Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

Elémir Bourges · Chapitre 1 sur 2 · partie 9/15

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Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 15 parties.

—Je crois que pas un avocat ne plaide aussi bien, ricana Floris, mais vous avouez qu’il est mort.

—Il est mort honorablement, dit le sculpteur; il a reçu les sacrements, il s’est réconcilié avec l’Église: et moi, fit-il en se frappant le sein du bout du doigt, je suis marqué pour toujours à son cachet, et j’ai passé plus d’une année à Venise, sans que le vieux Fédor m’envoyât un sou.

—Il serait bienséant, je crois, répliqua Floris, que Giano dît: le grand-duc Fédor.

—On me connaît, reprit le sculpteur. Je n’ai pas autre chose à répondre.

—On vous connaît, c’est fort bien! dit le Grand-Duc. Mais l’homme ne se connaît pas lui-même…

—Votre Altesse a beau faire, aucun de ceux qui nous écoutent ne doutera de ma parole.

La princesse Josine intervint:

—Au nom du ciel, Giano, finissez. Qu’est-ce que tout cela signifie?

—Le signor Gianetto, dit Floris, oublie et ce qu’il est, et ce que je suis.

—Je vais vous dire aussi ce que je suis, repartit Giano avec fierté. Je suis un sculpteur, un artiste. Les hommes tels que moi, Monseigneur, sont dignes de parler aux papes, aux empereurs, aux plus puissants rois, et d’en être traités honorablement. J’ai pour modèles et pour maîtres cet illustre Donatello et cet incomparable Michel-Ange, les deux plus nobles créatures que l’on ait vues, depuis les anciens… Vous êtes le fils du Grand-Duc; moi, je suis le fils de mon art. Et les ducs et les fils de grands-ducs, on les rencontre par douzaines, à chaque porte, tandis que ceux de ma taille, on n’en trouverait peut-être pas cinq, à cette heure, dans le monde entier.

—Bien, parlez tant qu’il vous plaira, reprit Floris. Je vous laisse.

—Etes-vous fou, mon frère? exclama Josine… Allons, allons, allons, rasseyez-vous… Mais nous oublions pendant ce temps que le crépuscule descend. Messer, donnez ordre qu’on nous éclaire…

Le majordome frappa dans ses mains, et aussitôt sept ou huit laquais, portant des girandoles enflammées, sortirent de derrière un rocher, et posèrent leurs flambeaux sur la table, tandis que d’autres allumaient des lampes attachées aux pins çà et là, et faites en façon de tourelles et de galères argentées. En même temps, parut dans la clairière, au milieu des rires et du brouhaha, un petit cortège de masques. C’étaient un More, la trousse au dos et le cimeterre en écharpe, un Tartare couvert de mousses et de miroirs, un Homme sauvage, de qui l’habit était garni de feuilles de chêne en velours vert, enfin un Chinois, tout brodé de fleurs, naturellement représentées. Ils portaient un jardin vert plein de roses, et le plaçant devant Josine, en retirèrent un large bassin de vermeil, où s’entassaient, avec leurs pampres, force grappes de raisin muscat de Céphalonie.

—Oh! du muscat! s’écria la princesse. Je n’en avais pas encore vu cette année… Qui nous fait ce présent? Est-ce toi, Giano?

—Votre Grâce est libre de le croire, répondit le sculpteur. La tartane du vieux Panagiotti est mouillée à Zemenico.

—Merci, merci, mon bon Giano, dit Josine. Il est merveilleusement beau… Maladroit de Damiano, qui n’en a pas à Sabioneira!… Tu t’es rappelé, bon Giano, combien j’en désirais, l’autre jour. Il n’y a que toi qui penses à me faire plaisir.

—Monseigneur se lève! dit Mamula.

Il y eut un sourd frémissement, et tous les yeux se tournèrent vers Floris. L’abbé Lancelot demanda:

—Votre Altesse se trouve-t-elle mal?

—Non! repartit le Grand-Duc, d’une voix rauque… Messieurs, de grâce, demeurez… Ce n’est rien! Une incommodité à laquelle je suis sujet… Sander, Sander!

—Quelques tours d’allée vous remettront, dit Josine.

—Oui, oui! Un éblouissement, pas autre chose… Mes excuses, messieurs. Bonsoir à tous!

Floris s’en revint, au clair de lune. La forêt tranquille dormait. On n’entendait que le galop des chevaux, avec leur souffle haletant, et parfois, tout au loin, le glapissement d’un renard, ou le cri lamentable d’un oiseau de nuit.

Une fois seul dans son appartement, la fièvre du Grand-Duc tomba.—Que signifie tout ceci? pensa-t-il. C’est ce Giano qui m’exaspère, avec ses bravades et ses vanteries… Puis, s’arrêtant tout à coup:—Ah! vais-je me mentir à moi-même? Hypocrite, allons, ose l’avouer. Dis tout haut ce secret qui te brûle!… Oui! je suis jaloux de Josine.

Il poursuivit à demi-voix, et marchant à pas lents, dans la chambre:

—Comment cela est-il arrivé? D’elle ou de moi, qui est le coupable?… Ah! ce n’est pas elle, assurément. Elle ne voulait pas me tenter… C’est moi qui souille une innocente de mes désirs criminels… Se peut-il que l’on voie le mal, que l’on sache que c’est le mal, et cependant qu’on s’y précipite? Si je n’aime plus Isabelle, n’y a-t-il pas d’autres femmes au monde, et faut-il que je convoite l’amour de sa sœur!… Oh! quel démon me tente ainsi? Quel poids me presse et me pousse au crime? Rien que mon cœur, rien que moi-même… Oui! je ferais presque cela, parce que je ne dois pas le faire… Toute pensée de mal est un fœtus hideux qui, une fois conçu, vient forcément à la lumière.

Il s’arrêta devant un admirable profil de femme, copié à la pierre noire, par Giano, d’après Léonard de Vinci. C’était celui que le sculpteur, curieux de ces rapprochements, affirmait ressembler à Josine. Floris avait désiré de le voir, avant qu’on le portât chez la princesse.

—Oui, c’est bien elle, murmura-t-il… Le sourire surtout, et les yeux… Il avait déjà copié de même une tête, d’après Ghirlandajo, je crois, qu’on aurait prise pour Isabelle… Chose étrange qu’il ne se trouve peut-être pas un visage humain qui n’ait déjà paru sur la terre!… Ainsi, sans doute, ce que j’éprouve en ce moment, et crois être le seul à éprouver, le seul à avoir éprouvé, des milliers d’hommes l’ont senti et en ont souffert comme j’en souffre…

 

Le lendemain, Floris, qui s’était réveillé tard, descendit dans les jardins, vers trois heures. Tout y était silencieux et solitaire, à cet ardent soleil d’après-midi. Il pénétra, pour se mettre à couvert, sous la massive treille florentine de marbre et de charpenterie. Elle faisait un long berceau voûté, où d’énormes grappes pendaient, et que coupaient, de distance en distance, des espèces de pavillons décorés d’obélisques de cuivre ou de vases de porphyre vert. Comme il traversait l’un de ces portiques, le Grand-Duc entendit un bruit de pas derrière lui; et, se retournant, il vit Barberine, la camériste de Josine. Elle marchait rapidement et tenait dans sa main une petite boîte de cuir fauve… Puis, quand elle eut rejoint Floris, tout essoufflée:

—Ah! dit-elle, Sa Grâce aurait tant désiré, ce matin, voir Votre Altesse, pour lui demander combien de nuits on doit coucher à Stagno, et quel sera l’ordre des fêtes!

