Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 15 parties.
Floris, à pas lents et muets, s’avança vers la nef principale. Un flambeau brûlait au milieu du chœur, et l’église, étant pleine d’ombre, paraissait, sous ses voûtes ténébreuses, comme une sorte de caverne tout étincelante d’or. On avait commencé de la décorer pour le mariage du Grand-Duc. Des lambrequins de toile d’or pendaient; quelques piliers étaient déjà revêtus de damas ou de tapisserie. Les six lampes rouges du vœu voué par Maria-Pia, à la naissance de sa fille Tatiana, vacillaient au-dessus de la grille qui entourait le baptistère. Çà et là, on entrevoyait, dans les profondeurs des chapelles, sur quelque autel, où ils alternaient avec des chandeliers d’argent, d’antiques bouquets de paillon noirci, un bras recouvert de lames d’or et qui était un reliquaire, des mains de cire pendues au mur.
Floris aperçut la Grande-Duchesse agenouillée, près des marches du chœur. Elle tourna la tête à son approche:
—Est-ce toi, mon cher enfant? dit-elle.
Il répondit:
—Je vous cherchais, ma mère. Mais venez, remontez au palais… Ces longues prières vous brisent. Cet air glacé peut vous être funeste.
Maria-Pia se leva. Toute droite dans sa robe violette, fourrée d’agneau blanc, elle tenait ses mains croisées, selon la coutume portugaise, sur une pomme de vermeil renfermant des cendres tièdes, et ses yeux noirs et comme polis par les larmes s’attachaient sur Floris, passionnément.
—Que tu es beau! exclama cette mère, qui saisit la main de son fils et la baisa avec emportement… Mon Floris… mon cher retrouvé!… Hélas! je t’aime sans mesure, et j’ai peur, quelquefois, que le Dieu jaloux ne m’en punisse!… Mais la très sainte Vierge est mère, et elle daignera m’excuser auprès de son glorieux fils!
Des sons mystérieux, des musiques d’orgue flottèrent. Puis, un chant lointain s’éleva, un chant suave qui montait dans la nuit, tel qu’un filet d’encens fumant sur une terrasse solitaire. Ce chant perçait les murs épais; des voix de femmes, en chœur, le reprirent: et l’hymne arrivait, pacifique et plein de terreur cependant, comme doit être l’Hosanna des anges, derrière les portes de diamant du paradis.
—Les saintes filles du couvent chantent l’office du soir, dit Maria-Pia, en se signant. Ta fiancée est avec elles et prie pour toi… Je te bénis, mon cher enfant. Puisse le Seigneur verser sur toi toutes ses grâces! Tu m’as donné, avant ma mort, la joie ineffable de t’unir à celle que j’ai élevée, l’âme la plus angélique, la créature la plus rare que la nature ait jamais formée.
Il soupira:
—Hélas! hélas! hélas!
—Qu’as-tu? Pourquoi détournes-tu les yeux?
—Ah! reprit-il, j’aurais dû pleurer toute mon âme, avant de conclure un pareil marché!
Alors, joignant les mains vers lui, la Grande-Duchesse s’écria:
—Oublie ton déplaisir, cher enfant. Pardonne à ce vœu qu’elle fit de consacrer entièrement à Dieu les derniers jours d’avant ses noces. Je te conjure de n’y voir que le transport d’un zèle indiscret. C’est le premier, l’unique chagrin qu’elle te causera jamais!
—Ah! mère, répondit Floris, avec une sorte de fureur sombre, elle vous a menti, elle s’est accusée pour tromper la fureur de mon père… Son vœu est feint et simulé: elle s’est dévouée pour moi.
—Dévouée!… Comment? Que veux-tu dire?
Il poursuivit:
—Non, non, je ne puis plus me taire! Mon secret me monte jusqu’aux lèvres… Elle n’a rien juré, rien, ma mère… C’est moi qui ai fait ce serment de ne la voir qu’au pied de l’autel!
—Toi, Floris! et pourquoi, grand Dieu?
—C’était assez que mon cœur fût brisé; c’était assez que mes oreilles dussent entendre ses louanges. Je n’ai pas voulu que mes yeux fussent tourmentés chaque jour par l’aspect d’un visage odieux!
