Les Blancs Et Les Bleus

Alexandre Dumas · Chapitre 36 sur 67

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Les Blancs Et Les Bleus

Le 13 Vendémiaire

 

 

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CHAPITRE PREMIER

À vol d’oiseau

Près de deux ans se sont écoulés depuis les événements que nous avons racontés.

Pour que nos lecteurs comprennent clairement ceux qui vont suivre, il faut que, rapidement, nous passions à vol d’oiseau sur ces deux terribles et cependant inévitables années 1794 et 1795.

Comme Vergniaud l’avait prophétisé, et comme Pichegru l’avait répété d’après lui, la Révolution avait dévoré ses enfants.

Voyons à l’œuvre cette terrible marâtre.

Le 5 avril 1795, les cordeliers ont été exécutés.

Danton, Camille Desmoulins, Bazire, Chabot, Lacroix, Hé-raut de Séchelles, et le pauvre poète martyr Fabre d’Églantine, l’auteur de la plus populaire de nos chansons populaires : Il pleut, il pleut bergère, sont morts ensemble, sur le même écha-faud où les ont poussés Robespierre, Saint-Just, Merlin (de Douai), Couthon, Collot d’Herbois, Fouché (de Nantes) et Va-dier.

Puis est arrivé le jour des jacobins.

Vadier, Tallien, Billaud, Fréron accusent Robespierre d’avoir usurpé la dictature, et Robespierre, la mâchoire brisée d’un coup de pistolet, Saint-Just, la tête haute, Couthon, les deux jambes broyées, Lebas, leurs amis, tous ensemble, au

– 349 – nombre de vingt-deux, sont exécutés le lendemain de cette tu-multueuse journée qui dans l’histoire porte la date fatale du 9 thermidor.

Le 10 thermidor, la Révolution vivait toujours, parce que la Révolution était immortelle, et qu’il n’appartient pas à un parti qui s’élève ou qui tombe de la tuer ; la Révolution vivait tou-jours, mais la République était morte !

Avec Robespierre et Saint-Just, la République a été décapi-tée.

Le soir de l’exécution, les enfants criaient à la porte des spectacles :

– Une voiture ! Qui veut une voiture ? faut-il une voiture, notre bourgeois ?

Le lendemain et le surlendemain, quatre-vingt-deux jaco-bins suivirent Robespierre, Saint-Just et leurs amis sur la place de la Révolution.

Pichegru apprit cette sanglante réaction ; il commandait en chef l’armée du Nord. Il jugea que l’heure du sang était passée, qu’avec les Vadier, les Tallien, les Billaud et les Fréron, l’heure de la boue allait venir.

Il fit un signe à Mulheim, et Fauche-Borel, messager du prince, accourut.

Pichegru avait prévu juste, la période ascendante de la Ré-volution était passée. On en était à la période réactionnaire ou descendante : on continuait à verser le sang, mais c’était le sang des représailles.

 

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Le 17 mai 1795, un décret fermait définitivement la salle des Jacobins, berceau de la Révolution, soutien de la Répu-blique.

Fouquier-Tinville, l’accusateur public, le collègue de la hache du bourreau, qui n’était pas plus coupable qu’elle, puisqu’il n’avait fait qu’obéir aux ordres du Tribunal révolu-tionnaire, comme la hache lui avait obéi à lui-même, Fouquier-Tinville est guillotiné avec quinze juges ou jurés du Tribunal révolutionnaire.

Pour que la réaction soit complète, l’exécution a lieu en place de Grève.

L’ingénieuse invention de M. Guillotin a repris sa première place ; seulement, les gibets ont disparu : l’égalité de la mort est consacrée.

Le 1er prairial, Paris s’aperçoit que décidément il meurt de faim. La famine pousse les faubourgs sur la Convention. Hâves, déguenillés, affamés, ils envahissent la salle des séances ; le dé-puté Féraud est tué en voulant défendre le président Boissy d’Anglas.

Vu le trouble que cet événement a porté dans l’assemblée, Boissy d’Anglas s’est couvert.

