Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

Elémir Bourges · Chapitre 1 sur 2 · partie 13/15

Pages du PDF

Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 15 parties.

Le Grand-Duc, à son tour, prit la parole, et d’une voix impérieuse:

—Bien. C’est assez, monsieur Chus. Il me sied de donner, non de recevoir.

—Allons, allons, allons, marmotta le financier, comme vaincu. Fous auriez pien pu, cepentant, accepter cela te moi, Monseigneur… Nous afons commencé ensemple; nous sommes tes amis tes fieux chours. Mais che ne prétends pas offenser Fotre Altesse, et c’est à moi te me soumettre… Puisque fous l’ortonnez, enfin, che me résignerai, Monseigneur.

—Veuillez donc fixer, dit Manès, la somme qui vous est due.

—Oh! pas t’archent! pas t’archent! pas t’archent! exclama M. Chus avec véhémence. Si mes serfices fous agréent, si fous foulez me témoigner, Monseigneur, fotre ponne estime, faites-moi un petit présent… Oui, tonnez-moi quelque part un chartin, une masure, un pout te champ, comme cache te fotre amitié, et afin que che puisse tire: Le paron Salomon Chus, te Fienne, tient cette terre en ton te Son Altesse le crand-tuc Floris te Russie.

—Volontiers, monsieur Chus, dit Floris. Que lui donnerai-je, Vassili?

—Pah! un rien! une taupinière, une taupinière, répliqua le juif… Tes saples ou pien tes rochers… Une terre sans refenus… Non, non, non, pas t’archent entre nous!… Mais che ferai richement encatrer la tonation, Monseigneur, et che la mettrai tans mon capinet, comme un soufenir te Fotre Altesse… Et tenez, si ch’ai ponne mémoire, ne m’afez-fous pas tit, chatis, que fous possétiez au Caucase, en Chéorchie, tans ces pays-là, quelques ferstes te terre stérile?… Che ne sais même pas, Tieu me partonne! si ce n’est pas en Arménie, aux apords tu mont Ararat, où s’arrêta l’Arche… Ha, ha, ha!… Le paron Chus, propriétaire tu mont Ararat!

—M. Chus veut parler sans doute, reprit Manès, de votre terre d’Isgaour… Mais c’est un bien immense, Monseigneur, quoique, à vrai dire, il ne rapporte rien… Allons, pour un instant, cher baron, laissez là vos subtilités et vos ruses, et dites-nous sincèrement ce qui vous fait désirer ce domaine.

—Ah! Seigneur Tieu! se récria Chus, fous suspectez touchours les autres, monsieur Manès… Répontez-moi, répontez-moi, che fous prie. Quel intérêt puis-che afoir à posséter cette terre? Est-ce que Son Altesse le crand-tuc Fétor a chamais réussi à la fentre, quand il foulait faire te l’archent?… Est-ce qu’elle a chamais rapporté un kopeck au crand-tuc Floris?… C’est pour fous opéir, Monseigneur, que ch’ai nommé ce tomaine au hasard. Mais, puisque che suis méconnu, che n’en feux pas, che le refuse… Non, non, cent fois non! ne me tonnez rien!… Che suis las te foir mon pon cœur et mon tésintéressement flétris par tes soupçons outrachants!

—Assez! dit Floris en se levant. C’est bien… Vous aurez cette terre… Ah! demain, ne l’oubliez pas, nous réclamons de vous, monsieur, ainsi que de Mme la baronne Chus, votre compagnie pendant quelques heures. Nous irons visiter, en rade, le trois-mâts le Coromandel, qui est arrivé ce matin. J’ai invité le gouverneur, le caïmacan, le consul des États-Unis, tous ceux, enfin, qui m’ont secouru dans ma détresse.

—Che n’aurai garte t’y manquer, Monseigneur, répondit M. Chus, qui marchait sous les palmiers près de Floris. Fous afez là, tit-on, tes merfeilles… A chaque pas, à chaque coup t’œil, naîtra quelque surprise noufelle… Allons, ponne nuit, Monseigneur.

—Une bonne nuit, monsieur Chus.

Et laissant le juif dans le jardin, à la porte de ses appartements, car il était l’hôte du Grand-Duc, Vassili Manès et Floris prirent un corridor voûté. Le crépuscule était tombé; un esclave noir, devant eux, portait une lanterne allumée; chaque fois qu’ils levaient la tête, ils apercevaient les étoiles par quelque œil-de-bœuf de la voûte. Puis ils se trouvèrent à l’air libre, sous une galerie de la cour des Palmiers. On distinguait confusément, de l’autre côté de la cour, sous la galerie parallèle, trois ou quatre hommes qui gesticulaient, en causant ensemble bruyamment.

Soudain, Manès se retourna au bruit d’un pas qui le suivait:

—Qu’y a-t-il?… Ah! c’est toi, Sapéto. Qui sont donc ces hommes?

—Des matelots, seigneur, dit le Maltais. Voici des lettres qu’ils apportent: celle-là pour Son Altesse, celle-ci pour vous.

—Ah! c’est juste! s’écria Vassili. Je ne sais comment j’ai oublié d’en faire part à Votre Altesse. Le capitaine du Coromandel s’est chargé pour vous, à Bombay, d’une lettre arrivée huit jours après votre départ. Il m’en avait prévenu ce matin, et me l’envoie avec ce billet.

—Bien! qu’on récompense les matelots!… C’est de Mamula, reprit Floris, tandis qu’après un salut jusqu’à terre, l’interprète disparaissait… Oh! ce seront encore des comptes, d’interminables additions! Le digne baron nous envoie, à travers toutes les mers du globe, le détail des œufs de nos fermiers… Ouvre cette lettre, Manès… Tu me diras ce qui en vaut la peine…

Alors, l’esclave, en haussant sa lanterne, écarta une tapisserie, et le Grand-Duc, avec Manès, pénétra dans une chambre vide, aux murs nus, et carrelée de briques. Un vase de cristal, plein d’huile, tombant du plafond à l’extrémité d’une longue verge de cuivre, y répandait sa lueur vacillante. Au fond de la chambre, on apercevait, posée sur deux tréteaux assez bas, une sorte de caisse oblongue. Le Grand-Duc eut un geste de surprise. Il pâlit, puis, en s’approchant, il la considéra fixement… Avec ses lourdes parois d’ébène, avec les grisâtres feuilles de plomb dont il était doublé intérieurement, le cercueil, tranquille et béant, paraissait à Floris aussi sourd, impénétrable et solennel que le mystère de mort même qu’il allait bientôt recéler. A quelques pas plus loin, le couvercle était dressé contre la muraille.

—Trop petit, trop petit! murmura Floris… Oh! pourquoi n’ai-je pas prescrit aux ouvriers qui y travaillaient depuis si longtemps, de m’y faire ma place aussi?… Sera-ce moi qui te rapporterai à Sabioneira, pauvre Josine?… Ou ne vais-je pas usurper ta bière et m’y coucher au lieu de toi?

M. Manès reploya la lettre qu’il avait lue tout debout sous la lampe, et avec un ricanement:

—Eh bien! nous savons maintenant pourquoi M. Chus est arrivé à Djeddah en si grande hâte, abandonnant les intérêts qu’il a au Caire dans la faillite Rice et Howel… Oui, Monseigneur, et je pourrais vous dire aussi pourquoi il ne voulait de vous qu’une taupinière, une taupinière!

—Pourquoi?… Que m’écrit donc Mamula? demanda Floris.

