Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

Elémir Bourges · Chapitre 1 sur 2 · partie 3/15

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Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 15 parties.

—C’est lui, c’est pien lui! che le reconnais! exclama tout bas le survenant… Que sa chefelure est souillée et hérissée, ô malheureux!… Che témoigne que c’est pien lui!… Ah! maigri, chanché, le nople cheune homme!… O Tieu! ô Tieu! on croirait foir un mort!… Comme il ferme les yeux opstinément, sous ses paupières enflammées!… Ah çà! il n’est pas mort, ch’espère!… Ah! malheur! malheur!… S’il allait mourir afant que ch’aie reçu ma récompense!… Oui, oui, oui! che le reconnais, comme étant le fils du Crand-Tuc… Mettez que che le reconnais!… Monsieur Manès m’a fait fenir, afin que che le reconnaisse!

Pendant quelques instants encore, le colloque se poursuivit à voix basse, derrière la porte; puis, les pas s’éloignèrent, décrurent… Alors, Floris ouvrit les yeux.

Il se trouvait dans une salle nue à voûte ogive, petite et blanchie à la chaux. Une boule de verre, pleine d’huile jaune et posée sur un pied de faïence grossière, éclairait faiblement le réduit. L’île et le fort dormaient; tout était silence. De temps à autre, un choc profond et sourd retentissait jusque sous les pas du jeune homme. C’était la montée de la mer qui battait l’assise de la falaise.

—Mais je sais! dit Floris, se dressant soudainement… C’est lui! c’est lui! Je me rappelle. C’est l’homme de Mme Éloi, l’homme qui se trouvait avec nous sur la tour Victor!

Il courut à la porte et voulut l’ouvrir. Les matelots, sans doute, en se retirant, l’avaient fermée à clef, car elle résista. Il frappa quelques coups… Personne… Il entre-bâilla la fenêtre. Elle donnait de plain-pied sur une sorte de terrasse, où il ne vit rien que la lune, d’antiques boulets de pierre épars au milieu des orties, et, sous le parapet, la mer.

Il se mit à marcher par la chambre. Sa face était droite, immobile, et quelque chose d’égaré paraissait dans tous ses mouvements. Il eut l’idée qu’on l’épiait, et vint coller l’oreille à la porte; puis il reprit sa promenade, répétant tout bas entre ses dents: Le fils du grand-duc! le fils du grand-duc!… Oh! ricana-t-il, un crayon, pour me rappeler ces mots, puisque je viens de les entendre! Le fils d’un grand-duc sur les pontons!… Prodigieux, prodigieux!… Et le jeune homme rit amèrement.—Il est bien certain, exclamat-il, que Van Oost n’était pas mon oncle… Il n’avait ni frère ni sœur… Il l’a avoué devant moi, à maintes reprises, sans y songer… Voyons! Il recevait quelquefois, je me rappelle, des lettres timbrées de Russie. Il avait habité Pétersbourg… Un trouble extrême saisit Floris; la possibilité de retrouver son père lui apparut dans un éclair: il vit, comme en avant de lui, une inconcevable félicité. Mais ses pensées tourbillonnaient; il ne pouvait les ressaisir.—Suis-je éveillé? dit-il tout à coup. Il se mordit le poing, puis, éclatant de rire: Voyons, voyons, du calme! reprit-il… Son œil tomba sur une croix sculptée dans la pierre du mur.—Oui! c’est bien l’abbaye! songea-t-il… Parbleu! ils en ont fait un fort!… Il allait, venait, s’arrêtait, repartait avec emportement, proférait des paroles à mi-voix. La violence de son espoir l’étourdissait, comme une liqueur fumeuse.

Il vint à la porte-fenêtre; il l’ouvrit et fit quelques pas sur l’esplanade. La mer, assoupie maintenant, gonflait son large dos sans un murmure. Le firmament, d’un azur profond, palpitait de milliers d’étoiles.

—Oh! les étoiles, les étoiles! dit Floris avec ravissement.

Elles étaient à ses yeux, las d’horreur, comme s’il les eût vues pour la première fois, et, tout haletant, il respirait l’air vif, l’immense paix nocturne.—Que le ciel, se prit-il à songer, me déclare ma destinée par un éclair… Aucun éclair ne brilla, car l’orage s’était, depuis longtemps, éloigné, mais une longue et pâle étoile glissa à l’horizon, dans la mer. Ce hasard enivra le jeune homme. Tout lui parut joie et triomphe. Il sentit cette facilité que l’on croit éprouver dans les songes. Son cri, lui semblait-il, eût traversé l’Océan jusqu’aux îles les plus lointaines; il eût baisé à la bouche une reine; il se serait jeté sur un canon chargé; il eût pris dans sa main le soleil: et son cœur, qu’il entendait battre à coups impétueux contre ses côtes, animait et vivifiait la machine entière de l’univers.

Comme il se tenait debout, près du parapet, Floris aperçut une chaloupe qui abordait le long des rochers. Deux ou trois matelots débarquèrent. On voyait leurs torches errer çà et là; on entendait leurs voix dans l’air tranquille. Puis un vieil homme prit terre à son tour, et Floris eût juré que cet homme venait pour lui à Pierre-Moine.

Il rentra dans la salle et ferma la fenêtre.

Quelque chose de dévorant le consumait; ses mains tremblaient, la sueur lui couvrait le visage.

La porte s’ouvrit soudainement, et l’homme aux cheveux gris parut. Il était grand, sec, l’air cruel, une longue face décharnée; une goutte de sang extravasé lui chargeait la paupière gauche. Floris ne l’avait jamais vu.

—C’est lui!… murmura l’inconnu… Oui, oui, oui! pas le plus léger doute!… Le teint, le geste, le port de tête… La transmission héréditaire est surprenante.

Tous deux, ils restaient à se considérer, et leurs yeux fixes se disaient mille pensées, confuses et profondes. Le vieillard demanda:

—Votre nom est Floris?

—Oui! c’est ainsi, dit le jeune homme, que me nommait Jacob Van Oost.

—Votre oncle et tuteur, n’est-ce pas?

—Plus que mon tuteur, repartit Floris, mais Van Oost n’était pas mon oncle…

L’inconnu secoua la tête. Il poursuivit après une pause:

—Nous savons tout de votre vie. Il y a eu plus d’yeux que vous ne pensez, ouverts sur vous, dans ces derniers temps. Vous avez vécu, à Paris, du petit héritage que Van Oost vous avait laissé; puis, dès les premiers jours du siège, fait prisonnier dans un engagement, vous avez été envoyé au fond de la Prusse à Stralsund, d’où vous vous êtes évadé; enfin l’on vous retrouve en mai, dans les rangs des fédérés parisiens.

—J’étais désespéré comme eux, répondit Floris. Au reste, j’avais mes amis parmi les chefs de la Commune.

—Vous aviez d’autres amis encore et de meilleurs, répliqua le vieillard. Ce sont eux qui m’envoient vers vous. Mon nom est Vassili Manès. Après avoir été pendant longtemps le médecin du grand-duc Fédor de Russie, je le suis, à présent, de la grande-duchesse, sa femme, Mme Maria-Pia.

