Les Blancs Et Les Bleus

Alexandre Dumas · Chapitre 46 sur 67

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Les Blancs Et Les Bleus

CHAPITRE XI La toilette d’Aspasie

CHAPITRE XI

 

La toilette d’Aspasie

Aurélie de Saint-Amour eût bien appelé Coster de Saint-Victor par son nom, puisqu’elle l’avait reconnu ; mais, à cet homme si beau, qui avait tant de rivaux, et par conséquent tant d’ennemis, jeter son nom, c’était peut-être jeter la mort.

Coster, de son côté, en revenant à lui, l’avait reconnue, car, déjà célèbre depuis quelque temps par sa beauté, elle commen-çait à l’être par son esprit, ce complément indispensable de toute beauté qui veut être reine.

Au reste, l’occasion avait passé à la portée d’Aurélie et, comme la belle courtisane se l’était promis, elle avait saisi l’occasion au passage.

Coster, d’autre part, la trouvait merveilleusement belle ; mais Coster ne pouvait lutter avec Barras de magnificence et de générosité. Son élégance, sa beauté remplaçaient la fortune ; souvent il réussissait avec de tendres paroles là où les puissants de l’époque réussissaient à grand-peine par des moyens plus matériels.

Mais Coster savait tous les mystères honteux de la vie pari-sienne, et il était incapable de sacrifier la position d’une femme à un moment d’égoïsme et à un éclair de plaisir.

Peut-être la belle Aspasie, maîtresse maintenant d’elle-même par une fortune suffisant à ses désirs, fortune qu’avec la

– 417 – célébrité qu’elle avait acquise elle était sûre, d’ailleurs, de voir aller se continuant et s’augmentant sans cesse, peut-être la belle courtisane eût-elle préféré dans le jeune homme un peu moins de délicatesse et un peu plus de passion.

Mais, en tout cas, elle voulait être belle, pour qu’à son re-tour il l’aimât plus, s’il demeurait, et la regrettât davantage, s’il était forcé de partir.

Quoi qu’il en fût, Suzette lui obéissait à la lettre, joignant tous les mystères de l’art à toutes les merveilles de la nature, et la faisant belle, pour nous servir de l’expression de sa maîtresse, dans ce même boudoir où nous avons introduit le lecteur au commencement d’un des chapitres précédents.

L’Aspasie moderne, sur le point de revêtir le costume de l’Aspasie antique, était couchée sur le mêmesofa où l’on avait déposé Coster de Saint-Victor. Seulement, on avait changé le meuble de place, et on l’avait tiré entre une petite cheminée chargée de figurines de vieux Sèvres et une psyché à cadre rond formant une immense couronne de roses en porcelaine de Saxe.

Enveloppée d’un nuage de mousseline transparente, Auré-lie avait livré sa tête à Suzette, qui la coiffait à la grecque, c’est-à-dire à la mode amenée par les réminiscences politiques, et surtout par les tableaux de David, alors dans toute la force de son talent et dans toute la fleur de sa renommée.

Un ruban étroit de velours bleu, parsemé d’étoiles de dia-mants, prenant son point d’appui au-dessus du front, après s’être croisé sur le sommet du crâne, enveloppait la base du chi-gnon, à l’extrémité duquel retombaient de petites boucles si lé-gères, que le moindre souffle suffisait à les faire flotter.

Grâce à cette fleur de jeunesse épanouie sur son teint, grâce à ce velouté de la pêche qui couvrait sa peau transparente,

– 418 – la belle Aurélie pouvait se passer de toutes ces poudres et de tous ces badigeonnages dont les femmes, alors comme au-jourd’hui, s’empâtaient le visage.

Elle y eût perdu, en effet, car la peau de son cou et de sa poitrine avait des reflets de nacre et d’argent, roses dont le moindre cosmétique eût terni la fraîcheur.

Ses bras, qui semblaient taillés dans l’albâtre et légèrement teintés par les rayons du jour naissant, s’harmonisaient à mer-veille avec le buste. Tout son corps, en le détaillant, semblait un défi porté aux plus beaux modèles de l’Antiquité et de la Renais-sance.

Seulement, la nature, sculpteur merveilleux, paraissait avoir pris à tâche de fondre la sévérité de l’art antique avec la grâce et la morbidezza de l’art moderne.