—Oh! quel est ce nouveau malheur! N’aimes-tu pas ta fiancée?
—Moi, l’aimer! s’écria le Grand-Duc. L’aimer!… Et comment le pourrais-je, lorsque mon âme est due à une autre?
Il s’affaissa sur les marches du chœur. Maria-Pia, en face de lui, se taisait, glacée d’épouvante.
—Cela n’est pas, reprit-elle enfin… Tu en aimes une autre, dis-tu… Ton âme est donnée à une autre… Ah! cher fils, cher fils, ne m’alarme pas, car je suis vieille et malade, et j’ai été sans cesse accablée de maux. Ton frère a renoncé aux affections humaines, quand il s’est consacré au Seigneur; ta sœur Tatiana est aveugle. En toi seul, j’espérais un peu de joie, mon Floris… Ton âme donnée à une autre… Cela n’est pas. Tu as mal dit… Réponds-moi, j’ai mal entendu… Oh! dis que j’ai mal entendu.
Il demeurait muet, la tête basse.
—O fils, ô fils! Hélas! hélas!
Tous deux pleuraient: leurs sanglots, par moments, éveillaient l’écho de la froide église. L’orgue et les chœurs avaient cessé. La Grande-Duchesse dit, à voix basse:
—Hélas! pourquoi n’as-tu point parlé?… Moi qui vivais heureuse, qui riais, qui m’efforçais de te faire sourire!… Mauvaise mère que je suis! fit-elle en se frappant la poitrine. Je n’ai rien vu, rien deviné de ton chagrin…
—Mon malheur, dit-il, est irréparable. Je me suis moi-même vendu. J’ai donné ma parole à mon père.
Elle s’agenouilla et le prit dans ses bras:
—Ah! que faire? Que te dirai-je? Hélas! qui nous conseillera?… Mon vieil oncle qui m’aimait est mort… Ma sœur est morte… Tu as donné ta parole, dis-tu… Est-ce une chose sans remède?… Non! ce n’est pas cela qu’il faut te dire. Je ne sais pas, vois-tu… hélas! hélas!… Ah! si du moins j’approchais demain de la sainte table… Ne ris pas, ne doute pas, cher enfant, il n’y a rien de si sûr au monde. Quand j’ai Notre-Seigneur au dedans de moi, je me jette à ses pieds, comme Marie-Madeleine, et toujours il est touché de mes larmes… Mais dis-moi, cher fils, qui aimes-tu?… le nom de celle que tu aimes?
Le Grand-Duc répondit doucement:
—Il faut vous résigner, ma mère.
—Me résigner! Me résigner à ton malheur! s’écria-t-elle… Si je t’avais nourri de mon lait, si tu avais joué sur ma poitrine, si je t’avais choyé, caressé, comme j’ai choyé ta sœur et ton frère, alors, peut-être, il me serait possible de n’avoir pour toi que la part de tendresse et de sollicitude que Dieu a mise dans toute mère. Mais tu étais au loin, pauvre, orphelin, abandonné aux étrangers, et je ne pouvais rien te donner que mes prières et mes larmes… Cher, si cher, ô si cher enfant!… Mon Floris, tu n’es pas comme un autre. J’ai été en travail de toi pendant vingt-cinq ans, sais-tu bien! Et lorsque, enfin, je t’ai retrouvé, après de si longues douleurs, quand la sainte Vierge m’a fait cette suprême bénédiction, ce serait pour te voir malheureux… Toi malheureux, grand Dieu!… Si cela était, mon cadavre saignerait du sang dans son cercueil, et je ne goûterais jamais la paix, fussé-je au ciel!… Mais parle, cher enfant, réponds-moi. Oh! dis-moi celle que tu aimes! Parle!… Qui donc est-elle? Son nom?
—Folie! folie! exclama le Grand-Duc. Comment te dirai-je ma démence?… Ah! ma mère, pourquoi me forcer à me rappeler mes malheurs?
—Je t’en supplie, dit Maria-Pia. Cher enfant, confie-toi à moi.
