Les Blancs Et Les Bleus
Les Prussiens sur le Rhin
LES PRUSSIENS SUR LE
RHIN
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CHAPITRE PREMIER
De l’Hôtel de la Poste à l’Hôtel de la Lanterne
Le 21 frimaire an II (11 décembre 1793), la diligence de Be-sançon à Strasbourg s’arrêtait à neuf heures du soir dans l’intérieur de la cour de l’Hôtel de la Poste, situé derrière la ca-thédrale.
Cinq voyageurs en descendaient ; un seul, le plus jeune des cinq, doit fixer notre attention.
C’était un enfant de treize à quatorze ans, mince et pâle, que l’on eût pu prendre pour une jeune fille habillée en garçon, tant était grande l’expression de douceur et de mélancolie ré-pandue sur son visage ; ses cheveux qu’il portait coupés à la Ti-tus, coiffure que les zélés républicains avaient adoptée, en imi-tation de Talma, étaient châtain foncé ; des sourcils de la même couleur ombrageaient des yeux d’un bleu clair, s’arrêtant comme deux points d’interrogation, avec une intelligence re-marquable, sur les hommes et sur les choses. Il avait les lèvres minces, de belles dents, un charmant sourire, et était vêtu à la mode de l’époque, sinon élégamment, du moins si proprement, qu’il était facile de voir que la main soigneuse d’une femme avait passé par là.
Le conducteur, qui paraissait avoir pour cet enfant des soins tout particuliers, lui remit un paquet, pareil à un sac de soldat, et, grâce à une paire de bretelles, se pouvant porter sur le dos.
Puis, regardant tout autour de lui :
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– Holà ! cria-t-il, n’y a-t-il pas quelqu’un ici de l’Hôtel de la Lanterne, attendant un jeune voyageur de Besançon ?
– Il y a moi, répondit une voix rude et grossière.
Et une espèce de garçon d’écurie, perdu dans les ténèbres malgré le falot qu’il portait à la main et qui n’éclairait que le pa-vé, s’approcha de l’énorme machine en tournant du côté où la portière était ouverte.
– Ah ! c’est toi l’Endormi, fit le conducteur.
– Je ne m’appelle pas l’Endormi, je m’appelle Coclès, ré-pondit le valet d’écurie d’un ton rogue, et je viens chercher le citoyen Charles…
– De la part de la citoyenne Teutch, n’est-ce pas ? demanda la douce voix de l’enfant, formant un charmant contraste avec la voix rude du garçon d’écurie.
– De la citoyenne Teutch, c’est cela. Eh bien ! es-tu prêt, ci-toyen ?
– Conducteur, reprit l’enfant, vous direz chez nous…
– Que vous êtes arrivé en bonne santé, et que l’on vous at-tendait, soyez tranquille, monsieur Charles.
– Oh ! oh ! fit le garçon d’écurie d’un ton presque menaçant en s’approchant du conducteur et du jeune homme ; oh ! oh !
– Eh bien ! que veux-tu avec tes « oh ! oh ! »
– Je veux te dire que la langue que tu parles là est peut-être celle de la Franche-Comté, mais n’est pas celle de l’Alsace.
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– Vraiment ! répliqua le conducteur d’un ton goguenard, voilà ce que tu veux me dire ?
– Et te donner le conseil, ajouta le citoyen Coclès, de laisser dans ta diligence les vous et les monsieur, attendu qu’ils ne sont pas de mise à Strasbourg, surtout depuis que nous avons le bonheur de posséder dans nos murs les citoyens représentants Saint-Just et Lebas.
– Laisse-moi tranquille avec tes citoyens représentants, et conduis ce jeune homme à l’auberge de la Lanterne.
Et, sans s’inquiéter des conseils du citoyen Coclès, le con-ducteur entra dans l’Hôtel de la Poste.
L’homme au falot suivit des yeux le conducteur, tout en murmurant ; puis se tournant vers le jeune homme :
– Allons, viens, citoyen Charles, lui dit-il.
Et, marchant le premier, il lui indiqua le chemin.
