Les Blancs Et Les Bleus

Alexandre Dumas · Chapitre 11 sur 67

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Les Blancs Et Les Bleus

CHAPITRE XI La demande en mariage

CHAPITRE XI

 

La demande en mariage

À la vue de l’horrible machine qui se dressait devant sa maison, Mlle de Brumpt avait aussitôt fait fermer les fenêtres de la façade donnant sur la rue.

Lorsque le comte de Brumpt, sortant de prison sans autre gardien de lui-même que son honneur engagé, arriva en vue de sa maison, il la vit fermée comme un sépulcre, avec l’échafaud devant elle.

Il se demanda ce que cela voulait dire et s’il devait aller plus avant.

Mais cette hésitation ne dura qu’un moment : ni échafaud ni tombe ne devaient le faire reculer ; il marcha droit à la porte et frappa selon son habitude trois coups, les deux premiers l’un sur l’autre, le troisième un peu plus éloigné.

Clotilde s’était retirée avec Mme Gérard, sa dame de compa-gnie, dans une chambre située tout au fond de l’appartement et donnant sur le jardin.

Elle était renversée sur les coussins d’un sofa et pleurait, tant lui paraissait claire la réponse de Schneider à sa prière. Lorsqu’elle entendit les deux premiers coups de marteau, elle jeta un cri ; au troisième, elle se dressa tout debout.

– Ah ! mon Dieu ! dit-elle.

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Mme Gérard pâlit.

– Si le comte n’était point prisonnier, dit-elle, on jurerait que c’est lui qui rentre.

Clotilde se précipita vers l’escalier.

– C’est son pas, murmura-t-elle.

On entendit une voix qui demandait :

– Clotilde, où es-tu ?

– Mon père ! mon père ! s’écria la jeune fille en se jetant par les degrés.

Le comte l’attendait au bas de l’escalier ; il la reçut dans ses bras.

– Ma fille, mon enfant, balbutia le comte, que veut dire ce-ci ?

– Le sais-je moi-même ?

– Mais que veut dire cet échafaud dressé devant la porte ? Que veulent dire ces fenêtres fermées ?

– C’est Schneider qui a dressé l’échafaud, c’est moi qui ai fermé les fenêtres ; c’était pour ne pas vous voir mourir que je les ai fermées.

– Mais c’est Schneider qui vient d’ouvrir ma prison et qui m’en a laissé sortir sur parole, en s’invitant à dîner pour de-main.

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– Mon père, dit Clotilde, j’ai peut-être eu tort ; mais la faute en est à mon amour pour vous : lorsque je vous ai vu arrê-té, j’ai couru à Strasbourg et j’ai demandé votre grâce.

– À Schneider ?

– À Schneider.

– Malheureuse ! Et à quel prix te l’a-t-il accordée ?

– Mon père, le prix est encore à faire entre nous, et sans doute demain nous apportera-t-il ses conditions.

– Attendons.

Clotilde prit son livre de prières, sortit et alla s’enfermer dans une petite église de village, si humble qu’on n’avait point pensé à en déposséder Dieu.

Elle y pria jusqu’au soir.

La machine passa la nuit toute dressée sur la place.

Le lendemain, à midi, Schneider se présenta chez le comte de Brumpt.

Malgré l’époque avancée de la saison, la maison était jon-chée de fleurs ; on eût dit un jour de fête, si le deuil de Clotilde n’eût protesté contre ces apparences de joie, comme la neige de la rue protestait contre les apparences de printemps.

Schneider fut reçu par le comte et sa fille ; Schneider n’avait pas pris pour rien le surnom d’Euloge. Au bout de dix minutes, Clotilde se demanda si c’était bien le même homme qui l’avait si brutalement reçue à Strasbourg.

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Le comte, rassuré, sortit pour donner quelques ordres.

Schneider offrit son bras à la jeune fille et la conduisit à une fenêtre qu’il ouvrit.

La guillotine était en face de la fenêtre, toute parée de fleurs et de rubans.

– À votre choix, dit-il, un échafaud ou un autel.

– Que voulez-vous dire ? demanda Clotilde toute frémis-sante.

– Demain, vous serez ma femme, ou, demain, le comte sera mort.

Clotilde devint pâle comme le mouchoir de batiste qu’elle tenait à la main.

– Mon père aimera mieux mourir, dit-elle.

– Aussi, répliqua Schneider, est-ce vous que je charge de lui transmettre mon désir.

– Vous avez raison, dit-elle, c’est le seul moyen.

Schneider referma la fenêtre et reconduisit Mlle de Brumpt à sa place.