—Oui, dit le Grand-Duc amèrement, les fêtes que donne mon frère bâtard… Qu’est-ce que ce coffret? reprit-il. Où portez-vous cela, Rina?

—Chez messer Giano, dit la suivante, avec un billet de Sa Grâce.

—Chez Giano!… Comment, comment, comment!… Est-ce que cet homme écrit à la princesse?

—Messer Giano… Non, Monseigneur.

—Je ne comprends pas la conduite de votre maîtresse, Rina… Écrire à ce bâtard insolent!… Que peut contenir ce coffret?

—Je ne sais, Monseigneur… Ah! Sa Grâce voulait aussi vous prévenir que les chiens du seigneur comte Angiulliero sont arrivés.

—Au fait, elle lui donne peut-être des instructions pour quelque mascarade, ou bien c’est un de ses bijoux qu’elle lui envoie à réparer… Pourquoi écrit-elle à ce fou? N’aurait-elle pas pu te charger de lui dire de vive voix?… Donne-moi ce coffret, Rina.

—Monseigneur…

—Que crains-tu? Donne-moi ce coffret, te dis-je!

Il le prit, et d’un doigt frémissant toucha le ressort qui fermait la boîte. Elle s’ouvrit. Sur le capitonnage vert clair, étincelait une bague ancienne, de deux serpents d’or émaillé. Un billet, mais à cachet volant, y était joint. Floris le lut d’un regard:

«_Hier au soir,_ mio caro, quelque chose vous est tombé dans l’œil, et la marquise Angelelli, désolée de voir pleurer cet œil, la bonne âme! a voulu vous prêter son anneau, disant le remède souverain. Comme je ne saurais souffrir qu’une autre que moi soigne et guérisse mon bouffon, je vous envoie cette bague-ci. C’est un anneau de fiançailles vénitien et du seizième siècle. Portez-le pour l’amour de moi.»

—Lui envoyer un anneau! dit le Grand-Duc, en refermant lentement le coffret… Hum! hum!… Anneau de fiançailles… Bien, Rina! C’est une belle bague… Tu peux la lui porter, mon enfant.

—Votre Altesse paraît fâchée, reprit Barberine.

—Moi, fâché… Pourquoi? Allons donc! Porte-lui ceci, dépêche-toi!… Il doit l’attendre impatiemment… Anneau de fiançailles… ha, ha! Cela dit tout à qui sait comprendre… Dépêche-toi, va-t’en… Anneau de fiançailles! Il faut assurément que sa sœur soit informée de l’aventure. Oui, par le ciel! je vais la lui apprendre… Ha, ha!… Anneau de fiançailles!… Nous verrons ce qu’en dira Isabelle, quelles excuses elle pourra trouver…

Mais au palais, Gina lui répondit que Sa Grâce n’était pas encore revenue du couvent de Sant’Orsola, où elle avait passé la matinée avec la princesse Tatiana; et, d’un air étonné, elle le considérait.

—A Sant’Orsola, dit le Grand-Duc… Mon cheval, vite, mon cheval!

En effet, la veille, au matin, comme Isabelle s’habillait, elle avait reçu une lettre apportée par un messager du couvent. La vue de ce billet l’étonna, dans l’incertitude d’où il venait, et plus encore la signature qui était de Saloména, sous le nom de Sœur Marie des Anges. La jeune fille s’accusait et demandait pardon à la Grande-Duchesse du scandale qu’elle avait causé: mais, ramenée à Dieu par ses remords et les exhortations de Mgr Colloredo, elle espérait, dès le lendemain, de renaître à une vie nouvelle, recevant des mains de la Sainte Église le voile des vierges du Seigneur. Elle osait donc demander, quoique indigne, la faveur et le secours des prières de Mme la Grande-Duchesse, et la conjurait à genoux, avec larmes, de lui pardonner.

—Hélas! pauvre enfant! dit Isabelle; je ne me suis jamais crue offensée.

Une heure après, arriva dans son coche la supérieure de Sant’Orsola. Introduite aussitôt chez Mme la Grande-Duchesse, Mère Incarnation la pria qu’elle voulût bien, le lendemain, assister à cette vêture. Par là tomberaient tous les bruits que l’on avait semés sur le couvent; la calomnie serait confondue; rien n’était de si grande importance: bref, un tel flux de raisonnements, qu’Isabelle promit tout ce que voulut la bavarde Napolitaine.

La cérémonie fut touchante, et Mgr Colloredo, qui se piquait fort d’éloquence, tira des larmes, en développant ces paroles de l’Épître aux Romains: Induimini Dominum Jesum Christum… Revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il partit aussitôt après pour Raguse, où une assemblée de son clergé le réclamait, l’après-midi même. Les princesses demeurèrent au repas, qui fut long, délicat, fastueux et magnifiquement servi dans le grand réfectoire du couvent; et vers trois heures seulement, Isabelle et Tatiana, escortées de toutes les religieuses, dirent adieu à la révérende Mère, et, remontant dans leur carrosse, reprirent, par la plage de mer, la route de Sabioneira.

—Qui m’eût dit, fit soudain l’aveugle, après quelques instants de silence, qui m’eût dit que jamais je t’appellerais abandonnée!

—Oh non! Floris m’aime toujours, s’écria Isabelle.

—Pourquoi alors, répliqua Tatiana, le voit-on si peu avec toi? Pourquoi te salue-t-il à peine, d’un bonjour distrait? Pourquoi a-t-il pris, pour donner des fêtes, le temps où tu n’y peux assister? Est-ce là ce qu’il se doit à lui-même et ce qu’il doit à Isabelle? Ces folies, ces frivolités sont-elles dignes d’un Grand-Duc?… Au reste, poursuivit l’aveugle, ce n’est pas lui seulement que j’accuse. Le mal provient aussi, chère sœur, de ce caprice de notre père qui le retient en Dalmatie, et de l’oisiveté forcée où vit mon frère, à Sabioneira.

—Tu ne le connais pas, dit Isabelle. C’est le cœur le plus fier, le plus noble…

—Je le connais, reprit Tatiana. Je pèse ses moindres paroles, et jusqu’à ses silences même. Il a en lui un appétit d’action qui dévorerait des mondes. Comme dit Gœthe de son Faust, il veut du ciel les plus belles étoiles et de la terre chaque sublime volupté… Mais il est inconstant et léger; je redoute de tels caractères… Comme il a supporté aisément la perte de la Grande-Duchesse! Elle eût donné pour ce fils retrouvé sa vie et son bonheur éternel. De lui, elle n’a obtenu que quelques larmes.

—Floris connaissait peu sa mère, repartit Isabelle. Il l’a noblement regrettée, sans faire montre de sa douleur… Que de fois je t’ai entendue dire, chère sœur, qu’il y avait quelque lâcheté à verser des larmes devant les autres!… Et toi-même, tu n’as pas pleuré.

—Oui, c’est vrai, répondit l’aveugle. Il est indigne d’une âme fière de se fondre en gémissements. J’ai donc caché et dévoré mes pleurs, mais mon cœur reste toujours percé du souvenir sanglant de cette mort… Il me réveille chaque nuit, et, le jour, se mêle sans cesse à mes pensées.