Les cheveux de Floris se dressèrent, comme à une vision terrible. Un souffle courut dans ses os, et il se taisait éperdu. Le savant, enfin, rompit le silence:

—Je suis pour vous le messager des plus étonnantes nouvelles. Ce n’est pas contre la douleur qu’il faut vous armer en ce moment, mais contre une joie excessive. Quoi que vous ayez pu souffrir durant vos cruelles épreuves, ce que je vais vous révéler vous payera de toutes ces tortures. Oubliez, ainsi qu’un mauvais rêve, ce qui précède cette nuit-ci. A mesure que je vous parle, votre passé s’évanouit. Chaque mot prononcé dore votre avenir, le tire des ténèbres, et le rend plus resplendissant, plus magnifique, plus glorieux, que vos jours écoulés n’ont été pauvres, obscurs, abaissés.

—Êtes-vous si puissant? murmura Floris comme en ricanant; et il tremblait de tous ses membres.

—Ma voix n’est que la voix d’un homme, reprit Manès, mais le destin parle par elle. Le sort vous fait marcher dans la vie, Monseigneur, à coups de foudre, et par des surprises violentes. Tombé du sein de la grandeur jusqu’au plus bas de l’abîme, ce n’est pas là le terme où vous aboutissez, mais celui d’où vous vous relevez. Vous allez quitter les pontons: vous serez riche, heureux, puissant, adulé; et quoi que ce soit qui arrive, vous avez touché désormais l’extrémité, le dernier fond de la détresse. Cette pensée, je l’avoue, Monseigneur, me décharge l’esprit d’un grand poids. Sans cela, j’eusse redouté de me faire le messager d’un autre état auprès de vous, car qui peut s’assurer, quand il change de fortune, si c’est pour sa félicité ou pour son malheur?

Il s’avança, et lentement, d’une inflexion de voix solennelle:

—Je vous le déclare, fit-il, vous êtes, Monseigneur, le fils légitime du grand-duc Fédor de Russie et de la grande-duchesse Maria-Pia de Portugal… J’étais jadis un serf de votre père… Le premier, je vous rends hommage comme à mon seigneur longtemps méconnu.

Et le vieillard, courbant sa haute taille, saisit et baisa la main de Floris.

Il parut au jeune homme qu’un immense tonnerre croulait sur lui, l’enveloppait: puis, il n’y eut plus qu’un silence étouffant, et qui semblait l’arrêt du cœur du monde. Floris s’était levé en pied, et roide, les yeux tout grands ouverts, pareil à un somnambule, il s’avança d’un pas automate jusqu’à la fenêtre de l’esplanade. Il dit:

—Voilà bien la mer et le ciel plein d’astres nocturnes…

Ensuite, il se tint à la vitre. Comment ce secret révélé ne faisait-il pas bondir et éclater la terre? Pas une étoile ne bougeait… Quelquefois, d’un brusque mouvement, il passait la main sur son front. Le crâne lui battait avec un bruit de cloche; ses gestes étaient convulsifs, égarés. Il avait l’idée vaguement qu’un cataclysme avait bouleversé l’univers, et qu’il dominait au-dessus des hommes, roi, tout-puissant, presque immortel!

Il fatiguait ses yeux à regarder la lampe, puis reportait ses regards sur Manès, sur la croix entaillée au mur, sur la cellule.—Cela est! cela est! disait-il; mais la réalité était si subite et si surprenante qu’elle ne le pénétrait pas plus que les imaginations d’un songe. Il revoyait sa vie écoulée, il tâchait de s’imaginer les choses qu’il allait faire dans l’avenir; il se disait avec orgueil qu’il recouvrait son nom, ses biens, sa naissance illustre. Ses pensées tumultueuses s’entre-choquaient; son cœur était un grand abîme dans lequel il ne connaissait rien.

Et cela dura très longtemps, des heures, à ce qu’il lui semblait.

Il revint à Manès tout à coup et lui dit:

—Ma mère vit-elle?

Le vieillard retira d’un écrin une large et ronde boîte d’or, et il la tendit à Floris:

—Voici, dit-il, le portrait de votre mère. Elle l’avait confié à mon frère pour que celui-ci vous le remît, sitôt qu’il vous aurait retrouvé… Faudra-t-il croire aux talismans? C’est grâce à ce portrait, Monseigneur, à votre étrange ressemblance avec Mme Maria-Pia, que le juif Chus vous a reconnu.

—Ma mère! dit Floris… ma mère!…

—Dès demain nous serons en route, reprit Manès. Vous la saluerez dans trois jours.

Floris interrogea:

—Verrai-je aussi mon père?

—Le Grand-Duc, répondit Vassili, habite Sabioneira, sur la côte de Dalmatie. Il est, vous ne l’ignorez pas, le frère de l’empereur Nicolas; et de plus, vous avez un frère et une sœur. Vous saurez, en un meilleur temps, tout ce qui concerne votre naissance… Il y a deux heures, j’ai reçu des dépêches de votre père. J’étais allé à Rochefort pour les chercher. Il consent volontiers à vous reconnaître; il écrira lui-même au Tsar, et un rescrit impérial vous rétablira incontinent dans votre titre et dans vos droits… Mais ce n’est là qu’une partie de ses desseins. Le Grand-Duc a pensé plus loin, afin d’assurer votre bonheur, qu’il entend combler d’un seul coup. Il vous dote d’un apanage, en vue de votre prochain mariage. Votre père a fait choix pour vous, Monseigneur, d’une fiancée presque royale.

—Pour moi! exclama le jeune homme.

Vassili Manès continua:

—Le Grand-Duc vous a fiancé à la jeune princesse Isabelle de Bourbon et Bragance, sa pupille et votre cousine. Il me charge de vous l’apprendre aujourd’hui même. Des deux nouvelles dont je suis le messager, Monseigneur, c’est la deuxième, assurément, qui est pour vous la plus heureuse.

—Me marier! s’écria Floris. Ah! je vous en conjure, monsieur, que l’on me permette, dans cette affaire, de ne consulter que mon propre cœur!

—Votre mère l’a élevée, dit le savant. Elle est aussi bonne que belle.

—Je ne veux pas me marier!

—Le Grand-Duc, poursuivit Vassili, est le tuteur de la princesse. Il y a longtemps que cette union est destinée entre les deux maisons. Par malheur, votre frère est entré dans les ordres. La princesse a des biens immenses: les profusions du Grand-Duc ont attaqué les fondements de ce que, dans les particuliers, on appelle leur fortune. Votre père veut ce mariage; il n’y souffrira aucune objection.

—Je ne l’aime pas! dit Floris.

—Vous l’aimerez, quand vous l’aurez vue…

—Non, non! je ne puis pas l’aimer et je ne le veux point.

—Elle a été, dit le savant, la joie et la consolation de votre mère, depuis plus de quatorze années.

—Faut-il pour cela, répliqua Floris, qu’elle devienne mon tourment?

Il parlait avec feu, tournant vers Manès des yeux irrités. Celui-ci reprit posément, après un silence:

—Considérez, je vous prie, Monseigneur, que je ne suis rien, en tout ceci, que l’instrument de votre père… Or, mes dépêches sont formelles. Si vous épousez la princesse, le Grand-Duc vous reconnaît pour fils, de bonne réciprocité. Mais, par contre, si vous refusez de le satisfaire là-dessus, votre père se considère comme dégagé de sa promesse… Pesez bien cette alternative!

—Donc, repartit Floris amèrement, il faut que je dise à mon père: Mon obéissance vous répond que je suis vraiment votre fils… J’épouserai qui vous voudrez: la chambrière, la buandière, ou bien la fille de l’intendant; moyennant quoi, accordez-moi, daignez m’accorder, je vous supplie, la faveur de votre paternité!… Non, monsieur! Non, non! je ne puis croire que mon père veuille agir ainsi!

