Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

Elémir Bourges · Chapitre 1 sur 2 · partie 11/15

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Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 15 parties.

L’enfant se retourna précipitamment, et il demeurait immobile, les yeux baissés, en face de son père.

—Allons, approchez-vous, Thalès, reprit Stepany. Je n’ai pas pu, hier ni aujourd’hui, vous faire répéter vos leçons, et vous en aurez profité pour paresser tout votre soûl… Venez ici que je vous interroge, puisque c’est le seul instant, vraisemblablement, dont je pourrai disposer aujourd’hui!

—Allons, approche, mon petit homme, n’aie pas peur! dit messer Pistolese.

—Donnez-moi votre livre… Bien!… Ah! ah!… Votre Physiologie… Nous en sommes, si je ne me trompe, aux éléments organiques accessoires des corps vivants, c’est-à-dire à ceux dont la présence ne peut être constatée que dans un petit nombre d’êtres, sans préjudice, bien entendu, des quatorze principes élémentaires essentiels des êtres vivants actuels, tels que le carbone, l’oxygène, l’hydrogène, l’azote ou nitrogène, le soufre, etc… Attention! Répondez maintenant… Où trouve-t-on l’iode et le brome, Thalès?

—On trouve l’iode et le brome chez les animaux marins et les plantes.

—Bien!… Et où trouve-t-on le rubidium?

—Le rubidium… Dans certaines plantes (café et thé) et dans les coquilles marines. Le cérium se rencontre aussi dans ces dernières (les huîtres).

—Pouah! exclama Pistolese… Comment dites-vous ce mot-là? Quelle saleté est-ce là?… Bien sûr, je ne mangerai plus d’huîtres!

—Laissez-moi donc continuer! dit Stepany. Vous confondez sans doute le cérium avec le cérumen, ser Pistolese… Thalès, où trouve-t-on l’arsenic?

—L’arsenic… hésita l’enfant… L’arsenic… Dans les céréales, par conséquent, aussi dans le sang de l’homme.

—Allons, qu’est-ce que cela veut dire? Faites donc attention, Thalès… Vous voulez donc nous empoisonner!… On trouve l’arsenic, monsieur, dans les tissus des arsenicophages… C’est le manganèse, monsieur, qu’on trouve dans les céréales, par conséquent, aussi dans le sang de l’homme, puis chez des animaux marins de différentes espèces… La pinne, monsieur, par exemple, accumule du manganèse, dans son organe de Bojanus.

—Fi donc! s’écria Pistolese… Vous avez tort d’apprendre à l’enfant ces choses-là. Il ne saura le mal que trop tôt!

—Êtes-vous fou? repartit le chimiste. Ne connaissez-vous pas les pinnes marines?… A Stagno justement, on en pêche qui donnent des perles de couleur plombée, avec cette espèce de soie, que l’on met en œuvre, dans certains villages… Bien! Maintenant, Thalès, dites-moi ce que l’on remarque, à propos des pierres et des roches.

—Je n’ai pas étudié ça, répondit l’enfant. Ma leçon n’allait pas jusque-là.

—Eh bien, monsieur, c’est que les principes élémentaires minéraux les plus répandus dans la nature sont aussi ceux que l’on rencontre le plus fréquemment chez les êtres vivants. Il y a dans votre corps, Thalès, comme dans celui de ser Pistolese ou du grand-duc Fédor décédé, les mêmes éléments, qui, à l’état de roches et de cristaux, constituent l’écorce terrestre. Chimiquement, monsieur, vous ne valez pas mieux, vous êtes sur la même ligne que le talc, le sel gemme, la houille, le gypse, la silice… Même l’argile, la simple argile, contient de l’aluminium, et il n’y en a pas en vous, Thalès, continua Stepany, d’un ton sévère et triomphant à la fois. On pourrait vous décomposer dans toutes les cornues de l’univers, qu’on ne tirerait pas de vous une seule parcelle de ce métal… C’est bien! allez-vous-en maintenant… Je vous permets, pour aujourd’hui, de descendre jusqu’à Sabioneira-le-Bas, mais ne vous éloignez pas, monsieur… Vous pourrez ramasser bien sagement des coquilles, au bord de la mer, pour enrichir votre petite collection conchyliologique.

—Et surtout, dit Lucio en se mettant en selle, qu’il n’aille pas du côté de Torre-Arza!… Il y a là ces Zingari, vous savez, les amis de ser Giano, ceux que Sa Grâce la princesse Josine a fait venir une fois, avec leurs ours.

Il s’arrêta, bouche béante, puis une exclamation lui échappa, tandis que les autres se détournaient, pour voir ce qui causait son ébahissement. Alors, tous quatre demeurèrent immobiles. Giano venait de déboucher du portique de pierre à colonnes rustiques, qui donne accès dans la cour, et il passait le long des écuries, au milieu des aboiements, des cris, des bonds joyeux de Barocco. Il était pâle, en manteau rouge et toque rouge de Morlach; il marchait d’un pas rapide, et, de loin, sans s’arrêter, il salua ser Pistolese, de la main. Il disparut par la porte du Chenil.

—Ici, Barocco! cria Pistolese… Barocco, Barocco, ici!… Eh bien, que dites-vous de ça?

—Par la mort que nous devons un jour, dit Lucio, c’était ser Gianettino lui-même!

—Il venait du palais, reprit Jacinto. Sans doute, il aura voulu voir une dernière fois feu Son Altesse le grand-duc Fédor, qui était son père, après tout.

—Pauvre messer Giano! fit Lucio… Vous savez que, depuis le duel, il s’est retiré à Podgor.

—Qui? lui! s’écria Stepany. C’est à Stagno qu’il s’est logé, chez je ne sais lequel de ses compères.

Le gros majordome hocha la tête:

—Bah! à Podgor ou à Stagno, je voudrais le voir moins près d’ici!… Il n’est pas homme à laisser son fiel lui rancir longtemps au cœur; il l’a bien prouvé dans sa première affaire, avec ce pauvre Cirillo; et Monseigneur, à tort ou à raison, l’a grandement offensé… Dieu me garde de qui je me fie, disait saint Bernardin de Feltre… Rousseau, mauvais poil! c’est le proverbe… Rappelez-vous ce que je dis là!…

Une foule immense couvrait la plaine, dans la matinée du samedi, quand le cortège des funérailles se mit en marche. Jusque de Zara, du Montenegro et des bouches de Cattaro, il était venu des Morlachs. Les lourds chariots peints, dételés, encombraient la plage, au pied des murailles, et quantité de barques et de trébacs, dont plusieurs portaient à leurs voiles des bandes noires, en signe de deuil, ne cessaient encore d’aborder. Tout à coup, au travers des arbres, de grands panaches de plumes noires apparurent. C’était le premier char funèbre qui s’engageait dans l’avenue. Alors, les femmes brisèrent contre terre, par centaines, des vases d’argile, qu’elles avaient eu soin d’apporter.

Mais le cortège s’avançait avec lenteur. Il fut longtemps à sortir du parc et à déboucher dans la plaine.

En tête, marchaient les acolytes, porte-encensoirs, porte-flambeaux, porte-clochettes, qui précédaient une haute croix de vermeil. Deux files de prêtres en surplis, amenés la veille de Raguse par Mgr Colloredo, venaient en avant du premier cercueil, couvert d’une toile d’or noire, et que traînaient six chevaux noirs caparaçonnés. Le cercueil du grand-duc Fédor passa ensuite, élevé sur un chariot d’armes et seul au milieu d’un large intervalle. On se montrait les six piqueurs marchant auprès des chevaux, les roues à rayons d’or flamboyants, avec l’aigle de Russie à deux têtes qui couronnait le chariot.