Alors, elles ne parlèrent plus. La brise marine soufflait, les pins bruissaient faiblement, tandis que le carrosse magnifique, au trot de ses quatre chevaux, longeait le golfe uni comme un lac. Mais près du tombeau de Simonetta, la Grande-Duchesse tira son cordon, se fit descendre avec Tatiana, séduites toutes deux par le beau temps, la douceur charmante de l’air: puis, envoyant le carrosse en avant, elles commencèrent de marcher dans l’épais gazon semé de colchiques. Des corneilles, des goélands, des oies marines se jouaient sur les eaux, en battant des ailes. Le ciel, tout tacheté d’argent, resplendissait comme un immense satin bleu.

Soudain, Tatiana tressaillit:

—Est-ce que je n’entends pas, murmura-t-elle, le galop du cheval de Floris?… A nous autres, malheureux aveugles, l’air sonore envoie cent messages qui nous préviennent, à défaut de nos yeux.

—Oui, c’est lui! s’écria Isabelle… Oh! qu’a donc Monseigneur?… Son aspect m’effraye!

Le Grand-Duc, d’un galop furieux, accourait le long de la plage. A vingt pas des princesses, il s’arrêta net, sauta par terre, et blême, les yeux étincelants, Floris s’avança vers Isabelle, qui l’attendait au pied du sépulcre.

—Je voudrais savoir, dit-il d’une voix sourde, jusqu’à quand ceci va durer… Qui est le maître ici, de moi ou de votre sœur?

—Ma sœur, fit Isabelle… Josine!

—Oui, Josine!… Si dans trois jours elle n’est pas partie pour le couvent… Je ne veux plus la voir ni lui parler!

—Qu’a-t-elle fait, Monseigneur, qui vous déplaise? dit Isabelle… Vous à qui elle a toujours marqué tant de tendresse, vous qui étiez son guide en tout, et qu’elle consultait même sur ses joyaux et sa parure, comment se peut-il que, soudain, elle vous ait si grandement offensé?

—Comment cela se peut? exclamat-il. Ah! ah! Faut-il donc supporter qu’elle coquette avec tout venant, coure les champs du matin au soir, rie insolemment aux uns et aux autres?… Elle se plaît à me braver!

—Cher frère, dit Tatiana…

—Elle fait la cour à Giano, elle lui fait la cour, sur ma vie!… A ce bouffon, à ce gâcheur de terre!… Et lui, comme dans son miroir, lui lance, à la dérobée, des sourires d’intelligence. On les voit chuchoter, se serrer les doigts; ils se fourrent dans les coins noirs; elle lui parle à l’oreille, et ils ricanent… Ah! c’est une honte, vous dis-je, et je ne le souffrirai pas plus longtemps!

—Cher Floris, répondit Isabelle, leur familiarité est trop hardie, sans doute; mais qu’elle soit tout à fait innocente, c’est ce que j’ose bien jurer.

—Innocente!

—Oui, Monseigneur.

—C’est faux, c’est faux, je vous dis que c’est faux, Isabelle. Croyez-vous que je n’aie plus de cervelle, plus d’yeux pour discerner une amitié permise d’avec l’impudence et l’effronterie?… Si vous m’aviez laissé finir… Elle vient de lui envoyer une bague, une bague que j’ai surprise… Un anneau de fiançailles! Ha, ha, ha!… Comprenez-vous ce que cela veut dire?

—Une bague! fit la Grande-Duchesse.

—Oui, oui, oui, oui! Faut-il vous le répéter encore?… Une bague avec un billet, où elle le flatte et le caresse, et le loue, et se jette à sa tête!… C’est une chose honteuse, je vous dis. Une honte, une honte, une honte!

—Vous vous noircissez trop sa faute, repartit Isabelle. Croyez-moi, cher seigneur, Josine est légère, non perverse. Son esprit est capricieux, mais son cœur n’est pas corrompu.

—Ah! persuadez-vous cela, s’écria Floris, et faites des phrases dessus!… Vous raisonnez de cette affaire selon les lieux communs de vos livres; et moi, moi, je la vois, je la sens—il saisit le bras d’Isabelle—comme vous sentez mon étreinte, comme vous voyez la main qui vous touche… Mais je vais chasser ce Giano, continua le Grand-Duc, dans sa fureur; je le jetterai dehors, ainsi qu’un laquais… Qu’il retourne à Venise pétrir la cire! Qu’il aille au diable! Qu’il disparaisse!

—Vous ne ferez pas cela! répliqua Tatiana. Un tel éclat rejaillirait sur notre sœur… Elle en serait flétrie, déshonorée.

—Bah! bah! pas même désolée… Elle se consolerait vite. Est-ce qu’elle ne coquette pas avec Archibald, avec Zeroli, avec le diable, s’il était là?… C’est une nature perverse. Ne l’excusez pas!

—Que de fois vous l’avez excusée jadis! répondit l’aveugle. Vous la vantiez sans cesse, alors. Vous rapportiez ses bons mots, ses saillies…

—Elle a changé! cria le Grand-Duc. Puis-je être encore ce que j’étais, alors qu’elle est toute différente?

—Mais ne tournez-vous pas à mal, dit l’aveugle, des actions innocentes, en somme? Est-ce donc une chose si étrange qu’elle ait offert un petit présent à un familier du palais? Cette liberté de Josine avec Gianettino, qui vous irrite, provient de l’étroite habitude dans laquelle ils vivent, depuis l’enfance… Je m’étonne, mon frère, de votre colère… Qu’y a-t-il là qui ait pu vous émouvoir à ce point?

—C’est par la suite de ses actions qu’il faut la juger, repartit Floris. Vous ne l’avez pas vue, Tatiana… Oh! ses yeux, ses gestes, ses sourires, ont un langage… Chaque regard, chaque mouvement décèle sa coquetterie…

A ce moment, un bruit violent et sourd, pareil à un coup de canon lointain, roula dans les profondeurs de la forêt. C’était la première des salves par lesquelles messer Pistolese annonçait que les gens de la chasse venaient d’arriver à Stagno.

—Bella!… Eh bien, Bella! dit l’aveugle, qu’avez-vous donc?… Vous ne vous soutenez plus!

—Non, non… Ce n’est rien… une faiblesse.

—Elle se trouve mal, mon frère… Là, sur ce roc… Eh bien, Bella?… Eh bien, sœur?

—Comment est-elle? dit Floris.

Tatiana, se relevant, siffla dans un petit sifflet de vermeil.

—Elle revient à elle, murmura l’aveugle… N’ayez aucune crainte, mon frère. Elle s’est quelque peu fatiguée… Bien! voici le carrosse avancé… Nous allons rentrer au plus vite.

Le Grand-Duc resta seul sur la plage. On entendait gronder au loin, de moment en moment, les détonations de la fête.

—Silence, bruit stupide! exclamat-il. Silence, tapage grossier! Il faut du vacarme à tous ces gens, comme à des écoliers lâchés… Ah! j’aurais dû faire ce que je disais, suspendre les préparatifs, commander que l’on enlevât les pavillons… Quelle heure est-il? Le soleil décline… Ils ne m’ont pas même attendu… Cet insolent Gianettino!… Mais je m’en vais les troubler, par le ciel! Je tomberai au milieu de leur joie.

Son cheval paissait à l’écart; le Grand-Duc se mit en selle et partit. Il traversa, toujours au galop, la gorge des Rochers de bitume, et atteignit bientôt le marais de Vogoritza. Un lourd brouillard, presque continuel en ce lieu, couvrait les eaux immobiles et noires.

—Holà! cria Floris… Batelier!

—Voilà! voilà! répondit une voix, du milieu de l’étang. J’arrive!