—Je ne fais, dit Vassili, qu’exécuter ses ordres.

—Soit! dit Floris avec violence, je refuse!… Mieux vaut mourir, mieux vaut rester misérable, que d’avoir à implorer humblement ce qui vous est dû… Morbleu! continua-t-il, d’un ton véhément, que m’importe de déplaire à un homme qui me traite avec tant de rigueur, que je n’ai jamais vu, qui ne me connaît pas, et qui, sans doute, puisque vous vous taisez là-dessus, m’a tenu éloigné de lui, par quelque motif lâche ou criminel!

—Il vous fait grand-duc, dit Vassili.

—Que me donne-t-il, s’écria Floris, si ce n’est ce qui m’appartient? Il est mon père et grand-duc de Russie. Donc, sa puissance, ses biens, ses titres, tout cela me revient de droit. Loin que je sois son obligé, c’est moi qui pourrais, au contraire, lui demander compte de mon rang, dont il m’a privé si longtemps.

—Un grand-duc ne rend pas de comptes! répliqua Manès.

—Si! lorsqu’il a trahi son sang, sa propre famille, son pays!… Par le ciel! poursuivit le jeune homme, dans une explosion de fureur, je saurai bien contraindre mon père…

—En Russie, dit froidement Manès, il n’y a de lois et de tribunaux que lorsque le Tsar le veut bien. Le grand-duc Fédor est son oncle.

—Je suis son cousin, dit Floris.

—Vous êtes, riposta Manès, un insurgé, monsieur, un combattant de la Commune. Vous étiez, il n’y a pas quatre heures, sur la Charente, un des pontons de Pierre-Moine. Il suffit que je me retire, pour qu’on vous y ramène aussitôt. Vous passerez en jugement sous votre nom de Floris, sans plus; et s’il vous prend envie d’affirmer que vous êtes le cousin du Tsar, les gendarmes vous croiront fou, et l’on vous mettra aux fers, dans la cale. Voilà ce que vous êtes, monsieur.

Un grand silence succéda à ces paroles.—Ce salpêtre, songeait Manès, cette fureur, c’est ce que l’on nomme chez les princes la générosité du sang. Celui-ci est déjà ingrat. Les atomes roulent en lui du même cours que chez ses ancêtres hautains, et lui forment ce qu’on appelle les sentiments, le caractère… A peine a-t-il un peu de foudre entre les doigts, qu’il voudrait en brûler le monde! Il haussa les épaules, et venant vers Floris, qui tenait les yeux fixés en terre, Manès se prit à dire doucement:

—Allons, allons, vous avez été vif, un peu trop vif peut-être, Monseigneur.

Sans répondre, Floris s’assit après quelques tours dans la chambre, et les coudes sur la table, la tête fort basse entre les deux mains, il poussait de longs soupirs.

—Je verrai mon père, dit-il enfin, je me jetterai à ses pieds, je le conjurerai, par tout ce qu’il aime, de ne pas faire mon malheur. Je le supplierai, je m’humilierai, quoi qu’il m’en coûte, et mon père m’exaucera.

—Un autre que moi, répondit Manès, vous contenterait en paroles, et vous décevrait, Monseigneur. Moi, je dirai la vérité. Vous ne connaissez pas le Grand-Duc. Il traite avec un empire absolu les personnes de sa dépendance; votre père est accoutumé à ne se gêner sur rien… Apprenez, puisqu’il faut vous le dire, que le grand-duc Fédor n’aime que lui, compte les autres, quels qu’ils soient, uniquement par rapport à lui, et que ni tendresse ni pitié n’ont de pouvoir sur ses résolutions… Je vous le répète, Monseigneur. Je viens de recevoir tantôt, les ordres les plus exprès. Avant que de vous avouer pour fils, et comme s’il avait prévu cette résistance qui me surprend, le Grand-Duc exige de moi que je reçoive votre parole d’épouser la princesse Isabelle… Il n’est pas d’autre alternative. Ou consentez à ce qu’il demande, et soyez le grand-duc Floris: ou bien, demeurez pauvre, méconnu, misérable et abandonné. Aut Cæsar aut nihil, Monseigneur… C’est à vous de qui les mains touchent à ces deux états si différents, d’en choisir un, et à l’instant.

—Que faire donc? reprit Floris, comme se parlant à lui-même.

—Il n’y a qu’une chose à faire: obéissez à votre père!

—Obéir! s’écria le jeune homme. Quand j’étais pauvre et méprisé, je n’ai jamais obéi à personne. Commencerai-je d’obéir, alors qu’on me dit riche et puissant?

—Il le faut cependant, Monseigneur.

—Non! non! jamais!… je ne saurais!

—Vous briserez le cœur de votre mère, dit Manès.

 

Trois heures sonnèrent à quelque horloge, au milieu du désert silencieux de la nuit. La lune se couchait à l’ouest; les étoiles perdaient leurs feux. Une somnolence saisit Floris. Il se tourmentait comme dans un songe, quand, voulant parler, la voix ne suit pas; voulant fuir, on sent ses membres engourdis. Un nuage, à ce qu’il lui semblait, couvrait son âme.

—Bien, bien, Monseigneur, dit Manès, prenez votre temps, réfléchissez!

Alors, Floris se promena sept à huit tours dans la cellule. Il sentait bien où penchait son cœur et ce qu’il allait décider, et sa tristesse s’en augmentait. La petite lampe brûlait bleu. La mer plombée était déserte. Pas une voile, pas un oiseau. Quelques rides y frissonnaient, dans le silence universel.—Et pourtant, dit-il, en frappant du pied, je ne puis me dépouiller moi-même! Qui voudrait renoncer à être ce qu’il est, ce que la nature l’a fait?… Je me vengerai de mon père… Il se remit contre la vitre, et il contemplait le ciel en silence.—O misérable cœur humain! soupira Floris. Nul ne songe aux étoiles éternelles, et le regard d’une femme éblouit… Un découragement infini l’accabla: il se sentait comme rouler au milieu de gouffres de ténèbres. Ses idées lasses se mêlaient; par moments, il ne savait plus où il était. Il se croyait rue de Buci, dans la morose chambre d’hôtel qu’il habitait, depuis la mort de Van Oost. Subitement, il se ressouvint d’une estampe d’après Watteau, pendue au mur, dans un vieux cadre dédoré. Il revoyait l’étang lointain, la fontaine de féerie sous les grands arbres, les couples d’amants entrelacés. Il répétait, d’une façon stupéfiée et machinale, le titre inscrit au bas de la marge:

«_Les plaisirs de l’île enchantée._»

Ces mots lui revenaient sans cesse à l’esprit.

—Eh bien, Monseigneur? dit Manès.

Et comprenant aussitôt, à l’abattement du jeune homme, que c’était le moment favorable, il redoubla en demandant:

—Monseigneur, que résolvez-vous?

Floris releva un peu la tête; et Manès lui lisant aux yeux, y vit sa réponse:

—Vous consentez! s’écria-t-il.

—Ah! monsieur, monsieur, murmura Floris, qu’avez-vous fait! qu’a fait mon père!

—Monseigneur, dit Vassili, en se jetant à lui, je vais combler de joie Mme Maria-Pia, par cette nouvelle.

—Oui! j’ai promis, reprit le jeune homme… On m’a forcé, contraint, asservi. Mais que mon père le sache aussi! Elle ne me sera jamais de rien!