Puis, défilèrent sous leurs voiles blancs, les Religieuses de Sant’Orsola. Il se fit une poussée dans la foule; des cris douloureux s’élevèrent: et, au milieu des femmes de la Grande-Duchesse, sur un chariot tout couvert de fleurs, on aperçut le cercueil d’Isabelle. Alors, s’exhala comme un grand sanglot; des allées avoisinantes, la multitude se dégorgeait; et pêle-mêle avec les carrosses de deuil et les serviteurs de Sabioneira, la masse entière des Morlachs suivit le cortège funéraire. Il s’allongeait, en serpentant et par colonnes inégales, sur la vaste lande. Le vent sifflait; de maigres brins de thym frissonnaient à ras du plateau, d’où l’on découvrait la mer. Les flots couleur d’ardoise clapotaient, et l’œil se fatiguait sur cette plaine aride, tachetée d’écume çà et là.

Mais, au pied de la haute montagne, les chars funèbres s’arrêtèrent. On en retira les cercueils, et le convoi s’engagea sur la roide corniche en zigzag taillée le long du mur de roche. La Jagodna mugissait au-dessous avec un fracas épouvantable. Sept ou huit ruisseaux, s’y précipitant par cascades du haut des rochers, emplissaient l’étroit défilé de tumulte, de fumée, d’écume. D’énormes blocs pendaient de tous côtés; des corbeaux s’envolaient en croassant. Puis, à travers les chênes rabougris, des coupoles dorées se levèrent. C’étaient les dômes à la russe de la chapelle sépulcrale, bâtie par le grand-duc Fédor, au sommet de l’escarpement le plus effroyable de ces montagnes.

Une foule de femmes et de Morlachs, dont les cierges tachaient le jour comme de milliers de larmes jaunes, se pressaient déjà sur l’esplanade. Par le porche béant, l’on voyait, au fond, l’iconostase resplendissante; et toute la cérémonie, s’engouffrant dans la petite église, s’y rangea sur les galeries, le long du chœur et dans la nef, où les deux cercueils d’Isabelle et de Maria-Pia reposaient sous un dôme ardent, composé de treize hauts clochers. La bière du grand-duc Fédor demeurait exposée à l’entrée.

Une porte s’ouvrit au fond du chœur, et de derrière l’iconostase, on vit s’avancer, à pas comptés, la longue file des acolytes, puis les ecclésiastiques en surplis, que suivaient les deux prélats, côte à côte. Mgr Colloredo, la crosse à la main, portait la chape lugubre, avec la mitre de toile d’argent, et José-Maria, le célébrant, se montrait revêtu d’une chasuble et d’ornements noirs.

L’autel était dressé devant la chapelle ardente. L’archevêque de Myre en monta les degrés lentement. Ses mains tremblaient; ses yeux, ternes et hagards, semblaient ne rien voir; la crainte, l’angoisse, le désespoir, une amertume d’âme extrême étaient peints sombrement sur son visage; et il se tenait tout debout, immobile, le front incliné. Mais Mgr Colloredo se leva, et, pâlissant un peu, il vint à l’angle de l’autel:

—Allons, commencez! fit-il à voix basse… Rappelez-vous ce que vous m’avez promis tout à l’heure.

—Ayez pitié de moi, Monseigneur!

—Vos scrupules, dit Colloredo, ne sont rien qu’un piège du démon… Accomplissez la pénitence que j’ai été contraint de vous imposer!

—Je ne puis… Non, non, non… je ne puis!

—Obéissez! reprit l’archevêque de Raguse. Dites la messe, je vous l’ordonne!

—Une profanation! dit José-Maria.

—Non, mon frère, une expiation!

—Je serai sacrilège, si j’obéis.

—Vous résisterez à Dieu même qui vous parle par ma bouche, si vous n’obéissez pas!… Commencez, allons, mon cher frère… Ne donnez pas de scandale à tout ce peuple…

—Vous me désespérez, Monseigneur.

—Non, je vous sauve de vous-même.

—Ma conscience me le défend.

—Votre conscience est soumise aux volontés de l’Église.

José-Maria frémissait. Il se mordait la lèvre en haletant. Puis, soudain, d’une voix stridente:

—L’Église, exclamat-il, Monseigneur, n’est que l’assemblée des fidèles. C’est à eux que j’en vais appeler!

Alors, se tournant du haut des degrés vers la multitude agenouillée, et au milieu du morne silence:

—Mes frères, dit-il, priez pour moi! Les doutes m’assaillent comme des démons; je suis en état de péché mortel. Comment oserais-je, ainsi tourmenté, offrir à Dieu le saint sacrifice, qui veut, pour être célébré, une âme tranquille et un cœur pur?

Et descendant les marches d’un pas chancelant, il passa devant Mgr de Raguse stupéfait, et disparut dans l’iconostase.

Une rumeur confuse s’éleva, et le tumulte allait grandir, quand, soudain, Mgr Colloredo monta les marches de l’autel, et l’orgue, sur un signe impérieux, entonna la messe funèbre. Tous se rassirent, et la cérémonie s’acheva ensuite paisiblement.

Alors, le premier, l’archevêque fit, par trois fois, le tour du mausolée, en l’encensant et l’aspergeant d’eau bénite; puis, tandis que les porteurs plaçaient au milieu des deux autres la bière du grand-duc Fédor, la foule entière commença de défiler devant les cercueils, entrant par la porte de l’ouest et s’écoulant par celle de l’est. Tous se signaient en pénétrant dans la vaste chapelle, entièrement drapée de velours violet, à longues crépines d’argent. Un balustre de bois d’ébène entourait les trois cercueils, placés sous le dôme des lampes et recouverts de poêles de brocart d’argent, croisés de satin noir. Hommes et femmes, en défilant, se passaient, de main à main, l’aspersoir; quelques-unes jetaient des fleurs ou des poudres odorantes. Parfois, on élevait en l’air un enfant qui suffoquait au milieu de la presse.

Peu à peu, la foule s’amassa devant la bière d’Isabelle. Il partait de cette multitude des soupirs, des sanglots, des lamentations. On adjurait la morte, on l’interpellait; des femmes coupaient leur chevelure et la déposaient au pied du cercueil. Puis, elles se mirent à improviser. L’une d’entre elles s’écria: Hélas sur nous! la mort t’a ravie, toi en qui se trouvaient, éternelles comme la clarté dans la lune, la douceur, la sagesse, la bonté. Une autre dit: Qui naquit pour le Paradis, ne vieillit guère en ce monde! A la couronne de la Vierge, il manquait une belle fleur, et le Seigneur a envoyé son ange pour te cueillir, ô Rose blanche! Une autre dit: La pierre où je t’ai vue pour la dernière fois poser le pied, non loin de la mer, j’ai voulu la retrouver pour la baigner de mes larmes. Je planterai un buisson d’épines à cet endroit, afin que, de notre race, personne n’y passe plus. Une autre dit: Lorsque j’ai appris la nouvelle, mon cœur s’est gonflé de sang, mes lèvres ont poussé des cris. A ton cercueil je fais toucher cette laine, que je porterai à mon cou, quand l’envie de rire me prendra. Une autre dit: Hélas! hélas! je n’entendrai donc plus ta voix douce, ta voix charmante, qui vous abreuvait l’oreille de miel. Te voilà comme une guzla dont les cordes sont détendues. Faut-il que je te survive, moi si vieille! Une autre dit: O chère fleur, un même coup vous a frappés, toi et l’innocent enfant que tu venais de mettre au monde. On l’a déposé dans ton cercueil, vêtu de langes précieux. Il dormira éternellement sur ton sein. Une autre dit: Tu ne verras plus tes jardins parés d’une fête continuelle, les fleurs suaves au toucher frais, les nuages merveilleux. Tu habites au pays immuable, le lieu resserré où l’on n’a plus que la poussière pour sa couche, où les ombres, comme des oiseaux, emplissent la voûte. Une autre dit: Que t’ont servi tous ceux qui t’aimaient, tant de cœurs qui portaient ta marque? Aucun des tiens n’a pris ta place! Aucun n’a pu venir à ton secours! Une autre dit: La fin de toutes les fatigues, le carrefour où mènent tous les chemins, c’est un étroit cercueil qui vous renferme. A quoi bon se donner des peines? Pourquoi courir? Pourquoi chercher l’avenir?

