Les Blancs Et Les Bleus

Alexandre Dumas · Chapitre 47 sur 67

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Les Blancs Et Les Bleus

CHAPITRE XII C’est la faute à Voltaire, c’est la faute à Rousseau

CHAPITRE XII

 

C’est la faute à Voltaire, c’est la faute à

Rousseau

C’était cette manifestation qu’attendait Coster de Saint-Victor ; il se cramponna aux moulures des cariatides qui soute-naient les avant-scènes, appuya son pied sur une corniche des baignoires, et parvint, poussé, aidé, soulevé par vingt per-sonnes, à l’avant-scène de Barras.

Barras, qui ne savait pas ce que lui voulait Coster, et qui, tout en ignorant ce qui venait de se passer chez la belle Aurélie de Saint-Amour, ne tenait pas le jeune homme pour un de ses meilleurs amis, fit rouler son fauteuil d’un pas en arrière.

Coster vit le mouvement.

– Excusez-moi, citoyen général Barras, lui dit-il en riant, ce n’est point à vous que j’ai affaire ; mais, comme vous, je suis député, député pour jeter à bas de son socle le buste que voici.

Et, montant debout sur le balcon d’avant-scène, il souffleta de son bâton le buste de Marat, qui vacilla sur sa base, tomba sur le théâtre et se brisa en mille morceaux au milieu des ap-plaudissements presque unanimes de la salle.

En même temps, même exécution se faisait sur le buste plus innocent de Lepeletier de Saint-Fargeau, tué le 20 janvier par le garde du corps Pâris.

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Les mêmes acclamations accueillirent sa chute et son anéantissement.

Puis deux mains élevèrent un buste au-dessus de l’orchestre en disant :

– Voilà un buste de Voltaire !

Cette offre était à peine faite, que le buste volait de main en main, et, par une espèce d’échelle de Jacob, montait à la hau-teur du socle vide.

Le buste de Rousseau suivait de l’autre côté un trajet pareil et les deux bustes s’installaient sur leur socle au milieu des ap-plaudissements, des hourras et des bravos de toute la salle.

Cependant Coster de Saint-Victor, debout sur le balcon de l’avant-scène de Barras, retenu d’une main au cou d’un griffon qui faisait saillie, attendait que le silence fût rétabli.

Il eût attendu longtemps, s’il n’eût fait signe qu’il voulait parler.

Les cris « Vive l’auteur d’Émile, du Contrat social, de la Nouvelle Héloïse », et ceux de : « Vive l’auteur de Zaïre, de Ma-homet et de la Henriade » s’éteignirent enfin, et, comme tout le monde criait : « Coster veut parler ! Parle, Coster ! nous écou-tons ! Chut ! chut ! silence ! » Coster fit un second signe, et, ju-geant que sa voix pouvait être entendue, il dit :

– Citoyens, remerciez le citoyen Barras, ici présent dans cette loge.

Tous les yeux se tournèrent vers Barras.

 

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– L’illustre général a la bonté de me rappeler que le même sacrilège dont nous venons de faire justice ici existe dans la salle des séances de la Convention. En effet, les tableaux expiatoires, représentant la mort de Marat et celle de Lepeletier de Saint-Fargeau, dus au pinceau du terroriste David, sont pendus aux murailles.

Un cri sortit de toutes les bouches :

– À la Convention, amis ! à la Convention !

– Le citoyen, l’excellent citoyen Barras se chargera de nous en faire ouvrir les portes. – Vive le citoyen Barras !

Et toute la salle, qui avait hué Barras à son arrivée, cria :

– Vive Barras !

Quant à celui-ci, tout étourdi du rôle que Coster de Saint-Victor lui faisait jouer dans sescomédies, rôle dans lequel il n’était pour rien, bien entendu, il se leva, saisit son pardessus, sa canne et son chapeau, et, s’élançant hors de sa loge, se préci-pita dans les escaliers pour gagner sa voiture.

Mais, quelque rapidité qu’il mît à sortir du théâtre, Coster, qui avait sauté du balcon sur la scène, qui avait disparu par le manteau d’Arlequin en criant : « À la Convention, mes amis ! » Coster, qui était descendu par l’escalier des artistes, sonnait à la porte d’Aurélie avant que Barras eût fait appeler sa voiture.

Suzette accourut, quoiqu’elle n’eût pas reconnu la manière de sonner du général, et peut-être même parce qu’elle ne l’avait pas reconnue.

Coster se glissa rapidement par la porte entrouverte.

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– Cache-moi dans le boudoir, Suzette, dit-il. Le citoyen Barras va venir dire lui-même à ta maîtresse que c’est moi qui mange son souper.

À peine avait-il prononcé ces mots, que l’on entendit le bruit d’une voiture qui s’arrêtait à la porte de la rue.

– Eh ! vite ! vite ! dit Suzette ouvrant celle du boudoir. Cos-ter de Saint-Victor s’y précipita.

Un pas pressé retentit dans l’escalier.

– Eh ! venez donc, citoyen général ! dit Suzette. J’avais de-viné que c’était vous, et, vous le voyez, je vous tenais la porte ouverte. Ma maîtresse vous attend avec impatience.

– À la Convention ! à la Convention ! criait une troupe de jeunes gens qui passaient dans la rue, en frappant les colonnes avec leurs bâtons.

– Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce encore ? demanda Aurélie en apparaissant à son tour, belle d’impatience et d’inquiétude.

– Vous le voyez, chère amie, répondit Barras, une émeute qui me prive du bonheur de souper avec vous. Je viens vous le dire moi-même, afin que vous ne doutiez pas de mes regrets.

– Ah ! quel malheur ! s’écria Aurélie. Un si beau souper !…

– Et un si doux tête-à-tête ! ajouta Barras en essayant de pousser un soupir mélancolique. Mais mon devoir d’homme d’État avant tout.

– À la Convention ! hurlait l’émeute.

 

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– Au revoir, ma belle amie, dit Barras en baisant respec-tueusement la main d’Aurélie. Je n’ai pas un instant à perdre si je veux arriver avant eux.

Et, fidèle à son devoir, comme il le disait, le futur directeur ne prit que le temps de récompenser la fidélité de Suzette, en lui fourrant une poignée d’assignats dans la main.

Après quoi il descendit rapidement l’escalier.

Suzette referma la porte derrière lui, et, comme elle don-nait un double tour de clé et poussait les verrous :

– Eh bien ! dit sa maîtresse, que fais-tu ?

– Vous le voyez, madame, je ferme la porte.

– Et Coster, malheureuse ?

– Tournez-vous donc, madame, dit Suzette.

Aurélie poussa un cri de surprise et de joie.

Coster, sorti du boudoir sur la pointe du pied, se tenait der-rière elle, à demi incliné, et le coude arrondi.

– Citoyenne, lui dit-il, me ferez-vous l’honneur d’accepter mon bras pour passer dans la salle à manger ?

– Mais comment avez-vous fait ? Comment vous y êtes-vous pris ? Qu’avez-vous inventé ?

– On vous racontera cela, dit Coster de Saint-Victor, en mangeant le souper du citoyen Barras.

 

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