Des pleurs brûlants et rares lui jaillirent: et défait, blême à s’évanouir, il se laissa tomber sur un escabeau. On voyait dans ses sourcils froncés, dans ses yeux mornes et irrités, dans tout son visage farouche, comme une rage de douleur prête à s’exhaler.

—Ma mission auprès de vous est terminée, reprit le savant. Il ne me reste qu’à vous communiquer les instructions de votre père. Voici la lettre où Son Altesse règle ce que vous devez faire, à présent. Veuillez l’entendre, Monseigneur.

—Soit! vite! vite! dit Floris.

Vassili déploya la dépêche:

—_Je le recevrai dans quelque temps_, lut-il. C’est de vous qu’il s’agit, Monseigneur. Qu’il parte tout de suite pour Prague, où est Madame la Grande-Duchesse. Qu’il s’attache à bien faire sa cour et à plaire à sa fiancée. Je compte avoir sur ce point-là des nouvelles satisfaisantes.

—Eh! dit Floris se dressant debout et lâchant enfin sa fureur, quand le diable viendrait me dire de lui plaire, morbleu! je ne veux pas lui plaire!… Que mon père n’est-il ici!

—Monseigneur…

Floris poursuivit:

—Parce que mon père est le Grand-Duc… Il dispose aujourd’hui de moi, ainsi que d’une bête privée, et me donne à qui lui convient! Mais, par Dieu! je le jure, monsieur, je la renverrai chez elle, aussitôt que le prêtre nous aura unis!

—Vous faites injure à votre père, dit Manès.

—Soupirer, envoyer des fleurs, rouler les prunelles, c’est là, sans doute, ce qu’il appelle des nouvelles satisfaisantes… Vous parlez d’injure, je crois. L’injure n’est-elle pas pour moi, que l’on marie la corde au cou?… Mais, si le monde est assez vaste, je saurai mettre entre elle et moi de la distance… Le temps de la cérémonie! Puis, bonsoir… Elle ira au nord, et moi au midi!

Alors Manès reprit doucement:

—Daignez m’entendre, Monseigneur.

—Parlez, monsieur, parlez, parlez, parlez!

—Votre fiancée, dit Manès, la princesse Isabelle de Bragance…

—Je ne lui plairai point, interrompit Floris. Pardieu! je vous dis… Il n’aura pas de nouvelles satisfaisantes.

—Permettez-moi de parler, Monseigneur. Votre fiancée, quand vous l’aurez vue…

—La voir! s’écria Floris… Je ne veux pas la voir. Pourquoi la verrais-je? Non, non, non… Il a dit qu’il fallait lui plaire, il me prescrit de lui faire la cour; mais je ne la verrai seulement pas: et que ses flatteurs l’écrivent à mon père!… Non, pardieu! je ne la verrai pas!… Et pour faire ma cour, comme il dit, je louerai un buste de cire, un de ces mannequins tournants qui ont la bouche toujours en cœur… Le temps de la cérémonie, pas davantage! Ni avant, ni après, pas un seul instant!

—Bien, bien, dit le savant d’un ton froid, on peut passer beaucoup de choses à un homme qui est en colère.

—Moi, en colère! dit Floris. Par le diable! je suis calme… Et je serais plus calme encore dix mille fois, que je tiendrais le même langage.

—Fi! Monseigneur, vous ne pouvez parler sérieusement.

—Je ne la verrai pas! dit Floris, et croyez, monsieur, s’il vous plaît, que je parle sérieusement… Je ne la verrai pas, si ce n’est à l’autel, aux pieds du prêtre… non! pas avant!… Que mon père enrage de cela, qu’il me maudisse, qu’il me haïsse, je ne la verrai pas, je vous dis!… Ni son portrait, ni rien d’elle; je ne veux pas!… Et mon père l’endurera! Je fais bien assez sa volonté, pour qu’il fasse un peu la mienne aussi!

—Monseigneur, dit Vassili, ne vous obstinez point… Allons, allons! Ce n’est qu’une folie… Vous serez, j’en suis sûr, raisonnable.

—Non, non, non, non! cria Floris, quand même, jour et nuit, vous vous pendriez, comme une sangsue, à mon oreille, quand la vie de mon père dépendrait de ma résolution, quand mon frère et ma sœur—ai-je une sœur aussi?—se jetteraient à mes pieds, quand ma mère me supplierait, entendez-vous? tout cela ne m’ébranlerait pas!… Mon dessein est irrévocable. Je ne verrai ma fiancée que le jour de notre mariage, à l’autel nuptial, pas avant!

—C’est impossible, dit Vassili. Le Grand-Duc ne le souffrira pas.

—Cela sera, repartit Floris, et le Grand-Duc le souffrira.

—Vous réfléchirez, Monseigneur.

Mais le jeune homme s’écria dans une sorte de transport:

—Ah! mon père exige ma parole!… Eh bien! je vous la donne ici… Oui, dit-il, en étendant la main vers la croix de pierre sculptée au mur, je jure de ne voir le visage de celle à qui l’on me marie, qu’à l’autel, au moment d’échanger nos bagues… Donnez-lui-en avis, monsieur, ainsi qu’à mon père et à ma mère. Imaginez un vœu, un caprice, tel expédient que vous voudrez… Au pied de l’autel, pas avant!… Ni son portrait… Rien, rien, rien d’elle!… Vendu, vendu! Et il grinçait des dents… Ah! ah! ah!… râla Floris… J’étouffe.

Ses yeux tournaient dans leur orbite, et sa tête se renversait en arrière. Manès tira la chaîne d’une cloche. M. Chus et des matelots entrèrent précipitamment. Ils entourèrent Floris évanoui, puis, d’après l’ordre de Manès, le portèrent à l’air, sur la terrasse.

Il arrivait du large un bruit joyeux, et l’eau calme frissonnait, bleue et mollement transparente, tandis qu’aux places traversées par des remous, roulaient, dans tous les sens, de claires rivières d’argent. L’air, plein d’aurore, était démesuré, et de grands rais marquaient l’endroit où le soleil allait apparaître. Il surgit tout d’un coup, et ses rayons étincelaient sur la cime des vagues. Puis, le globe de l’astre monta dans le profond ciel du matin; et Floris, encore tout haletant, voyait en ce soleil l’image de son destin vainqueur, qui sortait enfin de la nuit.

 

LIVRE TROISIÈME

 

Le soir tombait et les rues neigeuses s’emplissaient d’ombre, quand M. Chus, commerçant notable en vieux habits, ferrailles, boutons d’os et tels genres de curiosités, parvint, tout en haut du Hradschin de Prague, sur la place Sainte-Monique. Là, s’arrêtant avec hésitation, il interrogea un passant:

—Le Palais-Rouge? répondit l’homme… Si vous êtes loin du Palais-Rouge? Et, en riant, il le montra du doigt. Derrière une grille, dont les piliers supportaient des trophées et des aigles à deux têtes, la façade s’en déployait, avec ses rangées de fenêtres, son toit démesuré, ses mansardes à volutes et les statues de ses acrotères, immobiles dans le ciel clair.

Le fripier s’avança vivement au milieu de la cour solitaire. Elle était décorée, dans l’ancien goût français, de pièces de parterre plates, dont les arabesques de buis et les enroulements de gazon se détachaient, tout noirs, sur la neige. Comme M. Chus montait le perron, la vitre s’ouvrit au-dessus, à un œil-de-bœuf éclairé; et une grosse face rougeaude se pencha, hors du rond de pierre:

—Holà! par ici! par ici!