Alors, il y eut un moment d’attente, tandis que la foule, au dehors, commentait, avec un sourd tumulte, l’absence du pope de Sgombro. Mille rumeurs couraient parmi les groupes. Les uns disaient qu’Ourosch, le matin même, avait enlevé le vieux pappas; d’autres parlaient d’une incursion des Bosniens et des gens de Sgombro sur le territoire de Zemenico. Mais, à un signe de Manès, huit Morlachs de Sabioneira, ayant chacun autour de l’épaule une bandoulière de cuir, accrochèrent les coins de la bière de Maria-Pia. D’autres enlevèrent de même les cercueils d’Isabelle et du grand-duc Fédor, et tout le cortège marcha processionnellement vers le chœur, l’orgue chantant à grand bruit.

Un roide escalier de vingt-huit marches descendait au caveau mortuaire. Les trois cercueils s’y engagèrent, à la lueur des flammes vertes qui brûlaient au fond de la crypte, dans des lampadaires de bronze noir. Puis, on posa les bières, toutes trois, le plomb nu et à découvert, sur la terre humide.

Mgr Colloredo, debout au haut des degrés, récitait les dernières prières. Le peuple se pressait autour de lui, avide de considérer la hideuse ouverture béante, ces clartés vertes, les tombeaux de marbre que l’on apercevait vaguement. On posa devant l’archevêque un mannequin d’osier rempli de terre, avec une pelle de bois, et, toujours priant, il jeta trois fois de la terre sur les cercueils. A chaque fois, le chambellan, comte Popoff, disait, d’un ton assez haut, mais triste et lent:

—Très haut, très puissant et excellent prince Fédor Paulovitch, fils de très haut, très puissant et excellent prince Paul, premier du nom, empereur de toutes les Russies, est mort…

C’était fini. Les porteurs déposèrent les bières au fond des sarcophages, dans le temps que la foule s’écoulait et descendait la montagne. L’on replaça, au moyen de leviers, les couvercles de pierre des sépulcres, en présence du grand-duc Floris, de Vassili Manès et de Jacinto. Les flammes vertes s’éteignaient dans les torchères; l’étroit soupirail grillé qui donne sur la Jagodna laissait tomber un mince rais de jour. On distinguait à cette lumière incertaine, les écussons sculptés des tombeaux.

—Allons, venez, Monseigneur, dit Vassili. Vous n’avez plus rien à faire ici.

—Partez! Laissez-moi seul! dit Floris.

—Voyons, venez, Monseigneur… Du courage!

—Éloignez-vous!… Laissez-moi seul!… C’est mon ordre! répéta Floris. Je veux rester seul un moment.

Tous sortirent. Un profond sanglot secoua le Grand-Duc de la tête aux pieds, et s’abattant contre la tombe d’Isabelle, avec des pleurs, des cris, des râles:

—O mon amour!… ma femme!… Oh! oh! oh! Isabelle!

Soudainement, Floris sentit la présence de quelqu’un derrière lui; et en se relevant, il fut blessé au flanc. Il se retourna, vit Giano levant le bras pour redoubler, et qui disait:

—Je vous rapporte le poignard que vous m’avez donné, mon frère!

Par un mouvement convulsif, le Grand-Duc saisit ce bras levé et retourna l’arme violemment contre celui qui la brandissait. L’acier pénétra dans l’œil jusqu’à la cervelle, et tous deux roulèrent en même temps sur la terre froide de la crypte.

 

LIVRE CINQUIÈME

 

Giunta di Doli est un pavillon, une espèce de château de cartes, isolé au milieu des montagnes, et bon pour faire une collation, ou pour s’aller divertir après la chasse. On y nourrissait autrefois, à l’époque de splendeur de Sabioneira, toutes sortes d’oiseaux et d’animaux, dont les juchoirs, les bassins d’eau, les volières, répandus çà et là parmi les arbres, tombent aujourd’hui en ruine. Le château, fort petit, porte pour comble une terrasse, ornée de vases et de l’écu des Gritti; et la façade est décorée d’ornements à fresque, en trompe-l’œil: pilastres corinthiens, trophées, bossages, cassolettes, dégradés et presque effacés. A main droite, sous des pins centenaires, on aperçoit une fontaine de quatre Harpies, élevées sur des colonnes de marbre gris, et jetant de l’eau par le sein, dans une large cuve octogone.

L’archevêque et le comte Popoff, à leur descente de carrosse, furent reçus par l’abbé Lancelot, qui, dès l’issue de la cérémonie, avait pris les devants, avec messer Pistolese. Au bas du perron, M. Manès, qui ne faisait aussi que d’arriver, parlait comme en la gourmandant, à la vieille jardinière de Giunta di Doli; puis la quittant, pour joindre les survenants:

—N’importe, n’importe, Marinka… Vous avez eu tort, je vous dis.

—Qu’arrive-t-il?… Tout va bien, j’espère? demanda Mgr Colloredo.

Le savant haussa les épaules:

—Il faudrait ne pas bouger d’ici, les surveiller pas à pas, Monseigneur… J’avais donné les ordres les plus précis pour que personne n’eût accès auprès de Sa Grâce Tatiana. Précaution indispensable, dans un moment où sa vie dépend de la moindre parole indiscrète, et lorsque, par surcroît, ses soupçons, sa défiance sont éveillés. Hier, en effet, c’est à grand’peine que je me suis démêlé de ses questions, comme je le disais à Votre Grandeur… Eh bien! malgré tout, ce matin même, on a laissé quatre ou cinq mendiants, de ces vagabonds de chemins qui rôdaient par ici, s’introduire chez la princesse… C’étaient des aveugles, paraît-il, et elle reçoit toujours les aveugles. Leur privilège est inviolable!

La vieille jardinière s’avança, et vint, ainsi qu’il est d’usage en Dalmatie, baiser la main à Mgr Colloredo.

—Père saint, dit-elle, si j’ai mal agi, je consens d’en recevoir le blâme… Mais de craindre qu’elle apprenne rien par notre fait, la chère colombe! comment cela aurait-il lieu? La petite Daria, sa conductrice, se coudrait plutôt les lèvres de fil, que de les ouvrir mal à propos. Les femmes de Zemenico qui viennent chanter aujourd’hui, on les a adjurées de ne lui rien dire, et, d’ailleurs, toutes la connaissent et l’aiment… Et quant aux aveugles qui lui ont parlé, voilà de beaux fureteurs de secrets que cinq guzlares à bâtons, qui ne savent pas même, quand on les heurte, si c’est une bête ou un chrétien, et qui, d’ailleurs, se trouvaient partis depuis deux mois, en pèlerinage à Corfou, aux reliques de saint Spiridion… La tartane qui les a débarqués se découvrait encore à l’horizon, quand ils ont passé par ici.

—Bien, bien, ma fille… Et cependant, dit l’archevêque, je regrette presque, monsieur Manès, d’avoir cédé à vos instances et d’être venu à Giunta di Doli… Tout ceci, je le crains, finira par quelque catastrophe.