—Eh bien, écoute, reprit Floris. Tu sais déjà comment je fus blessé, fait prisonnier, puis envoyé au bord de la Baltique, à Stralsund. Là, nous manquions de toute chose, d’eau, de vivres et de vêtements; nous couchions sur la terre glacée. Mais je tairai ceci, ma mère. Qu’est-il besoin de raconter ce qui est en dehors de mon angoisse présente? Je jurai donc que je m’évaderais, et j’y réussis, en effet. De manière qu’un soir de décembre, je me trouvai libre et joyeux, seul dans un frêle canot, à quelque distance de la ville.
J’avais, continua-t-il, acheté mon passage au patron d’une flûte hollandaise, mais le prudent contrebandier n’avait pas voulu m’embarquer sur cette côte, trop surveillée. Il y a, en face de la ville, une grande île nommée Rugen; un détroit de peu de largeur les sépare. C’était là que je devais me rendre. Le patron m’avait fait tenir un plan de cette île, et marqué la petite crique où son embarcation viendrait me chercher.
—A Rugen, tu dis bien à Rugen? demanda Maria-Pia.
Il fit oui de la tête, et poursuivit:
—Je déployai la voile, et assis à la barre, tout en gouvernant, je contemplais le ciel étoilé. Cela me rappelait mes pêches à Blankenberghe, près de Bruges, dans les gabarots des pêcheurs. J’arrivai heureusement à l’île, et j’abordai en ramant doucement, quoique la mer fût dure et houleuse. Il ne me restait plus qu’à me tenir caché au fond de cette baie écartée, en attendant mon Hollandais, vers deux ou trois heures du matin. Mais l’ivresse de ma liberté me possédait. Je sautai donc sur la plage, et j’escaladai la falaise, par un sentier de roches ruinées.
C’était la veille de Noël; la terre était couverte de neige. Je traversai, tout droit devant moi, de vastes surfaces glacées, où la pleine lune resplendissait. Et subitement, je m’arrêtai, en retenant mon haleine. J’étais alors dans un bois de sapins, dont les rameaux serrés chargés de neige couvraient le sol de ténèbres. Et un silence inexprimable régnait, car les sources étaient gelées, et les feuillages se taisaient, plus rigides que du bronze. Soudain, un hôlement de chouette retentit; un grand cerf noir passa près de moi. Puis, j’entrevis, tout au loin, une faible lueur, et un effroi surnaturel m’envahit. Je tenais cachée, sous mes habits, une courte et solide épée que j’avais prise en m’évadant. Je la tirai, et marchai dans le bois, cette lame nue à la main.
Il s’arrêta, comme oppressé de souvenirs, puis, continuant:
—La lueur avait disparu; la forêt presque aussitôt s’éclaircit, et, montant sur un roc élevé, je portai les yeux de tous côtés. Alors, à cent pas en avant, au milieu d’un chaos de rochers et de sapins, j’aperçus une petite chapelle, assez semblable aux chapelles d’ermites, dans les tableaux des maîtres anciens. Une cloche tinta lentement; des ombres passèrent avec des lanternes, et je compris que l’on célébrait la messe de minuit à Rugen.
Maria-Pia lui saisit le bras:
—Mon Dieu! mon Dieu! y serais-tu allé?
Il dit:
—Mon destin m’entraînait. Il y avait en moi, ma mère, je ne sais quoi de joyeux et de guerrier qui me roidissait tous les nerfs… Pardieu! pensai-je, il ne sera pas dit que moi, qui suis chrétien, je n’entendrai pas la messe, la nuit de Noël! Et, cachant l’épée sous mon suroit, je marchai à grands pas vers la chapelle.
Il fit encore une pause et reprit:
—Hélas! je touche maintenant à un but que je crains d’atteindre. C’est ce qui a allongé mon récit, m’a fait m’arrêter si prolixement aux plus petits détails de ma fuite. J’ai montré un peu trop d’emphase, bonne mère, en décrivant cette nuit, cette neige, mon épée tirée. Il semble que j’aie préparé quelque merveilleux coup de théâtre, et il n’y a rien de si banal que ce qui suit.
—Pour l’amour de Dieu, parle, parle donc!