Une grosse barque parut. On y apercevait confusément plusieurs figures, à travers la brume; et, lorsque le bac toucha la rive, Floris, non sans étonnement, en vit sortir des femmes et des enfants, portant des cages, des chaudrons, des hardes, des ustensiles de ménage, comme des gens forcés de s’enfuir en toute hâte.

—Qu’y a-t-il? fit brusquement le Grand-Duc. Qui êtes-vous? où allez-vous?

—Ces chiens de Sgombro ont rompu la trêve, répondit une des femmes. Ourosch s’est remis à leur tête. Ils ont fondu ce matin sur Potok; ils ont coupé les oliviers, détruit les barques… Le frère de ma mère habite Zemenico; nous allons lui demander asile.

—Ah! l’on va donc se battre! s’écria Floris… Bien, Ourosch! saccage, massacre! Sois implacable! pas de pitié!… Égorge les vieillards! tue les femmes! écrase les enfants à la mamelle!… A quoi sert-il qu’il y ait des coquins au monde?

Et les Morlaques stupéfaites virent le Grand-Duc sauter dans la barque où son cheval se trouvait déjà, et qui s’éloigna du rivage.

 

LIVRE QUATRIÈME

 

—Monseigneur n’est pas arrivé? demanda Josine… Où est Sander?

—Ici, aux ordres de Votre Grâce.

—Lorsque votre maître viendra, prévenez-moi; je ne veux pas le voir… Fi! fi! manquer ainsi à sa parole!

Elle se dressa brusquement, et, comme à un signal attendu, il se fit aussitôt un joyeux désordre des convives qui se levaient, quittant la table, tandis que les valets approchaient, pour desservir, une sorte de grand buffet marqueté d’étain et de cuivre, et posé sur quatre roues. Des bouquets de roses effeuillées, des blocs de glace qui fondaient, des monceaux de fruits s’écroulant des jattes et des orfèvreries, chargeaient la nappe éblouissante. Au-dessus, entre de hauts lauriers, se tenait, suspendu par des cordes de soie, un voile de pourpre à franges d’or.

—Honni soit le buveur qui déserte! s’écria messer Zeroli, se soulevant, le verre à la main, au milieu du peu de convives qui étaient demeurés attablés. Soyons, comme dit la chanson,

Les derniers au joyeux festin, Et les premiers dans la plaine, Au matin.

—Je passerais la nuit à boire! repartit Archibald avec véhémence. Le jour de fête de la princesse est bien fêté… Une coupe de champagne, maraud!

—_C’est d’un bol de champagne, un jour_, fredonna le petit conseiller, que naquit le dieu de Cythère… Le jour de fête de la princesse… Ah çà! vous êtes gris, Archibald!

—Moi gris!… moi gris! répliqua le long jeune homme… Allons, j’ai été en goguettes plus d’une fois déjà, sur mon honneur!… Je connais le carillon des verres…

Mais ses paroles se perdirent dans le tumulte croissant. Les serviteurs couraient, s’interpellaient; de grands chiens blancs tachetés d’orange bondissaient; et sur la plage de la mer, que dominait le bois de lauriers où le banquet avait été dressé, des Morlachs déchargeaient de deux tartanes à l’ancre, des thons énormes, des bécasses, un sanglier, avec des couffes de raisins et de grenades, tout ce qu’avaient pu fournir à ser Pistolese de plus monstrueux et de plus exquis Bila-Glavor et Palenica, les deux petites îles voisines. Cependant, l’orbe du soleil disparaissait derrière les flots. Toute la mer, comme incendiée, roulait de molles flammes jaunes; et dans la lumière éclatante, les trois colonnes gigantesques, orgueilleux débris d’un temple romain, qui signalent aux pêcheurs du large le promontoire de Stagno, se dressaient, plus vermeilles que l’or, parmi les ruines et les broussailles, à l’extrémité de la terrasse. C’était là que se tenait Josine, tout debout sur les marches brisées, au milieu d’un groupe de jeunes gens et de femmes vêtues de blanc.

—… Et s’il est gai, reprit Josine, s’adressant à Sander qui l’avait suivie, s’il est gai, dites-lui que je pleure: s’il est triste, que je saute de joie… Comme ce Zeroli croasse! Il n’y a pas de mouette blessée qui piaille aussi intolérablement…

Le jeune comte Angiulliero dit en riant:

—Il est vrai que sir Archibald et lui sont, aujourd’hui, d’un entrain surprenant.

—Bah! c’est par dépit, fit la princesse. Ils restent les derniers attablés, et braillent comme des fondeurs de cloches, parce qu’ils boudent contre moi… Puis, dans un quart d’heure, ils m’aborderont, et le petit messer Zeroli me nommera la reine des Grâces. Il faudra danser avec eux, leur sourire, écouter leurs bons mots, les avoir de chaque côté, ainsi que deux pendants d’oreilles… Oh! être ainsi hantée par ces niais, tyrannisée, martyrisée!… Ils me gâtent toutes mes joies, comme des chaussures trop justes, comme une tache sur une robe, comme un air banal qui vous poursuit, comme la vue d’une tête de mort!

Par une colère mutine, elle lança au loin sur la plage le bouquet de roses qu’elle mordillait, tandis que le sculpteur s’écriait:

—Abandonnez-les-moi, Madonna! Il y a longtemps que quelques-uns de ces nobles seigneurs et moi-même, nous complotons de prendre à leurs dépens un joyeux divertissement.

—Que voulez-vous faire? demanda-t-elle.

—Nous en laisserons la surprise à Votre Grâce, repartit Giano; mais si je ne les contrains pas, ce soir, de quitter Stagno en toute hâte, si je ne vous les rends pas, tous deux, pour le reste de leur séjour, plus muets que des urnes funéraires, croyez-moi incapable, Madonna, de sculpter un sifflet d’un sou!

—Par le ciel! dit Josine en riant, si tu fais cela, Giano, tu obtiendras de moi toutes choses… Allons, mesdames, il est grand temps, maintenant, de nous aller habiller pour la fête.

—Vite! vite! s’écria le sculpteur. Ser Zeroli se lève justement… Laissez-moi, signori, disparaissez!

Toutes les dames, à pas pressés, remontèrent le roide sentier qui conduisait aux pavillons, tandis que les hommes, furtivement, se cachaient derrière les ruines et les pans de murailles écroulées. En un moment, Giano demeura seul, au pied des hautes colonnes. Les derniers feux du couchant s’éteignaient; quelques valets, à l’entrée du bois, retiraient de la source où ils rafraîchissaient, des flacons et des cruches d’étain; et, sans souci de rien au monde, le petit conseiller de cour s’avançait sur la longue terrasse, en abattant avec sa houssine, de droite et de gauche, les mauves roses et les chardons qui lui venaient presque à l’épaule.

—Ah! Dieu vous garde! chuchota Giano, qui marcha droit à sa rencontre. Le ciel même vous adresse ici… Allons, il faut absolument que cette querelle n’aille pas plus loin!

—Quoi?… Une querelle?… Qu’y a-t-il?

—Allez-vous donc dissimuler, reprit Giano, vis-à-vis d’un serviteur tel que moi?… Cher gentilhomme, daignez m’en croire. Ne rendez pas inévitable ce duel entre sir Archibald et vous.

—Moi!… Un duel! exclama ser Zeroli.

—Allons! puisque je vous répète que l’affaire tout entière est connue… Je n’ai jamais vu d’homme si furieux… Que lui avez-vous donc fait, messer?

—A sir Archibald?… Moi!… Rien, rien, rien! répondit Zeroli stupéfait… A moins qu’il ne se soit offensé de ce que, par badinage, je lui ai dit qu’il était gris.

