Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

Elémir Bourges · Chapitre 1 sur 2 · partie 10/15

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Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 15 parties.

—Et cependant, non, non, je le sens, je ne puis renoncer à elle… Que de fois, lorsque ni le lieu, ni l’occasion ne s’offraient alors, mon imagination enflammée a pris plaisir à les créer!… Si je ne la possède pas… Mais je la perds, si je la possède!… Que ferai-je? Le cœur me défaut. Ah! serais-je assez insensé pour souiller, pour déshonorer celle que j’aime, et pour me faire à moi-même un si grand mal?… Laisse cette enfant, misérable! Épargne-la, puisque tu prétends l’aimer… Mais, quoi! ne puis-je donc, sans crime, lui parler, la voir seule quelques instants, et lui expliquer ma conduite?

Il baissa la tête, et, tout frémissant, il restait les yeux fixés sur le sol; puis, soudain, arrachant la torche du bras de fer où elle brûlait, il l’éteignit sous son talon, et vint coller son oreille aux tentures.

—Oui, tout au moins la voir, lui parler!… Le pire sera des reproches, quelques larmes peut-être qu’elle versera… Arrière, craintes puériles!

Et gravissant les marches d’un pas rapide, le Grand-Duc poussa la porte, disparut.

 

Aux premières lueurs de l’aube, comme il ne se trouvait encore sur l’esplanade que quatre ou cinq valets de meute, avec leurs cors et leurs épieux, un courrier arriva au galop, envoyé par Vassili Manès:—Mort et deuil! mort et deuil! criait cet homme. Toutes les fêtes sont finies! Nous sommes en deuil pour longtemps… Et courant sonner à toute volée la grosse cloche des cuisines, tandis qu’au milieu de la brume, les chiens hurlaient lamentablement, le messager eut bientôt fait de rassembler autour de lui la plupart des chasseurs et des dames, qui apprirent ainsi la nouvelle. Le grand-duc Fédor était mort, cette nuit même, à deux heures.

—A deux heures… répéta lentement le jeune comte Angiulliero… J’ai entendu un cri… C’est étrange!

—Et de plus, reprit le messager, M. Manès a donné l’ordre à tous les Morlachs, jardiniers, serviteurs, officiers du palais, qu’on cachât cette mort, durant quelques jours, à Sa Grâce Tatiana, à cause de la maladie dont il la soigne… Vous voilà prévenus, très nobles hôtes. Le seigneur Vassili vous dira mieux ses raisons, dès votre retour au palais.

Tout le jour, ce ne fut, à Sabioneira, que rumeur, désordre, et fracas de gens qui repartaient, à peine arrivés de Stagno. La double catastrophe qui terminait les fêtes fournissait ample matière aux propos: et hâtés de s’en retourner, chacun, hommes et femmes, s’entassait, sans choix, dans les berlines et les carrosses du palais que, par l’ordre de M. Manès, ser Pistolese avait mis à leur disposition. La débandade fut générale. Sept ou huit invités, au plus, demeurèrent à Sabioneira, et se trouvèrent au dîner, que l’on servit sur les six heures, à bas bruit, dans la Galerie-Verte. Le commencement du repas fut silencieux et contraint. Tous les yeux s’attachaient sur le docteur Ulm, qui, partant le lendemain, de grand matin, était venu dormir au palais. Ce fut lui qui, par ses propos, se mit à réveiller les convives; et l’entretien s’échauffant peu à peu, ce tendre et reconnaissant ami narra si plaisamment divers contes des bizarreries du grand-duc Fédor, que les voilà tous aux éclats de rire. Passés dans le salon voisin, le docteur se mit à faire un brelan avec le vieux Stankovitch et messer della Mammana, en sorte que l’appartement fut bientôt rempli de tables de jeu, et que la soirée s’acheva aussi gaiement qu’elle avait été morne au début.

Isabelle avait dîné seule, après avoir passé l’après-midi en compagnie de Tatiana, assez souffrante ce jour-là. Par deux fois, au sortir de table, la Grande-Duchesse envoya demander si Monseigneur était rentré, et toujours réponse que non. Inquiète de l’absence prolongée de Floris, bien qu’elle le crût chez son père, Isabelle dit à Gina de l’accompagner avec un flambeau, et elle descendit elle-même à l’appartement du Grand-Duc. L’antichambre, le cabinet des Bustes, les salons, tout était désert. Une lampe éclairait l’ancien oratoire de Mme Maria-Pia, petite pièce tapissée de tableaux de dévotion, avec un Ecce homo brodé et, çà et là, quelques reliques sous des verres, suspendues à la tapisserie.

—Je l’attendrai ici, dit Isabelle, je l’attendrai jusqu’à ce qu’il soit rentré… Tu peux remonter, Gina.

—Comme vous voilà pâle! dit la suivante. Oh! vous n’auriez pas dû descendre ainsi.

—Non! je veux voir Monseigneur ce soir même. La mort soudaine de son père l’aura douloureusement frappé… Il faut prier pour le grand-duc Fédor, ne l’oublie pas, bonne Gina!

Il y eut un instant de silence. La femme de chambre reprit:

—J’ai retrouvé la petite croix que vous avez tant cherchée, madame. Elle s’était glissée, je ne sais comment, dans un tiroir du chiffonnier.

—Merci, bonne Gina… C’est la croix que j’avais, lorsque j’étais à ce couvent des Filles de Sainte-Monique et fiancée à Monseigneur… Elle pendait au chevet de mon lit… J’ai si souvent pensé à lui sous cette croix… Lorsque j’accoucherai, Gina, tu me la donneras dans la main… Écoute… Est-ce qu’on n’a pas frappé?

—Non, madame, c’est le vent…

—Si je mourais en accouchant, dit Isabelle, je t’en prie, tu mettrais cette croix dans mon cercueil.

—Fi!… Comment pouvez-vous parler de choses pareilles!… Je vous ferai gronder demain par Sa Grâce Tatiana, avant qu’elle s’en aille à Giunta di Doli.

—Pauvre chère Tatiana! dit Isabelle. M. Manès l’envoie pour quelques jours, dans ce vieux pavillon de chasse… Elle ne savait toujours rien, quand tu l’as quittée?

—Non, elle ne se doute de rien… Ah! madame, Monseigneur!

La porte venait de s’ouvrir, et le Grand-Duc s’arrêta sur le seuil, en apercevant Isabelle… Il avait perdu son manteau, ses gants, son bonnet de fourrure; ses cheveux ruisselaient de sueur: et, plus livide que le marbre, avec les yeux étincelants de fièvre, il se mordait la lèvre d’un air farouche. Gina disparut aussitôt.

—O Dieu! s’écria Isabelle. Qu’y a-t-il? Qu’avez-vous, Floris?

—Ah! toujours vous! fit le Grand-Duc, en lançant dans un coin la houssine qu’il tenait encore à la main… Laissez-moi… Que me voulez-vous?

—O cher Floris, dit Isabelle, partagez avec moi votre chagrin. Mon cœur souffre de vous savoir seul en cette épreuve.

—Du chagrin! ricana-t-il… Moi, du chagrin! Pourquoi en aurais-je?… Parce que mon père est mort?… Ha, ha!… Avez-vous oublié comme il m’a traité?… Retirez-vous dans votre chambre. Allez, allez! Quel tracas! quel tracas!… Toujours des plaintes et des reproches!

—Oh! répondit-elle, mon bon seigneur, je n’ai pas mérité ceci!… Des reproches, jamais je ne vous en ai fait, même dans le secret de mon cœur… Je vous en supplie, cher Floris, dites-moi la cause de votre colère.

