrs. Malone revoyait Rose, les cheveux roux, brillants, sous un chapeau noir orné d’une plume de coq ; elle avait rougi, et paru si jolie, lorsque Abel était arrivé à cheval, les surprenant – il se trouvait en garnison à Scarborough – le jour de leur pique-nique, sur les Moors.

La maison d’Abercorn Terrace était très sombre. Elle déga-geait un violent parfum de fleurs du printemps. Depuis quelques jours, des couronnes s’empilaient sur la table du hall. Dans la pénombre, car toutes les persiennes étaient abaissées, les fleurs luisaient. Et dans le hall on respirait une odeur in-tense, sensuelle, de serre. Couronne après couronne conti-nuaient d’arriver : lis striés de larges bandes d’or, ou dont les calices tachetés étaient collants de miel ; tulipes blanches, lilas blancs – fleurs de toutes sortes, les unes aux pétales épais, comme du velours, les autres transparentes, d’une minceur de papier, mais uniformément blanches, massées, corolle contre corolle, en cercle, en ovale, en croix, si bien qu’elles ressem-blaient à peine à des fleurs. Des cartes bordées de noir s’y trou-vaient attachées : « Avec la profonde sympathie du major et de Mrs. Brand », « Avec les témoignages d’affection et de sympa-thie du général et Mrs. Elken », « Pour Rose chérie, de la part de Susan ». Chaque carte portait quelques mots.

Même à présent, alors que le corbillard était à la porte, voi-là que la sonnette retentissait. Un jeune messager apportait en-core des lis. Il leva sa casquette dans le hall, car des hommes descendaient la bière et trébuchaient sur l’escalier. Rose, vêtue d’un noir profond, s’avança poussée par sa nurse pour laisser tomber sur le cercueil son petit bouquet de violettes. Mais il

– 84 – glissa, tandis que le long des marches, éclatantes sous le soleil, le cercueil se balançait sur les épaules inclinées des hommes de chez Whiteley. Derrière, la famille suivait.

Le temps était incertain. Des ombres fugitives alternaient avec de vifs rayons de soleil. Le défilé de l’enterrement partit au pas. Delia, dans la seconde voiture, avec Milly et Edward, s’aperçut que les maisons d’en face avaient fermé leurs per-siennes, en signe de sympathie. Seule une servante épiait. Les autres ne la virent pas, ils songeaient à leur mère. L’allure s’accéléra, lorsqu’on atteignit l’artère principale, car le trajet était long jusqu’au cimetière. Par l’ouverture du store Delia re-marqua les chiens qui jouaient, un mendiant qui chantait. Les hommes soulevaient leur chapeau au passage du char, mais le remettaient avant de croiser leur voiture. Ils marchaient sur le trottoir d’un pas vif, indifférent. Les magasins, exposant déjà la mode du printemps, prenaient des airs joyeux. Les femmes s’arrêtaient aux devantures. Eux, ne porteraient que du noir, tout l’été, se dit Delia, le regard posé sur les pantalons d’Edward, couleur de charbon.

Ils parlaient à peine, ou par petites phrases convention-nelles, comme s’ils prenaient déjà part à la cérémonie. Leurs rapports s’étaient transformés en quelque sorte. Ils se témoi-gnaient plus de considération, prenaient plus d’importance, comme si la mort de leur mère leur donnait de nouvelles res-ponsabilités. Mais son frère et sa sœur savaient se comporter ; elle seule devait faire un effort. Elle restait en dehors et son père aussi, se dit-elle. Lorsque Martin, au thé, avait tout à coup éclaté de rire, puis s’était arrêté d’un air coupable, elle avait senti que son père en ferait autant, et elle aussi, s’ils étaient honnêtes.

Elle regarda de nouveau par la fenêtre. Un homme levait son chapeau – un homme très grand en jaquette, mais elle ne voulait pas penser à Mr. Parnell, avant la fin de l’enterrement.

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Ils atteignirent enfin le cimetière. Lorsqu’elle prit sa place dans le petit groupe qui, derrière le cercueil, se dirigeait vers l’église, elle éprouva une émotion vague et solennelle qui lui ap-porta un grand soulagement. De part et d’autre de la nef, dans l’église, les gens se levèrent et elle sentit leurs regards dirigés sur elle. Le service commença. Le pasteur, un de leurs cousins, donna lecture de la liturgie. Les premières paroles jaillirent dans un élan d’extraordinaire beauté. Delia, debout derrière son père, le vit se ressaisir et carrer les épaules.

« Je suis la résurrection et la vie. »

Enfermée, comme elle venait de l’être, dans la maison à demi éclairée et chargée du parfum des fleurs, ces paroles pro-noncées tout haut la firent exulter. Là, elle approuvait ; là son émotion était sincère. Mais lorsque cousin James continua sa lecture, elle eut une distraction, le sens s’embrouilla ; elle ne pouvait plus suivre avec sa raison. Puis, au milieu des phrases, éclata une autre note de beauté familière : « … est comme l’herbe qui passe ; le matin elle fleurit et pousse, le soir elle se flétrit et sèche. » De nouveau, ce fut une musique. Mais cousin James semblait se hâter, ne pas croire complètement à ce qu’il disait ; passer du connu à l’inconnu, de ce qu’il croyait à ce qu’il ne croyait pas. Sa voix elle-même était différente. Il avait l’air propre, empesé, repassé comme son surplis. Mais que signi-fiaient ses paroles ? Elle renonça à en trouver le sens ; on com-prend ou on ne comprend pas, songea-t-elle. Elle laissa vaga-bonder son esprit.