—Des nouvelles inattendues, des nouvelles d’or, Monseigneur, et qui arrivent à point nommé pour confondre notre homme. On a découvert à Isgaour, à deux milles de la mer Noire, à Isgaour, dans ce domaine que demandait précisément M. Chus, des sources de pétrole inépuisables… Une fortune, une fortune immense, Monseigneur!… Ha, ha, ha! Pas t’archent, pas t’archent entre nous!… Seulement, pour l’amour de Dieu, faites l’aumône à ce pauvre juif d’un ou de deux millions par an!… Au premier bruit de la découverte, le baron Mamula a pris sur lui d’envoyer là-bas un ingénieur, dont le rapport a confirmé les vagues rumeurs qui couraient… Comment M. Chus l’a-t-il su?… Attendez!… N’est-il pas à la tête d’une assez louche Société des pétroles d’Iméréthie?… Quoi qu’il en soit, si jamais homme a été pris le larcin à la main, comme on dit, c’est bien lui! Ha, ha! Tes saples, tes rochers!… Vous trouverez, Monseigneur, tous les détails de la découverte, avec le calcul approximatif des dépenses et des recettes, dans la lettre du baron Mamula.

—Se peut-il que tout soit mensonge? dit le Grand-Duc. Oh! y a-t-il un seul homme droit?… Le fourbe, fourbe scélérat, souriant et mielleux scélérat!… Comme il masquait sa vilenie en désintéressement, en noblesse d’âme!… J’ai été sa dupe, Vassili.

—Ma foi! je l’étais presque aussi, dit le vieillard.

—Et cela pour un gain sordide! continua Floris en rêvant. Pour quelques pièces de cet or abject, Dieu visible du genre humain… Mentir ainsi! Se dégrader! S’avilir!… Un homme déjà riche à millions!… Ah! qu’y a-t-il donc, dans cet or maudit, qui enchante à ce point les hommes? Quel tentateur, quel démon y est caché?… Oui! un démon, assurément! Car aucun mobile, purement humain, ne suffirait à rendre raison de l’infamie de ce Chus, par exemple. Il y a là une suggestion, une fascination diabolique… Tout par l’or! ha, ha, ha!… Tout pour l’or! Que ne ferait-il pas pour de l’or?… Oh! il eût arraché l’oreiller de dessous la tête de son père!… Pour de l’or, il vendrait sa patrie, si M. Chus avait une patrie!… Il vendrait son Dieu… son enfant!… Il vendrait sa femme, Manès… Il nous prostituerait sa femme!… Par le ciel! je veux l’essayer… Oui, je ferai cette épreuve!

—Bien! c’est facile, Monseigneur.

—Oh! vois-tu, je n’ai pas un mépris assez large pour tout ce qui respire sous le soleil… Mes lèvres, comme à un enfant, sont tièdes encore du lait de la tendresse humaine… Je ferai cette épreuve, Manès… Oui! pour pouvoir cracher ensuite mon dégoût à la face de l’homme… Tout est à vendre!… Tout, tout, tout! Juges, prêtres, magistrats, sénateurs! Les lois civiles et les canons religieux! L’honneur des femmes et l’innocence des vierges!… Je te dis qu’il la prostituera!… Il me l’amènera lui-même, tu verras… Oh! l’ignoble foule des hommes!… Et moi, moi qui déclame ici, moi qui récrimine si haut, n’ai-je pas commis des actions telles?… Oh! j’ai horreur d’être homme, Vassili… Il me l’amènera, te dis-je!

—Il est jaloux d’elle pourtant, reprit le savant en ricanant. Oui, ce serait un juste châtiment à lui infliger, Monseigneur… Le mettre, par exemple, aux prises avec l’avarice et la honte, la jalousie et la cupidité, et considérer le combat… Quand je pense comme il nous dupait!… Je veux l’attraper, à mon tour, par la fable la plus saugrenue… Ha, ha, ha! c’est dit, Monseigneur… Je me fais, pour une heure ou deux, votre Mercure, votre entremetteur!

Les quais étaient couverts de peuple, quand, le lendemain, à la marée haute, le Grand-Duc et ses compagnons s’embarquèrent dans le caïque du Pacha. Ils traversèrent le petit port, plein de débris de fruits et d’immondices, puis, rasant à sa pointe orientale le récif pierreux de Dakra, nagèrent vers le Coromandel, dont on apercevait, au fond de la rade, les mâts et les cordages pavoisés. Par moments, de lourdes allèges, débordantes de marchandises, croisaient l’embarcation de gala; du bord de leurs barques immobiles, des pêcheurs guettaient les bancs de poissons. A l’instant où le Grand-Duc l’aborda, le vaisseau tira sa caronade, qui fut aussitôt répondue par quatre ou cinq canons rouillés, en batterie devant le château. Les boulets dont ils étaient chargés, en frisant l’eau, rebondissaient de vague en vague, aux acclamations de la multitude.

Mais un grand bruit monta de l’entrepont, et des femmes indiennes apparurent, aux marches du capot d’échelle, que l’on avait tendu de pavois rouges. Petites et jaunes comme l’or, elles étaient, des hanches aux chevilles, serrées dans des pagnes d’écarlate; un anneau avec un rubis pendait de leur narine percée; des aiguilles d’argent, derrière leur tête, imitaient les rayons d’un soleil: et toutes chargées de guirlandes, de bracelets, de colliers, elles se pressaient autour du maître, lui saisissant les mains, lui embrassant les pieds et les genoux.

—Oui, je vous reconnais, dit Floris… Et toi aussi… Et toi… Et toi… Votre maîtresse vous aimait… Ah! ce n’est pas ainsi, ce n’est pas à Djeddah que j’avais compté vous revoir!

—Qui sont ces femmes? demanda la baronne Chus, à voix basse.

Grande et svelte, debout près de M. Cripps, elle agitait, nonchalamment, un massif éventail de plumes blanches, dont Kiamil-Pacha, en soufflant dans son uniforme chamarré d’or, car il était d’une grosseur énorme, suivait des yeux chaque battement.

—Des esclaves, répondit Manès, des femmes esclaves dont Pertap-Singh avait fait présent à la Grande-Duchesse.

—Vous vous étiez attachées à ma fortune, ajouta Floris… J’avais cru que nous pourrions vivre tous ensemble à Sabioneira… C’est bien! Vous descendrez à terre, et je vous renverrai dans l’Inde, par le premier navire qui passera.

—Fotre Altesse ne retourne tonc pas en Talmatie? dit curieusement M. Chus.

—Non, je me suis déterminé pour une autre voie, repartit le Grand-Duc. Mes yeux sont las de ce soleil… Je m’en vais dans une île de brumes, dans un pays froid et ténébreux… C’est pour prendre congé de vous que j’ai sollicité votre présence ici… La coutume de l’Orient veut d’ailleurs que les étrangers marquent, par quelque don, leur reconnaissance des secours et de la protection qu’on leur accorde, et sitôt que les circonstances l’ont permis, j’ai tenu à payer ma dette… Mais c’est trop discourir… Messieurs, si vous voulez me suivre!

