Les femmes qui font des scènes
III La scène de la brosse.
LA FEMME, fondant en larmes. Ah! que je suis malheureuse!
III
La scène de la brosse.
«Du temps que j’étais en garnison à Versailles,—me racontait mon ami Franolle,—j’avais une maîtresse préférée qui venait, de Paris, me voir tous les huit jours. C’était chaque fois de longues et chaudes scènes, d’autant plus singulières qu’elles ne portaient pas à faux, comme la plupart des scènes. Elle se posait en face de moi, les bras croisés, disant: «—Il est venu une brune pendant mon absence!» ou bien: «—Il est venu deux blondes!» Et elle devinait juste. Moi, j’étais confondu.
«A la fin, j’eus le mot de cette énigme par mon ordonnance, qui la surprit un jour occupée à éplucher minutieusement ma brosse à tête, pour y découvrir un de ces longs fils bruns ou blonds sur lesquels elle basait avec certitude ses accusations,—puisque je portais les cheveux ras.»
IV
La scène après minuit.
LUI, un peu gai; fredonnant. Buena sera... Docteur Barbe-à-l’eau... docteur Barque-à-l’eau! Bonsoir, mignonne; pas encore couchée?
ELLE. Oui, vous êtes dans un bel état; regardez-vous, je vous y engage.
LUI. Me regarder, moi? Jamais! Je crains trop le sort de Narcisse.
ELLE. Et votre chapeau? Depuis quand est-ce qu’on se coiffe de cette manière?
LUI. Mon chapeau penche un peu, c’est vrai. Tout penche en ce monde.—Tu es belle!
ELLE. S’il est permis de rentrer à des heures semblables! Où vous êtes-vous fourré, je vous le demande? Votre redingote est toute blanche.
LUI. On démolit tant dans ce Paris! (Il s’assied.)
ELLE. Vous allez défoncer le divan. Vous feriez mieux d’aller vous coucher. Vous mettez de la boue par tout le tapis.
LUI. Joue-moi sur le piano un air de Cimarosa
ELLE. Et vous vous dites artiste! Est-ce avec de telles mœurs qu’on peut prétendre à ce titre élevé?
LUI. Bah! pour quelques flacons défaits en bataille rangée!—Tout s’est fort aristocratiquement passé, je t’assure. D’ailleurs, tu vois, il me reste encore la légèreté dans la démarche, la souplesse dans les mouvements, la grâce dans le geste... (Il heurte un meuble.)
ELLE. Mais faites donc attention; vous allez tout casser ici.
LUI. Ne veuillez voir en cela, ma belle, qu’un prétexte honnête pour renouveler votre mobilier.—Palsambleu! la jolie phrase!—Ah! ma Thérèse, que je t’aime!
ELLE. Vous me faites horreur.
LUI. Je te fais horreur?... horresco referens... Reviens de ce funeste sentiment.
ELLE. Je vous défends de m’approcher! je vous considère comme un monstre!
LUI. Ne disons pas de mal des monstres:
Il n’est point de serpent ni de monstre odieux
Qui, par l’art imité, ne puisse plaire aux yeux.
J’ai pour moi l’opinion du législateur du Parnasse... Les monstres sont fort bien portés aujourd’hui.—Mais pourquoi te tiens-tu à une lieue de moi? Viens t’asseoir, mon idole, sur ce cuir américain.