Clotilde tira de sa poche un flacon de sels, qu’elle respira. Par un suprême effort de volonté, sa physionomie resta triste, mais reprit son calme, et les roses de son teint, que l’on eût crues disparues à jamais, s’étendirent de nouveau sur son vi-sage.

Il était évident qu’elle avait pris sa résolution.

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Le comte rentra. Un domestique le suivait, annonçant que le dîner était servi.

Clotilde se leva, prit le bras de Schneider, avant même que celui-ci le lui eût offert, et le conduisit à la salle à manger.

Un splendide repas était servi, des courriers avaient été en-voyés pendant la nuit à Strasbourg et en avaient rapporté le plus rare gibier et les plus beaux poissons que l’on avait pu y trouver.

Le comte, à peu près rassuré, faisait, avec toute la délica-tesse d’un grand seigneur, les honneurs de sa table au commis-saire de la République ; on buvait tour à tour les meilleurs vins du Rhin, d’Allemagne et de Hongrie. La pâle fiancée seule man-geait à peine et trempait de temps en temps ses lèvres dans un verre d’eau.

Mais, à la fin du repas, elle tendit son verre au comte, qui, tout étonné, le lui remplit de vin de Tokay.

Alors elle se leva, et, haussant son verre :

– À Euloge Schneider, dit-elle, à l’homme généreux auquel je dois la vie de mon père ; heureuse et fière sera la femme qu’il choisira pour épouse.

– Belle Clotilde, s’écria Schneider, au comble de la joie, n’avez-vous pas deviné que c’était vous, et ai-je besoin de vous dire que je vous aime ?

Clotilde choqua lentement, doucement son verre à celui d’Euloge, et, allant s’agenouiller devant son père au comble de l’étonnement :

 

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– Mon père, dit-elle, je vous supplie de m’accorder pour époux l’homme bienfaisant à qui je dois votre vie, attestant le Ciel que je ne me relèverai pas que vous ne m’ayez accordé cette faveur.

Le comte regardait alternativement Schneider, dont le vi-sage rayonnait de joie, et Clotilde, sur le front de laquelle rayonnait la douce auréole des martyrs.

Il comprit qu’il se passait, à cette heure, quelque chose de si grand et de si sublime, qu’il n’avait pas le droit de s’y opposer.

– Ma fille, dit-il, tu es la maîtresse de ta main et de ta for-tune ; fais à ton gré, ce que tu feras sera bien fait.

Clotilde se releva et tendit la main à Schneider.

Celui-ci se précipita sur la main qui lui était offerte, tandis que Clotilde, la tête renversée en arrière, semblait chercher Dieu et s’étonner que de pareilles infamies pussent s’accomplir sous son regard sacré.

Mais, lorsque Schneider releva la tête, la physionomie de la jeune fille reprit l’expression de sérénité qui s’en était exilée un instant, dans ce recours à Dieu qui n’avait point été entendu.

Puis, comme Schneider la pressait de fixer le jour de son bonheur, elle sourit, et, lui pressant les deux mains :

– Écoute, Schneider, lui dit-elle, j’exige de ta tendresse une de ces grâces qu’on ne refuse pas à sa fiancée ; il se mêle un peu d’orgueil à mon bonheur. Ce n’est point à Plobsheim, c’est-à-dire dans un pauvre village de l’Alsace, que le premier de nos citoyens doit accorder son nom à la femme qu’il aime et qu’il a choisie : je veux que le peuple me reconnaisse pour l’épouse de Schneider, et ne me prenne pas pour sa concubine. Il n’est point

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et les représentants 1.

– Je le veux bien, s’écria Schneider, je veux tout ce que tu voudras, mais à une condition.

– Laquelle ?

– C’est que ce n’est point demain que nous partirons, mais aujourd’hui.

– Impossible, dit en pâlissant Clotilde. Il est une heure et demie, et les portes de la ville ferment à trois.

– Elles fermeront à quatre alors.

Puis, appelant deux hussards, de peur, s’il envoyait un seul, qu’un accident quelconque ne lui arrivât :

– Ventre à terre, dit-il aux deux hussards, ventre à terre jusqu’à Strasbourg et que la Porte de Kehl ne se ferme pas avant quatre heures. Vous veillerez à cette porte à l’exécution de mes ordres.

– Il faut faire tout ce que vous voulez, dit Clotilde laissant tomber sa main dans celle de Schneider. Décidément, mon père, je crois que je serai une femme bien heureuse !

1 Je n’ai pas changé une parole à la demande de la fiancée, que j’ai prise tout entière dans l’histoire de Charles Nodier, intitulée Souvenirs de la Révolution.

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