Les Blancs Et Les Bleus

Alexandre Dumas · Chapitre 37 sur 67

Pages du PDF

Les Blancs Et Les Bleus

CHAPITRE II Coup d’œil sur Paris – Les incroyables

CHAPITRE II

 

Coup d’œil sur Paris – Les incroyables

Tous ces succès de nos armées avaient leur retentissement à Paris ; Paris, ville à la courte vue, qui n’a jamais embrassé que des horizons bornés excepté quand quelque grand élan national la pousse en dehors de ses intérêts matériels ; Paris, fatigué de voir couler le sang, s’élançait avec ardeur vers les plaisirs, et ne demandait pas mieux que de détourner ses regards du théâtre de la guerre, si glorieux que fût pour la France le drame que l’on y jouait.

La plupart des artistes de la Comédie-Française et de Fey-deau, emprisonnés comme royalistes, étaient, après la journée du 9 thermidor, sortis de prison.

Larive, Saint-Prix, Mole, Dazincourt, Mlle Contat, Mlle Devienne, Saint-Phar et Elleviou avaient été applaudis avec rage à la Comédie-Française et à Feydeau. On se ruait au spec-tacle, où l’on commençait à chanter la Marseillaise et à deman-der le Réveil du Peuple.

Enfin, la jeunesse dorée de Fréron commençait à paraître.

Nous prononçons tous les jours ces noms de Fréron et de jeunesse dorée, sans nous faire une idée bien exacte de ce que c’était que la jeunesse dorée et Fréron.

Disons-le.

– 355 –

Il y a eu deux Fréron en France.

L’un honnête homme, critique intègre et sévère, qui se trompait peut-être, mais qui, tout au moins, se trompait de bonne foi.

C’était Fréron père, Elie-Catherine Fréron.

L’autre, qui n’eut ni foi ni loi, dont la seule religion fut la haine, le seul mobile la vengeance, le seul dieu l’intérêt.

Ce fut Fréron fils, Louis-Stanislas Fréron.

Le père vit passer devant lui tout le XVIIIe siècle.

Adversaire de toutes les innovations en art, il attaqua toutes les innovations littéraires, au nom de Racine et de Boi-leau.

Adversaire de toutes les innovations politiques, il les atta-qua au nom de la religion et de la royauté.

Il ne recula devant aucun des colosses du philosophisme

moderne 4. Il attaqua Diderot, arrivé de sa petite ville de Langres, en sabots et en veste, demi-abbé, demi-philosophe.

Il attaqua Jean-Jacques, arrivé de Genève, sans habits et sans argent.

Il attaqua d’Alembert, enfant trouvé sur les marches d’une église, et longtemps appelé Jean Lerond, du nom de l’église sur les marches de laquelle il avait été trouvé.

4 Nous ne croyons pas que philosophisme soit français, académi-quement parlant, mais le philosophisme rend mieux notre idée que la philosophie.

– 356 –

Il attaqua ces grands seigneurs appelés Montesquieu et M. de Buffon.

Enfin, survivant à la colère de Voltaire, qui avait essayé de le blesser dans ses épigrammes, de le tuer dans sa satire du Pauvre Diable, de l’écraser dans sa comédie de l’Écossaise, il se trouva debout pour lui crier au milieu de son triomphe : Sou-viens-toi que tu es mortel !

Il mourut avant ses deux antagonistes, Voltaire et Rous-seau ; il mourut, en 1776, d’un accès de goutte remontée, qui lui fut occasionné par la suppression de son journal, L’Année litté-raire.

C’était l’arme de cet homme de lutte, la massue de cet Her-cule ; son arme brisée, il ne voulut plus vivre.

Le fils, qui avait pour parrain le roi Stanislas et pour con-disciple Robespierre, but le reste de la lie versée par l’opinion publique dans la coupe paternelle.

Tant d’injures accumulées depuis trente années sur la tête du père retombèrent comme une avalanche de honte sur la tête du fils ; et comme ce cœur était sans croyance et sans fidélité, il ne put les supporter.

Ce qui avait fait son père invincible, c’était la croyance d’un devoir noblement rempli.

Lui, n’ayant point ce contrepoids au mépris qui l’accablait, devint féroce ; méprisé à tort, puisqu’il ne répondait pas des actes de son père, il voulut se faire haïr à bon droit. Les lauriers que Marat cueillait en rédigeant L’Ami du Peuple empêchaient Fréron de dormir. Il fonda L’Orateur du Peuple.