—C’est bien cela! repartit le sculpteur. Voilà longtemps déjà qu’il vous jalouse, pour la faveur marquée avec laquelle vous accueille la jeune princesse. Les louanges qu’il entend donner, de tous côtés, à votre immense valeur, à votre merveilleuse audace, l’auront aussi piqué jusqu’au vif… Moi, gris! moi, gris! répétait-il, tandis que tous, autour de lui, nous l’adjurions de se calmer, comme l’on prie la croix du Rédempteur… Eh bien! je dis que ser Zeroli est un sacre, un butor, un âne fieffé!

Le petit homme interrompit:

—Bien, bien!… Tout ce qu’il lui plaira! On me connaît, on me connaît, Dieu merci! Mais je ne voudrais pas avoir l’air d’abuser, et cela en présence des dames, de ma grande habileté aux armes. Aussi, ser Giano, me confiant en votre amicale prudence, je remets l’affaire entre vos mains.

—Moi votre témoin! s’écria Giano… Voilà bien ce que je redoutais. C’est cette vaillance enragée qui vous jette dans tous les périls… Voyez! rien qu’à ce mot de duel, vos yeux étincellent, et vous ne vous possédez plus. De son côté, le comte Archibald jure, avec d’horribles serments, qu’il veut absolument échanger une douzaine de balles avec vous, et vous trouer les boyaux mieux qu’une flûte, en sorte qu’inflexibles comme je vous connais, il faudra qu’une de vos deux âmes bouillantes s’envole ce soir!

—Mais comprenez-moi, comprenez-moi, ser Giano. Je consens à faire ma paix avec le comte Archibald. Je suis bien loin de lui en vouloir… Qu’il laisse tomber cette affaire!… Expliquez-lui qu’il n’y avait pas d’offense, aucune offense, aucune offense, en vérité!

Le sculpteur secoua la tête:

—Vous en parlez fort à votre aise, signor. Sachez donc que l’Ange de paix lui-même ne parviendrait pas à se faire médiateur entre vous et sir Archibald… Sous une mine quelque peu simple, le comte cache une fougue indomptable, un vrai courage de lion. C’est bien vraiment, signor, le plus adroit, le plus valeureux, le plus implacable adversaire que vous pouviez rencontrer en Dalmatie!

—Diantre! diantre!… Mais que faire, alors?

—Si vous voulez m’en croire, dit Giano, vous vous éloignerez pour ce soir. Il y a là d’honnêtes pêcheurs qui retournent à Palenica. Montez sur leur tartane, où ils vous accueilleront, en grand respect et révérence. Une nuit est bien vite passée, et demain, quand vous reparaîtrez, nous aurons fait honte à sir Archibald de son féroce emportement, et il vous frappera dans la main.

—Eh bien, soit! reprit le petit homme. Ser Giano, je cède à vos prières… C’est dit! Conduisez-moi seulement.

Tous deux prirent le roide escalier qui descendait à la plage, et s’éloignèrent dans le crépuscule, tandis que de derrière les blocs écroulés, les pans de murs, les colonnes, reparaissaient, un à un, comme des ombres, les invisibles spectateurs de cette scène. On entendit des risées étouffées, des murmures, des chuchotements. Les brumes du soir s’épaississaient. Sur la mer déserte et obscure, une lumière immobile brillait, dans les profondeurs de l’horizon. A ce moment, Giano reparut seul, au haut des marches. Un rire général s’éleva.

—Paix, morbleu! st! st! fit le sculpteur. A vos places! à vos places! à vos places!… Ne voyez-vous donc pas là-bas sir Archibald, que nous envoie le dieu même de la Farce?

La longue silhouette du comte apparaissait au bout de la terrasse. Guêtré de cuir blanc, et vêtu de chasse, avec une casquette de velours noir, il menait à la laisse deux chiennes courantes; et un valet le suivait, portant une torche.

—Sir Archibald! appela Giano.

—Ah! te voilà, te voilà, coquin!… Où donc vous êtes-vous tous fourrés?

—Chut! chut! dit le sculpteur, le doigt sur les lèvres… Au nom de Dieu, ne parlez pas si haut, sir Archibald!

—Bah! pourquoi, pourquoi, pourquoi?… Vas-tu penser aussi que je suis ivre?

—Frère, quand je te vois ainsi confiant, reprit Giano, tu me tortures plus cruellement que si mes entrailles étaient à frire dans une poêle. Pour Dieu!… Si tu tiens à l’existence, songe à te mettre sur tes gardes!

—Mais pourquoi, mais pourquoi? repartit sir Archibald… Ce n’est pas, j’espère, offenser le comte Piero Angiulliero, ni aucun homme, que de prétendre que l’eau de mer est un bon laxatif pour les chiens. Eh bien! voici Lady et Braque qui sont arrivées aujourd’hui. Je les conduis, le soir, sur le rivage, pour leur donner un lavement salé… Qui peut trouver à redire à ça?

—Que parles-tu du comte Angiulliero, frère? s’écria le sculpteur. Ton ennemi est messer Zeroli, qui jure qu’il aura ta vie, ou que tu prendras la sienne… Un démenti! un démenti! hurle-t-il, tout suant et fumant de colère, comme les bains de Porrete… Me jeter un démenti à la face, quand j’affirme simplement qu’il est gris!… J’ai essayé de t’excuser. Alors, de rage, il a poussé un si grand cri qu’on aurait pu l’entendre à quatre milles, et, tout tremblant, je me suis mis à ta recherche, pour savoir ce que tu comptes faire, et quelles sont tes volontés.

—Mes volontés! exclama Archibald. Voilà une jolie plaisanterie!… Je ne me crois pas si près de ma fin, Dieu merci! J’espère voir encore autant de jours qu’aucun homme en ce monde!

—Sans doute, sans doute, répondit Giano. Mais tout cela n’empêche pas qu’il n’ait donné, devant moi, à ses témoins, les instructions les plus inexorables, les plus sanglantes, les plus fatales… C’est la manière pleine de grâce dont t’accueille la jeune princesse, qui lui met cette frénésie au cœur… Ainsi, frère, prépare-toi! Tu vas avoir affaire, sache-le bien, au démon, au dieu Mars de l’escrime. On dit que, pendant un de ses séjours à Cettigne, le prince régnant du Montenegro lui a appris la scoconferrada, tu sais, la fameuse estocade des montagnes.

Sir Archibald, comme d’effroi, laissa tomber de l’œil son monocle:

—Je ne veux rien avoir à démêler avec lui! C’est un homme brutal et dangereux… Pourquoi l’a-t-on reçu? Pourquoi l’a-t-on reçu?

—Il faut prendre un parti! dit le sculpteur. Voilà, là-bas, d’honnêtes pêcheurs qui s’en retournent à Bila-Glavor. Monte sur leur tartane, où ils t’accueilleront avec le respect que l’on doit à ton Asinissime Seigneurie… Une nuit est bien vite passée, et demain, quand tu reparaîtras, nous aurons fait honte à ser Zeroli de son féroce emportement, et il te frappera dans la main.

—J’aimerais mieux, dit Archibald, partir immédiatement pour Raguse.

—Eh! le peux-tu, le peux-tu, ma bonne tête de citrouille? Avons-nous, ici, le tapis enchanté?… Frère, fais ce que je te dis… Il a déjà tué trois hommes!… Suis-moi, suis-moi, suis-moi! ne tardons pas!… Ses menaces sont si terribles que plusieurs d’entre nous, rien qu’à les entendre, ont été assaillis de coliques, qu’ils ont dû satisfaire à deux pas de là… Allons! viens, je te dis… Suis-moi!