Tous, faisant cortège à Son Altesse, s’avancèrent le long du passavant, jusque vers le milieu du navire. Alors, le vaste rideau de nattes qui cachait le gaillard d’arrière, tomba tout d’un coup: et, au-dessous des aigles noires flottant au vent parmi les cordages, un spectacle magnifique apparut. Des armes, des meubles, des coffres, de lourdes pièces d’orfèvrerie, formaient sur le tillac, recouvert d’un immense tapis indien, un pompeux amas de richesses: grandes aiguières d’or de Perse, émaux de Chine et du Japon, étoffes et brocarts d’or empilés, des cuivres, des statues d’albâtre, des peintures encadrées de lames de miroir, des vaisselles d’or et de vermeil. Deux gazelles, de poil tout blanc, à longues cornes striées et aussi droites qu’une flèche, étaient couchées au devant du tapis, les pattes liées sous le ventre, tandis que, tout autour, des serviteurs indiens tenaient au bout de chaînes d’acier, huit guépards, encapuchonnés de cuir bleu, entravés, et chacun étendu sur une pièce d’écarlate. Par derrière, de beaux chevaux, couverts de housses de brocart d’or, secouaient orgueilleusement, en se cabrant, de hauts panaches de plumes blanches; et quand Floris parut, trois éléphants énormes, qui occupaient une sorte d’estrade pratiquée au demi-rond de la poupe, le saluèrent en ployant les genoux. Des cercles d’or leur battaient aux pieds; un frontal d’orfèvrerie d’or, d’où retombaient des queues de yak, chargeait leur front que surmontait un soleil d’or, à rais étincelants; des dessins de vert et de rouge tatouaient leurs trompes, levées en l’air; et, sur leurs défenses tronquées, se dressaient deux touffes de plumes, incarnates et blanches, montées d’un pied d’or. Ainsi, les trois animaux gigantesques demeuraient agenouillés sous leurs caparaçons, au milieu des rumeurs de surprise.

—Debout! debout! Qu’ils se relèvent! dit Floris. Ne doit-il pas suffire à l’homme d’offrir lui-même ces hommages d’une vénération simulée? Fera-t-il mentir jusqu’aux animaux?… C’est bien… Messieurs, laissez-moi, maintenant, vous distribuer quelques faibles marques de ma sincère reconnaissance… Mon seul regret, c’est qu’on n’ait pu retrouver à Djeddah le vieux réis qui nous a recueillis, quand nous flottions sur ce radeau… Émir-bahar, recevez ce bijou, en souvenir de notre rencontre… M. Cripps ramasse des curiosités. Voici du vrai drap d’or indien, des cuivres, des bouteilles de Perse, en forme de bêtes et d’oiseaux… Sage hakim, ces livres, écrits dans toutes les langues de l’Orient, ont été réservés pour vous…

Abou’l Feradj salua le Grand-Duc.

—A vous, seigneur caïmacan, ces armures, ces cottes de mailles, ces harnais, ces sabres anciens… Que Son Excellence Kiamil-Pacha accepte pour lui ces chevaux!… Qu’il veuille bien aussi se charger d’envoyer à Sa Hautesse le Sultan, en reconnaissance du bon accueil que j’ai reçu, il y a quatre ans, de Sa Majesté, à Constantinople, ces éléphants qui m’ont été donnés par le maharana Pertap-Singh… Et vous, madame, poursuivit le Grand-Duc, en s’inclinant devant Faustina, puisse ce collier, si M. Chus veut bien permettre que je vous l’offre, vous rappeler parfois, le souvenir du grand-duc Floris de Russie. Acceptez-le et portez-le!… Prenez le reste aussi, nobles seigneurs! Prenez tout! Partagez-vous tout!… Que ferai-je de ces richesses?… Oui! qu’on décharge le navire, et que l’on vende ce qu’il contient! Je me réserve uniquement, de la cargaison tout entière, le petit Bouddha de terre cuite que m’a donné, à Colombo, le grand prêtre Sumangala.

—Son Altesse est plus généreuse que le fameux Hatim-Thaï! s’écria le caïmacan.

—Un peau présent! dit M. Chus. C’est trop, c’est trop, Monseigneur, c’est trop!

—Bah! croyez-vous? reprit Floris amèrement… Ah! je pourrais distribuer, maintenant, tout l’or et les trésors de la terre, toutes les perles de la mer, sans me trouver appauvri. C’est le jour où j’ai dû céder à la mort ma sœur, ma mère, Isabelle, Josine, c’est ce jour-là que j’ai perdu mes richesses… Prenez tout, prenez tout, vous dis-je! Je suis un chêne dépouillé et dont les feuilles tombent au vent d’hiver… Mais quoi!… Vous voilà tout saisis! Vous avez changé de couleur… O Dieu! Dieu! c’est donc là ce qu’il faut, pour amener quelque émotion sur la vieille face de l’homme! Ce visage, dont il a fait l’impassible masque de son cœur, ne s’enflamme ou ne pâlit plus que sous de telles influences… Qui s’étonne aux grandes actions? Qui paraît encore touché de l’héroïsme et de la magnanimité?… Mais qu’il vienne à être question du plus pauvre gain, d’un profit sordide, que résonne ce mot magique: de l’or! alors, la passion saute et rayonne à la face, et l’on voit s’animer soudain ces fantômes automates… O Seigneur! sont-ce là les hommes que vous avez créés à votre image?… Ceux-ci m’ont secouru, pourtant. Auraient-ils secouru de même, un misérable, un pauvre mendiant?… Bien, bien! Question inutile!… Ne scrutons pas! ne scrutons pas!

Il se tut, et pendant un moment, tous se tinrent en silence, étonnés, et se regardant les uns les autres. Le soleil, tel qu’un bouclier d’or, se couchait derrière le vaisseau; l’eau calme était si limpide qu’on en apercevait le fond, tapissé de plantes fibreuses et de grosses touffes de corail blanc. A l’horizon, apparaissaient sept ou huit navires à l’ancre, tout noirs dans la vapeur lumineuse; et la ville se déployait, le long du rivage, avec ses quais, ses minarets, ses cubes de maisons éblouissantes. Mais Floris releva le front, et sortant de sa rêverie:

—Ah! voilà le caïque avancé… Eh bien! allons, partons, messieurs… Donne-moi ta main, capitaine. Quand tu retourneras à Trieste, si tu passes devant Sabioneira, salue pour moi mon palais vide… Je ne le reverrai jamais!… Allons, partons… Messieurs, si mes paroles vous ont semblé peut-être égarées, veuillez, je vous prie, n’en pas tenir compte… Je n’avais aucune intention de vous offenser, non! pas la moindre… Mais lorsqu’un homme a éprouvé des désastres tels que les miens, qu’il a perdu… Allons, partons!

La nuit était complètement tombée, quand M. Chus et la baronne, prenant congé du Grand-Duc, regagnèrent leur appartement. Une femme de chambre qui survint les introduisit à tâtons, puis se mit à chercher un flambeau par la salle ténébreuse, tandis que sa maîtresse, indolemment, en battant l’air de son large éventail, s’allongeait sur un canapé de rotin des Indes. M. Chus, cependant, marchait d’un bout à l’autre de la salle, et s’étant heurté contre un tabouret, il le jeta à dix pas, avec fureur. La suivante, alors, se hâta d’allumer deux ou trois bouts de bougie; et, sitôt qu’elle eut disparu, le juif s’arrêtant devant Faustina, qu’il saisit violemment au poignet:

—Tes cateaux! Mort te ma fie! s’écria-t-il… Allez-fous recefoir tes cateaux, en ma présence!… Tonnez-moi ce collier, allons!… Croyez-fous que che n’ai pas fu fotre manèche, les mines que fous faisiez au Crand-Tuc, fos sourires aux uns et aux autres, tantôt à ce long M. Cripps, avec sa parpiche et son teint te prique, tantôt au gouferneur, Kiamil-Pacha!… Ce fieux lipertin fous clignait tes yeux, ainsi qu’un satyre, et fous pafartiez, fous pirouettiez, fous minautiez, à coups d’éfentail… Foyons! êtes-fous éprise te sa parpe noire, ou te sa carrure t’hippopotame, ou tes gros yeux qui lui chaillissent te la tête?… En ce cas, fous pourrez le foir, car il fientra temain, certainement, faire une fisite au Crand-Tuc… Mais ch’y pense. Fous aimeriez mieux fisiter son harem, sans toute!… Eh pien! fous le fisiterez… Fous le ferrez! Fous le ferrez! Et les eunuques en fermeront ensuite les portes sur fous!… N’oupliez pas, pour cette fisite, te fous mettre au cou le collier que fous fenez te recefoir, et t’échancrer fotre rope, un peu plus!… Moi, che porterai haut mes cornes, et ch’aurai pour consolation te carter fotre tot, n’est-il pas frai?… Ah! vous m’afez tonc cru un mari téponnaire, un te vos chrétiens afilis!… Allons, tonnez-moi ce collier!

