Les Blancs Et Les Bleus

Alexandre Dumas · Chapitre 24 sur 67

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Les Blancs Et Les Bleus

CHAPITRE XXIV Le citoyen Fenouillot, commis voyageur en vins de Champagne

CHAPITRE XXIV

 

Le citoyen Fenouillot, commis voyageur en

vins de Champagne

Le valet de chambre de Pichegru, qui avait eu le bon esprit de ne pas changer son titre de valet de chambre contre celui d’officieux, et son nom de Leblanc contre celui de Lerouge, avait, pendant ce temps, dressé la table du déjeuner et l’avait couverte de provisions apportées avec lui, précautions qu’il n’était point inutile de prendre pour les cas assez fréquents où l’on passait, comme ce jour-là, du combat à la table.

Nos jeunes gens, fatigués, altérés, affamés, quelques-uns blessés même, n’étaient point insensibles à l’aspect de ce déjeu-ner dont ils avaient le plus grand besoin. Mais les hourras de satisfaction éclatèrent lorsqu’ils s’aperçurent qu’au nombre des bouteilles placées sur la table et dont la simplicité de costume dénonçait l’origine démocratique, se trouvaient six bouteilles au collet d’argent, indiquant qu’elles appartenaient aux meilleures maisons de Champagne.

Pichegru lui-même en fit la remarque, et, se tournant vers le valet de chambre :

– Ah ! çà, Leblanc, lui dit-il avec sa familiarité militaire, c’est donc aujourd’hui ma fête ou la tienne ? ou est-ce simple-ment pour fêter la victoire que nous venons de remporter, que je trouve un pareil luxe de vin sur ma table ? Sais-tu qu’il suffirait d’un rapport au Comité de salut public pour me faire couper le cou !

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– Citoyen général, dit le valet de chambre, ce n’est rien de tout cela, quoique au bout du compte votre victoire vaille bien la peine d’être célébrée, et que, le jour où vous avez pris sept cent cinquante mille francs à l’ennemi, vous pourriez bien, sans faire tort au gouvernement, boire pour une vingtaine de francs de vin de Champagne ; non, mettez-vous la conscience en repos, ci-toyen général, le vin de Champagne que vous boirez aujourd’hui ne coûte rien à vous ni à la République.

– J’espère bien, drôle, dit en riant Pichegru, qu’il n’a pas été volé chez quelque marchand, ni pillé dans quelque cave ?

– Non, général, c’est un don patriotique.

– Un don patriotique ?

– Oui, du citoyen Fenouillot.

– Qu’est-ce que c’est que cela, le citoyen Fenouillot ? Ce n’est pas l’avocat de Besançon ; il y a un Fenouillot, avocat à Besançon, n’est-ce pas, Charles ?

– Oui, répondit le jeune homme, c’est même un grand ami de mon père.

– Il ne s’agit ni de Besançon, ni d’avocat, dit Leblanc, qui, lui aussi, avait son franc-parler avec le général, mais du citoyen Fenouillot, commis voyageur de la maison Fraissinet, de Châ-lons, lequel, en reconnaissance du service que vous lui avez ren-du en le délivrant des mains de l’ennemi, vous envoie, ou plutôt vous offre par mes mains, ces six bouteilles de vin pour que vous les buviez à votre santé et au salut de la République.

– Il était donc ici en même temps que l’ennemi, ton citoyen Fenouillot ?

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– Certainement, puisqu’il était prisonnier, lui et ses échan-tillons.

– Vous entendez, général ? dit Abbatucci.

– Peut-être pourrait-il nous donner des renseignements utiles, dit Doumerc.

– Et où loge-t-il, ton citoyen Fenouillot ? demanda Piche-gru à Leblanc.

– Ici, à l’hôtel qui touche à la mairie.

– Mets un couvert de plus… là, bien en face de moi, et va dire au citoyen Fenouillot que je le prie de me faire l’honneur de venir déjeuner avec nous. Mettez-vous à vos places habituelles, messieurs, en l’attendant.

Les officiers se placèrent comme de coutume. Pichegru prit Charles à sa gauche.