Des cris de joie saluèrent Giano, quand il reparut sur la terrasse. Déjà, cette folle jeunesse préparait tout pour un triomphe bouffon: les uns coupant une jonchée de lauriers, d’autres portant des genévriers en flammes, d’autres encore allumant dans les feuillages de grandes étoiles de cristal, diversement coloriées. En un moment, tout fut prêt. Dix bras robustes enlevèrent le sculpteur, et le tumultueux cortège, gravissant le sentier qui mène au haut de la falaise, déboucha sur l’esplanade, au milieu des clameurs, des chansons, des battements de mains, des rauques accents des cornes à bœufs. Toutes les dames, à ce tapage, accoururent sur le perron des pavillons; et dans la tremblante vapeur d’une flamme de Bengale violette, qu’un des laquais avait allumée, on les voyait rire et s’étonner.

—Monseigneur arrive, dit Sander, qui parut derrière Josine.

—Qui donc?

—Mgr Floris. Il descend de cheval à l’instant.

—Je ne veux pas le voir, je vous l’ai dit… Fi! fi! se faire attendre de la sorte!

Alors, comme cette cohue se dirigeait vers elle, à grand bruit, la princesse commença de descendre les marches de bois de son pavillon. Un chapeau de fleurs de souci, tout mêlé d’orfèvreries d’or, couronnait ses cheveux, capricieusement enroulés; son cou svelte se dégageait d’un épais collier de boutons de roses entrelacés; et son costume entier, par une invention étrange et charmante qu’autorisait la liberté de ces galas, semblait reproduire le mois d’avril. Cent sortes de feuillages et de fleurs, bluets, primevères, crocus, violiers, renoncules, oreilles d’ours, brochés de soie ou d’argent mat, couraient sur le satin vert-prasin de cet habit flottant et magnifique; un carcan de plaques d’émail, où des grenades étaient figurées, ceignait la taille de la princesse; et des cordelettes de soie, des bouclettes d’argent et d’émail serraient ses manches, tout contre ses mains. Ainsi, fière, souriante, et fleurie comme le printemps, elle s’avançait d’un pas de déesse, au milieu du murmure d’admiration des dames rassemblées devant le pavillon.

A ce moment, Floris se montra sur l’esplanade, et, parmi ceux qui entouraient le sculpteur et la princesse, plusieurs, de loin, remarquèrent son extraordinaire pâleur. Il marchait sous les cyprès, lentement, en compagnie du baron Mamula; et poursuivant le propos commencé:

—Mon père a demandé Giano! Il a fait chercher un notaire à Raguse!…

—Ce sont les bruits qui courent, Monseigneur… On ajoute que le grand-duc Fédor veut reconnaître messer Giano et lui léguer une partie de ses biens, sous condition qu’il épousera la princesse Josine… Vous voyez si ces bavardages de valets, que je ne rapporte à Votre Altesse que d’après son commandement, méritent que l’on y prenne garde!

—Non, non, Mamula, c’est la vérité! s’écria Floris. Oh! que j’étais bien inspiré dans ma défiance et dans mes soupçons! Il y a longtemps que je les épie… Et maintenant, jusqu’aux laquais, jusqu’aux rinceurs de verres des cuisines savent la chose et font des quolibets, et espèrent des livrées neuves pour les noces de ce bon ser Giano… Que Tatiana n’est-elle ici! Niais que j’étais, tout à l’heure, de lui répondre si doucement!… Tout était vrai… oh! j’avais deviné! C’est une vengeance de mon père. Ce vieux Tibère a machiné toute l’intrigue… La bague envoyée par Josine signifiait bien ce que je pensais… Ha, ha, ha! elle et lui triomphent… Tenez, entendez-vous comme ils rient? Et moi, quand je parais, tous s’écartent; on me fuit, on me laisse seul. Je reste la pauvre dupe, la vache d’osier qui couvrait la chasse, le plastron de leurs railleries… Quand cette reconnaissance doit-elle avoir lieu, Mamula?

—Je ne sais, Monseigneur, je ne sais… Il n’y a pas dans tout cela une syllabe de vérité. Fi donc! Ce sont des contes de chambrières, des ballades de guzlares aveugles!

—Bien, dit Floris. Au reste, il n’importe!

Et marchant droit à Giano, tandis que les assistants, devant lui, s’écartaient avec étonnement:

—Donnez-moi cet anneau, fit-il, oui, cet anneau qui est à votre doigt… Quoique j’aie permis tout à l’heure qu’il vous fût remis, je comptais bien vous le redemander.

—Est-ce un badinage? dit la princesse. Que signifie ceci, mon frère?

—Donnez-moi cet anneau! reprit-il. C’est bien, merci… Et vous, Josine, rentrez dans votre pavillon. Vous êtes un peu trop prodigue de votre présence, ma sœur… Allez, allez! je ne veux point parler.

—Monseigneur, dit Giano…

—Emmenez-la, emmenez-la! s’écria Floris… Pour vous, messer, quand l’envie vous prendra d’échanger encore des bagues, que ce soit avec des mendiantes ou des filles de zingari!… C’est tout ce que peut rechercher un bâtard!

Quelques cris de femmes partirent; puis, au milieu du morne silence, on entendit soudainement les sanglots suffoqués de Josine. Les larmes étouffaient la princesse; ses yeux se fermèrent, elle défaillait; et les dames, tout autour d’elle, l’entraînèrent précipitamment. Floris, livide, promenait, çà et là sur les assistants, un œil étincelant de fureur. Il reprit en étendant la main:

—Vous, messieurs, regardez cet homme. Vous disiez, comme dit tout le monde: «Ce fou, ce sans-souci de Giano!» Il gambadait, il grimaçait… «Chante, faquin!» Et il gonflait ses joues et beuglait la bella Franceschina… Eh bien, non, pas si fou! pas si fou! ou le calcul le plus subtil, la plus tortueuse scélératesse pourront se déguiser sous ce nom. Au travers de ses bouffonneries, il poursuivait son dessein en silence. Il tâchait de suborner ma sœur… Ha, ha, ha! il voulait épouser!… Oui, je crois bien… Une princesse de Bragance, et un gâcheur qui sent l’argile et la sueur! Voilà pour qui, si l’on n’y prenait garde, seraient nos sœurs, nos filles, à présent!

—Quelque scélérat, repartit Giano, a infecté vos oreilles de ses calomnies, et je le défie, quel qu’il soit! Vous vous méprenez, Monseigneur.

—C’est vous, signor, qui vous êtes mépris, en me croyant aveugle et sourd… O toi, misérable, si je consens à te traiter avec plus d’égards que tu n’en mérites, et à ne pas te faire jeter hors d’ici par les valets, n’en abuse pas, au nom du ciel, et ne me brave pas en face!… J’ai dit que tu voulais séduire ma sœur; j’ai dit que tu convoitais ses biens. Il y a plus: mon père est du complot; il connaît toute cette intrigue; il la protège, il t’a fait venir, vous cabalez, vous vous concertez!… Allons, tu vois bien que je sais tout!

—On vous a grossièrement trompé, Monseigneur, répliqua le sculpteur. Il y a plus de trois ans, je le jure, que je n’ai vu le grand-duc Fédor. Quant à la princesse Josine, si jamais j’ai levé les yeux sur elle autrement que ne le comportait la franche et fraternelle amitié dont elle se plaît à m’honorer, que la foudre m’écrase à l’heure même!