Strasbourg, dans aucun temps, n’est une ville gaie, surtout quand la retraite est battue depuis deux heures ; mais elle était moins gaie que jamais à l’époque où s’ouvre ce récit, c’est-à-dire dans la première partie du mois de décembre 1793 ; l’armée austro-prussienne était littéralement aux portes de la ville ; Pi-chegru, général en chef de l’armée du Rhin, après avoir réuni tous les débris de corps qu’il avait pu trouver, avait, à force de volonté et d’exemples donnés, rétabli la discipline et repris l’offensive le 18 frimaire, c’est-à-dire trois jours auparavant, or-ganisant, dans son impuissance à livrer une grande bataille, une guerre d’escarmouches et de tirailleurs.
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Il succédait à Houchard et à Custine, guillotinés déjà pour cause de revers, et à Alexandre de Beauharnais, qui allait à son tour être guillotiné.
Au reste, Saint-Just et Lebas étaient là, non seulement or-donnant à Pichegru de vaincre, mais décrétant la victoire, et les premiers au feu.
La guillotine les suivait, chargée d’exécuter à l’instant même les décrets rendus par eux.
Et trois décrets avaient été rendus le jour même.
Par le premier, il était ordonné de fermer les portes de Strasbourg à trois heures de l’après-midi ; il y avait peine de mort pour quiconque retarderait leur clôture, fût-ce de cinq mi-nutes.
Par le second, il était défendu de fuir devant l’ennemi. Il y avait peine de mort pour quiconque, tournant le dos au champ de bataille pendant le combat, cavalier, ferait prendre le galop à son cheval, fantassin, marcherait plus vite que le pas.
Par le troisième, il était ordonné, à cause des surprises que ne ménageait pas l’ennemi, de se coucher tout habillé. Il y avait peine de mort contre tout soldat, officier ou chef supérieur qui serait surpris déshabillé.
Ces trois décrets, l’enfant qui entrait dans la ville à cette heure devait, en moins de six jours, en voir l’application.
Nous l’avons dit, toutes ces circonstances, ajoutées aux nouvelles arrivant de Paris, rendaient Strasbourg, ville naturel-lement triste, plus triste encore.
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Ces nouvelles arrivant de Paris étaient la mort de la reine, la mort du duc d’Orléans, la mort de Mme Roland, la mort de Bailly.
On parlait bien de la prochaine reprise de Toulon sur les Anglais ; mais cette nouvelle n’était encore qu’à l’état de bruit non confirmé.
L’heure non plus n’était pas faite pour égayer Strasbourg aux yeux du nouvel arrivé.
Passé neuf heures du soir, les rues sombres et étroites de la ville étaient abandonnées aux patrouilles de la garde civique et de la compagnie de la Propagande, qui veillaient à l’ordre pu-blic.
Rien n’était plus lugubre, en effet, pour un voyageur arri-vant d’une ville qui n’était ni ville de guerre, ni ville frontière, que ces bruits de la marche nocturne d’un corps régulier, s’arrêtant tout d’un coup, avec un ordre prononcé d’une voix sourde et un bruit de fer, chaque fois qu’il en rencontrait un autre, et échangeant avec lui le « qui vive ? » et le mot de passe.
Deux ou trois de ces patrouilles avaient déjà croisé notre jeune arrivant et son conducteur, sans se préoccuper d’eux, lorsqu’une nouvelle patrouille survenant, le mot « qui vive ? » retentit.
Il y avait à Strasbourg trois manières de répondre au « qui vive ? » nocturne, qui toutes trois indiquaient d’une façon assez caractéristique les nuances d’opinion.
Les indifférents répondaient : « Amis. »
Les modérés répondaient : « Citoyens. »
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Les fanatiques répondaient : « Sans-culottes. »
– Sans-culotte ! répondit énergiquement Coclès au « qui vive ? » qui lui était adressé.
– Avance à l’ordre ! cria une voix impérative.
– Ah bon ! dit Coclès, je reconnais la voix, c’est celle du ci-toyen Tétrell ; laissez-moi faire.
– Qu’est-ce que le citoyen Tétrell ? demanda le jeune homme.
Puis s’avançant du pas d’un homme qui n’a rien à craindre :
– C’est moi, citoyen Tétrell, c’est moi ! dit-il.
– Ah ! tu me connais, dit le chef de la patrouille, espèce de géant de cinq pieds dix pouces et qui pouvait atteindre à la taille de sept pieds avec son chapeau et le panache dont il était sur-monté.
– Bon ! fit Coclès, qui est-ce qui ne connaît pas à Stras-bourg le citoyen Tétrell ?