—Le voici, monsieur, dit Faustina… Mais, au nom du ciel, calmez-vous!

Il avait happé l’écrin d’une main avide, et il l’ouvrit, sous la clarté immobile d’une bougie. L’éclat bleuâtre des diamants s’en échappa, en longs rayons. La narine toute dilatée d’aise, M. Chus les considérait, en se passant les doigts dans la barbe.

—Allons, allons, allons, murmura-t-il, cette chournée n’est pas pertue!… Te peaux tiamants!… Te peaux tiamants!… Ce sont t’anciens tiamants te Golconte… Che m’en fais les mettre sous clef… Les autres, matame, les autres!

—Voici l’écrin des bracelets, dit la baronne… Ils sont également fort beaux.

—Oui! c’est frai!… Che remercie Tieu. Fort peaux, également fort peaux!… Il y en a pien là, Faustina, pour plus te cent mille francs!… Ha, ha, ha, ha! Le fou protigue!… Oui, oui, pour plus te cent mille francs!… Che pèserai temain les pierres… Y a-t-il tes palances ici?

—Je ne sais, repartit Faustina. Mais avez-vous remarqué les joyaux qui pendaient au col des chevaux, que Son Altesse a donnés au gouverneur?

—Malheur à lui! glapit le juif… Tu me tortures, créature!… On tefrait, on tefrait enfermer les fous protigues, comme ce Crand-Tuc!… Il y afait pien pour teux millions te marchantises tans ce nafire, et il les apantonne à ces Turcs, à tes inconnus, aux premiers fenus!… Moi seul, moi seul, che n’ai rien eu, moi qui l’ai reconnu, retroufé, moi qui ai exposé mes chours, plus te cent fois peut-être, pour le saufer!… Ah! l’on ne rencontre tans ce monte que perfitie et qu’incratitute!… Allons, tonnez-moi le reste, matame, les autres, les autres, les autres!

—Mais, monsieur, c’est là tout ce que j’ai reçu, vous le savez bien, dit Faustina.

—Quelle honte! exclama M. Chus. Quoi! si peu, si peu, si peu!… Est-ce frai? Ne me trompez-fous pas?… A la femme te son saufeur!… Ah! ch’en rouchis pour lui, en férité… Écoutez-moi pien, maintenant! Puisque fous apusez ainsi te la liperté que che fous laisse, che forcerai ma ponne nature, et moi-même che feillerai sur mon honneur, que compromet fotre léchèreté. T’apord, fous ne sortirez plus. Fous n’irez plus exhiper par les rues fos charmes à fos atorateurs. Mais chusqu’au chour te notre tépart, qui ne saurait être éloigné, fous fous tientrez ici, au fond te cet appartement, et quand fous foutrez prentre l’air, ce sera le matin, tans le chartin tésert, afant que Monseigneur soit lefé… Ententez-fous! Te crand matin!… Ah! les Orientaux ont pien connu les femmes. Eux seuls sont saches! Eux seuls fous traitent comme vous le méritez!… On frappe… Allez-fous-en! Rentrez! Prenez garte qu’on ne fous foie!… Si fous tépassez ce couloir, si che fous surprends à regarter fers la maison te Monseigneur… Si tu y regartes, créature! C’est pon! Fite, fite, rentrez!… Eh pien, qu’est-ce? qui est là? demanda-t-il à un serviteur qui parut.

—Le seigneur Manès, répondit cet homme.

—Introtuis-le!… Qu’il entre! qu’il entre!… La tonation sera signée, murmura Chus en faisant disparaître les écrins au fond de ses poches… Foilà enfin une heureuse noufelle, une chance qui fient pien à point me tétommacher te ma perte… Mon cher monsieur Manès, ponsoir!

Et prestement, tandis que le savant, sur le seuil, lui répondait d’un air affable, M. Chus débarrassa un siège des boîtes et des livres qui l’encombraient, puis alluma une bougie de plus, tout en s’excusant du désordre. Des fleurs fanées, des coffrets, des gants, des flacons, des maroquineries, s’étalaient pêle-mêle sur les fauteuils de rotin; une lampe d’argent, à esprit-de-vin, s’appuyait contre une guitare, à laquelle des cordes manquaient; les cendres d’un parfum brûlé salissaient une écharpe verte, pailletée d’argent, dont les franges pendaient jusqu’à terre; et du milieu de la muraille, un grand portrait de Faustina semblait vous regarder en face, avec ses prunelles tranquilles. Vêtue à la mode orientale, par une fantaisie du peintre,—un Allemand rencontré au Caire,—elle n’en conservait pas moins, sous le léger haïk bariolé, sa physionomie coutumière de douceur et de nonchalance: cheveux attachés de travers, flot d’étoffe traînant d’un côté, mais avec une grâce qui réparait tout.

—Eh pien! fit Chus, mon cher monsieur Manès, che tefine: fous m’apportez cet acte…

—La donation, voulez-vous dire?

—Oui… Est-ce qu’elle n’est pas signée?

—Non, pas précisément, dit Manès. Et même, à ne vous rien cacher, il s’élève une difficulté.

—Comment, comment, comment, comment?

—Comment! répéta Manès… Mais tout simplement parce que, aujourd’hui même, le vieil Abou’l Feradj, le médecin qui vient de soigner Monseigneur, s’est avisé de demander… ma foi! je vous le donne en mille, car, pour moi, je n’ai jamais vu de rencontre si extraordinaire… s’est avisé de demander aussi… Non, vous ne voudrez pas me croire!…

—Le tomaine t’Isgaour! s’écria M. Chus haletant.

—Vous l’avez dit, mon cher baron.

—Malétiction! exclama Chus, en se dressant… Par la mort! le tamné charlatan! Que n’est-il tompé à la mer, pentant notre fisite au Coromantel!… Mais non! cela ne peut pas être… Fous fous moquez te moi, monsieur Manès… Par quelle foie aurait-il appris?… Qui lui aurait réfélé chustement, au fond te sa maison te Tjeddah?… Fous fous plaisez malignement, à me faire peur, monsieur Manès!…

—Je ne sais ce que vous voulez dire, répliqua froidement le savant. Ce qui est sûr, c’est qu’Abou’l Feradj a demandé Isgaour à Monseigneur. Sa femme, dit-il, Mingrélienne, est née sur les terres de ce domaine, et il y tient, à cause de cela.

—Mensonches! mensonches! nasilla Chus. Le tiaple soit te sa femme!