—Arrière! exclama le Grand-Duc. Penses-tu, à force d’impudence, parvenir à te disculper? N’ai-je pas vu ce que j’ai vu? N’ai-je pas suivi tous tes manèges? Écoute bien ce que je dis, Giano. Ne reparais plus devant moi!… Hors d’ici, hors d’ici, vil coquin!

Le sculpteur pâlit affreusement, et d’une voix rauque et frémissante:

—Je ne répondrai pas à vos insultes, Monseigneur. Je les repousse avec mépris et je vous les rejette à la gorge!

—Faudra-t-il appeler les laquais? reprit Floris. Hors du camp! hors du camp! hors du camp!… Va-t’en, parasite insolent!… Chassez-le!… Sander! Lucio!

—Celui qui met le doigt sur moi, c’est qu’il est las de la vie! s’écria Giano. Au large!… Le premier qui bouge, je lui fends le crâne avec ce poignard!… Ne crispez pas les poings, messer grand-duc! Je me retirerai d’ici de ma propre volonté; mais, d’abord, vous me rendrez compte, selon les coutumes de l’honneur, de l’outrage que j’ai reçu… Je vous le dis devant tous, messer. Vous avez menti impudemment! Vous avez livré, comme un insensé, la renommée de votre sœur à la risée et à la médisance; vous m’avez fait, devant cette noble assemblée, la plus mortelle injure, sans rien produire contre moi qu’une accusation en l’air: vous avez agi en infâme, en lâche, en calomniateur!… Je vous appelle donc à l’épreuve d’un homme, et avec le bras que voici, je prouverai tout ce que je dis sur votre corps.

—Ha, ha, ha! un duel! ricana Floris… Je ne vous savais pas si brave… Est-ce dans un duel aussi que vous avez tué ce malheureux Cirillo?

Giano poussa une sorte de rugissement, et s’élançant vers le Grand-Duc:

—Je te défie, je te crache au visage!… Pâle et misérable couard, je te jette mon gant, en présence de ces nobles seigneurs… C’est sans péché que j’aurais pu t’enfoncer ce couteau dans la poitrine; car on a le droit de prendre la vie à qui veut vous ravir l’honneur. Et quand, enflammé de colère, je recours, toutefois, au remède, et que, loyalement, je te provoque, tu te refuses à me rendre raison… Tu te fais garder par tes valets! Tu les appelles à ton secours!… Toi, un Grand-Duc?… Lâche hypocrite! Un enfant ramassé n’importe où!… Tu aurais plus de peine à démontrer que le grand-duc Fédor est ton père, que moi à prouver qu’il est le mien!

—Vous diriez aussi bien tout cela à ces rochers, répliqua Floris, qu’à un homme qui vous dédaigne. Je ne me bats pas avec l’un des gens de ma maison.

—Misérable! cria le sculpteur. Que le démon prenne ton âme!

Et se précipitant sur le Grand-Duc, il le saisit d’une main à la gorge. Des clameurs s’élevèrent de toutes parts:

—Séparez-les!

—Giano, Giano…

—Monseigneur…

—Messieurs, calmez-vous!

Tous parlaient au milieu du tapage, entourant, retenant Giano, qui continuait de vociférer.

—Soit! je me battrai! s’écria Floris… Oh! je ne sais pourquoi, en vérité, je me refusais cette fête… Des pistolets! des pistolets!… Quelqu’un a-t-il des pistolets, ici?

—Qu’allez-vous faire, Monseigneur? dit vivement le baron Mamula. Un tel duel est impossible.

—Pourquoi?… Parce que l’on prétend qu’il est le fils de mon père?… Allons, n’est-ce pas, au contraire, depuis Abel et son frère Caïn, la plus vieille querelle du monde?… On ne hait que les siens, Mamula… Des pistolets! des pistolets!

—Une si grave affaire, repartit le baron, ne saurait se régler de la sorte. Prenez au moins jusqu’à demain pour réfléchir.

—Que j’attende un instant de plus! cria le Grand-Duc. Quoi! ne l’entendez-vous pas piailler ses bravades et ses forfanteries?

Et à Giano, impétueusement:

—Morbleu! tout ce que tu voudras!… Veux-tu l’épée? veux-tu le pistolet? veux-tu une seule arme chargée? veux-tu que le duel soit à mort, et que l’on jette le vaincu dans le marais? Je le veux, je consens à tout!… Viens-tu ici pour parader et pour exhaler ton emphase? Sois sanguinaire, si cela te plaît, je le serai aussi, moi!… Et, puisque tu bavardes de vengeance, j’irai chercher la mienne au fond de ta poitrine, dans le sang le plus précieux de ton cœur!

Le vieux comte Stankovitch intervint:

—Apaisez-vous, Monseigneur. Ce duel…

—Silence! exclama le Grand-Duc. Ma résolution est irrévocable… Assez de paroles, messieurs. Allons-nous bavarder plus longtemps, comme des niais ou des lâches?… Le comte Stankovitch réglera le combat. Qu’il nous mette à vingt pas, à dix pas!

—A vingt pas, répliqua le vieux comte. Une seule balle échangée…

—Holà! des torches! cria Floris. Plus de lumières, plus de lumières!… Vous tous, messieurs, vous pourrez témoigner de la loyauté du combat… Que ser Piero Angiulliero veuille bien mesurer la distance.

—Bah! ils vont se manquer tous les deux, souffla Stankovitch à l’oreille du baron Mamula. La colère leur fera trembler la main.

Alors, personne ne parla plus, tandis que messer Angiulliero comptait vingt pas dans l’enceinte. Toutes les dames avaient disparu; le campement semblait abandonné. A la lueur des pots à feu qui brûlaient çà et là, en crépitant, on distinguait, parmi les cyprès gigantesques et les rocs éboulés du plateau, une vingtaine de pavillons, tendus à la manière des Turcs. Irrégulièrement disposés et bariolés de couleurs vives, ils laissaient entre eux des rues, des places, d’étroits passages, qu’illuminaient lugubrement des lamperons d’argile rougeâtre et des veilleuses de cristal. Les plus grands, en se déployant à l’orient, au nord et au midi, renfermaient une très vaste enceinte, semée de roches et de cyprès, et taillée à pic, du côté des tourbières de San-Cosimo. C’était sur cette plate-forme que le duel allait avoir lieu. Elle s’ouvrait à l’occident, en perspective sur la mer, au-dessus des colonnes romaines et de la première terrasse; et une haute croix de granit, où pendait un Christ décharné, placé là, dans les siècles pieux, pour chasser la démone Vénus des antiques ruines de son temple, se dressait sur un bloc colossal, au centre même de l’esplanade.

—Monseigneur, reprit Stankovitch, qui posa une marque sur la terre, voici l’endroit où vous devez vous mettre.

—C’est bien, monsieur… Tout est-il prêt?

—Messer Angiulliero, continua le vieillard, allez porter ce pistolet à ser Giano, et vous, Monseigneur, recevez le vôtre… N’avez-vous rien de plus à dire?

—Rien, monsieur… Faites votre office.

Suivant la coutume dalmate, vestige encore vivant aujourd’hui des antiques «jugements de Dieu», le baron Mamula, témoin de Floris, s’avança au milieu de la lice, et il dit d’une voix solennelle:

—Floris Fédorovitch, grand-duc de Russie, se présente ici, afin de prouver son bon droit… Et puisse Dieu lui être en aide!