—La cause, répliqua le Grand-Duc, c’est vous, la cause, vous, oui, vous!

—Hélas! Monseigneur, ne m’effrayez pas! dit Isabelle… Vous savez que je suis souffrante en ce moment.

—Jamais une heure de répit! exclama Floris, d’une voix stridente. Toujours quelque affliction, quelque torture nouvelle! Mieux vaudrait être avec le mort que l’on va emporter d’ici, que de subir ce perpétuel tourment… Ah! pleurez, si cela vous amuse. Toutes vos pareilles ont dans les yeux des rivières qu’elles prodiguent… Puis, allez vous plaindre de moi à vos servantes et à ma sœur Tatiana!

—Non, non, jamais, mon cher seigneur.

—Allons, répétez cela! s’écria-t-il. Jurez-le bien, pour que je sache à quel point vous pouvez mentir!

—Mentir!… Moi, mentir, Monseigneur!

—Est-ce que je ne connais pas vos façons d’agir?… O femme hypocrite! dit-il. Allez-vous me guetter désormais, chaque fois que je rentrerai? Par la mort! Je ne pourrai bientôt plus poser le pied hors de ma maison, qu’il n’y ait des yeux qui me surveillent!… Pas de reproches! disiez-vous. Vous ne m’avez jamais fait de reproches. Non, mais vous penchez la tête, vous marchez d’un pas languissant, comme si votre âme était de terre, afin qu’on vous plaigne à cause de moi… Oh! vous êtes rusée comme toutes les femmes. Malédiction sur notre mariage! Maudit soit qui me l’a imposé! Maudite l’heure où je vous ai vue! Maudit le prêtre qui a dit la messe des noces!

—Oh! Monseigneur! fit Isabelle avec un cri.

—Parce que vous m’avez apporté votre tas de mottes, vos stupides terres; parce que vous êtes plus riche que moi, vous croyez pouvoir commander ici!… Vous ne m’avez jamais aimé… Quand je voulais aller à Pétersbourg, vous vous y êtes opposée… Et c’est vous que l’on plaint, c’est vous qu’on louange!… Maintenant, il va falloir que je rentre à l’heure chaque jour, comme un petit garçon qu’on fouette… On fera contre moi des enquêtes! On m’épiera jusque dans mon appartement!… Allons, pensez-vous m’attendrir avec vos larmes feintes?… Sortez d’ici! Hors de ma vue, hors de ma vue!

—Je m’en vais, puisque je vous offense, reprit la Grande-Duchesse, en sanglotant. Mais au moins, dites-moi quelle est la faute que j’ai commise, à mon insu.

—Assez! assez! Allez vous plaindre à ma sœur et à votre Gina… Ou bien, ayez soin, en sortant d’ici, de frotter vos yeux, pour qu’ils rougissent. Puis, appelez des témoins, les valets, la maison entière!

—Ah! vous m’avez brisé le cœur, murmura Isabelle. Que vous ai-je fait, Monseigneur?… Hélas! je voudrais être morte! Peut-être alors seriez-vous touché, si ce n’est de votre ancien amour, au moins de quelque compassion… Me laisserez-vous partir ainsi?… O Floris, Floris… Ho! ho! ho!

—Allons, dit-il, retirez-vous… Ne pleurez pas… C’est bien!… Retirez-vous, Isabelle.

—O mon cher seigneur, reprit-elle, je ne saurais me séparer ainsi de vous… Accordez-moi seulement un coup d’œil et des paroles moins amères. Dites que vous ne conservez aucun ressentiment contre moi… Votre regard n’est plus si irrité… Monseigneur… Floris… Par pitié!

Et elle s’avançait pour lui prendre la main, quand le Grand-Duc se reculant avec horreur:

—Ah! Isabelle!… Arrière! arrière! arrière!

Alors, il éclata en sanglots et se laissa tomber sur un fauteuil, la face cachée dans ses mains. De larges râles lui soulevaient la poitrine.

—Hélas! hélas! dit Isabelle, est-ce pour moi, est-ce à cause de moi, que vous pleurez, cher Floris? En quoi ai-je mérité votre déplaisir?… Si vous êtes irrité à cause de Josine que j’ai laissée sous votre garde, sans partager ce soin avec vous, n’attribuez mon apparente négligence qu’à l’état de langueur où je suis…

Il s’était levé d’un bond, au nom de Josine, et s’avançant vers la Grande-Duchesse:

—Assez! cria-t-il d’une voix terrible. Laissez-moi, laissez-moi, vous dis-je!

Isabelle trouva sa suivante qui l’attendait dans le jardin de la Dogaresse, et toutes deux, glacées de frayeur, remontèrent, sans prononcer une parole. Gina dévêtit la Grande-Duchesse, lui passa une robe de nuit, en s’empressant silencieusement; puis, quand elle eut disposé le flambeau dans la veilleuse d’or émaillé:

—Votre Grâce n’a-t-elle plus rien à me commander?

—Quoi?… que dis-tu?

—Revenez à vous, bonne madame… Ne vous tourmentez pas ainsi!

—Que dis-tu?… Ne me parle pas!… Oh! je voudrais pleurer; mon cœur est trop lourd… Ai-je tous les torts qu’il a dits?

—Vous, des torts, chère maîtresse!… Vous qui montrez tant de bonté envers tous, qu’on croirait qu’il habite en vous un ange du paradis!

—Non, non, je n’aurais pas dû l’importuner, dans un tel moment… Laisse-moi… La faute est à moi seule… Monseigneur pouvait croire, en effet, que je venais épier sa conduite…

Un fracas de roues passa sous les fenêtres, avec des voix et des lueurs de torches. C’était le cercueil du Grand-Duc, que Jacinto ramenait de Raguse.

—Le cercueil de Mgr Fédor! dit Isabelle, après un long silence… Oh! plutôt, que n’est-ce le mien!

Il y eut, toute cette nuit, sur l’étang de mer et dans les jardins, un va-et-vient de lumières errantes: on apportait, à Sabioneira, le cadavre de Son Altesse. L’ouverture en fut faite de bon matin, dans le laboratoire de Stepany, en présence de M. Manès et de quelques-uns des domestiques; après quoi, avec l’assistance d’un apothicaire qu’on avait mandé de Cattaro, Stepany embauma le corps. L’opération fut longue et pénible. Une odeur intolérable emplissait la vaste salle; çà et là, des mixtures blanchâtres fumaient à l’air, sur des soucoupes; les vitres, à quinze pieds de terre, étaient grandes ouvertes; et l’on voyait, le long du mur, le cercueil béant.

Le soir même, après le dîner, ceux des invités qui étaient restés, parurent, un à un, dans la salle transformée en chapelle ardente, où avait lieu l’exposition du corps. C’était l’ancienne galerie des gardes, du temps qu’il y avait des Cypriotes en garnison à Sabioneira, mais qu’au dix-huitième siècle, on avait magnifiquement ajustée en salon de fête. Les visiteurs étaient reçus par ser Pistolese, vêtu de deuil, qui les menait jusqu’au cercueil, posé sur une estrade de trois marches. Le pope de Sgombro, tout debout au pied du catafalque, avec son bonnet et son livre, leur présentait le goupillon; et chacun, après avoir jeté l’eau bénite, s’écoulait sans bruit, au fond de la salle, où se trouvaient déjà rassemblés M. Manès, l’abbé Lancelot, le baron Mamula, d’autres encore, qui causaient ensemble, à voix basse.

Vers neuf heures, Floris parut. M. Manès vint aussitôt à sa rencontre:

—Ah! Monseigneur, je puis vous joindre enfin!… J’ai reçu, dans la matinée, une dépêche du comte Popoff, le chambellan envoyé par le Tsar, pour le représenter aux obsèques. Il m’annonce qu’il sera ici vendredi soir.