—J’ai expliqué à Votre Grandeur, répondit Manès, les raisons qui m’ont obligé de la presser autant que j’ai fait… C’est une fatalité, Monseigneur. La princesse, qui, d’ordinaire, est la femme la plus éloignée de ces grippes et de ces fantaisies, s’est comme butée, cette fois-ci, à réclamer votre visite et celle de M. le comte Popoff, jusqu’à m’en parler chaque jour. Hier, enfin, elle m’a menacé tout de bon que, si je ne vous amenais aujourd’hui, elle ferait mettre les chevaux à son carrosse, et reviendrait à Sabioneira. Là, et surtout dans le désordre d’une journée comme celle-ci, chaque voix, chaque rencontre, chaque absence lui crierait la mort de ceux qu’elle aime.

—Oui, je le sais, reprit l’archevêque… Il peut y avoir des fraudes pieuses, des mensonges en quelque sorte bénis… Voulez-vous nous montrer le chemin, monsieur Manès?

Le salon du premier étage où le dressoir et la table se trouvaient mis, brillait de glaces de miroir, de stucs, de jaspes, de mosaïques et de peintures en camaïeu, rehaussées d’or. Trois arcades larges ouvertes, avec leurs voussures dorées, leurs doubles colonnes et leur balustre, y forment une sorte de balcon, de portique à la vénitienne au-dessus d’un jardin exigu, tandis qu’en face, les fenêtres qui répondent à ces arcades dominent sur une profonde vallée de roches et de genévriers. Dix ou douze femmes morlaques, éparses sous les cyprès du jardin, se montrèrent, en chuchotant, lorsqu’ils parurent, l’archevêque et le chambellan.

—Oui, Monseigneur, continua Manès, ainsi que vous pouvez le voir, ce salon a double perspective: à l’orient, sur un abîme; ici, sur le jardin intérieur de Giunta di Doli.

—L’air doit être délicieux dans cette vallée, dit Mgr Colloredo, en ouvrant l’une des fenêtres, et s’avançant jusqu’au bord du balcon, où les trois autres le suivirent. Chaque fois que j’y ai passé, j’y ai vu des biches avec leurs faons… Cette rivière est bien la Jagodna, monsieur Manès?

—Oui, Monseigneur, reprit le savant. Elle est ici d’un aspect moins affreux, que du côté des gorges d’où nous arrivons… Le pont de pierre que l’on aperçoit a été bâti, il y a trente ans, par feu Son Altesse le grand-duc Fédor, pour servir à ceux de Zemenico.

Une porte tourna sans bruit, au bas de la grande arcade pleine qui fait face à la cheminée, et la princesse se montra, guidée par Daria, la sœur de Ianoula. Elle avait un habit de satin mauve, semé partout en broderie, de petits nœuds de lames d’argent; ses cheveux blonds étaient parés d’un gros bouquet de turquoises, avec des perles; et elle tenait à la main une touffe d’asters violets. Les quatre convives s’étaient détournés.

—Voyez, voyez, dit l’archevêque, voici notre noble et chère hôtesse. Le comte Popoff et moi-même, ma chère fille, nous vous disons merci de tout cœur. Votre Grâce est venue elle-même au-devant de son embarras.

—C’est moi, Monseigneur, dit Tatiana, qui devrais bien plutôt m’excuser de mes instances pour vous attirer dans ma solitude. Je crains que vous n’ayez guère d’amusement ici.

Et s’adressant tout aussitôt au comte:

—Bien des jours se sont écoulés depuis notre dernière rencontre, Nicolas Semenovitch… Mon plaisir est grand de vous retrouver, d’une manière si imprévue… Resterez-vous longtemps à Sabioneira? Avez-vous déjà salué mon père?… Qu’il a dû être heureux de vous revoir!

—Mon séjour, répliqua Popoff, ne peut être de longue durée… Je suis contraint de repartir après-demain.

—Quoi! vraiment! s’écria Tatiana. Croyez-moi, cher comte, mon père ne vous donnera pas congé de le quitter si hâtivement… Allons, messieurs, à table… Votre Grandeur connaît sa place… Nicolas Semenovitch, veuillez me conduire… Monsieur Manès, et vous l’abbé, ici!

La nappe où étincelait un service en or, avec de grands bassins d’or de Perse, était toute semée d’œillets. Une profusion de fruits à la glace, mûres, arbouses, figues, grenades, melons, destinés pour l’entrée du repas, étageaient leurs pyramides dans des coupes de cristal violet, tandis qu’aux deux bouts de la table un paon et un cygne blanc, le col enguirlandé de roses, se dressaient sur deux chariots d’or émaillé, peints de bêtes et de fleurs. Toutes sortes de pièces en froid chargeaient le buffet: anguilles à la galantine, écrevisses, saumons, pâtés, faisans au verjus d’orange rouge, perdrix mouillées d’une sauce verte. Cependant, de derrière la balustrade, comme d’une terrasse, les convives plongeaient sur le jardin baigné de soleil; des oiseaux gazouillaient dans les arbres; et quatre garçons bleus, à pas muets, sous l’œil vigilant de ser Pistolese, commençaient à verser les muscats de l’Archipel, et le champagne rose non mousseux.

—Attendez-vous quelqu’un, princesse? dit soudain M. Manès. Votre Grâce paraît inquiète.

Tous les yeux se fixèrent à la fois sur la Grande-Duchesse. Immobile, la tête inclinée, on eût dit qu’elle prêtait l’oreille à quelque imperceptible bruit. De larges cercles meurtrissaient ses paupières; on voyait à ses tempes frêles le réseau bleuâtre des veines; et sous la pâleur de sa face, transparaissait quelque chose d’ardent, de douloureux, d’inexprimable, qui faisait songer au dernier éclat d’une flamme près de s’éteindre.

—Votre Grâce n’est pas plus souffrante, j’espère, dit Mgr Colloredo.

—Non, non, non, Monseigneur, je vais bien… J’ai peut-être eu la fièvre, un moment, cette nuit. L’imagination s’effare alors et ne voit plus rien qu’objets funèbres… Mais, vers le matin, j’ai dormi… Laissons cela… Quelles nouvelles de Sabioneira? Ces fêtes durent-elles toujours?

—Oui, princesse, répondit Manès.

—Et c’est toujours Giano qui est le grand vainqueur? poursuivit-elle… J’espérais un peu, je l’avoue, puisque l’état de ma sœur Isabelle ne lui permet plus guère de sortir, que le grand-duc Floris, du moins, aurait accompagné mes hôtes à Giunta di Doli… Il n’est pas malade, monsieur Manès? On ne me cache rien sur mon frère?

—Son Altesse se porte fort bien, dit le savant. Mgr Colloredo peut vous l’attester.

—Sans doute, sans doute, fit l’archevêque, tout en mangeant de la grenade à cuillerées… Vous ne touchez à rien, monsieur l’abbé.

—Ah! Monseigneur, repartit naïvement le bon abbé, je suis encore tout bouleversé de cette malheureuse scène…

Mais un coup d’œil de M. Manès lui renfonça si avant dans la gorge le nom de José-Maria qui allait peut-être lui échapper, qu’il en resta comme suffoqué.

—Que s’est-il passé? dit Tatiana.

—Une niaiserie, dit Manès. C’est ce ridicule Stepany… Votre Grâce n’ignore pas que son fils s’est enfui avec des Zingari… Ser Pistolese a dû vous raconter cette aventure.

—Bah! répliqua le gros majordome en s’avançant discrètement, j’avais toujours prédit que ça finirait de la sorte… Il harassait l’enfant, voyez-vous; mais, quand on charge trop les buffles, ils se couchent dans le fossé… Quoi qu’il en soit, la fille du vieux Tvarko a rencontré l’enfant, mercredi soir, qui lui a dit qu’il s’en allait au campement des Zingari, mais elle n’y a pas pris garde… Il paraît qu’il se plaignait quelquefois d’être malheureux chez son père. Il disait qu’il s’embarquerait comme mousse sur la tartane du vieux Panagiotti… Bref, il est sûr que l’enfant est parti… Quelque femme de ces vagabonds l’aura caché au fond de leurs chariots.