– 357 –

D’un caractère timide, Fréron ne savait pas s’arrêter dans sa cruauté, ne sachant point s’arrêter dans sa faiblesse. Envoyé à Marseille, il en fut l’épouvante. Carlier avait noyé à Nantes, Collot d’Herbois avait fusillé à Lyon ; à Marseille, Fréron fit mieux : il mitrailla.

Un jour qu’il supposait, après une décharge d’artillerie, que quelques-uns des condamnés s’étaient laissés tomber en même temps que ceux qui avaient été atteints, et contrefaisaient les morts, le temps lui manquant pour passer la revue des survi-vants, il cria :

– Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent, la patrie leur pardonne.

Les malheureux qui étaient restés sains et saufs crurent à cette parole, et se relevèrent.

– Feu ! cria Fréron.

Et l’artillerie recommença ; seulement, cette fois, la be-sogne était bien faite, personne ne se releva plus.

Quand il revint à Paris, Paris avait fait un pas vers la clé-mence ; l’ami de Robespierre se fit son ennemi, le jacobin fit un pas en arrière et se trouva être cordelier. Il flairait le 9 thermi-dor.

Il se fit thermidorien avec Tallien et Barras, dénonça Fou-quier-Tinville, sema, comme Cadmus, les dents de ce serpent que l’on appelait la Révolution, et l’on vit aussitôt pousser, au milieu du sang de l’ancien régime et de la boue du nouveau, la jeunesse dorée dont il se fit le chef et qui prit son nom.

Cette jeunesse dorée – en opposition avec les sans-culottes qui avaient porté les cheveux courts, la veste ronde, des panta-

– 358 – lons et le bonnet rouge – portait soit de longues tresses de che-veux, mode renouvelée du temps de Louis XIII, et qu’on appe-lait cadenettes, du nom de son inventeur Cadenet, cadet de Luynes, soit des cheveux retombant de côté sur les épaules, qu’on appelait oreilles de chien.

Ils avaient repris la poudre, et la portaient abondante sur leurs cheveux, retroussés avec un peigne.

En costume du matin, ils portaient des redingotes très courtes, avec des culottes de velours noir ou vert.

En grande toilette, la redingote était remplacée par un ha-bit de couleur claire, coupé carrément et se boutonnant au creux de l’estomac, tandis que les basques descendaient battre les mollets.

La cravate de mousseline était haute et empesée avec des pointes énormes.

Le gilet était de piqué ou de basin blanc, avec de grands re-vers et des franges ; deux chaînes de montre se balançaient sur une culotte de satin gris perle, ou vert pomme, descendant jusqu’à la moitié du mollet, où elle se boutonnait, avec trois boutons, à la suite desquels venait un flot de rubans.

Des bas de soie rayés en travers de jaune, de rouge ou de bleu, avec des escarpins d’autant plus élégants qu’ils étaient plus découverts et plus minces ; un chapeau à claque sous le bras et un énorme gourdin au poignet complétaient le costume d’un incroyable.

Maintenant, pourquoi les railleurs qui s’attaquent à toute nouveauté appelaient-ils les individus composant la jeunesse dorée des incroyables ?

– 359 –

Nous allons vous le dire.

Ce n’était point assez de changer le costume pour ne pas être confondu avec les révolutionnaires.

Il fallait aussi changer le langage.

Au patois grossier de 93 et au tu démocratique, il fallait substituer un idiome tout miel : en conséquence, au lieu de vi-brer, comme les élèves du Conservatoire moderne, on supprima les r, qui, dans ce cataclysme philologique, faillirent être per-dues à tout jamais, comme le datif des Grecs.

On désossa la langue pour lui enlever son énergie, et au lieu de se donner, comme autrefois en appuyant sur les con-sonnes, sa parrole d’honneur, on se contenta de donner sa paole d’honneu.

On avait, selon la circonstance, sa gande paole d’honneu, ou sa petite paole d’honneu ; et, quand l’une ou l’autre de ces paoles d’honneur était donnée, pour appuyer une chose difficile ou même impossible à croire, l’interlocuteur, trop poli pour dé-mentir celui avec lequel il dialoguait, se contentait de dire : « C’est incoyable ! »

Et l’autre se contentait de répondre : « Ma paole d’honneu panachée. »

Et alors, il ne restait plus de doute.

De là, la désignation d’incroyables, et, par altération d’inc’oyables, donnée à MM. de la jeunesse dorée.

 

– 360 –