Le Grand-Duc inclina la tête, sans répondre. Les coups furieux du bora ébranlaient les hautes fenêtres, drapées, du haut en bas, de velours violet, à crépines d’or.

—Votre Altesse a trouvé mon billet? poursuivit Manès, après un silence. J’ai pris sur moi de commander qu’on cachât cette mort, provisoirement, à Sa Grâce Tatiana. Depuis quelque temps, en effet, comme je vous l’ai expliqué, je traite la Grande-Duchesse pour une affection du cœur. Sa maladie traverse, en ce moment, une période redoutable, et toute vive émotion, survenant au cours de cette crise, pourrait être fatale à votre sœur.

—Silence! dit soudain Mamula.

Tatiana venait de paraître à la tribune pour les musiciens, qui rend, par une porte dérobée, sur les cabinets du premier étage. Elle était seule, sans Daria, qui la menait ordinairement. Ses doigts étincelaient de bagues; des perles, en pendeloques, scintillaient à ses oreilles; et ses cheveux jaunes, attachés très haut par des épingles de pierreries, la faisaient paraître plus grande. Elle portait, en guise de collier, de petites plaques de malachite quadrangulaires, serties d’or; et sa robe de crêpe de Chine d’un blanc de neige traînait, à plis nombreux, sur le pavage de marbre, tandis que d’un pas hésitant, elle s’avançait le long du balustre. Tous restaient immobiles et glacés.

—Qui êtes-vous? dit-elle en s’arrêtant.

—Voici Mgr Floris, répondit Manès; et M. le marquis Zeculo, le baron Mamula, quelques autres encore de ces messieurs se trouvent avec Son Altesse.

—Bonsoir, mon cher frère, reprit l’aveugle. Bonsoir à vous tous, messieurs… Il m’avait bien semblé qu’il se passait ici, ce soir, quelque chose d’inaccoutumé, mais je n’espérais pas trouver si bonne compagnie rassemblée.

Déjà Tatiana descendait le degré en fer à cheval qui joint la tribune à la galerie, et qui, doré, sculpté, plus ciselé qu’un bijou, se termine, au bas de ses rampes, par deux corbeilles de fruits de marbre. Puis, à pas lents, elle s’avança dans l’immense salle. Une large allée de doubles colonnes, dont les bizarres chapiteaux, faits de lions ailés, de tours, de proues de navires soutenaient un plafond doré, la partageait dans sa longueur, comme en trois nefs colossales. Des plaques d’écaille et de miroir, où des flambeaux allumés se reflétaient, garnissaient les murs nus, revêtus encore, par endroits, de lambeaux de tapisserie. Au fond de l’allée des colonnes, juste vis-à-vis de la tribune, le catafalque se dressait sur son estrade, entouré de centaines de cierges. On ne distinguait d’abord, dans cette lumière éblouissante, que des monceaux de roses blanches. Un baldaquin de velours violet, semé d’aigles d’argent éployées, s’attachait à quatre colonnes, très haut, au-dessus du cercueil, qui se voyait à peine sous les fleurs.

—Je croyais Votre Grâce, dit Manès, déjà partie pour Giunta di Doli.

—La tempête m’a retenue, répondit l’aveugle. Je partirai demain matin… Ah! fit-elle en ouvrant les narines, on respire ici la cire et les roses. Pourquoi a-t-on allumé tant de flambeaux?

—Votre Grâce sait, dit Manès, que Mgr Colloredo qui nous avait quittés, voilà trois jours, doit revenir très prochainement, et qu’il se pourrait même que le comte Popoff se décidât à nous rendre visite. Ser Pistolese faisait l’essai d’une espèce d’illumination qu’il leur prépare.

—Le comte Popoff! s’écria-t-elle… Nicolas Semenovitch!… Combien mon père sera heureux! Le comte a servi au Caucase sous les ordres du grand-duc Fédor… Mais pourquoi vient-il?

—Je ne sais, répliqua Manès. Il était à Venise, je crois, et n’a pas voulu repartir sans rendre ses devoirs au Grand-Duc.

—Et, dit-elle, comment va mon père?

—Mais… bien!

—Sa santé n’a pas empiré?… Est-elle raffermie, monsieur Manès, car le bruit courait ces jours-ci, qu’il se trouvait plus souffrant?

—Non, il ne souffre plus… Il va bien.

Alors Floris leva les yeux. Triste, immobile, les paupières closes, le Grand-Duc, sous l’ardente lueur des buissons de cierges, montrait une face blafarde, luisante comme un os de mort, des tempes caves; et les coins de sa bouche retombaient en un rictus amer. Une suprême convulsion avait comme figé avec horreur sur ce visage, devenu de marbre pour jamais, de longues et cruelles souffrances, une rage de désespoir presque ironique, les angoisses de l’agonie, la douceur du néant survenu, et mêlé parmi tout cela, on ne sait quoi de hautain et de dédaigneux. La tête exhaussée reposait sur un oreiller de satin blanc. On ne voyait sortir des roses blanches sous lesquelles le corps disparaissait, que ses mains, gantées de gants rouges à broderie d’or.

—Voilà comme on se cache de nous autres, pauvres aveugles! reprit Tatiana, en souriant. Je vous reconnais là, monsieur Manès. Vous m’exilez, et vous aviez recommandé que l’on se tût sur ces arrivées… Au reste, l’on eût dit, aujourd’hui, que tout le monde me fuyait. C’est à grand’peine que j’arrachais quelques paroles à ceux qui n’ont pu m’éviter.

—Eh bien, oui! repartit le savant, vous avez besoin de solitude. Les forêts de Giunta di Doli vous vaudront mieux que Sabioneira… Faut-il vous rappeler combien, hier, vous vous êtes trouvée souffrante, à la suite de votre visite de la veille à Sant’Orsola! Et à ce propos, chère enfant, avez-vous pris votre potion et bien suivi toutes mes prescriptions?

—Non, ma foi! répondit Tatiana, je l’ai oublié tout à fait. Allons, bon Manès, ne me grondez pas!… Vous me croirez si vous voulez, mon frère, continua l’aveugle, mais je suis follement gaie ce soir. J’ai dans l’esprit je ne sais quoi de si serein et de si joyeux, que tous ces hurlements du bora ne me font l’effet… devinez!… que d’un orchestre pour une fête… Voyez! j’ai voulu qu’on me parât, moi qui ne porte guère de bijoux.

—Oui, oui, c’est bon, c’est bon! dit Manès, mais vous partez demain, à l’aube, et il est grand temps, chère enfant, que vous alliez prendre du repos.

—Oh! je ne partirai qu’à une condition, répliqua l’aveugle. Si vous ne me promettez pas de faire, cette fois, ce que je veux, entendez-vous, monsieur Manès? je reste à Sabioneira.

—Et que désire Votre Grâce?

—Eh bien, puisque Nicolas Semenovitch va passer plusieurs jours ici, n’est-il pas juste qu’il m’en donne un tout au moins, ainsi que Mgr Colloredo?… Ce dernier m’a fort négligée durant son premier séjour, et j’entends m’en plaindre à lui-même. Arrangez-vous donc, monsieur Manès, pour me les amener tous deux à Giunta di Doli… Et maintenant, adieu, messieurs, reprit l’aveugle. Donnez-moi votre bras, bon Manès.

Tous deux sortirent, et il y eut quelques instants de profond silence, tandis que Jacinto, avec des valets, s’occupait de renouveler ceux des flambeaux qui étaient consumés.