—Monseigneur, dit soudain Tatiana, l’Église défend-elle de croire aux visions, aux apparitions?

—Pourquoi me demandez-vous cela, chère enfant? dit Mgr Colloredo.

—Oh! rien!… Parce que cette nuit, j’ai fait un rêve… Et pourtant je jurerais bien que je ne dormais pas, murmura-t-elle.

Mais, du jardin, monta un chant très doux, tout composé de voix de femmes:

Sous la lune, au bord des flots, La belle de Zante rêve. Pâles fleurs de mer, jonchez la grève! Ses yeux au loin cherchent l’îlot Où la tour de son ami s’élève… Iohohé! Hou, hi! matelots.

—Charmant! fort joli! dit le chambellan. Notre hôtesse honorée a voulu nous donner à la fois les plaisirs du goût et ceux de l’oreille…

Sous la lune, au bord des flots, La belle chante son rêve. —Étoiles, dit-elle, oh! la joie est brève, Tout bonheur s’échappe et fuit comme l’eau, Pas un seul rêve humain ne s’achève… Iohohé! Hou, hi! matelots.

Alors, tandis qu’autour du chœur chantant tournait un petit chœur de danse de cinq ou six jeunes filles, M. Manès leva les yeux, et il vit, en face de lui, la porte s’entre-bâiller doucement. Le grattement presque imperceptible d’un ongle contre le bois se fit entendre au même moment; puis, le visage d’un aveugle apparut dans l’ouverture. Tatiana s’était levée, ainsi qu’à un signal attendu, et rejoignant le mendiant:

—C’est toi, Nanno, fit-elle à voix basse… Eh bien, as-tu appris quelque chose?

—Ton frère l’archevêque, à ce qu’on prétend, vient d’abjurer la foi chrétienne.

—Quoi! quelle fable me dis-tu là?

—Il l’a reniée à l’autel, devant le peuple entier rassemblé… Ce sont des femmes sur le chemin, qui me l’ont raconté en passant.

—Laissenous! C’est bien, dit la princesse… Messer Pistolese, une autre chanson!… Et vous, chers seigneurs, veuillez m’excuser d’encourager si mal mes convives.

Un faible bruit se fit à la porte. Un second aveugle venait d’y paraître. Ses yeux ternes étaient tout grands ouverts; sa tête se mouvait sur son cou avec une lenteur circonspecte. Tatiana, rapidement, vint à lui, comme avertie de sa présence par un instinct magnétique:

—Parle, Francesco, qu’y a-t-il?

—Ah! ma fille, ma fille, dit l’aveugle, le cœur me saigne de te voir en fête… Tu irriteras les morts sous la terre… Mme Isabelle, ta sœur (son âme vive au Paradis!), est trépassée; l’Ange est venu la prendre… Ils l’ont enterrée aujourd’hui.

Elle était devenue plus blanche qu’un marbre. Son bras tomba; sa tête se pencha sur sa poitrine; mais la relevant aussitôt:

—Ma sœur est morte! dit la princesse à haute voix… Morte! Eh bien, elle a terminé un pénible et douloureux voyage… Messieurs, que ceci ne rompe pas notre amicale réunion! Les morts sont morts!… A Dieu ne plaise que cette maison montre à nos hôtes pour cela un visage moins hospitalier!

La porte venait de s’ouvrir, laissant voir un troisième aveugle, immobile et debout sur le seuil. Les pieds poudreux, un bâton à la main, il portait l’écuelle de bois pendue à la ceinture; une lourde besace de poil de chèvre tombait sur son manteau déchiré.

—Janko! exclama Tatiana…

Et d’un accent impérieux:

—Tu viens encore annoncer un malheur… Ton récit, vite!

—Hélas! ma fille, repartit l’aveugle, ma voix aura pour ton oreille le tintement d’une cloche funèbre… Ton père, le Grand-Duc, est mort, et ses os reposent déjà dans la chapelle de la Jagodna. Dieu veuille l’admettre à sa droite!

On put croire, à la voir chanceler, qu’elle allait s’abattre sur le pavé. Puis, au milieu du profond silence:

—Mon père est mort! dit-elle lentement… Paix à son âme! Il était mortel! J’aurai ma vie entière pour le pleurer… Chers seigneurs, demeurez, je vous en conjure. La plus pauvre femme morlaque, quand elle revient d’enterrer son mari ou son fils, s’assied, sans pleurer, au repas funèbre… Pourquoi aurais-je moins de courage?

La porte venait de tourner une fois encore sur ses gonds, et un quatrième aveugle apparut. Ses yeux montraient des orbites saigneux; une moustache rare et blanche se hérissait sous son nez crochu; et il paraissait le plus vieux de cette troupe misérable. Un silence terrifié accueillit ce nouveau messager, tandis qu’à pas roides et sinistres, la princesse s’avançait vers lui:

—Parle, Renzo, qu’as-tu appris?

—Ma fille, répondit l’aveugle, fais ouvrir les grilles du jardin pour le double malheur que l’on t’apporte… On vient de trouver Monseigneur gisant dans le caveau funèbre de la Jagodna… Et l’autre! l’autre!… Messer Giano… un œil crevé! le fer dans la cervelle!… Mort! mort! déjà froid!

—Ce que j’entends est incroyable, murmura tout bas Tatiana, incroyable et nouveau, toujours nouveau… Faut-il donc oser te comprendre? Mon frère et Giano sont-ils tués?… Est-ce bien cela que tu veux dire?

—Messer Giano est mort, répliqua l’aveugle, et Mgr Floris est blessé grièvement.

Un bruit de pas, des voix confuses s’élevèrent; et derrière les grilles du long portique qui fermait le jardin à l’orient, on vit passer deux civières, suivies d’une foule de Morlachs. Puis, Jacinto entra précipitamment, et s’élançant en bas des arcades, où se tenait debout Tatiana:

—Au secours! au secours! cria-t-il… Maître Manès! au secours!…

—O ciel clément! fit l’abbé Lancelot.

—Mon enfant, reprit le bon archevêque, donnez un libre cours à vos larmes… Dieu vous éprouve aujourd’hui, ainsi qu’il a éprouvé plusieurs de ses élus, par des malheurs véritablement inouïs… Pleurez, ma chère fille, ne vous contraignez pas!

—Pleurer! dit-elle… Bah! quelques gouttes d’eau feront-elles revivre ceux qui sont morts?… Ne craignez rien pour moi, Monseigneur… J’ai déjà eu des rêves aussi affreux que celui-ci!

Mais un cinquième aveugle, hors d’haleine, se précipita sous les cyprès, au milieu des chanteuses effarées. Il agitait au bout de son bras un large tison qui flambait dans une coquille de fer, à la façon des coureurs qui annoncent un incendie par la campagne; ses pieds nus saignaient, sa poitrine haletait; et se frappant le sein d’une main:

—Ils viennent! ils viennent!… Ah! miséricorde!… Nous sommes perdus, perdus, perdus!… Hélas! c’est fait de nous!… Ils viennent!

Tatiana s’avança d’un pas ferme jusqu’à la balustrade, d’où elle dominait le jardin:

—Que dis-tu, Pagolo?… Et qui donc vient?

—J’étais dans un fourré, poursuivit l’aveugle… J’entendais leurs chants de réprouvés, leurs cris pareils à ceux des démons!… Ils ont surpris Zaradese et l’ont livré aux flammes… Ils ont massacré les vieillards et emmènent en captivité les jeunes filles… Et maintenant, la nuée s’approche… Elle fond sur Giunta di Doli!

Des exclamations de terreur partirent du milieu des femmes rassemblées au jardin; les convives, dans le salon, s’étaient levés en désordre.