Messer Piero Angiulliero, à son tour, marcha jusqu’au milieu de l’enceinte, et, haussant la voix:

—Ici se tient Giano de Sabioneira, pour soutenir la justice de sa cause… Et puisse Dieu lui être en aide!

Alors, tandis que les laquais élevaient en l’air de grosses torches, le vieux comte alla se poster à trois pas en avant des témoins. Les pavillons restaient toujours déserts; seul, par moments, quelque valet glissait aux alentours, d’un pas furtif, puis disparaissait aussitôt. Les assistants, rangés sur une ligne, laissaient vide un très large espace, au milieu duquel attendaient, debout, les deux adversaires immobiles. Tous retenaient leur haleine: et, dans le silence profond, il semblait que l’on eût entendu palpiter les lointaines étoiles.

—Haut les armes! cria le comte.

La grande flammèche d’un falot traversa l’enceinte des roches.

—Feu!

Les coups partirent en même temps.

—Je l’ai manqué! exclama Giano, lançant son pistolet par terre. Malédiction sur vos duels!… Et c’est moi, moi qui suis sûr de toucher une baïoque à cinquante pas, c’est moi qui ai reçu du plomb!… Malédiction! Est-ce qu’il n’a rien?

—Quoi! es-tu blessé? dit Angiulliero, qui accourut près du sculpteur.

—Non! rien, rien, une égratignure. La balle m’a éraflé le bras… Malédiction sur vos duels réglés!… Ainsi donc, voilà mon salaire, pour l’affreux outrage que j’ai reçu!… Déshonoré et blessé par surcroît!… C’est bien! je pars. Donne-moi ma cape, Piero… Il faudra y pourvoir autrement.

—Tu ne saurais partir ainsi! répliqua le comte. On va querir un chirurgien.

—Non, non, non, ce n’est rien, je te dis… J’ai des compères à Stagno… Malédiction sur vos duels! Moi, moi, être blessé par un homme à qui j’ai vu manquer des buts aussi larges qu’un porche d’église!

Et se tournant vers le grand crucifix qui se dressait au milieu de l’esplanade, Giano poursuivit, la toque à la main:

—O bon, juste et divin Seigneur, c’est toi, de qui la justice est sans égale, que j’atteste et je prends à témoin de l’horrible injure qui m’est faite! Tu sais que, jusqu’à ce jour, grâce à ta toute-puissante protection, je n’en ai jamais supporté. Ne souffre pas, ô vrai Fils de Dieu, si tu m’as reçu dans tes bonnes grâces, que l’offense qu’on m’a infligée devant tes yeux, et sous l’arbre saint où tu es cloué, demeure impunie.

Il marcha jusqu’à l’entrée du sentier; puis, se retournant, il cria:

—Au revoir, mon frère!

—Messieurs, reprit alors le Grand-Duc, je vous remercie de votre assistance. J’ai troublé votre fête, ce soir, mais l’occasion était impérieuse. Il est des maux, vous le savez, qui exigent le fer et le feu. Il me fallait faire ce que j’ai fait, ou bien laisser s’accomplir un acte déshonorant pour ma maison… Si je pouvais tout vous raconter, vous verriez avec quelle patience j’ai supporté les insolences de cet homme… Je prends congé de vous, maintenant. Sander, mène-moi à mon pavillon.

Floris se jeta sur son lit et s’endormit d’un pesant sommeil. Il s’agitait, balbutiait; des gouttes de sueur lui roulaient du front. Tout à coup, il se réveilla, en poussant un cri. Le flambeau de cire, à son chevet, faisait vaciller de grandes ombres sur les tapis bariolés, tendus tout autour de la chambre, et sur les peaux de bêtes qui tapissaient le sol.

—Non! ce n’était qu’un rêve, dit-il, une monstrueuse apparition… Est-ce Sander qui a crié, ou moi? Peut-être a-t-il vu quelque chose… Sander! Sander! Holà!… Où est-il donc?

La pièce voisine se trouvait vide; Floris souleva une tapisserie. Le grand air pur le frappa au visage.

La nuit était obscure et tranquille; pas une étoile ne brillait. Bien qu’au loin tout se tînt immobile, on devinait, à une sorte de confuse palpitation, la mer énorme sous la falaise; et de ses profondeurs ténébreuses arrivait une haleine salée, avec un vague murmure. Les pavillons faisaient des masses sombres, dans la nuit; quelques fanaux les éclairaient, plantés en terre. Le Grand-Duc, à pas lents, s’avança jusqu’à l’extrémité des roches, du côté de Stagno. La vue plongeait de là sur une lande, triste, dévastée et sauvage, où des flammes bleues, à ras du sol, jetaient une lueur effrayante. C’étaient les tourbières de San-Cosimo, que la foudre avait allumées, et qui brûlaient depuis deux ans, d’un feu solide, tout mêlé de fumée et d’éclairs, et qu’on voyait dès le soleil couché.

Mais Floris, en se détournant, aperçut une lumière rougeâtre, qui s’échappait de l’un des pavillons. Dressé sous un cyprès colossal, vis-à-vis de la croix de pierre, une torche en éclairait l’entrée; et à son perron bariolé, à ses bandes alternées jaunes et vertes, aux étendards qui le pavoisaient, le Grand-Duc, aussitôt, le reconnut. C’était là que dormait Josine.

—Je veux la voir, pensa-t-il, m’expliquer sur l’heure avec elle… Il suffira de réveiller Barberine, qui m’introduira… Mais où est Sander? C’est étrange!

Il poussa un éclat de rire:

—Si Barberine est où est Sander!… Pourquoi non? Je sais qu’il tâchait d’obtenir les bonnes grâces de la donzelle. Leur accord aura été conclu… Oui, c’est cela! Josine est seule.

Il tressaillit, et ses yeux béants restaient attachés sur la lampe du pavillon.

—Seule! murmura-t-il… Seule!… Quelle pensée ce mot éveille-t-il en moi? Si cette pensée est coupable, d’où vient que jamais, jusqu’à présent, elle ne m’avait induit au mal? J’ai vu cent fois Josine, seul à seul… Si elle est innocente, pourquoi mon sang bout-il dans mes veines, comme une lave? pourquoi mon cœur impétueux heurte-t-il ma poitrine haletante?

Alors, à travers la nuit humide, le Grand-Duc aperçut venir un pâle météore errant, sorti des boues empestées de Stagno, ou de quelque cimetière. Il demeura comme suspendu aux rameaux touffus d’un cyprès, et sa flamme aiguë se tordait, en répandant une lueur sulfureuse. Floris le regardait fixement.

—Mes cheveux se dressent, dit-il; je ne sais quelle horreur glace mes os… Est-ce une face que je vois grimacer, dans ce cercle de blanche lumière?… Va-t’en, va-t’en, démon livide!… Tu souris silencieusement, et de tes yeux verts et bizarres, tu sembles m’indiquer le chemin… Non, non, non, je ne veux pas!… Pour un souffle, un plaisir si court, la palpitation d’un moment!… Elle doit m’être doublement sacrée: d’abord, je suis son parent et son protecteur; ensuite, qui me l’a confiée, si ce n’est celle même à qui j’ai juré fidélité?… Une enfant dont on me nomme le frère!… Oh! cette action soulèverait jusqu’aux pierres des murs contre moi. Comme un cancer hideux, elle rongerait l’honneur, la foi, l’estime, la dignité, tout ce qui fait la vie noble et précieuse. Elle installerait à mon foyer, à ma table, dans mes pensées, au centre même de mon âme, un spectre éternel!

Il reprit, au bout d’un long silence:

Continuer : partie 10 sur 15