Mais je ne veux pas penser à lui avant que ce soit fini, se dit-elle à la vue d’un homme très grand, debout près d’elle. Son regard se posa sur son père. Elle le vit porter à ses yeux un grand mouchoir blanc, puis le remettre dans sa poche. Il le res-sortit, s’essuya encore les yeux. La voix se tut ; le mouchoir re-tourna définitivement à sa place, et le groupe familial se refor-ma derrière le cercueil. Une fois de plus, les gens noirs se levè-

 

– 86 – rent de chaque côté, les dévisagèrent, puis leur laissèrent pren-dre les devants et les suivirent.

L’air doux, chargé d’humidité, souffla son odeur de feuil-lage au visage de Delia, qui en ressentit du soulagement. Elle reprit conscience de ce qui se passait, nota la manière dont les chevaux noirs du corbillard piaffaient sur le sol ; leurs sabots grattaient de petits creux dans le sable jaune. Elle avait entendu dire, elle s’en souvint, que les chevaux des chars funèbres ve-naient de Belgique et qu’ils étaient très rétifs. Ils en avaient l’air avec leur encolure noire, tachée d’écume. Mais elle se ressaisit. Les gens longeaient, sans ordre, un ou deux à la fois, le sentier qui conduisait à un monticule de terre jaune, toute fraîche, em-pilée à côté d’une fosse. Delia remarqua les fossoyeurs, qui se tenaient à une certaine distance avec leurs pelles.

Il y eut un arrêt ; on continuait à arriver ; les uns se pla-çaient en avant, les autres plus en arrière. Delia observa une femme d’aspect pauvre, aux vêtements râpés, qui rôdait à l’écart ; elle se demanda si ce n’était pas là une de leurs an-ciennes servantes, mais fut incapable de lui donner un nom. L’oncle Digby, le frère de son père, se trouvait exactement en face d’elle. Il tenait son chapeau haut de forme entre ses mains comme un vase sacré : image même d’un grave décorum. Quelques femmes pleuraient. Mais pas d’hommes. Les hommes ont une pose, les femmes une autre, se dit Delia. Puis tout re-commença. La splendeur du souffle musical les pénétra de nou-veau. – « L’homme, né de la femme. » La cérémonie prit un nouvel élan. Une fois de plus, le groupe était uni. La famille se pressa auprès de la tombe, et regarda fixement la bière vernie, avec ses poignées de cuivre, qui attendait dans la terre d’être ensevelie à jamais, une bière trop neuve semblait-il pour être ensevelie à jamais. Delia avait les yeux rivés au fond de la tombe. Sa mère reposait là, dans ce cercueil – la femme qu’elle avait tant aimée et tant haïe. Elle eut un éblouissement. Elle craignit de se trouver mal ; mais il lui fallait regarder, éprouver une émotion ; c’était la seule chance qui lui restait. De la terre

– 87 – tomba sur le cercueil ; trois cailloux roulèrent sur la surface dure et luisante. Au moment de leur chute, une sensation d’éternité s’empara de Delia ; la vie se mêlait à la mort, la mort devenait vie. Car les pépiements des moineaux lui paraissaient de plus en plus vifs ; elle entendait le bruit des roues dans le lointain, avec une netteté croissante ; la vie l’enserrait de plus en plus…

« Nous te rendons grâce, disait la voix, de ce qu’Il t’a plu de délivrer notre sœur des misères de ce monde pécheur… »

Quel mensonge ! s’écria-t-elle en elle-même. Quel diabo-lique mensonge ! Il lui dérobait son unique sentiment sincère, lui gâtait ce seul moment de compréhension.

Elle leva la tête. Elle vit Morris et Eleanor, côte à côte ; leurs visages étaient brouillés ; sur leurs nez rouges coulaient des larmes. Quant à son père, il avait un maintien si tendu, si raide, qu’elle fut prise d’une envie convulsive de rire tout haut. Personne ne peut être ému à ce degré, se dit-elle. Il exagère. Au-cun de nous ne ressent la moindre émotion ; nous faisons tous semblant.

Il y eut un mouvement général. L’effort de concentration était passé. Les gens se dispersaient de côté et d’autre, sans chercher à s’aligner en procession ; de petits groupes se for-maient ; on échangeait de furtives poignées de main, entre les tombes, et même on souriait.

« Comme c’est aimable à vous d’être venu ! » disait Edward en serrant la main du vieux Sir James Graham qui lui donna une petite tape sur l’épaule. Delia devait-elle le remercier, elle aussi ? Les tombes la gênaient. Cela devenait une réunion mati-nale, voilée, amortie, au milieu des tombes. Delia hésitait ; elle se demandait ce qu’il lui fallait faire à présent. Son père était parti en avant. Elle se retourna. Les fossoyeurs s’avançaient ; ils empilaient les couronnes, les unes sur les autres, avec soin ; et

– 88 – la rôdeuse les rejoignait, elle se penchait pour lire les noms ins-crits sur les cartes. La cérémonie était terminée. Il pleuvait.

 

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