—Et de plus, continua Manès, afin de paraître plus soigneux et plus affectionné encore pour la santé de Monseigneur, voici ce qu’il a imaginé… Un œil aussi perçant que le vôtre, mon cher baron, n’est pas sans avoir remarqué—et le savant, ici, baissa la voix—l’état de faiblesse et de langueur où se trouve le grand-duc Floris. Or, depuis quelque temps déjà, les médecins de Djeddah et moi-même, assemblés en consultation, nous étions demeurés d’accord que le moyen le plus assuré de rendre des forces à Monseigneur était de lui chercher… ma foi, pourquoi ne pas le dire? une jeune femme vigoureuse, pleine de sève, pour coucher près de lui… Mon Dieu, oui! quoi donc vous étonne? reprit Manès, sur un léger tressaillement de M. Chus. Cet expédient médical est bien connu dans tout l’Orient, et remonte, ainsi que chacun sait, à la plus haute antiquité… Le roi David faisait-il pas dormir la Sçunamite auprès de lui?… Si bien donc que, ce matin même, Abou’l Feradj a déclaré qu’il ne voulait laisser à personne autre l’honneur de l’entière guérison de Son Altesse, et a offert à Monseigneur sa propre femme, pour l’office que vous savez.

—Hein! quoi?

—Sa propre femme, monsieur Chus.

—Sa femme?

—Oui, la belle Bâjî-Yâsmin… Il va nous l’amener tout à l’heure… Que voulez-vous, mon cher baron?… Effet de l’humaine cupidité!… Car vous pensez bien qu’à la suite d’une preuve de dévouement si peu commune, Monseigneur ne pourra plus rien refuser au médecin persan, et que demain, Bâjî-Yâsmin emportera la donation.

—Mort te ma fie! cria le juif. Nous tefons empêcher cela, monsieur Manès!… Il y a tes lois pourtant, une chustice… Il faut aller chez le cati, chez le consul! Il faut ténoncer ce coquin!

—Allons, allons! y pensez-vous?

—Mais c’est une infamie! beugla M. Chus qui leva les mains vers le ciel, ainsi que pour le prendre à témoin. Au nom tu mariache, au nom tes ponnes mœurs, che proteste, monsieur, che proteste!… Il faut tissuater Monseigneur, lui représenter les tanchers, l’ignominie, le crime te sa contuite!… C’est fotre tefoir, monsieur Manès!

—Hé, baron, repartit le vieillard, songez-vous bien à ce que vous dites? Je suis le médecin du corps, non de l’âme du Grand-Duc. Je lui donne des ordonnances, et point du tout des conseils de morale… Non, le seul moyen de parer le coup, si quelqu’un y avait un intérêt capital, serait de devancer le hakim, oui, ma foi, de lui jouer ce tour, et d’offrir à Monseigneur une autre femme.

—Une autre femme!… Mais comment?

Le savant, en haussant les épaules, eut un geste vague et perplexe, et sans répondre, il se leva, afin de prendre congé.

—Attentez, s’écria M. Chus. Êtes-fous tonc si pressé, mon Tieu!… Et fous tites que c’est ce soir, ce soir…

—Oui, ce soir, avant la dernière prière.

—Il faut, reprit le financier, il faut, mon pon, mon excellent monsieur Manès, que fous me rentiez, en cette occasion, le serfice t’un féritaple ami.

—Quoi donc, baron?

—Que fous troufiez quelque prétexte te renfoyer, quand il arrifera, ce coquin, ce fil entremetteur… Temain, tès la première heure, che me rentrai au pazar tes Esclafes, et là, quoi qu’il m’en puisse coûter, che ferai emplette, pour le Crand-Tuc, t’une peauté accomplie, t’une fierche, t’un féritaple morceau te roi, que che lui présenterai te ma main.

—Et pensez-vous, répliqua Manès, qu’Abou’l Feradj se laissera bénévolement renvoyer, alors qu’il sait que Monseigneur l’attend? D’ailleurs, une négresse esclave, achetée quelque cent talari, pourra-t-elle entrer en parallèle avec la belle Bâjî-Yâsmin, la propre femme du hakim? Le sacrifice ne serait équivalent, mon cher monsieur Chus, que dans le cas où vous nous offririez… ha, ha, ha!… Mme Faustina!… Allons, n’y songez plus, mon bon ami… Il faut en prendre votre parti… Bonsoir, maintenant!… A demain!…

La portière retomba sans bruit, et M. Chus demeura seul, essuyant avec un foulard ses loupes brunes, toutes ruisselantes de sueur.—Une affaire si pien compinée! exclamat-il… Plus t’un million par an que che perds là, sans compter les autres profits possiples!… Foilà tonc mon foyache inutile! che suis folé, ruiné, tépouillé!… Oui, perte sur perte! Tant que notre foyache me coûte: tant que che manque te cagner!… Une affaire que ch’avais mûrie, poursuivit-il en marchant à grands pas, que che suifais te l’œil, tepuis tes mois! Une pareille mine t’or!… Et che me laisserais tuper comme un goy, par une chalousie stupite!… Non, non, cela ne se peut pas!… Si ch’offrais moitié, par exemple, à cet Apou’l Feradj te malheur?… Mais il est clair que le filain est pien informé, oui, qu’il sait tout!… Ch’ai trop attentu, c’est certain. Ch’aurais tû, tès mon arrifée, prusquer la chose… Foyons, dit-il en s’arrêtant soudain, si un autre homme afait la même chance?… Qu’est-ce, en somme, que cet honneur tont on parle tant?… Et, tête basse devant la table, M. Chus enduisait machinalement le bout de son doigt des gouttes de cire fondue qui coulaient le long de la bougie… Un simple souffle! tuit! un fent, une opinion, moins que rien!… Che suis trop riche pour carter te ces scrupules te paufre tiaple! Si che feux me montrer tigne tu rang social auquel mes talents m’ont élefé, te la place que ch’ai conquise, te ma réputation européenne, il faut que che sache commanter à mon sang et à mes affections!… Elle le fera, c’est técité!… Tiaple! Si ce hakim, si ce charlatan, qui ne connaît peut-être seulement pas le cours te la Pourse, a pu se téterminer à la chose, pourquoi serais-che plus scrupuleux, plus pête que lui?… Non, non, che te tefancerai, miséraple, cupite coquin!

Et s’élançant à la porte qu’il ouvrit:

—Où êtes-fous?… monsieur Manès!… Qu’on aille le chercher! Fite, fite!

Le grand-duc Floris venait à peine de finir le repas du soir, et il songeait, assis sur un divan dans une sorte d’enfoncement, quand des pas s’arrêtèrent à la porte, et aussitôt Manès parut, soulevant la tapisserie, puis, sans entrer, la laissa retomber. On entendit sous la galerie des murmures, des chuchotements, les accents d’une voix courroucée. Étonné, Floris prêtait l’oreille. Quatre ou cinq chandelles de cire, piquées sur des flambeaux de cuivre jaune émaillés de bleu, éclairaient la chambre vide et nue, avec les treillis de bois serré qui garnissaient le haut des murailles. Deux négresses, au fond de l’alcôve, où l’on montait par quelques marches, étendaient, comme chaque soir, le coucher du maître, un matelas de coton rouge sur un châlit à claire-voie en baguettes de palmier.

—Se pourrait-il que ce fût Chus! exclama tout à coup le Grand-Duc… Le misérable!… Ah! le dégoût me monte aux lèvres. J’ai presque regret d’avoir consenti à me prêter à cette épreuve.

Mais la portière s’écarta brusquement, et Manès entra le premier, tandis que sans bruit les esclaves disparaissaient par une porte dérobée; puis, M. Chus parut, essoufflé, tirant sa femme après lui. Il portait de l’autre main une grosse lanterne de cuivre; ses diamants étincelaient; et, à voix basse, tout haletant:

—Allons, dit-il, assez te simacrées, matame!… Che l’ai técité, ce sera!

—Monsieur, dit Faustina, je vous en conjure, ne prolongez pas cet horrible jeu!… Si ma conduite vous a déplu, gardez-moi, enfermez-moi, épuisez sur moi toutes les rigueurs qu’inventera votre jalousie!… Mais cette épreuve dérisoire est trop cruelle!

