Les Blancs Et Les Bleus

Alexandre Dumas · Chapitre 56 sur 67

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Les Blancs Et Les Bleus

CHAPITRE XXI Les marches de Saint-Roch

CHAPITRE XXI

 

Les marches de Saint-Roch

Lorsque Morgan eut rejoint les sectionnaires et fait face au général, qui le salua cette fois en tirant son épée du fourreau, Bonaparte se retourna vers Carteaux et lui dit :

– Tu as bien fait, général, malgré l’ordre que j’avais donné, d’abandonner le Pont-Neuf. Tu ne pouvais pas, avec trois cents hommes, tenir contre trente-quatre mille ; mais, ici, tu as plus de mille hommes ; ici, ce sont les Thermopyles de la Conven-tion, et il s’agit de t’y faire tuer, toi et tes mille hommes, plutôt que de reculer d’un pas. – Venez, Barras.

Barras salua le général Carteaux et suivit Bonaparte, comme s’il était déjà accoutumé à recevoir des ordres de lui.

Suivant alors le quai, le jeune général ordonna de mettre, un peu au-dessous du balcon de Charles IX, deux pièces de ca-non en batterie pour fouetter le flanc du quai Conti. Puis, conti-nuant de suivre le quai, il rentra dans la cour du Carrousel.

Il était sorti par le pont tournant, situé à l’extrémité des Tuileries, avait traversé la place de la Révolution où se trouvait une forte réserve d’hommes et d’artillerie, avait suivi la ligne des Feuillants, de la place Vendôme, du cul-de-sac du Dauphin, de la rue Saint-Honoré, puis il était ressorti par le Louvre et était rentré par le Carrousel.

 

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Au moment où Bonaparte et Barras disparaissaient dans le Carrousel par la porte du quai, on leur amenait, avec tout le cé-rémonial des villes de guerre, un parlementaire par la porte op-posée, c’est-à-dire par le guichet de l’Échelle.

Le parlementaire marchait précédé d’un trompette.

Interrogé sur sa mission, il déclara être porteur des propo-sitions du citoyen Danican, général en chef des sectionnaires.

Le parlementaire fut conduit par les deux généraux à la salle de la Convention.

On lui enleva le bandeau qui lui couvrait les yeux, et alors, d’une voix pleine de menaces, il offrit la paix, mais à condition qu’on désarmerait le bataillon des patriotes, et que les décrets de fructidor seraient rapportés.

À ce moment, on vit s’opérer à la Convention une de ces défaillances comme en éprouvent parfois, à leur honte, les grandes assemblées.

Et la chose étrange fut que la faiblesse éclata justement chez ceux où l’on croyait trouver la force.

Boissy d’Anglas, si grand, si ferme, si antique au 1er prairial, monta à la tribune et proposa d’accorder à Danican non pas ce qu’il demandait, mais une conférence où l’on pourrait s’entendre.

Un autre proposa de désarmer tous les patriotes de 89 dont la conduite, dans le cours de la Révolution, aurait été répréhen-sible.

Enfin, un troisième proposa, ce qui était bien pis, de se li-vrer à la loyauté des sections.

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Lanjuinais, l’homme qui avait si résolument lutté contre les jacobins, Lanjuinais, qui avait osé s’élever contre les massacres de septembre, Lanjuinais eut peur et fut d’avis d’accueillir les réclamations des bons citoyens.

Les bons citoyens, c’étaient les sectionnaires.

Un conventionnel alla plus loin encore, il s’écria :

– On m’a dit que, dans le bataillon des patriotes de 89, il s’était glissé des assassins. Je demande qu’on les décime.

Mais alors Chénier s’élance à la tribune.

Le poète, au milieu de toutes ces têtes, lève son front, inspi-ré, cette fois, non plus par la muse du théâtre, mais par le génie de la patrie.

– En vérité, dit-il, je suis émerveillé qu’on ose vous entre-tenir de ce que demandent les sections en révolte. Il n’y a point de milieu pour la Convention. La victoire ou la mort ! Quand elle aura vaincu, elle saura séparer les gens égarés des cou-pables. On parle d’assassins, s’écrie Chénier, les assassins sont parmi les révoltés.