—Que Monseigneur m’excuse, souffla tout bas le petit abbé Lancelot en s’approchant de Floris, à pas muets. Je dois le prévenir, au cas où il attendrait les princesses, pour donner l’eau bénite avec elles, que Leurs Grâces, vraisemblablement, ne pourront pas venir ce soir. Nous avons même été inquiets un moment, poursuivit l’abbé, au sujet de ma charmante élève, la princesse Josine. On aurait dit qu’elle avait le délire… Elle a voulu s’agenouiller devant Mme Isabelle. Elle lui demandait pardon, comme si elle eût commis un crime. Ensuite elle a versé beaucoup de larmes… Qui aurait cru que cette chère enfant se fût tellement attachée à Mgr le grand-duc Fédor, qu’elle ne voyait presque jamais?

Le Grand-Duc demeurait immobile; puis, enfin, élevant la voix:

—Messieurs, dit-il, bonne nuit!… Que chacun de vous dispose de son temps jusqu’à demain… Vous pouvez vous retirer aussi, pappas Nicanor. Je resterai seul auprès de mon père.

Tous, en passant, saluèrent Floris d’une profonde révérence, et quand le pope eut disparu le dernier, emportant les patères d’eau bénite, la salle demeura vide. Les cierges brûlaient à grosses larmes, sur les herses de bois d’ébène. Parfois, un coup de vent plus brusque faisait frissonner à la fois, leurs mille flammes inquiètes, et l’on voyait s’effeuiller soudain les grandes roses dont les pétales parsemaient les carreaux de marbre jaune et noir. Un vase plein d’encens fumait. Par moments, quelque chauve-souris, entrée sans doute au crépuscule, ou bien gîtée en cette pièce abandonnée, s’élançait, décrivait dans son vol, deux ou trois rapides crochets, puis se précipitait au milieu des cierges. On entendait comme un crépitement, et l’oiseau, lourdement, retombait. Quatre ou cinq, brûlées de la sorte, sautelaient sur les dalles de marbre, tout à l’entour du catafalque, avec de petits bruits inquiétants. Au dehors, la furie de l’ouragan redoublait; la mer bouleversée mugissait; la tourmente assaillait, en ce moment, les roches au sommet desquelles la salle est bâtie.

—Holà! quelqu’un! cria Floris.

Un valet parut aussitôt.

—Viens ici, dit le Grand-Duc, écoute!… Ah! c’est toi qui es entré à mon service, ces jours derniers. N’es-tu pas le fils de la Tonina?… N’importe, d’ailleurs! écoute… Va prévenir la princesse Josine… Non, doucement! Tu diras à celle de ses femmes qui viendra t’ouvrir, entends-tu? que quelqu’un qui est dans cette salle prie Sa Grâce de s’y rendre un moment… Oui! que quelqu’un voudrait lui dire un mot, et qu’on attend ici son bon plaisir… Sans me nommer, sans nommer personne, comprends-tu?… Puis, va te mettre au lit, mon enfant. Ton service sera fini.

Floris revint au pied du cercueil, et en se parlant à lui-même:

—Elle n’a rien dit, mais elle a été sur le point de tout dire… Ils ne l’ont pas comprise aujourd’hui, mais ils la comprendraient demain… Eh bien, que faire à cela? Ne faut-il pas que je m’habitue à ces angoisses et à ces remords? Cette vie n’est-elle pas la mienne désormais?… Le crime une fois accompli, la souillure devient ineffaçable. Aucune heure ne s’abolit. Toutes portent leurs fruits, quels qu’ils soient… Oh! maintenant, adieu pour toujours, la sereine tranquillité! adieu le contentement du cœur! adieu les rires, et les fêtes, et l’ambition! Je suis comme un homme enchaîné dans une cave pleine de poudre, et qui a, de ses propres mains, allumé la torche fatale, qu’il voit brûler sans pouvoir l’éteindre!… Que vais-je lui dire? Que je maudis ma jouissance évanouie, abhorrée… Ah! c’est avant de commettre le crime que j’aurais dû le détester; mais tant que la chair est superbe, aucune réprobation ne peut dominer son ardeur, ni maîtriser son violent désir… Oui! mieux vaut en finir d’un seul coup, la supplier, la conjurer… Quel est ce bruit? fit-il, en tressaillant… Rien! quelque boiserie qui craque… Les morts ne se relèvent point… C’est cette action qui me bouleverse entièrement… Se peut-il que je l’aie commise!

Un pas léger frôla les dalles, et le Grand-Duc, se détournant, vit Josine. Toute pâle, en noirs habits de deuil, elle se tenait arrêtée dans l’ombre d’une des colonnes; et ses prunelles parcouraient la vaste salle. De profonds cercles bleus entouraient ses yeux sanglants, trempés de larmes; sa bouche, un peu entr’ouverte, lui donnait un air indéfinissable de langueur et de désespoir. Elle aperçut Floris et jeta un cri.

—Hé quoi, Josine, je vous fais peur!

Elle tremblait de tous ses membres, en le regardant avec épouvante. Il avança d’un pas vers la princesse.

—Allez-vous-en! cria-t-elle; laissez-moi!… Quoi! encore quelque perfidie!… Allez-vous-en!… J’ai horreur de vous voir!

—Au nom de Dieu, dit-il, écoutez-moi.

—Va-t’en, va-t’en! reprit Josine, va-t’en, lâche!… Pourquoi me tends-tu ce piège nouveau? Qu’espères-tu? Que me veux-tu?

—Josine, par pitié…

—Que me veux-tu? répéta-t-elle. Je n’ai plus d’honneur que tu puisses me ravir… Ah! malheureuse! Souillée, perdue, déshonorée par ce boucher!

—Plus bas! plus bas! dit-il. Oh! prenez garde!

—Tant qu’il me restera un souffle, poursuivit-elle, tant que j’aurai une parole à mon service, je crierai vengeance contre toi… Immonde, incestueux scélérat!… Ah! je deviendrai folle de douleur… Être la proie de ce laquais, de ce goujat!

—Allez, je le sais trop, dit Floris, j’ai mérité les plus amères paroles… Pourtant, s’il est quelque expiation…

—Une expiation! s’écria-t-elle. Quelle expiation pourrais-tu m’offrir?… Infâme voleur, regarde-moi! Regarde le spectre de ce que j’étais, et de ce que tu as flétri… Ah! Dieu! quelle misérable chose cet homme a faite de moi!… Maintenant, où aller? où me réfugier? Puis-je vivre encore dans le même air, sous le même toit qu’Isabelle?… O Isabelle, chère sœur, à qui j’ose à peine penser! Combien cet infâme te trompe!… Par le ciel, elle saura tout!

—Ne fais pas cela! dit Floris. Oh! s’il te reste quelque pitié, ne parle pas, ensevelis ce crime!… Pas à Isabelle! Tais-toi!

Josine eut un rire sauvage:

—Il y a donc encore dans ton cœur une place qui n’est pas de pierre… Mais non, hypocrite, tu mens!… O bonne sœur, liée à un tel scélérat!… Un scélérat!… un scélérat!… Je le crierai devant toute la terre. Je te ferai connaître… A moi! à moi!

—Tais-toi, Josine, tais-toi…

—Lâche, tu trembles à présent… Tu n’as pas, pour regarder en face tes actions, la moitié du courage que tu as pour les commettre… O lâche, ô misérable… aussi dégradé que la boue!… Le crime dont tu t’es souillé… Je ne m’inquiète pas de tes prières!… Oui, c’est cela! Porte ta main sur moi, bâillonne-moi, étrangle-moi, tue-moi!… Ah! comme je voudrais mourir!