—J’étais debout, dit Floris, à l’entrée, près du bénitier: je m’y vois encore. Soudain, j’entends un grand bruit de chevaux, les clochettes d’un traîneau qui tintent… La messe n’était pas commencée… Je vous raconte tout cela confusément, ma mère… Quelques cierges brûlaient sur l’autel. Il ne se trouvait dans la pauvre église qu’un petit nombre de fidèles, des femmes, sept ou huit matelots: l’île de Rugen est luthérienne… A ce moment, la porte s’ouvre, j’aperçois des laquais, des flambeaux… Une jeune fille paraît… Mais, chut! Regardez là… Qu’est ceci?
La porte basse qui donnait dans le couvent des Filles de Sainte-Monique venait de s’entr’ouvrir. Une ombre en surgit, une femme. Maria-Pia jeta un grand cri. La blanche figure bondit. Ils la virent passer, le temps d’un éclair, et la porte se referma.
—Oh! exclama Floris, semblable!… Une forme toute semblable!
—Que dis-tu, cher enfant? Réponds-moi!
—Qui est cette femme? s’écria-t-il. Mère, il m’a semblé retrouver en elle quelques traits vivants de celle que j’aime.
—Aurais-tu vu ses traits? demanda Maria-Pia. Malheur! malheur!… Oh! si ton vœu était enfreint!
—Non! Rien que sa taille, sa démarche… Était-ce donc ma fiancée?
Maria-Pia repartit:
—Elle-même, cher fils, elle-même… La pauvre âme venait prier ici sans doute, ou bien, par curiosité de femme, visiter les apprêts de ses noces.
—Hélas! murmura-t-il, je suis si possédé d’amour! Je vois partout celle que j’aime… Oh! sa grâce, ses regards, son sourire!
Il baissa le front, puis reprit d’une voix plus lente et frémissante:
—Quand elle parut dans l’église, ce fut comme s’il se levait en moi la lumière de mille soleils… Mes yeux s’entre-fermaient d’amour, mes mains froidirent, et je tremblai de tous mes membres. Épouvanté, je la contemplais. Les assistants, autour de moi, me semblaient plus vagues que des ombres: la voix du prêtre, à l’autel, m’arrivait comme s’il eût parlé de fort loin… Comment t’expliquer, bonne mère, une chose que je ne puis comprendre? Je me sentis, dans un transport, enlever l’âme et même le corps, en sorte qu’il me paraissait ne plus toucher à terre… En cet état, je lui parlais, je l’adjurais, je la bénissais; je faisais des vers sur-le-champ, bien que je n’en eusse jamais fait, et si brûlants de passion qu’ils m’arrachaient les pleurs des paupières.
—Dieu t’a envoyé une extase, cher enfant, dit Maria-Pia. Mais achève ton récit, au nom du ciel!
—Que vous dirai-je de plus, ma mère? A l’instant où je repris mes sens, la messe finissait; je sortis. Des vieillards, deux ou trois matelots s’assemblèrent autour de moi, tandis qu’elle remontait en traîneau. Nos yeux se rencontrèrent: elle rougit soudain. Puis, une clameur s’éleva: «Un Français, un Français!» criaient-ils; et ils voulaient porter la main sur moi. Alors, tirant mon épée, et la leur pointant au visage, je me fis faire place: et ils reculaient, quand je les chargeais, puis m’environnaient de nouveau, en poussant des cris… Je m’enfuis, ils perdirent ma trace. J’étais comme un homme en démence. Je voulais demeurer dans l’île, la retrouver, me traîner à ses pieds. Des hommes du vaisseau hollandais, envoyés à ma recherche, m’entraînèrent presque de force… Mais quoi! vous chancelez, ma mère… Qu’avez-vous? Vos yeux sont fixes… Parlez-moi.
—Dans l’île de Rugen? dit Maria-Pia.
—Dans l’île de Rugen, oui, ma mère.
—Tu as dit: Il y a un an, et la sainte nuit de Noël?
—Il y a un an, et la nuit de Noël.
Alors tombant rudement à genoux, sur le degré de marbre du chœur, elle lança, tout bas, sa joie au ciel:
—Assez! assez! assez! Merci, Seigneur! Mon âme a peine à contenir cette mer soudaine de vos grâces. Elle m’inonde, me déborde… Seigneur, Père céleste! O mon Sauveur crucifié!… Que vous êtes doux, compatissant, miséricordieux pour moi!