—Pien, monsieur, ch’arrife, dit le fripier, qui salua en ôtant son chapeau… Monseigneur se porte pien, ch’espère!

M. Chus, quand il eut poussé, sans bruit, les deux battants de cuir gaufré, se trouva sous un vaste portique de chêne et de tapisserie. On n’y voyait rien de vivant. Quatre ou cinq bougies de cire achevaient de se consumer, dans un grand chandelier de cuivre, en couronne. Mais des pas lourds résonnèrent; la porte s’ouvrit toute grande, et messer Pistolese, majordome-major de S. A. le grand-duc Fédor, entra dans la salle en chantonnant. Ce personnage, en qui M. Chus reconnut son homme de la fenêtre, était grand, fort rouge, moustachu, vêtu d’un frac bleu à boutons dorés, et tenait à la main un double mètre de bois.

—Eh bien! coquin, s’écria-t-il en mauvais allemand, m’apportes-tu enfin ces brocatelles?

Puis, quand M. Chus, interdit, eut expliqué la méprise:

—Ah! bien, fort bien! dit l’Italien… Ha! ha! ha! Le diable m’étrangle si je ne t’ai pris d’abord pour un garçon de chez maître Zlam, qui doit m’envoyer des étoffes… Vois-tu, continua-t-il en s’essuyant le front, qui semblait verni tant il reluisait, avec cette infernale salle Espagnole qu’il me faut décorer pour la noce, je ne sais plus quelquefois où j’en suis… Cent dix-huit pieds de long, mon cher, sur soixante-douze de large!… Messer Pistolese par-ci, messer Pistolese par-là… Je ne puis cependant pas tout faire!… Et tu viens de Paris, dis-tu?… Tu voudrais voir Mgr Floris?… Parfait! parfait!… Eh bien, allons!

Ils passèrent d’abord un réduit chinois orné de laques et de porcelaines; puis, montant cinq marches de jaspe, messer Pistolese et M. Chus enfilèrent une longue galerie boisée en vert clair, où se voyaient plusieurs tableaux de chasses indiennes et moscovites. Ils étaient dans ce que l’on appelle le «petit côté» du Palais-Rouge, bâti au temps de Marie-Thérèse, par Sibylle, margrave d’Anspach. Partout, des recoins, des vitrées ajustées de baguettes d’argent, des niches creusées dans la muraille, des ronds-points de porphyre hexagones, des cabinets de glaces de miroir, peints de cygnes et de déesses nues. Ce dédale d’appartements, éclairé par des torchères, était tiède, splendide, désert.

—Le mariage a lieu, reprit Pistolese, l’avant-veille du jour de Noël. Le festin, à deux heures précises… Il faudra six dressoirs pour les viandes: potages, bouillis, gelées, rôtis, pâtisseries et fruits. Et il les nombrait sur ses doigts… Chaque service de quarante-huit plats… C’est une grosse affaire, tu conçois! Ils ne sont pas mauvais ouvriers par ici, mais mous, flasques; ils manquent d’entrain… N’importe, poursuivit le majordome, ce sera vraiment… ce sera… Et, ne pouvant trouver de vocable assez pompeux et magnifique, il décrivit avec sa toise un entrelacs flamboyant dans l’air. Ce n’est pas pour rien, tu supposes, que l’on m’a fait venir de Dalmatie, et que, pendant plus de six ans, messer Joachimo Pistolese a été le suprême chef des costumes et des machines du théâtre de la Fenice, dans la cité célèbre de Venise!

Tous deux, ils se remirent en marche, sans parler. Ils traversaient des couloirs vernis, revêtus d’ancien cuir jaune et or et argent pâle sur violet, des chambres de chasseurs, de pêcheurs et de vignerons vendangeurs, en tapisserie d’or et d’argent, des retraits de velours fleur de pêche, brodés d’orfèvrerie d’argent, des voûtes profondes à dorures. Des meubles ventrus en écaille verte, des tables à housse d’argent étaient rangés au bas des murailles, avec des fauteuils à fond d’or. Les portes, les travées, le lambris ne présentaient de toutes parts, sur la lourde et épaisse dorure, que des pots à fleurs, des tritonnes, des satyres coiffés de feuillages, des enfants entre les dents d’une guivre, des masques, des couronnes, des luths. Çà et là, étincelait au mur quelque vieux miroir de Venise, à bordure de lames vertes et violettes, gravées d’Amours. Ser Pistolese y lissait sa moustache au passage.

—Et le festin fini, ajouta-t-il en poussant le coude à son compagnon, que te semblerait de deux Cupidons? Ils descendraient de la tribune, au moyen d’un engin, pour couronner la princesse Isabelle… Hein! ne serait-ce pas galant?… Mais doucement… Nous arrivons.

Ils se trouvaient sur un large palier, en face d’une arcade dorée et vitrée à petits carreaux, que drapait un rideau de velours rouge. Le majordome écarta ce rideau et colla son gros œil à la fente:

—Oh! oh! dit-il tout bas, je m’esquive: Monseigneur n’est pas encore rentré… Ils sont là, toute la séquelle, le joaillier, le marchand cirier, le confiturier, l’orfèvre, le fourreur… Tu peux entrer et l’attendre avec eux… Il est allé chez le comte Waldstein, pour lui faire part de son mariage… Ha! ha! ha!… Je me donne au diable si Monseigneur, quand il rentrera, ne vous commande pas à tous de revenir à un autre moment!

Chus, demeuré seul, pénétra dans une vaste salle, soutenue de colonnes blanchies. Le plafond, tout uni, était crépi à la chaux; des râteliers, le long des murs, supportaient des piques et des pertuisanes, et huit lustres, en bois de cerf, qui pendaient de distance en distance, portaient des ronds de cires allumées. Assez de monde était là rassemblé: les uns, par groupes de gens épars; d’autres, solitaires sur des bancs de bois, bariolés de couleurs vives. L’entrée de Chus fit un profond silence; puis, au bout de quelques instants, les conversations reprirent.

Mais la porte s’ouvrit de nouveau, et le fripier, en tournant la tête, aperçut à quelques pas de lui une figure singulière. C’était une femme extrêmement petite, une espèce de magot de Saxe, et que sa face jaune et plate, ses grimaces, ses mains de poupée, ses sourcils noirs dessinés comme au pinceau, et des fleurs de coquelicot sur un chapeau-cabas de satin vert, pouvaient faire prendre, à qui la voyait, pour une naine de la foire.

—Bonsoir, mes maîtres, dit la petite femme… Brr! brr! le vent est froid; mais c’est bien naturel, quand les pommes se vendent un kreutzer la pièce et qu’il y a le marché aux crèches devant le Teyn… Eh bien! exclamat-elle, en fixant sur Chus des yeux courroucés, qu’a-t-il à rire, cet insolent?… Ma parole, il aurait besoin d’une potée d’eau froide sur la tête!… Voyez-vous ça! voyez-vous ça!… Je ne suis qu’une pauvre fille, mais quoi! des cavaliers, des gens de naissance sont civils envers Rézinka, et celui-ci se moquera!… Je suis bien connue au Hradschin, entendez-vous, vilain Honza? C’est moi qui brode en or les deux carreaux de mariage de Monseigneur et de sa colombe… Je tire souvent mon fil, ça se peut; mais touchez seulement à la queue d’un chat qui m’appartienne (et j’en ai trois), et vous verrez ce qu’il vous en cuira, sot petit homme!