Elle poussa un râle étouffé, puis se laissa tomber défaillante, sur l’une des marches de l’estrade. Elle sanglotait tout bas, affaissée dans ses longs vêtements noirs, le front posé entre les genoux; et ses cheveux dénoués qui pendaient, balayaient le pavé comme un voile… Le vase d’argent fumait toujours; au sommet du catafalque, le mort souriait de son sourire amer; Floris éperdu se taisait. Confusément, comme en un rêve affreux, il voyait, au-dessus de sa tête, étinceler les faces horribles des Méduses sculptées aux caissons du plafond, et qui, furieuses, le front ridé et la bouche vociférante, avaient l’air de lui crier son crime. Il reprit, enfin, d’une voix très basse:

—Toute l’horreur, tout le mépris que me lancent vos malédictions, je les éprouve envers moi… Je n’ai pas même pour pallier mon crime, la vulgaire excuse d’avoir ignoré les malheurs qu’il devait produire. Pendant des jours, pendant des nuits silencieuses, j’avais pesé au fond de mon âme, tout ce que cet attentat ferait naître: la honte, les larmes, l’opprobre, le repentir, le dégoût mortel!… Ah! j’ai souffert cruellement! Vos yeux hantaient mes veilles et mon sommeil… J’ai lutté pour vaincre mon désir; mais à mesure que le remords et la froide raison l’étouffaient, on eût dit qu’un impur démon se plaisait à le rallumer… Grâce!… pitié, pitié, Josine!… Si j’ai péché, ce sont vos yeux qui m’ont tendu le piège fatal… Accusez votre forme charmante, le délire, la fascination qui m’aveugla. J’ai été provoqué à la faute par votre beauté.

—Tu as été provoqué, dit l’enfant, par ton infamie et par ta luxure!

—Je vous aimais, murmura-t-il, frémissant.

—Et moi, je te hais, dit Josine.

Il s’affaissa sur les genoux, et tirant de son sein un poignard:

—Si tu me hais, tiens, frappe! dit Floris. Finis mes misères avec ma vie. J’offre ma poitrine au coup mortel, et je te demande la mort, comme une grâce.

—Debout, dit-elle, debout, hypocrite! Tu sais bien que je ne puis être ton bourreau.

—Veux-tu que je meure? poursuivit Floris. Tu es la maîtresse de ma vie… Oui, un seul mot de toi, et je me tue, cette nuit même!

—Laisse-moi, laisse-moi!… Va-t’en!

—Ah! dit Floris, votre pardon! Accordez-moi d’abord votre pardon!… Que mon repentir vous désarme!

—Ton repentir d’une heure, d’un instant!

—Non, mais le remords, qui, toute ma vie, lavera mon âme de larmes!

Elle demeurait sans répondre, farouche, le visage fixe.

—Mon offense a duré un moment, continua Floris. Et il y a des milliers de moments où je ne l’avais pas commise, et tu auras de longues années pour l’oublier… Et pourtant, je souhaiterais que le premier berceau où l’on m’a couché fût devenu ma tombe!

—Vous auriez été plus heureux! dit Josine. Et pour moi, oh! quelle différence! Ma paix, mon honneur, ma dot virginale, je les posséderais encore… Que Dieu me venge, à proportion de l’infamie de ton forfait!

—Tu ne peux être trop cruelle, dit Floris. Oh! aide-moi à détester mon crime!… Mon cœur se brise, en y songeant.

—Qu’il ne se brise pas encore, dit Josine, mais qu’un chagrin éternel le consume! Puisse-t-il ne plus trouver de joie sur cette terre! Puisses-tu souhaiter la mort et désespérer de l’obtenir!… Que tous tes plaisirs se flétrissent! Que tous ceux que tu aimes t’abandonnent!… Et demeure seul et désolé, sans courage pour mourir, sans force pour vivre!

—Dieu entend tes prières, âme offensée, et s’il me frappe, je dirai qu’il est juste…

—Vois ce que tu as fait de moi!… Rappelle-toi ce que j’étais, gaie, souriante, heureuse, innocente… Et maintenant, la mendiante des routes, la fille du plus pauvre pêcheur me trouverait si misérable, qu’elle m’accorderait sa pitié!

—Quel chevrier voudrait être Floris, le grand-duc Floris de Russie, à condition d’avoir dans sa poitrine un cœur aussi angoissé que le mien? Oh! impose-moi, pour mon crime, le châtiment le plus cruel, le plus terrible, et je bénirai ta douceur!

—En plein bonheur, dit-elle, et d’un seul coup, ma vie entière est détruite… Je ne puis plus habiter, désormais, qu’avec le deuil, la honte, le désespoir. Ce sont les compagnons que Floris m’a donnés, et qui me suivront jusqu’à mon tombeau!

—Après avoir tant souffert, reprit-il, de la pauvreté et de la bassesse, je rencontre la pire souffrance, au milieu même du bonheur. J’étais écrasé sous le poids des misères communes à tous, et je trouve plus lourd aujourd’hui, le fardeau de ma seule misère!… Quel fruit maudit de la terre ai-je mangé? Quel poison sorti de la mer ai-je bu?… Mais non, non! Mon cœur seul est coupable! C’est lui qui a tout voulu et tout fait… O destinée! Fatalité des hommes!

—Tu aurais dû me tuer! dit Josine. Au moins je serais morte heureuse et pleine de tendresse pour toi, au lieu d’être éternellement contrainte à te haïr.

—Oh! ne me hais pas! répondit Floris. Pardonne-moi!… Grâce!… Pardonne!

Il tendait les deux mains vers l’enfant: sa poitrine se soulevait; de grosses larmes roulaient dans ses yeux. Elle s’était dressée et le considérait fixement. Ensuite, son regard s’adoucit, ses longues paupières battirent.

—Serais-je donc tentée de me trahir moi-même? dit Josine.

—Non, mais d’accorder ta merci à mon sincère repentir.

—Puis-je oublier le crime, hélas!… et ma propre ruine?

—Que le crime soit flétri! dit-il, mais pardonne à celui qui le déteste, autant que tu en as toi-même horreur.

—Maintenant, je suis ta victime, reprit-elle. Ce pardon me ferait ta complice.

—Non, non!… Par pitié… Grâce! Pardonne!

Elle hocha la tête, et d’une voix lente:

—Que je voudrais connaître tes pensées!

—Elles ne sont que remords et tendresse.

—Mais si je cesse de poursuivre ma vengeance, si je fais la paix avec toi, tu me mépriseras, dit Josine.

—Je te bénirai, repartit Floris. Oh! pardonne, pardonne, pardonne!

—Plus tard, peut-être, dit l’enfant.

—Mais puis-je espérer? demanda-t-il.

—Tous les hommes peuvent espérer, répliqua-t-elle.

—Oh! dit Floris, par grâce, accepte le baiser de mon repentir et de ma tendresse. Le poids qui m’écrase le cœur me sera moins lourd ensuite.

—Soit! dit-elle, puisque vous voilà si repentant.

Alors, Floris posa ses lèvres brûlantes sur le front pâle de Josine; et, tout en émoi, face à face, ils fixaient l’un sur l’autre des yeux profonds et pleins de langueur. Ils haletaient, ils balbutiaient de trouble et de désolation; peu à peu, leurs doigts se mêlèrent. Un vertige saisit Floris; et il couvrait de baisers furieux le visage frémissant de Josine. Soudain, un grand cri retentit: et tous deux, en se retournant terrifiés, virent, au haut de l’escalier, une femme vêtue de blanc chanceler, s’abattre, rouler avec un bruit affreux le long des marches, puis demeurer gisante, au bas, sur le pavé de marbre.

—Isabelle! cria Josine.