Elle se releva, et venant droit à Floris:
—Par quoi as-tu juré? demanda-t-elle.
Il la regardait étonné. La Grande-Duchesse répéta:
—Par quoi as-tu juré, quand tu fis ce vœu?
—Ah! dit Floris, je ne sais… Par la croix… Oui, j’ai pris la croix à témoin.
—Par la sainte croix! murmura-t-elle… Hélas! c’est un bien grand serment… Fougueux et passionné comme il est, si je parle, il voudra la voir, il rompra son vœu, et comment Dieu ne vengerait-il pas une promesse où sa croix a été jurée?… Le Saint-Père pourrait le délier… Mais quoi! Avant la réponse de Rome, les noces auront été célébrées… Dût mon cœur se briser, il faut donc que ma langue se taise… Pauvre cher enfant! poursuivit-elle. Presse ta mère entre tes bras. Cher fils, ne perds pas l’espoir!… Dieu surmonte tous les obstacles. Il ne cesse jamais de vouloir ce que nous pouvons souhaiter, pourvu que nous ne cessions jamais de nous abandonner à lui… Sois calme et confiant, cher fils. Ne t’obstine pas dans ton chagrin!
—Du chagrin, moi! repartit Floris amèrement. Moi, m’obstiner dans mon chagrin… Allons! n’y a-t-il pas trois mois que j’ai suivi ici M. Manès? N’ai-je pas écrit au grand-duc Fédor une lettre respectueuse? N’ai-je pas souri aux indifférents?… Ne suis-je pas allé dernièrement, lorsque j’étais absent, tu te rappelles, ne suis-je pas allé à Rugen, pour tenter de la retrouver? Mes efforts n’ont-ils pas été vains?… O Dieu, ô Dieu, ô Dieu! Est-ce possible!… Dans six jours, enchaîné à jamais… Faut-il encore m’enfuir, briser ces liens?… Oh! il me prend quelquefois envie de les chasser tous du palais, importuns, marchands, complimenteurs, d’arracher moi-même ces tentures et de crier: «C’est un mensonge!… Non, non, non! Je ne me marie pas!»
Elle répliqua doucement:
—Par mon cœur maternel, je te jure que, s’il est du bonheur sur cette terre, il est à toi!… Le trésor que nous te destinons est plus grand encore, mon Floris, que tu ne saurais le supposer. Puisse désormais ta vie être douce! Car tu as eu, mon pauvre enfant, une jeunesse bien amère. Puisse l’avenir te garder autant de joies et de félicités que tu as souffert de disgrâces!… Mais entends. Voilà dix heures qui sonnent à tous les clochers du Hradschin. Je me sens lasse, cher fils… Reconduis-moi à mon appartement.
Tous deux gravirent, à pas lents, l’escalier. Un serviteur dormait dans l’antichambre, le dos appuyé contre un des coussins d’écarlate de la banquette. Le Grand-Duc le toucha du doigt:
—Sander!… hé, Sander!… Il dort profondément. Que ne donnerais-je pas pour dormir ainsi!… Allons, éveille-toi, Sander!
Le valet se dressa en sursaut:
—Monseigneur!… Oh! pardon, Monseigneur!
—Va te coucher, mon bon garçon, reprit Floris: je ne souperai pas… Fais apporter seulement un en-cas dans ma chambre, avec un flacon de vin… Bonne nuit, mère… Je me sens étrangement soulagé de vous avoir ouvert mon cœur… Ainsi, mon père ne viendra pas?
—Ton père est malade, cher enfant, répondit Maria-Pia. Il enverra par Jacinto, m’annonce-t-il, les beaux présents qu’il fait à ta fiancée… Mais j’ai reçu tantôt des lettres de Rome… Veux-tu savoir ce que m’écrit ton frère?
—Je vous en prie, ma mère, parlez.