Les marchands éclatèrent de rire, tandis que Chus, interdit, grommelait:

—Oh! pas t’inchures! pas t’inchures!… Fenant te tout autre que fous, ça nécessiterait l’emploi tes pistolets… Fous ne savez pas à qui fous parlez!

—Par les cinq plaies! repartit la naine, quand l’on aurait les yeux bouchés de deux meules de moulin aussi grosses que le dôme de Saint-Nicolas, rien qu’à votre baragouin allemand et à votre incivilité, il est bien clair que vous êtes de ceux qui nasillent à la synagogue et qui ne mangent pas de cochon!

—Pon! pon! dit Chus, ça m’apprentra! Qui se mêle au trèfle, les truies le foulent! Lorsque fous saurez qui che suis, fous regretterez fos paroles… Croyez-moi… Fous en serez fâchée.

Les bras croisés, il secouait la tête avec une grande majesté. Ensuite, il dit:

—Che suis monsieur Salomon Chus; ch’ai reconnu, moi le premier, Son Altesse le crand-tuc Floris… Ch’ai saufé Mgr Floris, sur les parricates, à Paris… Che l’ai emporté sur mon tos, à trafers une grêle te palles!… Et, si l’on me traitait comme che le mérite, Son Altesse tefrait, chaque chournée te ma fie, me tonner à mon técheuner un pillet te cinq cents florins sous ma serfiette, et quand che serai mort, me faire empaumer tans un cercueil t’or… oui, un cercueil en or, enrichi te tiamants!

Il y eut un assez long silence. Tous les yeux étaient arrêtés sur le fripier, qui se passait aux doigts de vieux gants, d’un air important. Il reprit enfin, à demi-voix:

—Quand on a rentu te tels serfices, il est naturel, n’est-ce pas? qu’on fous en soit reconnaissant… Monseigneur m’a tonc écrit te fenir… Pon cheune homme! Il est impatient te me présenter comme son saufeur à sa nople fiancée, la princesse Isapelle. Che rouchirais te fous rapporter les éloches qu’il fait te moi… Che tois la fie à ce pon Chus… Sans ce prafe Chus, che serais mort!… Foilà ce qu’il tira, à son tîner, en s’entretenant avec la princesse; et la princesse lui répond: Mon Tieu! que je foutrais le foir!

Une huée de rires salua l’impudent mensonge du fripier. On entendait, au milieu du tapage, le fausset perçant de la naine:

—Oh! le juif menteur! criait-elle… Heureusement, le proverbe dit bien: «Les mensonges ont les jambes courtes.» Il ne sait pas que Monseigneur n’a pas encore vu la princesse Isabelle… Non, poursuivit-elle en regardant M. Chus et tous les assistants avec une expression de triomphe, le jeune seigneur ne l’a pas vue, et la princesse n’a pas vu non plus son fiancé. Ils ne connaîtront leurs visages que devant les saints autels du Seigneur, le jour où on les mariera.

—Êtes-fous folle? marmotta Chus… Que feut tire ce conte-là?

—Un conte! exclama la naine. Si c’est un conte, entends-tu, juif païen? alors tu n’iras pas en enfer avec tous les diables de l’usure!… Il n’y a rien de si certain… La princesse, aussitôt qu’elle a su que son fiancé arrivait, s’est retirée, par dévotion, dans le couvent des Filles de Sainte-Monique, et elle y fait maintenant sa retraite.

Maître Skreta, le cirier, ajouta:

—On voit même d’ici, monsieur, le lieu où elle s’est renfermée, et qui est bien maussade et bien noir, pour une princesse si jeune.

Sur quoi, menant M. Chus, étonné, au bas bout de la galerie, dans une profonde fenêtre, le bonhomme lui montra sur la place le couvent des Filles de Sainte-Monique. Son énorme façade grillée forme équerre avec le palais; et l’église Saint-Augustin, présentant ses trois portes de front, relevées de niches et de colonnes, joint l’un à l’autre, par un pan coupé, les deux antiques bâtiments et les couronne de son dôme.

—Oui, reprit le marchand cirier, c’est là, monsieur, que s’est retirée la princesse, le matin même du jour à jamais béni où Mgr Floris est arrivé… Ah! elle s’est privée par là, on peut l’affirmer, d’un spectacle tout à fait poignant, d’un spectacle qu’on ne saurait peindre!… Ils levaient les regards au ciel, ils tendaient les mains: leur visage était si changé, comme on dit dans la pièce, qu’on ne les reconnaissait plus à la face, mais au vêtement… Mme Maria-Pia, dès qu’elle aperçoit son fils, s’écrie: «Cher fils, je te bénis, je te bénis!» puis elle l’embrasse, puis elle sanglote, puis, de nouveau, elle étreint son enfant; enfin, elle remercie Dieu, et elle se met à genoux. Alors, le plus barbare aurait changé de couleur; plusieurs se sont pâmés, tous versaient des larmes! Si Prague entière avait pu voir cela, on eût fait brûler aux saintes images des centaines et des milliers de cierges!

—Mais, dit M. Chus, che n’y comprends rien. Pourquoi se marient-ils ainsi?… Se marier sans s’être fus!… Poufez-fous m’expliquer cela?

—On prétend, repartit le cirier, qui baissa mystiquement la voix, que la princesse a fait ce vœu jadis à la très sainte Vierge Marie… Sa bénédiction soit sur nous!

Le marchand fourreur haussa les épaules:

—Bah! vous voulez parler de ce que racontait l’autre jour le bonhomme Zlam. C’est une âme honnête, Dieu lui pardonne! mais son esprit n’est pas toujours aussi solide qu’on pourrait le désirer. Ainsi, il mêle dans son histoire une prétendue sœur aînée de la princesse Isabelle. Comme si nous ne savions pas tous qu’elle n’a jamais eu d’autre sœur que la petite princesse Josine, qui est sa cadette!

 

A ce moment, un grand laquais qui portait un chapeau à plumet, et, en travers de la poitrine, une écharpe verte et orange où brillait un écusson d’argent, ouvrit les deux battants de la porte.

—Holà! Ho!… Silence! cria-t-on.

—Silence! Son Altesse arrive.

Toutes les rumeurs s’éteignirent.

Des valets parurent au seuil, et se rangèrent sur deux lignes. Derrière eux, venait le grand-duc Floris.

—Voyez donc, murmura l’orfèvre à l’oreille de maître Skreta. Monseigneur semble en colère, et M. Manès qui le suit, ainsi que ser Pistolese et les autres, ont l’air de gens grondés.

Cependant, deux ou trois garçons rouges s’empressaient autour du Grand-Duc, pour lui ôter ses lourdes fourrures. Maître Pospichil s’avança:

—Monseigneur, commença-t-il, ces parures…

—M’importunent… dit Floris. Soyez bref.

Le joaillier balbutia:

—J’aurais voulu montrer à Votre Altesse…

—Allez trouver mon intendant! s’écria Floris. Faut-il que l’on vienne m’obséder!… Ah! vous voilà, maître Marcus… Avez-vous achevé, seulement?

—A peu près, Monseigneur, répondit l’orfèvre. Mes ouvriers sont sur les dents…

—Bien. Au reste, il n’y aura pas d’exposition d’habits ni de bijoux. C’est la coutume, je le sais, mais une vile et sotte coutume… Monsieur Salomon Chus, je crois?

—Le très humple serfiteur te Fotre Altesse!

—Messieurs, reprit Floris, je vous le répète, adressez-vous à messer Pistolese… Ah! que l’on voie si ma mère est chez elle… Demeurez ici, monsieur Chus. M. Manès m’a prévenu que vous aviez à me parler.