Et comme si, derrière elle, eût grondé quelque effroyable tempête, l’enfant se mit à fuir éperdument. Mais, dans son épouvante, elle ne trouvait plus les portes que masquaient des lés de velours. Tout à coup, elle se jeta derrière un des rideaux à crépines d’or, poussa la fenêtre de la terrasse et, battue du vent, échevelée, se sauva à travers les jardins, par l’escalier Sant’Isidoro.

Les flammes des cierges, en vacillant, s’éteignirent presque toutes, sous le coup de vent impétueux qui entra par la fenêtre ouverte, et de grands jets d’écume et d’eau de mer s’abattirent sur les dalles, tandis que résonnait, au loin, un tapage de vitres brisées. Floris, au pied de l’escalier, tenait entre ses bras Isabelle, blême, raidie, les paupières entrecloses.

—Holà! cria-t-il, du secours!… Holà!

Sa voix se perdit dans l’ouragan et dans le tumulte des vagues.

—Ho! du secours!… Holà, quelqu’un!… Du secours!

Quatre ou cinq flambeaux palpitaient encore au fond de la salle pleine d’ombre, que la rafale parcourait. Le ciel de velours claquait au vent. Puis, un à un, les derniers cierges s’éteignirent.

—A l’aide! reprit Le Grand-Duc. Holà! à l’aide!… Ah! qui est là?… A moi!… à l’aide!

—Est-ce vous, Monseigneur? répondit la voix de Manès. Quelle obscurité!… Que se passe-t-il?

—Vite, Manès, vite, vite!… Au nom du ciel!…

—Je ne distingue rien, Monseigneur… Qui a crié? J’ai entendu de ma chambre… Écoutez… voici quelqu’un qui vient…

La tapisserie se releva, et trois ou quatre serviteurs, les yeux écarquillés, apparurent. On distinguait derrière eux Jacinto, qui, debout sur le seuil, élevait en l’air, d’un bras tremblant, une petite lampe de cuivre.

—Des lumières! cria Manès… Qu’est-ce donc?… Que s’est-il passé?… Quoi! Mme la Grande-Duchesse!

—Elle a fait un faux pas, dit Floris, en descendant cet escalier.

—Vite, au lit! qu’on la mette au lit!… Oh! un matelas pour la transporter… Cours, Sander… Vite, un matelas!

—Ce n’est rien, n’est-ce pas, Manès?

—Comment êtes-vous, madame?… Elle ne m’entend pas. Toujours évanouie!… Ah! voici les femmes de Sa Grâce?… Allons, Gina, éclaire-moi!

—N’est-ce pas, ce n’est rien, Manès?

—Cours éveiller Stepany, Lucio! Dis-lui de m’apporter les fers avec le paquet d’amadou… Plus près, la torche, plus près, Gina… Elle a roulé du haut en bas, n’est-il pas vrai?

—Oui… Ce n’est rien, n’est-ce pas, Manès?

—L’enfant est perdu, mais il reste encore un espoir de la sauver… Ah! voici la civière… Bien! posez-la dessus!… Doucement, doucement… Là, là, doucement… Prenez garde!

Puis, comme les valets se mettaient en marche:

—Non, Monseigneur, restez ici.

—Je veux la suivre, dit le Grand-Duc.

—Non, Monseigneur, je vous en prie. Votre inquiétude et vos angoisses risqueraient de m’ôter mon sang-froid. Votre vue pourrait provoquer chez Mme la Grande-Duchesse une émotion dangereuse… Je vous ferai prévenir dans un instant… Au lit, au lit, au lit, vite au lit!

Tous disparurent. Un flambeau de résine, tombé par terre, et qui brûlait en allongeant sur le pavé une tache rouge et fumeuse, éclairait obscurément la salle. Le vent gonflait le lourd rideau violet. Floris, d’un geste brusque, l’écarta, et il se trouva sur la terrasse.

La rafale soufflait en foudre, la mer mugissait. Une vaste rougeur boréale flottait derrière les nuées, et à cette lueur éparse, on distinguait l’immense vallée des flots qui bouillonnait, blanche d’écume. Par moments, la clameur redoublait. On entendait des voix hautes et confuses, des râles, des clapotis; puis, un prodigieux sifflement, tantôt rauque, tantôt aigu, qui ondulait comme un dragon. De profondes détonations, telles que des coups de canon, retentissaient au milieu du tumulte. C’était la mer qui s’engouffrait, à travers les grilles, dans les longs souterrains de roches qui s’ouvrent au bas de la falaise, et communiquent avec les caves du palais. Alors, un sourd tremblement remuait l’antique terrasse de marbre, jusque sous les pieds de Floris; l’énorme écume noyait tout, et, en poussant un cri sauvage, le Grand-Duc se renversait la face pour l’offrir aux crachats de la tempête.

—Souffle, ouragan, fais rage! s’écria-t-il… Mer rugissante, lance tes vagues à l’assaut contre moi! Vent, emporte, balaye dans l’air jusqu’au dernier atome de ce corps!… Ah! j’ai assassiné la plus noble femme!… O Isabelle, comment ai-je pu te méconnaître?… Voici que ta douce image m’apparaît sous les traits de celle que j’ai tant aimée! Mon cœur se fond de désespoir et de tendresse… En un moment, en un moment! Les portes obscures du destin ont tourné sur un seul moment… Cela est-il possible? Est-ce un rêve?… O Dieu, comme vous me châtiez à ma première transgression, et à d’autres vous laissez le temps d’entasser les crimes sur les crimes!… Mais, non, elle ne mourra pas!… Oh! qu’elle vive, Dieu puissant! En échange de la chère vie d’Isabelle, prenez la mienne, bien qu’elle ne la vaille pas! S’il est au ciel une Ame paternelle qui ait pitié des misérables hommes, c’est elle que j’invoque ici… Qu’Isabelle vive seulement! Que ce ne soit pas moi qui la tue!… Grâce, grâce, ô Père céleste!

Il tendait les mains vers les ténèbres. Une voix appela:

—Monseigneur!

—Qui va là?

—Monseigneur… monseigneur Floris.

—Ho! me voici… Eh bien, qu’est-ce? dit-il, en rentrant dans la salle.

—Monseigneur, vite, vite, vite, venez vite! dit Mila qui se précipita. La Grande-Duchesse se meurt!

L’horreur régnait dans la partie du palais qu’ils traversèrent. Toutes les portes étaient ouvertes; et les valets, rassemblés aux abords de l’appartement d’Isabelle, sur le palier du grand escalier, bourdonnaient et se poussaient confusément les uns les autres. Un profond silence s’établit, dès qu’on vit paraître Floris. Et l’on n’entendit plus que la voix d’une des femmes de la Grande-Duchesse, qui, accompagnée de Lucio, descendait le degré, portant des deux mains un plat de cuivre, sur lequel gisait un enfant mort, recouvert d’un linge sanglant.

—Holà! cria Floris, ouvrez!

L’antichambre était solitaire: rien qu’une femme, avec des fioles et des lampes, qui y faisait chauffer quelque potion. M. Manès se présenta à la rencontre du Grand-Duc:

—Ah! c’est vous, Monseigneur… Venez…

—Vous la sauverez, n’est-ce pas?

—Dieu peut faire un miracle! répondit Manès.

Floris entra, se soutenant à peine. La chambre était vide et obscure. Deux ou trois bougies jaunes brûlaient au fond de l’alcôve, sur l’archivolte de laquelle des Renommées tenaient une couronne d’or. Soudain, il aperçut Isabelle. Un calme lugubre était peint sur son visage décoloré; elle gardait les paupières fermées. Le Grand-Duc s’affaissa par terre, auprès du lit, en sanglotant.