On lui présente la tête de Féraud au bout d’une pique. Il se découvre pieusement, salue et remet son chapeau sur sa tête.

Seulement, pendant ce salut, de demi-révolutionnaire qu’il était, Boissy d’Anglas est devenu à moitié royaliste.

Le 16 du même mois, Louis-Charles de France, duc de Normandie, prétendant au trône sous le nom de Louis XVII, celui-là dont le duc d’Orléans a dit dans un souper : Le fils de

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Coigny ne sera pas mon roi ! meurt scrofuleux au Temple, à l’âge de dix ans, deux mois et douze jours.

Mais, même pour qu’en temps de république le vieil axiome de la monarchie française ne périclite pas – « Le roi est mort, vive le roi ! » – immédiatement, Louis, duc de Provence, se proclame, de son autorité privée, roi de France et de Navarre, sous le nom de Louis XVIII.

Puis vient la terrible journée de Quiberon, pendant la-quelle, au dire de Pitt, le sang anglais ne coula point ; mais pendant laquelle, au dire de Sheridan, l’honneur anglais coula par tous les pores.

Pendant ce temps, les victoires de Hoche et de Pichegru ont porté leurs fruits ; à la suite de cette reprise des lignes de Wis-sembourg, à laquelle nos lecteurs ont assisté, à la vue du dra-peau tricolore franchissant la frontière aux mains de Saint-Just et flottant victorieusement sur la terre de Bavière, Frédéric-Guillaume, qui, le premier envahit nos frontières, Frédéric-Guillaume reconnaît la République française et fait la paix avec elle.

Ne s’étant rien pris comme territoire, les deux puissances n’ont rien à se rendre.

Seulement, quatre-vingt mille Prussiens dorment dans les plaines de la Champagne et de l’Alsace, et cette grande querelle est commencée que ne termineront ni Iéna ni Leipzig.

Pendant ce temps encore, l’armée des Pyrénées-Orientales avait envahi la Biscaye, puis Vittoria et Bilbao. Déjà maîtres de la partie des frontières dont l’accès est le plus difficile, les Fran-çais, que leurs derniers succès avaient rapprochés de Pampe-lune, pouvaient s’emparer de cette capitale de la Navarre et ou-

– 352 – vrir une route facile à l’invasion des deux Castilles et de l’Aragon.

Le roi d’Espagne proposa la paix.

C’était la seconde tête couronnée qui reconnaissait l’existence de la République française, et qui, en la reconnais-sant, s’inclinait devant la condamnation de ses deux parents, Louis XVI et Marie-Antoinette.

La paix fut signée. Devant les nécessités de la guerre, la famille disparaît.

La France abandonna ses conquêtes d’au-delà des Pyré-nées, et l’Espagne céda à la France la partie de l’île de Saint-Domingue qui était espagnole.

Mais, nous venons de le dire, la question de la paix vis-à-vis de l’Espagne ne devait point être appréciée au point de vue des avantages matériels.

Non, de ce côté, la question était toute morale.

Le lecteur l’a déjà compris. C’était un pas immense que cette défection de Charles IV à la cause des rois, défection bien autrement importante que celle de Frédéric-Guillaume.

Frédéric-Guillaume ne tenait par aucun lien aux Bourbons de France, tandis que Charles IV, signant le 4 août la paix avec la Convention, ratifie tout ce que la Convention a décrété.

Quant à l’armée du Nord, qui opère contre les Autrichiens, elle a pris Ypres et Charleroi, gagné la bataille de Fleurus, re-conquis Landrecies, occupé Namur, Trêves, repris Valen-ciennes, enlevé le fort de Crève-Cœur, Ulrick, Gorcomm, Ams-terdam, Dordrecht, Rotterdam, La Haye.

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Enfin, chose inouïe, qui ne s’était point vue jusque-là, qui manquait aux annales pittoresques des guerres françaises, les vaisseaux de guerre hollandais, pris au milieu des glaces, avaient été enlevés par une charge de hussards à cheval.

Cet étrange fait d’armes, qui semblait un caprice de la Pro-vidence en notre faveur, avait amené la capitulation de la Zé-lande.

 

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