Puis, comme il avait abordé le colosse :
– Bonsoir, citoyen Tétrell, ajouta-t-il.
– Tu me connais, c’est bien, répliqua le géant ; mais je ne te connais pas, moi.
– Oh ! que si fait ! tu me connais ; je suis le citoyen Coclès, qu’on appelait l’Endormi, sous le tyran ; c’était même toi qui m’avais baptisé de ce nom-là quand tes chevaux et tes chiens
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étaient à l’Hôtel de la Lanterne. L’Endormi ! comment, tu ne te rappelles pas l’Endormi ?
– Si fait ! et je t’avais baptisé ainsi parce que tu étais le plus paresseux coquin que j’aie jamais connu. Et ce jeune homme, quel est-il ?
– Ça ? dit Coclès en soulevant son falot à la hauteur du vi-sage de l’enfant, ça c’est un morveux que son père envoie à M. Euloge Schneider pour qu’il lui apprenne le grec.
– Et que fait ton père, mon petit ami ? demanda Tétrell.
– Il est président du Tribunal de Besançon, citoyen.
– Mais, pour apprendre le grec, il faut savoir le latin.
L’enfant se redressa.
– Je le sais, dit-il.
– Comment, tu le sais ?
– Oui ! quand j’étais à Besançon, nous ne parlions jamais que le latin, mon père et moi.
– Diable ! tu me fais l’effet d’un gaillard avancé pour ton âge. Quel âge as-tu donc ? Onze à douze ans ?
– Je vais en avoir quatorze.
– Et quelle idée a donc eue ton père de t’envoyer au citoyen Euloge Schneider pour apprendre le grec ?
– Parce que mon père n’est pas aussi fort en grec qu’en la-tin. Il m’a appris ce qu’il en savait ; puis il m’a envoyé au citoyen
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Schneider, qui le parle couramment, ayant tenu la chaire de grec à Bonn. Tenez, voici la lettre que mon père m’a donnée pour lui. Et, en outre, il lui a écrit, il y a huit jours, pour le pré-venir de mon arrivée, ce soir, et c’est lui qui m’a fait préparer une chambre à l’Hôtel de la Lanterne et qui m’envoie chercher par le citoyen Coclès !
Et, en parlant ainsi, le jeune homme avait remis une lettre au citoyen Tétrell, afin de lui prouver qu’il n’avançait rien qui ne fût vrai.
– Allons, l’Endormi, approche ton falot, dit Tétrell.
– Coclès ! Coclès ! insista le valet d’écurie, obéissant néan-moins à l’ordre qui lui était donné sous son ancien nom.
– Mon jeune ami, dit Tétrell, je te ferai observer que cette lettre n’est point pour le citoyen Schneider, mais pour le citoyen Pichegru.
– Ah ! pardon, je me serai trompé, repartit le jeune homme ; mon père m’avait remis deux lettres, et je vous aurai donné l’une pour l’autre.
Et, reprenant la première lettre, il lui en remit une seconde.
– Ah ! cette fois-ci, dit Tétrell, nous sommes en mesure : « Au citoyen Euloge Schneider, accusateur public. »
– Eloge Schneider, répéta Coclès, corrigeant à sa façon le prénom de l’accusateur public, qu’il croyait estropié par Tétrell.
– Donne donc une leçon de grec à ton guide, dit en riant le chef de la patrouille, et apprends-lui qu’Euloge est un prénom qui signifie… Voyons, jeune homme, que signifie Euloge ?
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– Beau parleur, répondit l’enfant.
– Bien répondu, ma foi ; entends-tu, l’Endormi ?
– Coclès ! répéta obstinément le valet d’écurie, plus difficile à convaincre sur son nom que sur le prénom de l’accusateur pu-blic.
Pendant ce temps, Tétrell tirait à part l’enfant, et, courbant sa grande taille de façon à lui parler à l’oreille :
– Tu vas à l’Hôtel de la Lanterne ? lui dit-il tout bas.
– Oui, citoyen, répondit l’enfant.
– Tu y trouveras deux de tes compatriotes de Besançon, venus pour défendre et réclamer l’adjudant général Charles Per-rin, accusé de trahison.
– Oui, les citoyens Dumont et Ballu.