—Est-ce vous, mon cher cœur? dit Isabelle. Ne pleurez pas! Tout est bien arrangé de la sorte… Oh! je ne vous épiais pas; je venais prier auprès du Grand-Duc…

Elle reprit au bout d’un long silence:

—Je vous ai bien aimé, mon cœur! Vous aussi, vous m’aimiez autrefois… Nous aurions pourtant pu être heureux!… Vous rappelez-vous le premier printemps que nous avons passé ici! Que d’heures d’une tendresse bénie nous avons eues? Tout était plein de fleurs et d’oiseaux; on entendait chanter les rossignols… Hélas! les choses de ce monde s’évanouissent comme l’ombre…

—Tu vivras, dit Floris, tu vivras!

—O cher Floris, je vais mourir, dit-elle… Mais il me semble cependant que je suis un peu soulagée… Ah! ce n’est pas si difficile de mourir!… Pendant le court moment où je m’étais assoupie, j’ai vu tout à l’heure ta chère mère, entourée d’une splendeur céleste. Sa face rayonnait comme le soleil. Elle se tenait sur une nuée, et de ses mains ouvertes il descendait vers moi une pluie de rayons et de fleurs, tandis que la douceur de ses yeux apaisait ma souffrance… Elle vient m’emmener, mon Floris, et un jour nous serons tous réunis, loin de cette triste terre, dans le Paradis!

—Tu vivras, tu vivras! répéta-t-il.

—O mon cher cœur, mon cher trésor, mon cher bonheur! dit Isabelle d’une voix faible comme un soupir… Tu te souviendras, n’est-ce pas? de ta pauvre petite Isabelle… Tu te souviendras de notre enfant qui est morte en venant au monde… Qu’on l’ensevelisse avec moi! On la déposera sur mon sein… Rien ne te restera de moi que le souvenir, mon bien-aimé. J’aurai passé dans ta vie, ainsi qu’une ombre… Mon bien-aimé, je te pardonne! N’aie pas trop de chagrin, mon Floris… Je pardonne aussi à Josine… Rappelle-moi plus tard à ma sœur Tatiana. Dis-lui que j’ai quitté le monde en l’aimant et en la bénissant… Où est Gina?… Elle s’est trouvée mal, je crois, et on a dû l’emporter. Elle était bien bonne pour moi; elle m’a fidèlement servie… Pour la vertu, pour l’honnêteté et la décence de la conduite, elle mérite un excellent mari; je voulais lui faire sa dot… Ne pleure pas, mon bien-aimé: sois heureux! Va, le temps te consolera… Un mort n’est rien! J’ai peut-être été indolente et trop paresseuse dans ces derniers mois. Je t’en demande pardon, mon Floris… Et je te bénis, dans la mort, pour le bonheur que j’ai eu auprès de toi… Mila, écarte ce flambeau… Place-moi plus haut, je respire mal… Donne-moi ta main, mon Floris… Bien, ainsi.

La porte s’entre-bâilla au fond de la ruelle, et l’on vit s’y glisser, sans bruit, plusieurs des femmes de la Grande-Duchesse. Elles portaient des chandeliers avec la croix d’or et de cristal que Maria-Pia avait fait faire pour son oratoire. En se hâtant, elles couvrirent l’une des consoles de napperons blancs, et disposèrent une sorte d’autel au moyen de flambeaux.

—Ne pleurez pas, cher aimé, dit Isabelle… C’est moi-même qui ai demandé de recevoir l’extrême-onction.

Alors, une vive clarté se répandit soudain par la chambre. Les trois portes à la fois venaient de s’ouvrir, et une dizaine de femmes morlaques de Sabioneira-le-Bas, qui avaient des cierges à la main, défilèrent silencieusement. Derrière elles, quatre jeunes filles, en hauts bonnets de plumes et d’écarlate, s’avançaient, portant sur leurs épaules la châsse de sainte Justine, qu’on a coutume de monter au palais, lorsqu’un des maîtres y est en péril de mort. Elles la posèrent sur ses bâtons, derrière une lice mobile, qu’elles garnirent de gros flambeaux allumés. Cependant l’archevêque de Myre, revêtu de l’étole violette, était entré avec les saintes huiles; l’abbé Lancelot l’accompagnait: et les servantes du palais, les femmes des pêcheurs, des calfats, des jardiniers pénétrèrent dans la chambre, à leur suite, et s’y rangèrent, en foule, autour du lit.

—Ma sœur, dit José-Maria, quand le silence fut rétabli, nous vous apportons, selon votre désir, les dernières grâces de l’Église. Puissent-elles vous prémunir contre l’angoisse et les terreurs de ce moment!

—Merci, mon bon frère, dit-elle.

L’archevêque de Myre poursuivit, d’une voix qui tremblait par intervalles:

—Une âme pure comme est la vôtre, peut se confier hardiment dans la miséricorde de Dieu… N’ayez point de regrets au monde, si l’heure est arrivée d’en sortir. La terre, ma sœur, était pour vous un lieu d’exil. Vous chérissez la solitude, et le monde n’est que multitude; vous recherchez le silence, et le monde n’est que clameurs; vous êtes touchée de la vérité, et le monde n’est que mensonges; vous aimez la pureté, et le monde n’est que corruption. Pourquoi donc souhaiteriez-vous d’habiter encore parmi les hommes? Quitter la vie, ma sœur, c’est se réveiller d’un songe plein d’inquiétude… Homme superbe, qu’es-tu donc? Quelle est cette existence à laquelle tu t’attaches si âprement?… Fils de la femme et pétri de la boue impure de son sang, tu es pareil aux bêtes par tes besoins, comme par tes concupiscences… Qu’es-tu encore? Un sol stérile, un ténébreux abîme d’iniquités, un enfant de la colère de Dieu, un vase de misère et d’ignominie… Ta naissance est souillée d’ordures; ta vie est une longue chaîne de souffrances, et ta mort est remplie de frayeurs… Quittez cette terre, ma sœur, abandonnez les voies de ce monde; déprenez votre cœur des attaches terrestres; laissez cette vie sans regrets, comme on jette un roseau fêlé qui, loin de nous soutenir, nous percerait la main, si nous voulions nous y appuyer. C’est une vie triste et fragile, une vie inconstante, agitée, sujette à mille vicissitudes, une vie de fantômes et d’illusions, une vie qui n’a rien de réel que ses afflictions et ses peines, une vie que l’on pourrait nommer un enfer déjà commencé, et qui du chaume, du palais, des hameaux, des villes, des solitudes, si diverse qu’elle ait été, aboutit enfin à la mort, comme toutes les eaux de la terre vont s’abîmer dans l’Océan.

Il cessa de parler: et après une pause, l’œil fixe et la face aussi pâle que la toile d’argent de sa chape, il récita les prières latines; puis, en trempant son pouce droit dans la boîte de vermeil du saint chrême, il s’avança auprès du lit, et commença de faire les onctions. Les femmes priaient à genoux; les chandeliers de cristal et la châsse se renvoyaient les feux des flambeaux; par moments, un sanglot s’élevait; ensuite, au milieu du silence, on entendait le glas profond de la grosse cloche de Sainte-Justine.

—_Per istam unctionem_, dit l’archevêque, en découvrant les pieds de la mourante, et suam piissimam misericordiam, indulgeat tibi Dominus quidquid deliquisti per pedes!

—_Amen!_ répondit l’abbé Lancelot.

Les onctions étaient finies. L’archevêque fléchit le genou, pria quelques instants à voix basse, puis se releva; et toutes les femmes se dressèrent en même temps.

—Adieu, ma sœur, dit José-Maria, tandis qu’une larme roulait au bord de ses paupières.