—Mes maîtres, fit tout haut Pistolese, veuillez passer à côté, avec moi.

La galerie demeura déserte. Les laquais avaient disparu. Floris se promenait à grands tours rapides: il mordait sa lèvre, il parlait tout bas, il se passait la main sur le front. Chaque fois que son pas machinal le ramenait auprès des fenêtres qui terminaient le long portique, il s’y tenait immobile un instant. Le vitrage doré en donnait, de plain-pied, sur une terrasse en arcades, pavée de marquetage vert, gris et noir, et fermée de colonnes de marbre. Au dehors, un ciel froid d’hiver éclairait un spacieux jardin, tout blanchi d’une neige épaisse.

Soudain, Floris s’arrêta devant M. Manès:

—Vous m’avez imposé, dit-il, un rôle que je ne puis jouer. Je ne sais pas sourire, saluer, bavarder, visiter les gens… Je voulais des noces obscures, mais vous avez prié la moitié de Prague et fait plus de préparatifs que pour un roi.

—Votre rang l’exigeait, Monseigneur.

—Qu’il soit maudit alors! Je le renie. Ces biens, ces titres sont de la boue… La vraie noblesse de la vie, c’est de n’obéir qu’à soi-même!

—Monseigneur… dit Manès.

Floris l’interrompit:

—Ne m’appelez pas votre seigneur. Je ne suis le seigneur de personne… Avec mon père pour tyran, je ne suis pas même mon maître!… Le Grand-Duc m’a brisé le cœur, et comme un bon fils, je dois protester que je lui en suis obligé… C’est bien, j’ai fini, je me tais… Vous venez de Paris, monsieur Chus?

Puis, sans attendre la réponse:

—Je voudrais que ce fût mon père qui, lui-même, m’eût proposé ce mariage. Je l’aurais traité de façon qu’il eût été bien surpris!… Allons! je crois que je deviens fou… Bah! qu’est-ce que le malheur d’un fils (quant à la dot, grand bien en vienne à Son Altesse!), qu’est-ce que le malheur d’un fils, sinon quelques plaintes et quelques grimaces?… Le nom d’enfant soumis est un beau nom… Malédiction!… Vous disiez, monsieur Chus?

Le fripier balbutia:

—Fotre Altesse est trop ponne!

—Je vous ai de la reconnaissance, reprit Floris; oui! je vous dois de la reconnaissance!… Et cependant, fit-il amèrement, quelles joies m’a-t-il données jusqu’ici, cet état que l’on croit si superbe?… On m’envie; je suis le Grand-Duc. Mais mon propre cœur me dévore… Est-ce ce nom seul qui m’enchante?… Alors, il y a des oiseaux de ce nom… J’ai des valets,—et il marchait dans la salle d’un pas agité,—mais puis-je leur commander de sentir, de souffrir, de vivre à ma place?

M. Manès, d’un air railleur, pinça les lèvres:

—Oui, oui, il est bien certain, dit-il, que la nature n’a qu’un moule, et que nous sortons tous à travers la poche des eaux. Mais pourtant, Monseigneur, vous donnez du sucre à votre cheval, lorsque vous êtes content de lui. M. Chus s’est mis en frais de poste pour écrire à Mme la Grande-Duchesse. Quelque irrévérence qu’il y ait à peser votre dignité dans la balance des poids vulgaires, et à évaluer en argent un grand-duc, je crois que c’est dans ce seul but que M. Chus a fait le voyage. Ainsi donc, veuillez l’écouter.

—Ne pourriez-vous, demanda Floris, terminer tout seul cette affaire? Est-il nécessaire que je sois là?

—Indispensable, Monseigneur. Il y a eu déjà, en effet, des espèces de négociations entamées entre M. Chus et le baron Mamula, qui veut bien gérer les affaires de Madame la Grande-Duchesse. Le baron offre à M. Chus cent mille florins pour ses peines, et M. Chus demande cinq cent mille francs. On en est là, buté de part et d’autre. Il faut lever cette difficulté.

—Un demi-million! dit Floris. M. Chus m’estime un demi-million!… Par mon âme, vous prisez ma vie plus haut que je ne fais moi-même, car je la donnerais pour un fétu de paille!

—Allons, allons, allons, allons! murmura M. Chus douloureusement. Che croyais que nous étions t’accord, que c’était arranché, fini, afec cette plaisanterie!… Cent mille florins! Térision!… Toucher à la tot te ma fille, lui retirer le pain te la pouche, l’enfoyer aux Enfants troufés! cela se peut-il, Monseigneur? C’est une question que che soumets à fotre propre conscience!… Non, non, non! ne faites pas cela! Contamnez-moi plutôt à ramer aux galères, à mancher tu pain noir tous les chours! Frappez le paufre Chus, le miséraple Chus, l’infortuné Chus, le fieux Chus. Mais non pas l’innocente Esther!

—Que Monseigneur décide! dit Manès.

—Ne técitez pas! exclama Chus, ne técitez pas t’un seul mot une affaire tellement importante!… Réfléchissez, au nom tu ciel!… M. Manès ne m’a chamais aimé… Che le safais, che le safais! fit-il, d’un air de douloureux triomphe… On tit: Retranchez sur le chuif! Rognez la portion tu chuif afite!… C’est un conseil agréaple à tonner, mais ce conseil est-il tigne tu crand-tuc Floris?… Ch’ai, foyez-fous, une nature confiante. Che n’ai pas foulu faire mes contitions! Che me suis fié à la chénérosité te Matame la Crante-Tuchesse… Monseigneur sait pien, poursuivit-il, en essuyant ses tempes baignées de sueur, que s’il était en mon poufoir te rentre, tès temain, à leur mère tous les enfants pertus te l’unifers, sans temanter un sou pour ma peine, che serais heureux te le faire!… Oui, ch’en serais fier et heureux!… Par malheur, cela ne se peut pas! Che n’ai pas le troit te mettre ma fille à l’hospice tes Enfants troufés! Che suis homme, mais che suis aussi père!… Après les peines que ch’ai eues! ajouta-t-il d’un accent larmoyant, tant te tanchers que ch’ai courus, la mort que ch’ai connue te si près!… Et ce foyache à Pierre-Moine… Et mes lettres… Et ma fenue ici!…

M. Manès se prit à rire. Il répliqua:

—La générosité, Monseigneur, est, à coup sûr, une noble vertu… Mais pourquoi récompenser un homme si au delà de ses mérites?

—Vais-je assister, s’écria Floris, au marchandage de moi-même! Dois-je me voir pesé dans la balance, contre un misérable tas de métal?… Qu’est-ce qu’un demi-million, morbleu? Ce qu’un marchand gagne à faire faux poids, durant quelques années, ce qu’un coulissier rafle en un clin d’œil, dans un coup de Bourse. Un grand-duc sera-t-il taxé si bas?… Monsieur Chus, vous aurez tout ce que vous demandez.

L’heureux juif se précipita sur la main du Grand-Duc. Il riait, pleurait, balbutiait, attestait le Dieu d’Abraham.

—C’est bien, c’est bien! finissez! reprit Floris. Rien ne me déplaît tant que ces bassesses, ces prosternements de laquais… Je souhaite que cet argent vous rende plus heureux, monsieur Chus, que je ne l’ai été moi-même dans ma nouvelle fortune.