—Ma chalousie! dit Chus… ma chalousie!… Ah! ah! fous foutriez faire croire… Che ne suis pas chaloux, matame, che n’ai chamais été chaloux… Allons, montrez-fous opéissante, comme fous afez churé te l’être en m’épousant!

—O ciel! pouvez-vous rappeler…

—Che fous le répète. Faites-le!

—Était-ce pour cela?…. reprit Faustina.

—Che fous en ai expliqué les raisons, interrompit Chus… Che fous ai tit compien la chose m’intéresse et toit m’être profitaple!… Souffrirai-che qu’un fil coquin qui connaît Monseigneur tepuis un mois tout au plus, fienne me supplanter à ma parpe?… Si fous êtes fraiment ma femme, si fous prenez à cœur mes intérêts, fous m’opéirez sur-le-champ.

La jeune femme se tordit les mains:

—Mon Dieu! mon Dieu!… pouvez-vous penser ce que vous dites?

—Penser ce que che tis!… Ho, ho!… Et qu’est-ce que che tis tonc, matame, qui ne soit honnête et raisonnaple?… Mon or n’est-il plus mon or, parce qu’on l’a touché? Mes pillets te panque s’useront-ils parce qu’on les recartera?… Assez te paroles, Faustina!… Si che vous ai prise sans tot, si fous afez touchours eu, grâce à moi, te peaux pichoux et te peaux équipaches, sonchez à m’en tétommager!

—Vous serez perdu de réputation! dit Faustina.

—La pelle affaire!… Comme si che fous tisais: Crions la chose, tefant la Pourse, à miti!… Qui le saura chamais que Monseigneur, lequel ne rentre plus en Europe, afec M. Manès, un fieillard?

—Les anges et les saints ne le sauront-ils pas? répliqua-t-elle.

—Les anches et les saints… faripoles!

—Vais-je souiller mon âme d’un péché mortel?

—Aucun péché, aucun péché, aucun péché! cria Chus… Si c’était une action tamnaple, M. Manès, lui qui est si sache, la prescrirait-il à Monseigneur?… Fous lui faites une inchure grossière!… C’est le contraire t’un péché, c’est une œufre pie, Faustina, un acte te charité enfers un paufre malate… Aucun péché, aucun péché!… Est-ce que tans notre Saint Lifre, qui est la règle infailliple te la ponne fie, la Sçunamite ne couchait pas afec le roi Tafid, l’élu tu Seigneur? Ce saint personnache aurait-il foulu faire commettre un péché à sa serfante?… Aucun péché! aucun péché! aucun péché!

Mais il tourna la tête vivement. M. Manès venait de se lever, et s’approchait à pas discrets.

—Eh bien! que se passe-t-il? dit tout bas le savant. Il serait temps d’en finir, monsieur Chus.

—Oui! tout te suite! tout te suite!

Et revenant à Faustina, M. Chus la saisit par le bras:

—Allons, fenez, matame! exclamat-il… Par les os t’Apraham, fous n’allez pas résister peut-être… Parlez à Son Altesse, mon pon monsieur Manès. Présentez-nous! Faites faloir mon téfouement!… Che m’en fais pien foir maintenant si fous êtes franchement afec moi, ou pien si fous faforisez ce méchant coquin t’Apou’l Feradj!

—Oh! s’il ne tient qu’à cela, répliqua Manès, soyez tranquille, cher baron, vous allez être content de moi.

Et, s’avançant jusque devant le Grand-Duc:

—Monseigneur, dit le savant, M. le baron Chus, toujours si dévoué à Votre Altesse, veut lui donner une nouvelle preuve de son zèle et de son affection.

—Pien, pien! fort pien! marmotta Chus.

—Ayant eu par hasard connaissance de la consultation des médecins au sujet de votre santé, il vient vous offrir, ou plutôt, Monseigneur, vous prostituer…

—Merci, mon pon monsieur Manès.

—Librement, dès le premier mot, de son plein gré, sans que personne lui en ait donné l’idée…

—Pien! excellent!

—Comme une preuve, je le répète, de son tendre attachement pour vous, sa femme, Monseigneur, sa propre femme, la beauté et l’orgueil de Vienne!

—Oui, oui, Monseigneur! s’écria le juif, che foutrais faire pien plus encore pour la guérison te Fotre Altesse!… Eh pien! où est cette folle, à présent?

Et ressaisissant Faustina:

—Allons, allons, fous téciterez-fous?… Fous tefriez être fière, fous tefriez fous estimer pien heureuse te poufoir me rentre ce serfice!

La jeune femme poussa un sanglot:

—Au nom du ciel, monsieur, laissez-moi partir!

—Ne t’entête pas! reprit Chus. Che ne l’ai pas mérité te ta part!… Pense que celui qui te prie ainsi, c’est ton mari, ton mari qui t’aime! Pense qu’il t’a prise sans tot, uniquement pour ta personne!… N’est-ce tonc rien que t’être préférée à une Chéorchienne, hein?… Allons, che t’en prie, ma petite femme, mon amour, mon petit pouchon!… Tu auras tes robes, tes pichoux!… Che ne suis plus chaloux, ha, ha, ha! Tésormais, tu iras où il te plaira, tu feras ce que tu foutras… Fiens, fiens! suis-moi, ma ponne, suis-moi!… Cette nuit! rien que cette nuit!… Tu refuses… Ah! gaupe lifite!… Ah! mentiante!… Ah! face te suif!

—Fi, fi! perdez-vous le sens? dit Manès.

Faustina se mit à genoux:

—Monsieur, dit-elle, tuez-moi plutôt!… Je me lacérerai le visage… Je prendrai du poison… Je ferai tout!

—Au tiaple, chrétienne stupite!… Tu m’entends. Reste ici sans rechigner, ou che t’attache te mes mains à ce poteau. Ne réplique pas! Ne me réponds pas! Les toigts me témanchent… Relèfe-toi! Allons, che t’en prie, fiens! Fais cela, fais cela, Faustina!… Quoi! fous ne fous técitez pas… Sois tamnée, fille te choie! Che fais t’arracher t’ici par les chefeux, che t’exposerai nue tefant tous, che te fentrai la bouche chusqu’aux oreilles, che te lifre au harem tu Pacha!… Ah! goy, miséraple éhontée!… Allons, fiens, ne me tente pas, fiens!… Pon! foilà les larmes à présent!

La jeune femme, en sanglotant, balbutia:

—Je voudrais que ma vie pût satisfaire…

—Fertu te Tieu, ch’en tefientrai fou! cria M. Chus, en frappant du pied, et portant ses deux poings à ses tempes. Le chour, la nuit, à toute heure, à toute minute, et même en tormant, mon seul souci est t’acquérir, oui! te cagner te l’archent pour elle!… Enfin, che troufe une occasion unique, une affaire qui fera crefer te chalousie les Rothschild et le fieux Sina, une féritaple mine t’or; et il faut alors que cette poupée, cette matame Honesta pleurnicheuse, quand on lui offre sa fortune, réponte: Les anches! les saints! et autres telles sornettes!… Ah! si fous ne fous técitez pas, fous ferrez comme che fous traite!… Faites-y attention! Sonchez-y! Che n’ai pas coutume te patiner… Réfléchissez! Si fous êtes ma femme, che fous prêterai au Crand-Tuc, mon ami, mon honoraple ami!… Si tu ne l’es plus, fa-t’en au tiaple, mentie, meurs te faim par les rues!… Mais che suis pien pon te tant tiscourir… Che pars, che fous laisse ici, matame!… Fous poufez encore tout racheter… Non, non, non! Che ne feux pas te fous. Restez ici!