– C’est cela. Eh bien ! dis-leur que non seulement ils n’ont rien de bon à espérer pour leur protégé en restant ici, mais rien de bon à attendre pour eux-mêmes. Il s’agit tout simplement de leur tête, tu comprends.
– Non, je ne comprends pas, répondit le jeune homme.
– Comment ! tu ne comprends pas que Saint-Just leur fera couper le cou comme à deux poulets, s’ils restent ? Donne-leur donc le conseil de filer, et le plus tôt sera le meilleur.
– De la part ?
– Garde-t’en bien ! pour qu’on me fasse payer les pots cas-sés, ou plutôt non cassés !
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Puis, se redressant :
– C’est bien, dit-il, vous êtes de bons citoyens, continuez votre route ; allons, marche ! vous autres.
Et le citoyen Tétrell s’éloigna à la tête de sa patrouille, lais-sant le citoyen Coclès tout fier d’avoir parlé pendant dix minutes avec un homme de son importance, et le citoyen Charles tout troublé de la confidence qui venait de lui être faite.
Tous se remirent silencieusement en chemin.
Le temps était sombre et triste comme il est en décembre dans le nord et dans l’est de la France ; et, quoique la lune fût à peu près dans son plein, de gros nuages noirs, courant pressés comme des vagues d’équinoxe, la couvraient à tout moment.
Pour arriver à l’Hôtel de la Lanterne, situé dans la ci-devant rue de l’Archevêché, alors rue de la Déesse-Raison, il fallait traverser la place du Marché, à l’extrémité de laquelle s’élevait un échafaudage où, dans sa distraction, le jeune homme fut sur le point de se heurter.
– Prends donc garde, citoyen Charles, lui dit le garçon d’écurie en riant, tu vas démolir la guillotine.
Le jeune homme poussa un cri et recula avec terreur.
En ce moment, la lune se montra brillante pour quelques secondes. Pendant un instant, l’horrible instrument fut visible, et un pâle et triste rayon se refléta sur le couperet.
– Mon Dieu ! est-ce que l’on s’en sert ? demanda naïve-ment le jeune homme en se pressant contre Coclès.
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– Comment, est-ce que l’on s’en sert ? s’exclama joyeuse-ment celui-ci. Je le crois bien, et tous les jours même. Au-jourd’hui, ç’a été le tour de la mère Raisin. Malgré ses quatre-vingts ans, elle y a passé. Elle avait beau crier au bourreau : « Ça n’est pas la peine de me tuer, va, mon fils ; attends un peu, et je mourrai bien toute seule », elle a basculé comme si elle n’avait eu que vingt ans.
– Et qu’avait fait la pauvre femme ?
– Elle avait donné un morceau de pain à un Autrichien af-famé. Elle a eu beau dire que, comme il le lui avait demandé en allemand, elle l’avait pris pour un compatriote, on lui a répondu que, depuis je ne sais quel tyran, les Alsaciens n’étaient plus compatriotes des Autrichiens.
Le pauvre enfant, qui pour la première fois quittait la mai-son paternelle, et qui n’avait jamais eu tant d’émotions diverses dans une seule soirée, se sentait pris de froid. Était-ce la faute du temps ? était-ce la faute du récit de Coclès ? Tant il y a que, jetant un dernier regard sur l’instrument de mort, qui, la lune voilée, s’effaçait de nouveau dans la nuit comme un fantôme :
– Sommes-nous encore loin de l’Auberge de la Lanterne ? demanda-t-il en grelottant.
– Ah ! ma foi, non, car la voilà, répondit Coclès en lui mon-trant une énorme lanterne suspendue au-dessus d’une porte cochère et éclairant la rue à vingt pas alentour.
– Il était temps ! murmura le jeune homme, dont les dents claquaient.
Et, courant pour achever le reste du chemin, c’est-à-dire les dix ou douze pas qu’il avait encore à faire, il ouvrit la porte de l’hôtel donnant sur la rue et s’élança dans la cuisine, à la chemi-
– 16 – née immense de laquelle brûlait un grand feu, en poussant un cri de satisfaction ; à ce cri répondit, par un cri pareil, Mme Teutch, laquelle, sans l’avoir jamais vu, venait de le recon-naître pour le jeune homme qui lui était recommandé, à l’aspect de Coclès apparaissant à son tour sur le seuil de la porte avec son falot.
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