Leblanc mit le couvert et sortit pour exécuter l’ordre du gé-néral.

Cinq minutes après, Leblanc rentrait ; il avait trouvé le ci-toyen Fenouillot, la serviette au cou et prêt à se mettre à table ; mais le citoyen Fenouillot avait accepté avec empressement l’invitation dont l’honorait le général.

En conséquence, il suivait le messager qui l’était venu qué-rir.

Et, en effet, un instant après le retour de Leblanc, on frap-pa à la manière des francs-maçons.

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Leblanc courut à la porte et l’ouvrit.

On vit alors paraître sur le seuil un homme de trente à trente-cinq ans, portant le costume civil de l’époque, sans exa-gération d’aristocratie ou de sans-culottisme ; c’est-à-dire avec le chapeau pointu à larges bords, la cravate lâche, le gilet à grands revers, l’habit brun à longs pans, la culotte serrée, de couleur claire, et les bottes à retroussis. Il était blond, avait les cheveux bouclés naturellement, les sourcils et les favoris bruns, se perdant sous le col de la cravate, des yeux d’une grande har-diesse, le nez large et les lèvres minces.

Au moment d’entrer dans la salle à manger, le nouveau ve-nu eut comme un moment d’hésitation.

– Mais viens donc, citoyen Fenouillot ! dit Pichegru, à qui ce mouvement, si faible qu’il fût, n’échappa point.

– Ma foi, général, dit celui-ci d’un air dégagé, la chose en vaut si peu la peine, que j’ai hésité à croire que c’était à moi que s’adressait votre gracieuse invitation.

– Comment, la peine ? Savez-vous qu’avec mes cent cin-quante francs par jour de solde en assignats, je serais trois jours sans manger si je me passais la fantaisie de faire une pareille débauche ? Asseyez-vous donc là en face de moi, citoyen, c’est votre place.

Les deux officiers qui devaient être les voisins du commis voyageur firent un mouvement pour reculer leurs chaises et lui indiquer la sienne.

Le citoyen Fenouillot s’assit, le général jeta un coup d’œil rapide sur son linge très blanc et sur ses mains très soignées.

 

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– Et vous dites donc que vous étiez prisonnier quand nous sommes entrés à Dawendorf ?

– Prisonnier ou à peu près, général ; je ne savais pas que la route de Haguenau fût au pouvoir de l’ennemi quand je fus ar-rêté par un parti de Prussiens qui s’apprêtait à vider mes échan-tillons sur la grande route ; par bonheur, un officier arriva qui me conduisit au général en chef ; je croyais n’avoir pas autre chose à craindre que la perte de mes cent cinquante bouteilles d’échantillons, et j’en étais d’avance consolé, lorsque le mot d’espion commença de circuler ; à ce mot-là, vous comprenez, général, que je commençai de mon côté à dresser l’oreille, et, ne me souciant pas le moins du monde d’être fusillé, je me récla-mai du chef des émigrés.

– Du prince de Condé ?

– Je me serais réclamé du diable, vous comprenez bien ; on me conduisit au prince ; je lui montrai mes papiers, je répondis franchement à ses questions ; il goûta mon vin, il vit que ce n’était pas du vin de malhonnête homme et déclara à ses alliés, MM. les Prussiens, qu’en ma qualité de Français, il me retenait comme son prisonnier.

– Et votre prison fut dure ? demanda Abbatucci, tandis que Pichegru regardait son hôte avec une attention qui prouvait qu’il n’était pas loin de partager sur lui l’opinion du général en chef prussien.

– Pas le moins du monde, répondit le citoyen Fenouillot ; le prince et son fils avaient trouvé mon vin bon, et ces messieurs me traitèrent avec une bienveillance presque égale à la vôtre, quoique, je l’avoue, quand hier la nouvelle de la prise de Toulon est arrivée, n’ayant pu, comme bon Français, cacher ma joie, le prince, avec lequel j’avais l’honneur de causer en ce moment, me congédia de fort mauvaise humeur.

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– Ah ! ah ! fit Pichegru, Toulon est donc définitivement re-pris aux Anglais ?