—Quels sont ceux, reprit Tatiana, qui osent ainsi se porter en armes sur les terres du grand-duc Fédor?

—Ourosch! Ourosch!… C’est ce chien de Sgombro, uni à ces Bosniens réprouvés, à ces Turcs plus damnés que les flammes de l’enfer même!… Ils comptent surprendre Sabioneira… Prends garde à toi, prends garde à toi, ma colombe!… Ils ne sont pas un, ni trois, ni cinq: ils sont peut-être cent, peut-être mille!

Des détonations assez proches éclatèrent à ce moment. Alors, une clameur lamentable s’éleva:

—Jésus! Jésus! nous périssons!

—Voici les démons!

—Nous sommes perdues!

—Silence! commanda Tatiana… Mes chers seigneurs, ne craignez rien, ajouta-t-elle en tournant la face vers les convives qui pâlissaient. Pas un cheveu ne tombera de la tête des hôtes du grand-duc Floris… Puisque mon père est mort et mon frère blessé, je leur succède pour commander… Qu’on arbore l’aigle russe au-dessus des portes! Qui osera violer notre palais?… Mais taisez-vous, femmes! taisez-vous donc! Vos maris ne sont-ils pas là pour vous défendre?… J’entends leur foule autour du pavillon… Laissez-les entrer! Qu’on ouvre les portes!

Un flot de Morlachs, en tumulte, envahirent le jardin. Ils brandissaient des kandjars, des pistolets, élevaient en l’air de longs fusils, vociféraient des chants de guerre. La plupart étaient accourus de Zemenico, au bruit de la rapide incursion d’Ourosch, qu’avaient semé les fuyards de Zaradese; d’autres, en revenant du convoi funèbre, avaient été surpris par la nouvelle. Une vaste acclamation salua Tatiana quand elle parut à la balustrade:

—Amis, dit-elle, vous êtes impatients de combattre!

Et tous répondirent:

—Oui! oui!

—Quel chemin ont pris les gens d’Ourosch? demanda-t-elle.

Plusieurs voix crièrent:

—Celui de Stupa!

—Ils vont donc, poursuivit Tatiana, déboucher dans cette vallée et sous Giunta di Doli même, qu’ils tenteront d’emporter. Le Seigneur Dieu vous les met entre les mains!

—A mort! clamèrent-ils… A mort!

—Que vingt d’entre vous, dit Tatiana, se rendent au défilé de Zaglav; que vingt autres filent sans bruit, dans les gorges de Pasicina!… Les autres iront s’embusquer sous la chênaie de Giunta di Doli… Quand ceux d’Ourosch arriveront au fond de la vallée, alors, levez-vous tous et fondez sur eux!… Pris à revers, en tête, en flanc, vous ne pouvez manquer de les écraser!

Ils crièrent d’enthousiasme, faisant voler en l’air leurs toques rouges.

—Allez au combat, dit Tatiana, et songez pour qui vous combattez. Ce sont vos enfants que vous défendez; ce sont vos femmes qui vous accueilleront en vainqueurs à votre retour; c’est votre Grand-Duc que vous sauverez! Ces bandits traînent avec eux des malheureuses qu’ils ont enlevées; vous les arracherez de leurs mains… Et si quelques-uns d’entre vous sont marqués par le sort pour succomber, que leurs âmes ne regrettent rien; ce n’est pas un malheur de mourir… Alerte, mes amis, et en avant! Pour vous renforcer le courage, Mgr l’archevêque de Raguse va vous donner sa sainte bénédiction.

—Oui, oui! dit Mgr Colloredo qui faisait bonne contenance, bien que les mains lui tremblassent un peu. Courage, mes enfants! Tout ira bien!

Et se plaçant à la balustrade, il étendit sa droite pastorale au-dessus des Morlachs agenouillés.

—Maintenant, retirez-vous promptement!… Silence! pas de cris! dit Tatiana. Vite! vite! à vos embuscades!

Ils se dispersèrent sans bruit, tandis que deux ou trois valets refermaient les grilles derrière eux. Les femmes morlaques se taisaient; des paons piaulaient, au loin, dans les bois: une sorte de calme lugubre avait succédé au tumulte qui remplissait, tout à l’heure, le pavillon.

—Mais pourquoi n’être pas parti? s’écria le comte Popoff, comme du fond de ses réflexions; et sa grosse mine jaune exprimait l’inquiétude et la peur.

—Partir quand on combat pour nous! dit Tatiana. Abandonner nos défenseurs, sans même connaître leur sort!… Non, non, je reste!… Allons, ne craignez rien pour moi, mon cher hôte… Je me fie en nos braves Morlachs. Nous sommes en sûreté à Giunta di Doli, autant que dans une forteresse… Daria, Daria, es-tu là?… Je verrai aujourd’hui avec tes yeux, mon enfant… Postées toutes deux sur ce balcon, tu me diras, moment par moment, les vicissitudes du combat.

—Votre Grâce ne commettra pas une telle imprudence! repartit Mgr Colloredo. Il suffirait d’une balle égarée… Soyez raisonnable, ma chère fille!

Tatiana secoua la tête, lentement:

—Pourquoi? dit-elle… Qu’ai-je à craindre? Pensez-vous donc que je tienne à la vie, Monseigneur?… Daria, ouvre cette fenêtre!

Elle s’avança jusqu’au bord du large et massif balcon de pierre, bâti en saillie sur l’abîme, et qui portait à ses deux coins des lions de bronze noir, debout, tenant des écus d’armoiries. Quelques corbeaux, en croassant, partirent du fond de la vallée, comme alarmés de voir une créature humaine apparaître dans cette solitude, et, çà et là, ils se perchèrent sur les arbres.

—Maîtresse, dit Daria d’une voix basse, les nôtres ont quitté à temps… Voici les Turcs!

Sur la crête d’une des collines, plusieurs hommes à longs fusils, surgirent entre les rocs. Ils fouillaient de leurs regards inquiets la profonde vallée déserte, toute pleine d’embuscades; et d’autres, survenant derrière eux par l’âpre sentier, appelaient, avec de grands gestes, leurs compagnons qui montaient encore. Alors, le soleil, au milieu du ciel, perdit ses rayons tout à coup; d’épaisses nuées le cachèrent, laissant tomber une lumière sombre et morne. Des traînées de sable se levèrent dans la vallée, en tourbillonnant; les genévriers se tordirent; la Jagodna roula plus écumeuse, sous le pont gris et solitaire, et les rochers, les bruyères, le torrent prirent soudain un aspect si tragique, que les hommes d’Ourosch frissonnèrent, saisis d’une terreur superstitieuse. Ils se baisaient le pouce gauche, pour détourner ces présages funèbres, ou bien touchaient sur leur poitrine les amulettes qu’ils y portaient.

—Que font-ils? demanda Tatiana.

—Ils se sont arrêtés, maîtresse, reprit tout bas la sœur de Ianoula; et son œil de faucon attaché sur eux distinguait jusqu’à leurs moindres gestes… Ils se considèrent, la bouche béante, comme s’ils attendaient un mot les uns des autres, et pourtant, pas un ne parle…

—Et les nôtres? dit la princesse.

—J’en vois deux ou trois cachés sous les arbres, ou collés contre les roches… On les prendrait pour des statues… Les feuilles, maintenant, ne bougent plus; les corbeaux se tiennent immobiles… Ah! ceux d’Ourosch s’ébranlent enfin… Ils se mettent en marche, maîtresse…

La troupe, en effet, descendait lentement le long du sentier rocailleux. Elle comptait une centaine d’hommes, pillards bosniens, habillés de caftans déchirés, Monténégrins, gens de Sgombro, Krivosciens en sayons de poils, et qui faisaient sonner dans leurs mains de longs fusils tout cerclés d’argent. Le vieil Ourosch avait voulu profiter de ce jour des funérailles, pour tenter une pointe contre le palais, désert et sans défenseurs. Mais ses auxiliaires turcs, en dépit de l’espoir du pillage, l’avaient rejoint avec tant de lenteur; l’incendie de Zaradese, par surcroît, l’avait si longtemps retenu, qu’au lieu de surprendre Sabioneira vers onze heures, comme il l’avait calculé, il s’en trouvait, en plein après-midi, encore éloigné d’une lieue.