Cette beauté était si réelle, que celle qui la possédait sem-blait elle-même n’y point être habituée encore, et que, chaque fois que Suzette lui enlevait une pièce de son vêtement, mettait une partie de son corps à nu, elle se souriait à elle-même avec complaisance, mais sans orgueil Elle restait parfois des heures entières dans cette chaude atmosphère de son boudoir, couchée sur son sofa, comme l’Hermaphrodite de Farnèse ou la Vénus du Titien.

Cette contemplation d’elle-même, partagée par Suzette, qui ne pouvait s’empêcher de regarder sa maîtresse avec les yeux ardents d’un jeune page, fut abrégée cette fois par le timbre vi-brant de la pendule et par Suzette, qui s’approcha de sa maî-tresse avec une chemise de cette étoffe transparente qui ne se tisse qu’en Orient.

– Allons, maîtresse, dit Suzette, je sais que vous êtes bien belle, et personne ne le sait mieux que moi. Mais voilà neuf

– 419 – heures et demie qui sonnent ; il est vrai que, quand Madame est coiffée, le reste est l’affaire d’un instant.

Aurélie secoua ses épaules, comme une statue qui rejette son voile, en murmurant ces deux questions, adressées à cette suprême puissance qu’on appelle l’amour.

– Que fait-il à cette heure ? – Réussira-t-il ?

Ce que faisait Coster de Saint-Victor – car on ne fera pas à la belle Aurélie l’injure de croire qu’elle pensait à Barras – ce que faisait Coster de Saint-Victor, nous allons vous l’apprendre.

On donnait, comme nous l’avons déjà dit, à Feydeau, la première représentation de Toberne ou le Pêcheur suédois, pré-cédé du Bon Fils, c’est-à-dire d’un petit opéra en un acte.

Barras, en quittant Mlle de Saint-Amour, n’avait eu que la rue des Colonnes à traverser.

Il était arrivé vers la moitié de la petite pièce ; et, comme il était connu pour un des conventionnels qui avaient le plus énergiquement appuyé la Constitution et comme devant être un des futurs directeurs, son entrée fut saluée de quelques mur-mures, suivis des cris :

– À bas les décrets ! à bas les deux tiers ! Vivent les sec-tions !

Le Théâtre Feydeau était le théâtre de Paris réactionnaire par excellence. Cependant, ceux qui étaient venus voir le spec-tacle l’emportèrent sur ceux qui voulaient le troubler.

Les cris « À bas les interrupteurs ! » prirent le dessus, et le calme se rétablit.

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La petite pièce finit donc assez tranquillement ; mais à peine la toile était-elle tombée qu’un jeune homme monta sur un fauteuil d’orchestre, et, désignant le buste de Marat, qui fai-sait pendant au buste de Lepeletier de Saint-Fargeau, s’écria :

– Citoyens, souffrirons-nous plus longtemps que le buste de ce monstre à face humaine que l’on nomme Marat souille cette enceinte, quand à la place qu’il usurpe et qu’il salit nous pouvons voir celui du citoyen de Genève, de l’illustre auteur d’Émile, du Contrat social et de la Nouvelle Héloïse ?

À peine l’orateur avait-il achevé cette apostrophe, que, des balcons, des galeries, des loges, de l’orchestre, du parterre, mille voix s’élevèrent, criant :

– C’est lui, c’est lui, c’est Coster de Saint-Victor ! Bravo, Coster ! Bravo !

Et une trentaine de jeunes gens, débris de la troupe disper-sée par la patrouille, se levèrent, agitant leurs chapeaux et bran-dissant leurs cannes.

Coster se grandit encore, et, posant un pied sur la traverse de l’orchestre, il continua :

– À bas les terroristes ! cria-t-il. À bas Marat, ce monstre sanguinaire qui demandait trois cent mille têtes ! Vive l’auteur d’Émile, du Contrat social, de la Nouvelle Héloïse !

Tout à coup, une voix cria :

– Voilà un buste de Jean-Jacques Rousseau.

Et deux mains élevèrent un buste au-dessus du parterre. Comment le buste de Rousseau se trouvait-il justement là au moment où on en avait besoin ?

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Nul n’en savait rien, mais son apparition n’en fut pas moins accueillie avec des cris d’enthousiasme.

– À bas le buste de Marat ! Vive Charlotte Corday ! À bas le terroriste ! à bas l’assassin ! Vive Rousseau !

 

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