—Adieu, mon bon frère, dit Isabelle.

Les femmes reprirent sur leurs épaules la châsse de sainte Justine, et le cortège se retira lentement, dans l’ordre où il était entré. Deux heures sonnèrent au campanile; tous les flambeaux avaient défilé; les hautes portes se refermèrent: et la chambre se trouva, comme auparavant, déserte et à peine éclairée. Les sanglots étouffés du Grand-Duc y résonnaient lugubrement.

—Vous rappelez-vous ces trois sœurs, dit Isabelle après un long silence, ces trois sœurs de Zemenico, que leurs maris avaient délaissées et qui vinrent nous implorer?… Leur rencontre me présageait ma destinée… Voilà pourquoi mon cœur était si lourd, chaque fois que je songeais à elles… Mais, en ce temps, vous m’auriez grondée, cher aimé, si je vous avais dit mes craintes, et je n’osais vous en parler.

Vassili Manès s’approcha, et lui tendant une tasse d’argent où fumait un breuvage noirâtre:

—Allons, allons, madame, ne vous agitez pas!

—Merci, mon bon Manès, répondit-elle… Est-ce le bora qui siffle ainsi?… Ces hurlements me sont pénibles!

Le vieillard, au fond de la ruelle, attachait sur la Grande-Duchesse un regard de compassion.

—Oh! chuchota Mila, comme Sa Grâce a changé tout d’un coup!… Des gouttes suintent de sa figure; ses yeux ont l’air agrandis et plus profonds dans leurs orbites… Regardez… elle a encore pâli, ce qui semblait impossible!

—Elle s’en va, dit Manès… Prie pour elle!

Cependant, on avait poussé la petite porte de l’alcôve, et l’abbé Lancelot, qui avait apporté le saint sacrement de la chapelle, se mit à dire dans le cabinet contigu une messe de la Passion, ainsi que l’avait demandé la Grande-Duchesse. Elle se tournait, par moments, vers cette porte restée ouverte: on lui voyait joindre les mains; et toutes les fois que son regard rencontrait celui de Floris, qui se tenait au pied du lit, elle essayait encore de sourire:

—Quand je serai morte, reprit-elle, en l’appelant d’un signe de tête, que nul médecin ne touche à mon corps… Mes femmes seules l’enseveliront.

Il s’était penché afin de l’entendre, très bas auprès de son visage, et il suivait des yeux le mouvement de ses lèvres:

—Ç’aurait été après-demain, murmura-t-elle, l’anniversaire de ma naissance: j’allais avoir vingt-deux ans. J’étais triste, mon cher aimé, en pensant que vous l’oublieriez, mais vous y songerez, je vous en prie, mon cœur.

Ensuite, elle ne parla plus… Le reste de la nuit fut cruel: de rares et courts instants de connaissance, un profond accablement, du délire, et, vers le matin, l’agonie, qui dura longtemps et pleine d’horreurs. Le jour commençait à poindre, et une lueur grise, pareille à une écume sale, entrait par les hautes fenêtres. La mer livide bondissait; au travers des arbres agités du vent, on voyait se lever, par rafales, dans les jardins déserts, de grands tourbillons de poussière.

—Approchez, Monseigneur, dit Manès à demi-voix… Vous pouvez lui fermer les yeux.

—Quoi! Qu’y a-t-il?

—Elle ne souffre plus, répondit Manès.

Floris se dressa tout en sursaut:

—Morte!… Est-ce qu’elle est morte? s’écria-t-il.

—Elle est morte, oui, Monseigneur.

—Morte! morte! reprit le Grand-Duc, et il tremblait de tous ses membres… Morte! Pourquoi ne l’a-t-on pas sauvée?… Ah! vous ne savez rien! vous ne pouvez rien!… Isabelle, entends-moi, c’est Floris qui te supplie… Inanimée! partie, oh! partie à jamais!… Et c’est moi qui l’ai tuée… moi seul!… O maudit, maudit scélérat!… Ah! donnez-moi du poison, un couteau!… Qu’on rassemble ici tous ceux qui l’aimaient, tous ceux qui vont pleurer sur elle… Et je m’accuserai devant tous… O misérable que je suis!… Ameutez-vous autour de moi, crachez sur moi, lancez-moi des pierres et de la boue!… O Isabelle, mon amour, ma vie, ma femme! Morte, morte, morte!… Est-il possible?… Oh! Isabelle, Isabelle, Isabelle!

Il se roulait par terre, en sanglotant. M. Manès l’exhortait, et il vint doucement à bout de l’emmener hors de la chambre.

 

Vers midi, un valet qui tirait par la bride un grand cheval blanc sortit de la Petite Écurie et traversa la cour pavée de briques, où des lignes de pierre, en se croisant, dessinaient des carrés inégaux. Ser Pistolese et Jacinto le regardaient venir à pas lents, debout tous deux sous le fronton du Manège.

—Bien, parfait, mon garçon! dit le majordome. Marche encore un peu plus doucement, de crainte de casser les œufs que tu as sous les semelles… Voilà près d’une heure que je t’attends!

—Fallait-il donc partir le ventre vide? riposta Lucio, tout en flattant de la main Barocco, le chien griffon de ser Pistolese.

—Bien, bien! murmura le gros homme… Tu es comme les nonnains de Gênes, qui, après qu’elles sont revenues des étuves, demandent à l’abbesse congé d’y aller… Il eût été décent aussi, dans une telle circonstance, d’enlever de dessus ton épaule tes rubans jaunes et tes cordons ferrés d’argent. Si vos habits de deuil ne sont pas encore prêts, ce n’est pas une raison, néanmoins, pour étaler de tels ornements!

—Allons, ne vous fâchez pas, messer Pistolese, dit Lucio.

—C’est bon, c’est bon! grommela le majordome; ne t’en va pas flâner en route, tu entends… Voici les lettres pour Raguse, avec la liste des commissions… Le cercueil de plomb tout pareil à celui qu’on est allé chercher lundi… Et tu diras à la tourière qui t’ouvrira chez les Barnabites, de porter ce pli aussitôt à Mme la Supérieure… Je lui demande de nous prêter quelques vases et des chandeliers… Tu passeras à l’archevêché… Ah! voici messer Stepany.

L’aide-chimiste se montrait derrière la grille de la Vénerie, accompagné du petit Thalès. Derrière eux, cinq ou six jardiniers qui portaient des hottes pleines de roses, traversèrent la vaste cour, en même temps que le père et le fils se dirigeaient vers ser Pistolese.

—Ah! vous faites bien d’être exact, dit Stepany, en regardant à sa montre. Je veux être damné, si je vous aurais attendu un quart de seconde!… Eh bien, qu’a-t-on décidé?

—Il n’y aura pas d’embaumement, répondit Pistolese. Ce sont les ordres du Grand-Duc.

—Et les obsèques, pour quel jour?

—Pour samedi, en même temps que celles du grand-duc Fédor et de Mme Maria-Pia… Oui, oui! tous les trois en même temps… Ah! pauvre Mme Isabelle!

—Ne comptez pas que je vais me soucier de ça! s’écria aigrement Stepany. J’ai bien assez de mes propres affaires!… Je me suis assez longtemps tracassé pour les autres. C’est fini! Je n’en veux plus maintenant!… Voilà trois journées, poursuivit-il, oui! trois journées entières que je perds, et qui m’en saura gré, monsieur?… On m’envoie à Raguse, on dispose de moi, on me tire à hue et à dia! on fait de moi une bête de somme! Depuis lundi, je n’ai pas eu le temps de déjeuner, ma parole!… Ah! Thalès… Rêvez-vous, Thalès?

Continuer : partie 11 sur 15