—Je vois les nôtres, chuchota Daria… Ils font le signe de la croix… Ah! les voici qui lèvent leurs fusils!

Une effroyable détonation, que les échos des rocs et des bois répercutèrent en tonnerre, passa dans l’air, comme un ouragan. Au même instant, ceux de Zemenico s’élancèrent en jetant des cris, et fondirent sur les Bosniens.

—Que vois-tu? dit Tatiana.

—Ils se battent au fond de la vallée, répondit la petite Morlaque. Ainsi que dans les forêts, maîtresse, il y a un frémissement, un tourbillon, et tout bouge. Les fumées planent sur les fusils… Ah! ah! Aôi! aôi! Courage!… Écrasez-les, massacrez-les, ces meurtriers de Ianoula!… Ah! leur vue me dévore la moelle dans les os.

Ses yeux étincelaient; ses dents blanches luisaient, entre ses lèvres à demi ouvertes; elle tremblait de tout son corps. Soudain, elle s’écria avec un rire violent:

—Entends-tu bourdonner les balles?… Ha, ha, ha! on dirait des mouches, par un jour d’été… Tout disparaît dans la poussière que soulèvent les guerriers… On n’aperçoit que bras levés, fumée, kandjars, lueurs rouges… Bien! le sang abattra la poussière… Oh! oh! Aôi! aôi! courage! Je distingue les nôtres, maintenant. Ils volent comme des faucons, dans la bataille… L’ardeur du combat redouble, maîtresse… Tu croirais voir bouillonner la flamme, quand on y verse l’eau-de-vie… Les kandjars brillent, les fusils crient, les balles s’enfoncent dans la terre, en sifflant. Oh! oh! malheur!… Aôi! aôi! malheur! Ceux de Zemenico reculent… Ah! chiens! fils de pourceaux! lâches! lâches!… Que le feu maudit vous dévore!

Mais des clameurs furieuses éclatèrent, et plus sauvages que des loups, de nouveaux combattants, débouchant du défilé de Pasicina, coururent sur les Bosniens pris en flanc, et en firent un grand carnage.

—Quels sont ces cris? dit Tatiana.

La farouche enfant battit des mains:

—Ho! ho! ho! qu’on en tue, maîtresse! Nos Morlachs brillent, tout dorés de sang… Les vaillants, la tête arrachée, se tiennent encore debout, serrant leur kandjar… Il gît sur la terre des jambes et des bras… Écoute! la mêlée redouble. Tu dirais deux serpents enlacés… Aôi! aôi! On les pousse, on les presse, aux abords de la Jagodna… Les corps tombent du haut du pont, comme, en automne, les mûres des haies… Ah! ah! Aôi!… Bien malgré eux, ils boivent de l’eau en abondance… Les Turcs reculent… Aôi! aôi!… Ils fondent, ils se racornissent, comme le cuir placé devant le feu… Entends-tu? Ils sonnent de leurs conques… Chiens mécréants, nous vous rassasierons de balles!… Ah!… Ils fuient, ils tournent le dos!… On voit les uns jeter leurs cartouches, les autres détourner la tête, en courant… On dirait un troupeau de porcs qui se sauvent… Aôi! aôi! voici encore des Morlachs! Ils se précipitent d’un défilé… Victoire, maîtresse!… Les nôtres ont vaincu!

Alors, tandis que des clameurs nouvelles annonçaient l’irruption de ceux de Zaglav parmi les Bosniens en déroute, Tatiana rentra dans la salle. Plusieurs valets s’y étaient rassemblés, au milieu du trouble de ce moment, et se tenaient au fond, par petits groupes, laissant un large espace vide, où se promenait le comte Popoff. L’activité, l’air turbulent du chambellan, ses fréquents changements de posture, quand il s’arrêtait à la vitre, les mots rares et brefs qu’il adressait à l’archevêque, formaient un contraste frappant avec la mine douce et paisible de Mgr Colloredo, assis dans un fauteuil, les mains croisées. Il se leva en apercevant l’aveugle, et le comte s’arrêta dans sa marche.

—Dieu soit loué! dit Tatiana, tout péril est écarté… Monseigneur, ne m’accusez pas de trop d’audace, si j’ai commandé à ces hommes… Mais il fallait avant tout, préserver les hôtes du grand-duc Floris.

—Ma chère fille, dit l’archevêque, nous admirons votre âme vaillante…

—Où mon frère a-t-il été porté? demanda-t-elle.

Le petit messer Jacinto s’avança, hors d’un groupe de valets:

—M. Manès a fait transporter Son Altesse dans la chapelle.

—Conduisez-moi auprès de lui… Daignerez-vous m’accompagner, Monseigneur? poursuivit Tatiana, en se tournant vers l’archevêque… J’aurai peut-être besoin de votre saint ministère.

—Certainement, ma chère fille, répondit Mgr Colloredo.

Jacinto ouvrit une porte; et conduite par Daria, la princesse descendit l’escalier, suivie de l’archevêque, du comte Popoff et de la poignée de serviteurs qui se trouvaient là. Un peu de sang était monté aux joues pâles de l’aveugle; elle s’avançait d’un pas ferme, droite, la tête renversée, et sa robe étincelante bruissait derrière elle.

—C’est étrange, dit tout bas Popoff à Mgr Colloredo… Loin d’être accablée par tant de malheurs, comme M. Manès le craignait, Sa Grâce ne paraît pas même en ressentir l’ordinaire pitié féminine.

—La princesse a un esprit viril, répliqua l’archevêque, ou plutôt, pour dire le mot, une âme véritablement chrétienne…

Ils étaient arrivés à l’entrée de la resserre des palmiers, qu’on appelait quelquefois aussi la Chapelle. Accommodée en oratoire, pendant un séjour de plusieurs semaines que Maria-Pia avait fait jadis à Giunta di Doli, elle était surmontée d’une croix; et deux ou trois pièces de damas rouge, poudreuses et mangées des vers, pendaient encore sur les murailles. Vis-à-vis de l’autel délabré, un grand Calvaire peint par Giano occupait la paroi du fond. Les dalles disjointes branlaient, des vitres manquaient aux hautes verrières; on découvrait derrière l’autel, un monceau de bûches empilées et de fagots de genévrier. C’était là que pendant le combat s’étaient réfugiées les femmes morlaques, comme sous la protection des pieux symboles qui décoraient ces murs. Elles s’écartèrent silencieusement, à l’entrée de Tatiana, en même temps que M. Manès s’avançait au-devant de la princesse.

—Il vit! il vit! s’écria le savant… Que Votre Grâce se rassure!… Le fer a glissé sur une côte.

L’aveugle avait tressailli. Son beau visage parut soudain s’amincir, devenir encore plus transparent, et, parlant comme dans un songe:

—Tout est donc vrai? murmura-t-elle. Je ne savais plus si j’avais rêvé, ou si ces choses étaient réelles… Floris… ma sœur… Quoi! mon père aussi?

Il y eut un pesant silence.

—Et je n’étais pas auprès de lui… Isabelle… Isabelle morte!… Et son enfant? Oh! je devine… Elle est morte en le mettant au monde… Quoi! tous les deux? Et mon père aussi!… Ah! un seul jour a donc suffi à dépeupler Sabioneira!

—Prenez patience, madame, dit Manès. Que la pensée de vos deux frères encore vivants vous soutienne!