—Mon pienfaiteur!… bégaya l’ex-fripier. Partonnez à ma reconnaissance… Son Altesse saura… Monseigneur connaît Fienne… C’est là que che fais m’étaplir. Che ferai là un peu te panque… Oh! che n’aurai pour commencer qu’une pien humple maison, Monseigneur!

—Bah! dit Manès, elle prospérera entre vos mains, honnête Chus.

Des flambeaux brillèrent sur la terrasse; une voix appela: Floris! Floris! et Chus stupéfait vit entrer et gambader, autour du Grand-Duc, un masque fort extraordinaire. Tout enveloppé de fourrures, on ne devinait rien de ses habits; ses cheveux châtain brun, coupés courts et naturellement bouclés, s’échappaient d’un bizarre chapeau de perles, de feuilles, de violettes et de coquilles d’or émaillé;—et sous son faux visage de velours, le masque riait aux éclats:

—Mon cher Floris… mon cher petit Floris!… Je suis si contente ce soir!… Je vais m’amuser, m’amuser… Bonsoir, monsieur Vassili, me reconnaissez-vous?

—Un tout petit peu, je suppose, répondit le savant, se prêtant au jeu.

—Eh bien, alors, qu’est-ce que je suis?

—Juste, dit-il, ce qu’est la fraise verte, la rose en bouton et la pomme acide. Votre vue agace les dents. Vous n’êtes ni assez âgée pour qu’on vous appelle une jeune fille, ni assez jeune pour une fillette. Et, de plus, vous êtes, je crois, la petite princesse Josine, sœur de la princesse Isabelle, et qui se rend, en ce moment, au bal d’enfants de la comtesse Kaunitz.

—Mon incognito est trahi! s’écria le masque, plaisamment. Je suis fâchée, fâchée, encore plus fâchée que Mumbo, quand le clown lui cache la bouteille… Ha, ha, ha! L’as-tu vu, Floris? C’est l’éléphant du cirque… Clac, clac! rr, rrr, rrrr, rrrrr. Ho, Mumbo! rr, rrr!

Elle sautait, poussait des cris aigus, puis, jetant son touret de nez, Josine montra aux yeux surpris de Chus le plus admirable visage: des traits étincelants d’esprit, une bouche incarnate, et sous des paupières doucement bombées, des yeux profonds, couleur de violette. Toute sa svelte personne avait on ne sait quelle grâce, hardie, charmante, provocante.

Enfin, elle s’arrêta devant Chus, et l’interpellant:

—Signor, je croirais pour moins d’un florin que je ne suis pas le géant tartare Afritaboumras au nez de bronze; mais je ne parierais pas seulement deux millions de lacs de roupies que tu n’es pas le juif qui a écrit à ma tante Maria-Pia.

—Et que reprochez-fous aux paufres chuifs? demanda Chus.

Josine frappa dans ses mains:

—Comment, comment, comment! Vous ne me tromperez pas, monsieur. Les Meininger ont joué l’autre soir le Marchand de Venise, et je sais ce qu’était Shylock… Dis-moi, signor, est-il exact que vous grandissez si rapidement, qu’à l’âge de vingt-cinq minutes, vous savez déjà faire une addition et prêter à usure à votre nourrice?

—Espiègle! murmura Chus, espiègle papillon!

—Bah! s’il m’en souvient bien, reprit-elle, je n’ai plus été papillon, depuis le temps où florissait le suave Monsieur Pythagore!

Un garçon rouge se présenta, et avertit la petite princesse que miss Ira Joyce, sa gouvernante, était prête à monter en carrosse.

—Hou, hou, hou, hou! s’exclama Josine, la méchante infante d’Espagne qui faisait attendre sa dame d’honneur, et que le loup mangea pour ça!… Au moins, cousin Floris, donne-moi ton avis sur le costume que j’ai choisi.

Et laissant glisser sa fourrure, qu’un des laquais porteurs de torches ramassa, l’enfant parut dans son habit de masque. Elle était accoutrée en atours de pèlerine de Saint-Jacques. Une gourde d’argent lui pendait de la ceinture; son corps de jupe, d’un damas rose, était brodé, plus plein que vide, de flambeaux et de papillons de soie et d’or, signifiant la fuite de la vie; et elle avait, sur les épaules, une cape à reflets changeants, roses et verts, cousue par places de coquilles d’argent.

—O Dieu d’amour! s’écria-t-elle, croirais-tu qu’elle m’a défendu de me mettre un petit peu de fard… rien qu’une touche, là, sur la pommette!

Elle fit une pirouette, gagna la terrasse en deux bonds légers; et se fredonnant un czardas, Josine commença fantasquement de tourner, dans ses larges paniers. Son ombre aussi dansait au loin, sur le jardin tout éclairé de lune. On apercevait des portiques, des vases, des bassins, des pagodes, des statues de myrtes taillés représentant des Satyres et des Indiens coiffés de plumes, des rochers en glaçons simulés, avec des bouillons d’eau gelés, qui sortaient de pots de fleurs de bronze. Les vagues craquements du givre troublaient seuls le silence glacé. Rien ne bougeait. Au bas de la Malà Strana, la coupole de Saint-Nicolas projetait une ombre démesurée. Par delà, derrière les ponts, la ville de neige resplendissait, offrant ses innombrables toits, ses flèches, ses tourelles, ses dômes, sous l’argent des nuées immobiles.

—Comme il fait clair! murmura Josine, et elle s’avança jusqu’au bord de la terrasse. Le ciel est étrange et charmant… Vois donc, Floris, on jurerait que tous ces palais sont enchantés.

Adossé contre une colonne, il avait tiré ses tablettes, et écrivait debout, dans sa main. Puis, les présentant à M. Chus:

—Revenez demain, dit le Grand-Duc; ma mère désire vous voir. Ceci, pour ser Pistolese… Vous regardez la signature, ajouta-t-il, elle est bonne. J’ai gardé mon nom de Floris. Après l’avoir porté tant d’hivers, je ne me serais pas reconnu sous un autre. Je le conserve aussi, en mémoire de celui qui m’a recueilli, lorsque mon père me rejetait… Tu pars, Josine?

Elle se tenait devant lui, et haussait le front pour qu’il le baisât:

—Oh! beau cousin, mon cher, cher Floris, fais-moi cadeau de cette bague!

—Avec plaisir, petite sœur.

—Non, tiens! dit-elle, je te la rends… Je suis trop grande maintenant, pour demander les choses de la sorte… Monsieur Manès, mettez-moi en carrosse. Voulez-vous bien?… Bonsoir, bonsoir!

 

Le Grand-Duc, resté seul, traversa une enfilade de salons, jusqu’à une salle très vaste, lambrissée et meublée à l’antique. Là, ayant poussé une grille qui découvrit, derrière ses barreaux, un escalier entre deux murailles, Floris descendit lentement cette roide échelle de pierre, d’une cinquantaine de degrés, au bas de laquelle on pénétrait dans l’église Saint-Augustin. Des cires fumeuses l’éclairaient, plantées sur des fiches de fer.

Il ouvrit la porte de l’église, qui cria sur ses gonds rouillés, et se trouva au fond d’une des nefs, à la hauteur du sanctuaire. Il voyait, vis-à-vis de lui, une autre porte, laquelle rendait, par de longs couloirs, chez les Filles de Sainte-Monique, car le palais et le couvent ont, tous deux, le même privilège, et communiquent au lieu sacré. C’était par cette porte que sa fiancée devait venir à lui, le jour des noces.

Continuer : partie 4 sur 15