– Oui, général.

– Et quel jour Toulon a-t-il été pris ?

– Le 19.

– Nous sommes aujourd’hui le 21 ; impossible, que diable ! le prince de Condé n’a pas le télégraphe à sa disposition.

– Non, répondit le commis voyageur ; mais il a la poste aux pigeons, et les pigeons font seize lieues à l’heure ; en somme, la nouvelle est arrivée de Strasbourg, pays des pigeons, et j’ai vu aux mains du prince de Condé le petit billet attaché à l’aile de l’oiseau, et qui contenait la nouvelle. Le billet était petit, mais écrit très fin, de sorte qu’il pouvait renfermer quelques détails.

– Et ces détails, les connaissez-vous ?

– Le 19, la ville s’était rendue ; le même jour, une partie de l’armée assiégeante y était entrée ; le même soir par ordre d’un commissaire de la Convention, l’on avait fusillé deux cent treize personnes.

– C’est tout ? il n’est pas question d’un certain Buona-parte ?

– Si fait, on dit que c’est à lui que la prise de la ville est due.

– Toujours mon cousin ! dit Abbatucci en riant.

 

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– Et mon élève, dit Pichegru. Ma foi, tant mieux ! la Répu-blique a besoin d’hommes de génie pour faire le contrepoids de misérables comme ce Fouché.

– Fouché ?

– N’est-ce point Fouché qui est entré à Lyon à la suite des armées françaises et qui a fait fusiller deux cent treize per-sonnes, le premier jour de son entrée en fonctions ?

– Ah ! oui, à Lyon ; mais, à Toulon, c’est le citoyen Barras.

– Et qu’est-ce que le citoyen Barras ?

– Mais un député du Var qui a pris dans l’Indre, où il a ser-vi, des habitudes de nabab, et qui siège à la Convention avec les montagnards. En tout cas, il paraît que l’on va fusiller toute la population et raser la ville.

– Qu’ils rasent, qu’ils fusillent, dit Pichegru ; plus ils rase-ront, plus ils fusilleront, plus vite ils arriveront à la fin. Oh ! par ma foi, je préférerais encore notre ancien Bon Dieu à l’Être su-prême qui laisse faire de pareilles horreurs !

– Et mon cousin Buonaparte, que dit-on de lui ?

– On dit, reprit le citoyen Fenouillot, que c’est un jeune of-ficier d’artillerie, ami de Robespierre jeune.

– Allons, général, dit Abbatucci, s’il est si bien que cela en cour de jacobin, il fera son chemin et nous protégera.

– À propos de protection, demanda le citoyen Fenouillot, est-ce que c’est vrai, citoyen général, ce que me disait le duc de Bourbon en faisant un grand éloge de vous ?

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– Il est bien aimable, M. le duc de Bourbon ! dit en riant Pichegru ; et que vous disait-il ?

– Il me disait que c’était son père, le prince de Condé, qui vous avait donné votre premier grade.

– C’est vrai ! dit Pichegru.

– Comment cela ? demandèrent ensemble trois ou quatre voix.

– Je servais comme simple soldat au corps royal d’artillerie, lorsqu’un jour le prince, qui était présent aux exer-cices du polygone de Besançon, s’approcha de la pièce qui lui semblait la mieux servie ; mais, dans le moment où le canonnier l’écouvillonnait, le coup partit et lui emporta un bras. Le prince m’attribua cet accident en m’accusant d’avoir mal fermé la lu-mière avec le pouce. Je le laissai dire ; puis, pour toute réponse, je lui montrai ma main ensanglantée. J’avais le pouce renversé, déchiré, presque détaché de la main. Tenez, continua Pichegru étendant la main, voici la cicatrice… Le prince, en effet, me fit sergent.

Le petit Charles, qui était près du général, lui prit la main comme s’il voulait regarder la blessure, et, d’un mouvement ra-pide, baisa la cicatrice.

– Eh bien ! que fais-tu donc ? lui demanda Pichegru en re-tirant vivement sa main.

– Moi ? Rien, dit Charles, je vous admire !

 

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