—Mes deux frères, dit-elle… mes deux frères!… Giano n’était-il pas mon frère aussi, à ce qu’on prétend?… Mort! mon père mort! Isabelle morte!… L’enfant mort aussi, n’est-ce pas? Avez-vous dit qu’il était mort?… La mort, la mort, la mort, toujours la mort! Je n’entends plus que ce mot-là à mes oreilles… Floris aussi est mort peut-être, ou bien il expire en ce moment… Ah! qui donc est encore vivant dans le monde, si tous ceux-là ne sont plus?

—Que Votre Grâce ait confiance… Monseigneur vivra! répondit Manès.

Elle fit un soupir long et doux, puis, d’une voix très basse:

—Manès, ne me trompez-vous pas, comme vous m’avez déjà trompée, pour mon père et ma sœur Isabelle?

—Il vivra, répéta le savant, je vous le jure… Je compte même, dès ce soir, le faire transporter au palais…

—Si Floris vit, dit-elle, alors, tout peut encore refleurir… Monsieur Manès, menez-moi vers mon frère.

—Monseigneur n’a pas encore repris connaissance, répliqua Manès.

—N’importe! Il faut que je me hâte.

Devant l’autel, sur un matelas, Floris était étendu, immobile. Un bassin d’argent, plein d’une eau sanglante, des éponges, des couteaux, des linges, se voyaient épars autour de lui. Ses paupières étaient fermées; un souffle haletant lui secouait la poitrine; l’air frais qui se croisait par les verrières, au-dessus de son front, agitait, par moments, une boucle de ses cheveux. Tatiana, en s’agenouillant, lui prit la main et la baisa; puis, se relevant:

—Il était mon aîné, dit-elle… Et maintenant, je vous rejoins, chères ombres de mes morts aimés! Les vivants avaient pu s’y méprendre, mais vous, vous connaissiez mon âme… O Monseigneur, poursuivit la princesse, en se tournant vers l’archevêque, j’entendais murmurer autour de moi que j’avais un esprit viril… Hélas! je ne suis qu’une femme… Mon courage vous a trompés… Je continuais de parler, de marcher, de donner des ordres, mais j’étais déjà morte, frappée au cœur!

Un frisson la saisit: ses bras s’ouvrirent, sa tête s’inclina sur sa poitrine. M. Manès s’était précipité, en même temps que ser Pistolese.

—Asseyez-moi… Bien! merci! dit-elle… Mes pieds ne me soutiennent plus… Et vous, femmes, à quoi bon gémir?… Je sors sans douleur de cette vie: volontiers, je donne mon âme pour ceux que j’aime… Ainsi, ne pleurez pas, ne vous lamentez pas, à cause de moi… Mais chantez plutôt sur ma destinée, des chants glorieux, que vous apprendrez à vos filles… Et, quand un étranger, en votre présence, parlera de la grande-duchesse Tatiana, racontez qu’elle a pratiqué, durant sa vie, toutes les choses honnêtes qui appartiennent à son sexe, et qu’elle est morte sans frayeur, après avoir vaincu et repoussé vos ennemis de ses domaines!

Sa voix, de plus en plus faible, s’arrêtait presque à chaque mot. Elle reprit, avec un pâle sourire:

—On m’a crue insensible, peut-être… Pauvre Isabelle!… Mon cher père!… Vous teniez à mon cœur par des liens si forts qu’en se rompant ils l’ont brisé… Oh! j’étouffe, mon bon Vassili… Mais non! la mort n’est pas un mal… Sois la bienvenue, froide glace, que je sens entourer ma poitrine, et qu’aucune ardeur ne pourra plus fondre!… Sois la bienvenue, nuit épaisse, qui viens t’ajouter aux ténèbres sous lesquelles j’ai vécu… Cependant, attendez! Les portes du Ciel sont plus basses que les voûtes des palais princiers: c’est à genoux qu’il convient d’y entrer… Je dirai mes fautes, Monseigneur, à votre oreille paternelle, afin que vous daigniez me les remettre… Pendant ce temps, je vous en prie, monsieur Manès, commandez à ces femmes de chanter le chant funèbre qu’elles avaient composé pour la mort de la Grande-Duchesse, ma mère… Cet air mélancolique adoucira mes derniers instants… A demi-voix… à demi-voix! Il faut à l’homme, comme à l’enfant, une mélodie pour qu’il s’endorme…

—A demi-voix, répéta Manès. Doucement, femmes, doucement!

Et les femmes entonnèrent un chant:

LE CHŒUR.

Oh! écoutez! Le flot pleure sous la rame, Le chat-huant, dans les bois, veille tout seul. Appelez, appelez, à voix haute, notre dame, Dites-lui de revêtir son linceul!

PREMIÈRE VOIX.

Sur les corolles, Les oiseaux descendent du soleil… Puis ils s’envolent!

LE CHŒUR.

Vous possédiez bien des palais, bien des rentes; Votre longueur de cercueil vous suffira. C’est ici la paix pour vous, âmes souffrantes! C’est le grand port où toute barque humaine va!

DEUXIÈME VOIX.

Les fleurs des tombes, Les fleurs rayonnent, dans l’air vermeil… Puis elles tombent!

LE CHŒUR.

Ah! pauvres fous, quels vains trésors on amasse! L’enfant grandit, las! il est déjà vieillard. La Mort promène, infatigable, sa faux rapace. Nous ne vivons qu’à tâtons, dans un brouillard.

DEUX VOIX A L’UNISSON.

Voici le flot, entre le jour et les ténèbres. Sur le divin crucifix posez vos lèvres!

Les voix allaient en s’éteignant. Un nuage, dans le ciel brumeux, couvrit de nouveau le soleil. Puis, un profond silence régna.

—La Grande-Duchesse est morte! dit Manès.

Alors, une rumeur lointaine s’éleva, perçant les murailles. On entendit des voix, des clameurs, des coups de fusil qui se rapprochaient, tout un joyeux tumulte aux abords du pavillon. C’étaient les vainqueurs qui s’en revenaient, ivres de fureur et de carnage.

—Victoire! victoire! crièrent-ils… Vive la Grande-Duchesse!

Une tête, celle d’Ourosch, lancée par un bras vigoureux, passa par-dessus la colonnade, et vint rouler dans le jardin, devant le seuil même de la chapelle.

 

TROISIÈME PARTIE

TODO ES NADA

 

Tout n’est rien.

Proverbe espagnol.

 

LIVRE PREMIER

 

La consternation et l’horreur de ces catastrophes redoublées furent profondes en Dalmatie. Elles ne laissèrent pas, quoique sourdement, de retentir jusqu’en Russie même: et la disparition de Floris, peu de jours après ces événements, porta au comble l’agitation et les rumeurs populaires. En effet, sitôt que le Grand-Duc était sorti de son anéantissement, il avait voulu, à tout prix, quitter ce funeste Sabioneira. M. Manès l’emmena au Tyrol, où le maître et le serviteur passèrent l’hiver obscurément, tantôt dans un village, tantôt dans un autre.

Vers le commencement du printemps, Floris partit seul pour la Hongrie. Puis, on le vit, tour à tour, dans la plupart des grandes villes de l’Europe: Londres, Édimbourg, Lisbonne, Madrid, Naples, Rome, Vienne, Berlin. Il paraissait ne pouvoir vivre que hors de lui-même, pour ainsi dire, dans le mouvement et le torrent des voyages, ou dans le bruit de la débauche, qui l’arrachait à son inquiétude, à force de tumulte et d’excès. Il joua, gagna, reperdit, et toujours le plus gros jeu; il eut des maîtresses, des duels, une vie effrénée d’aventures. Puis, soudain, il quitta l’Europe.

Continuer : partie 12 sur 15