Il la repoussait d’une main brutale, tandis que Faustina, en pleurant, se cramponnait à ses vêtements. Tout à coup, M. Chus tressaillit. Le Grand-Duc venait de sortir de l’espèce de réduit obscur où il s’était tenu, durant cette scène, et s’avançait dans la chambre, à pas lents. Il se fit un profond silence. Floris s’arrêta devant le juif, et d’une voix basse et amère:

—Que je le regarde! murmura-t-il… Oui! que je voie comment est fait un être si complètement vil!… Et pourtant, rien de monstrueux… Ah! peut-être que tous les hommes ressemblent de cœur à celui-ci, puisqu’il leur est pareil par la forme. Peut-être sont-ils tous, ainsi que lui, habités par les démons du Vol, de la Cupidité, de la Fraude, du Mensonge… Oui! qui donc osera se lever, dans l’intégrité de sa conscience, et crier: Cet homme est un infâme!… S’il l’est, tous le sont, car qui ne cède à la tentation, qui ne la sollicite, qui ne prostitue, sinon sa femme, du moins ses pensées, son âme, ses sentiments, son intelligence?… Prostitution! prostitution!… Tu avais raison, Vassili. Il n’y a que cela dans le monde! Le cuistre prostitue sa science, l’homme de génie son génie, le prêtre son Dieu, à l’imbécile cousu d’or… Prostitués, entremetteurs! Voilà toute l’humanité!… Avancez! venez, mon digne ami… Allons, tendez la main, monsieur Chus!

—Quoi? Que feut tire Fotre Altesse?

—Ne dois-je pas m’acquitter envers vous? Ne paye-t-on pas les entremetteurs?… Qu’un cancer te ronge le cœur, pour m’avoir forcé de mépriser l’homme encore plus que je ne faisais!… Mais non, mais non! Sois remercié, au contraire!… Tu as rompu le dernier lien qui m’attachait à cette exécrable humanité… Allons, avance! viens ici!… Ne faut-il pas que tu sois payé?… Prends la donation, te dis-je… Elle est signée.

—Monseigneur… s’écria Chus.

—Silence! je connais tes mensonges!… Je sais quelle découverte l’on a faite à Isgaour, et pourquoi tu voulais ce domaine… N’importe! Je te le donne, parce qu’il n’est pas un seul être au monde que je méprise autant que toi! Au vil ce qu’il y a de plus vil!… Cette richesse que je mets dans tes mains sera, pour des milliers d’hommes, une source de calamités… Sois sans pitié envers ton débiteur! C’est un fripon… Ruine la veuve! Elle n’avait épousé son mari que pour des robes ou de l’argent… Que le sourire des enfants ne t’attendrisse pas! Ils grandissent pour être des coquins, des usuriers, des faussaires… Pressure le pauvre! c’est un envieux… Lèche la poussière devant le riche; et ruiné, crache-lui au visage!… Abjure toute émotion! Moque-toi de ce que les niais appellent honneur, vertu, probité… Soigne ton or, couve ton or! Et fais-le, de jour en jour, pulluler, afin de pouvoir te montrer sans risques, plus abject, plus fourbe, plus insolent, plus infâme encore que tu ne l’es!

—Pien, Monseigneur, dit Chus, placidement.

—Tu as raison, tu as raison! Puisque les hommes ont choisi un tel symbole pour l’adorer, puisque d’une souille à truies l’or peut faire un temple, puisqu’il confère à un lépreux le respect public et l’admiration, profites-en! oui! vole, attire, absorbe tout l’or du monde, toi, avec tes frères d’Israël!… Continuez d’être ce que vous êtes, d’immondes vers fourmillant dans nos entrailles!… C’est pour vous que les nations s’engraissent, pour vous que les arts et tous les métiers travaillent et suent!… Parasites abjects, épuisez la terre! Devenez des rois, à votre tour! Courbez les peuples sous le joug de vos lourdes machines de fer! Corrompez, empoisonnez l’âme humaine! Que le culte de l’or remplace les religions, les dieux abolis!… Puis, lorsque vous posséderez tout, quand les richesses de l’univers ne formeront plus qu’une pyramide, au sommet de laquelle trôneront quatre ou cinq Juifs, alors enfin, vous les esclaves, les misérables, révoltez-vous!… Viens, mort! Souffle, esprit de vertige! Que l’horreur, le deuil, la folie, le meurtre, la destruction se déchaînent sur le globe, bouleversent tout, ruinent tout!… Adieu! Mon dernier vœu, s’il te naît un fils, c’est qu’il puisse te ressembler!… Va-t’en! va! ôte-toi de mes yeux… Que je ne te revoie jamais!

—Venez, madame, dit le savant.

Et tandis que Floris épuisé tombait assis sur le divan, M. Manès sortit précipitamment avec la baronne, que son mari suivit aussitôt.

—Eh pien! fous le foyez, Faustina, dit M. Chus, après un silence, tout s’est pien passé, tout s’est pien passé!

 

Le lendemain, dès la première heure, il arriva au palais un courrier du chérif de la Mecque, avec une petite suite d’hommes et de chevaux. Cette espèce d’ambassade, qui campa dans la cour d’un des entrepôts d’Ahmed Gha’lid, avait pour mission de demander Manès au Grand-Duc, et d’emmener le hakim franc à l’oasis voisine de Taïf, où le noble imâm se trouvait, pour lors, fort souffrant d’un mal d’entrailles. On prévint aussitôt Floris, qui, vers midi, se mit sous la galerie, à la porte de sa chambre, et reçut l’eunuque messager.

Deux heures après, survinrent du vaisseau les femmes esclaves données à Josine par le maharana Pertap-Singh, et qu’en attendant leur départ, on logea dans l’appartement de M. Chus, car le juif, avec la baronne, avait quitté le palais de grand matin. Le second du Coromandel, qui accompagnait les Indiennes, avertit de plus M. Manès que le pacha, se prévalant de quelques paroles de Son Altesse, réclamait pour lui seul la cargaison entière du navire, et menaçait d’y envoyer des gardes, de peur que l’on en détournât rien. Le savant se rendit donc à bord, d’où il fit enlever et porter chez Edhem-Aga et chez M. Cripps les présents qui leur étaient destinés, et où il surveilla, en outre, l’embarquement de ses propres collections. Le reste, déchargé et vendu à Djeddah même, devait, selon les instructions plus précises de Floris, confirmées par un acte de sa main, servir à bâtir un oqal public, pour les pauvres pèlerins.

Les derniers portefaix Takrouri finissaient d’empiler dans l’un des magasins du palais, force caisses et herbiers de Manès, quand le Grand-Duc parut au fond de la cour, qu’on appelait la cour-marchande, vaste place environnée d’arcades, sous lesquelles s’ouvraient les grilles de bois des entrepôts d’Ahmed Gha’lid. Le front baissé, il s’avançait à pas lents, au milieu des ombres du soir, et soudain, poussant un long soupir:

—Ah! si l’on connaissait d’avance, murmura-t-il, les trahisons, les dérisions du sort! Ou si, du moins, notre misérable cœur ne se laissait toujours duper à l’illusion du bonheur!… Mais aucun homme, sans cet espoir, ne voudrait poursuivre sa route… Non! l’on se coucherait par terre, pour y rester immobile et y mourir… Le bonheur, reprit-il pensivement, le bonheur, qui donc le possède? Entre tous ceux que j’ai connus, que j’ai aimés, qui donc eût pu se dire heureux?… Mon père? Il a vécu inquiet, haletant, rongé de haine, dans d’accablants tourments de corps et d’esprit. Ma mère? Elle n’a eu d’enfants que pour éprouver, semble-t-il, les plus horribles effets de la tendresse. Oui, pour porter au cœur, comme trois glaives, la cécité de Tatiana, la froideur de José-Maria, la douleur de ma disparition… Et les autres femmes que j’ai aimées?… Hélas! faut-il que je me souvienne?… L’une était calme, douce, sereine, pâle fleur d’amour bientôt flétrie… L’autre, Josine… Oh! malheur sur moi!… Son éclat, sa beauté, sa gaieté, la flamme de vie qui brûlait en elle, toutes les grâces les plus exquises et les plus rares, ce sont ces dons qui ont causé sa perte… Et Tatiana? morte, aussi!… Morte, morte, ma sœur étrange! Je la revois, froide comme le marbre, suave comme la rose… Oui, morte de son héroïsme, comme Isabelle de son amour!… Ainsi, quelque route qu’on prenne, c’est à l’abîme qu’elle nous jette. Volupté, vertu, joies maternelles, amour, dévouement, jeunesse, beauté, tous ces mots qui semblent si superbes, le Destin railleur ne s’en sert qu’à composer des histoires tragiques, des contes de mort, de cœurs brisés, de calamités, de longues souffrances!… Plaisirs de la vie, qu’êtes-vous? Rien que les heures sans fièvre des fiévreux! Un court répit pour mieux endurer la peine… Oh! dans quel charnier ténébreux, dans quel cimetière d’ombres vit la débile Humanité! En chancelant, nous poursuivons à tâtons les feux follets qui y voltigent, avec l’espoir que ces guides sinistres vont nous conduire au bonheur…

Il s’arrêta, tandis que les Nubiens défilaient sans bruit sous les arcades, où Sapéto, une lanterne à la main, refermait la salle voûtée et obscure. Puis, quand ils eurent disparu, le Grand-Duc se remit à marcher à travers la cour déserte. D’étroits chemins de pierres noires y dessinaient comme un vaste damier, sur le sable. La nuit était tombée… Il reprit:

—Oui, partout la dérision, le mensonge!… Parmi tant de millions de cœurs qui battent, dans cet univers, l’instant où nous sommes, un seul connaîtra-t-il le bonheur? Tous, nous tendons vers lui nos bras suppliants, et le bonheur n’est nulle part… Mot vain et sonore, qui ne répond à aucune réalité, urne sans fond où nos désirs s’épanchent, mirage non moins fabuleux que ces palais qu’on voit dans les nues!… Il n’y a pour l’homme aucun refuge! non, pas un seul! Tout ce que son cœur lui suggère, lui ment. Tout ce qu’imagine son esprit, lui ment encore… L’art? Mais n’ai-je pas vu Giano, tout fanfaron qu’il fût de lui-même, pleurer de rage et se désespérer? Il jetait ses pinceaux impuissants, il martelait sa cire rebelle, jurant cent fois de renoncer à cet exécrable supplice… D’ailleurs, quel niais serait l’homme, quel automate et stupide marmot, s’il suffisait, pour le contenter, de deux ou trois couleurs éclatantes, de sons, de mots cadencés, de la blancheur d’un marbre taillé?… Non, non! L’art ne le donne pas, ce bonheur sans cesse convoité… Le trouve-t-on dans la science?… Mais Vassili semble-t-il heureux, lui, le railleur au cœur glacé, le sceptique à force de savoir? Est-ce le bonheur que d’avoir en tête quelques chiffres, quelques termes grecs, des nomenclatures, des formules! Est-ce le bonheur que de ramper aux pieds d’une Figure géante, voilée d’une vapeur ténébreuse, qu’on ne dissipera jamais!… Que reste-t-il? La piété, la foi?… Ah! qui ne voudrait, en effet, si la chose dépendait de notre choix, s’humilier, se renoncer soi-même, se sentir comme un enfant, mené par une main invisible, croire, s’abandonner à Dieu… Croire!… Mais peut-être douter… Oui! là est l’écueil… Et alors, quelles terreurs, quels tourments, quel enfer toujours ouvert en notre âme!… Ah! maintenant, je la comprends trop bien, la pâleur de José-Maria, sa détresse solitaire et farouche… Oui, que sont les autres souffrances, vaines et futiles comme la vie, au prix de celle-ci, où se débat pour nous l’éternité!… Ainsi, l’Art a pour son salaire l’impuissance; la fin de la Science, c’est le scepticisme; le fond de la Foi, c’est le doute!… Quoi donc alors? Subir le sort? Obéir à ces pédants de sagesse qui prescrivent, pour unique remède, d’aveugler son cœur et ses yeux, de n’avoir nul désir, afin d’ôter par là toute prise à la fortune, d’être tel qu’un cadavre vivant… Mais quel homme se résignerait à mourir avant le tombeau?… C’est ainsi que, d’espoirs en espoirs, d’heure en heure pour ainsi dire, toujours déçus, toujours persévérants, nous arrivons à la dernière; et poursuivant jusque par delà, notre rêve de félicité, nous nous plaisons encore à croire que cette porte mystérieuse est le seuil de quelque paradis, et que de notre pourriture va s’exhaler enfin la blanche étoile de l’immuable et éternelle Joie!

Les yeux fixes, il demeurait songeur, auprès du puits qu’Ahmed Gha’lid avait fait creuser en vain, pour chercher de l’eau, et qui, au milieu de la cour, dressait dans le ciel obscur, sa longue traverse de bois. Du bout du pied, machinalement, Floris fouillait le sable aride, puis, relevant le front, tout à coup:

—Non! le bonheur n’existe pas. Plus qu’aucun homme, j’ai le droit, peut-être, de l’attester hautement! Plus qu’aucun, j’en suis la vivante preuve, un témoin, un exemple fameux, qu’on pourrait raconter aux enfants, et leur montrer dans les syllabaires. Car, en quelques brèves années, j’ai joué, aux deux bouts de la fortune, les personnages les plus divers de cette tragédie du monde. L’inexécutable miracle que souhaitent en leurs vœux tous les hommes, s’est subitement accompli pour moi. Des torrents de sang ont coulé, Paris a brûlé comme Sodome, les cimetières ont été gorgés de morts, et de ce chaos de désastres, de hasards, de bouleversements, de cette sorte de loterie immense et sinistre, un seul gain est sorti: le mien!… Moi seul, j’ai fait contrepoids, dans la balance dérisoire où le destin pesait les hommes, aux efforts d’un peuple soulevé, aux aspirations séculaires, aux rêves, aux utopies de bonheur, à l’innombrable armée des misérables, à tous ceux qui souffrent sur la terre et qui voudraient ne plus souffrir… Oui! le rêve universel des êtres s’est réalisé pour un seul… Pauvre, je suis devenu riche… Torturé d’amour, celle que j’aimais, pâle déesse inaccessible, est descendue jusqu’à moi… J’ai marché tout vivant dans un prodige. J’ai habité le palais enchanté, l’île heureuse qui fuit toujours… Et c’est au sein du bonheur même, que j’ai été le plus malheureux!… Pourquoi? Ah! par le vice naturel de notre cœur, sans nulle cause extérieure, par la fatalité qui pèse sur tout ce qui est humain et terrestre… Et maintenant, malade, hanté de spectres, lourd de remords, de douleurs, de crimes, sorte de tombe de moi-même, qu’ai-je à faire qu’à chercher enfin le soulagement suprême, la mort, l’anéantissement?

Il se tut et pencha le visage. Sur sa tête, le ciel s’étoilait; les lointaines rumeurs du dehors lui bruissaient confusément aux oreilles; et Floris, immobile, songeait.

Continuer : partie 14 sur 15