Lanjuinais monta à la tribune en disant :

– Je vois la guerre civile.

Vingt voix répondent en même temps :

– La guerre civile, c’est toi qui la fais !

Lanjuinais veut répliquer.

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Les cris « À bas ! à bas ! » partent de tous les coins de la salle.

Il est vrai qu’on vient de voir apporter au général Bona-parte des faisceaux de fusils.

– Pour qui ces armes ? crie une voix.

– Pour la Convention, si elle en est digne, répond Bona-parte.

Le souffle du jeune général passe dans tous les cœurs.

– Des armes ! donnez-nous des armes ! crient les conven-tionnels ! Nous mourrons en combattant.

La Convention, un instant abaissée, se relève.

La vie n’est pas sauve encore, mais l’honneur est sauf. Bo-naparte profite de cet éclair d’enthousiasme qu’il a allumé. Chaque député reçoit un fusil et un paquet de cartouches.

Barras s’écrie :

– Nous allons mourir dans la rue pour défendre la Conven-tion ; c’est à vous, au besoin, de mourir ici pour la liberté.

Chénier, qui a été le héros de la séance, monte à la tribune, et, avec cette emphase qui n’est pas exempte d’une certaine grandeur, les bras levés au ciel :

– Ô toi ! dit-il, qui depuis six ans, au milieu des plus af-freuses tempêtes, as conduit le vaisseau de la République à tra-vers les écueils de tous les partis !… toi, par qui nous avons vaincu l’Europe avec un gouvernement sans gouvernants, des

– 497 – armées sans généraux, des soldats sans paie, génie de la Liberté, veille sur nous, tes derniers défenseurs !

En cet instant, comme si les vœux de Chénier étaient exau-cés, les premiers coups de feu se font entendre.

Chaque député saisit son fusil, et, debout à sa place, dé-chire la cartouche et le charge.

Ce fut un moment solennel que celui où l’on n’entendit plus que le froissement de la baguette de fer dans le canon du mous-quet.

Depuis le matin, les républicains, provoqués par les injures les plus grossières, et de temps en temps même par quelques coups de fusil isolés, obéissaient avec une héroïque patience à l’ordre qui défendait de faire feu.

Mais, attaqués cette fois par des coups de feu qui étaient partis d’une cour dont les sectionnaires s’étaient emparés, voyant un républicain tomber mort dans leurs rangs, voyant plusieurs blessés chanceler en demandant vengeance, ils avaient répondu par une décharge de peloton.

Bonaparte, aux premiers coups de fusil, s’était élancé dans la cour des Tuileries.

– Qui a commencé le feu ? s’écria-t-il.

– Les sectionnaires ! lui répondit-on de tous côtés.

– Alors, tout va bien ! dit-il. Et ce ne sera pas ma faute si nos uniformes sont rougis de sang français.

Il écoute.

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Il lui semble alors que c’est vers Saint-Roch que le feu est le plus vif.

Il met son cheval au galop, trouve aux Feuillants deux pièces, qu’il a ordonné d’y mettre en batterie, et arrive avec elles au haut de la rue du Dauphin.

La rue du Dauphin est une fournaise.

Les républicains tiennent la rue et s’y défendent.

Mais les sectionnaires, maîtres de toutes les fenêtres, grou-pés en amphithéâtre sur les marches de l’église Saint-Roch, les sectionnaires les couvrent d’une grêle de balles.

C’est alors que Bonaparte arrive, précédé de ses deux pièces et suivi du bataillon de 89.

Il donne l’ordre aux deux commandants de déboucher dans la rue Saint-Honoré, sous la fusillade et malgré la fusillade, par un demi-tour, l’un à droite, l’autre à gauche.

Ceux-ci enlèvent leurs hommes, opèrent la manœuvre commandée, font feu dans la direction, un du Palais-Royal, l’autre de la place Vendôme, et au même instant entendent pas-ser derrière eux un ouragan de fer.

Ce sont les deux pièces du général Bonaparte qui tonnent à la fois et qui couvrent de mitraille les marches de l’église Saint-Roch encombrées de cadavres, inondées de sang !

 

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