—Eh bien, il a été admis vendredi à baiser les pieds du Saint-Père et à faire son remerciement. Le voilà archevêque de Myre, le plus jeune, à coup sûr, de la chrétienté… Sa Sainteté l’a reçu, me dit-il, avec mille et mille honnêtetés, et voulait le donner pour coadjuteur à Mgr Colloredo, notre archevêque de Raguse: mais José-Maria, alléguant sa grande jeunesse, a supplié Sa Sainteté de le laisser encore à ses études, sans lui imposer charge d’âmes… Allons, bonne nuit, cher fils… Bien que ce titre in partibus ne serve qu’à le décorer, j’y suis plus sensible peut-être qu’il ne conviendrait à l’humilité d’une mère chrétienne. Puisse-t-il imiter les vertus de son glorieux prédécesseur, saint Nicolas, évêque de Myre!… Ta sœur Tatiana m’a écrit aussi. Faut-il te dire ce qu’elle ajoute pour toi?
—Sans aucun doute, ma bonne mère.
—Mille tendresses, mille fleurs d’âme, son impatience d’arriver ici: qu’elle n’a rien de plus cher que toi, qu’elle ne dormira sans rêves que lorsqu’elle aura entendu le son de ta voix. Tu sais comme il a fallu te décrire à elle, à quel point elle était avide de détails sur ton visage, tes habits même, tes façons de rire, de parler… Mais il est tard. Encore une fois, bonne nuit. Demain, tu liras ces lettres à loisir… Que je vous voie tous les trois réunis, puis que le Seigneur fasse de moi sa volonté!… Embrasse-moi. Bonne nuit, cher fils!
—Une bonne nuit, ma mère!
Le Grand-Duc la suivit du regard, tandis qu’elle rentrait dans sa chambre:
—Douce et excellente créature!… Va, si celle que tu as élevée te ressemble, elle mérite assurément les louanges que tous lui accordent… Je voudrais l’avoir vue, poursuivit-il en rêvant. Il s’en est fallu de bien peu que je ne la visse, tout à l’heure. Se pourrait-il qu’elle ressemblât à celle que j’aime, ou bien n’est-ce qu’une illusion de mes yeux?… C’est étrange! Je voudrais l’avoir vue… Bon! il ne tient qu’à moi, reprit-il. Les divers portraits d’Isabelle qu’on mit sous clef, lorsque j’arrivai, sont, je crois, dans cette salle même. Justement, voici la cassette… Mais j’ai juré… oui… j’ai fait un vœu. Allons, ai-je peur de la croix, ou que les oiseaux de nuit n’aillent me dénoncer à ma mère?…
Une envie terrible le dévorait. Il saisit la boîte, prêt à l’ouvrir; puis, faisant un geste désespéré, le jeune homme se retira.
Trois jours après, comme Floris se promenait dans la Petite-Galerie, ser Pistolese passa ses moustaches à l’entre-deux de la tapisserie, et cria d’une voix effarée:
—Ils arrivent, Monseigneur, ils arrivent.
—Qui donc?… Mon frère et ma sœur? Ils ne devaient être ici que demain.
—N’en déplaise à Votre Altesse, dit ser Pistolese, ils montaient déjà l’escalier, lorsque j’ai couru la prévenir… Entendez-vous le vacarme que fait ce Pinch, le vilain roquet de miss Joyce?… Ils ont passé Vienne sans s’y arrêter.
Floris descendit précipitamment. Au moment où il mettait le pied dans le cabinet des Termes, il aperçut qui y entrait, un jeune homme, vêtu d’une soutane relevée de boutons violets. Ce jeune homme était frêle, fort blond, la taille médiocre, pâle, un visage mélancolique et hautain.
—Si mes yeux ne m’abusent pas, dit le Grand-Duc, en marchant à lui, tout me dit que vous êtes mon frère.
José-Maria répondit:
—Soyez béni en Jésus-Christ, mon frère. Le Seigneur soit loué à jamais de vous avoir rendu à notre mère!
Floris demeurait froid, tout debout. Enfin, il avança quelques pas. Dans l’instant, l’archevêque de Myre se jeta à lui et l’embrassa.
—Et moi, mon frère, dit une voix douce, suis-je si délaissée de vous? Ne me direz-vous donc rien?
Alors, le Grand-Duc, se retournant, vit près de lui Tatiana, aussi immobile qu’une statue. Les rayons de pourpre du couchant frappaient de face ses prunelles, vertes et limpides comme la mer. Tout habillée de velours blanc, les lourds plis droits qui lui tombaient jusqu’aux pieds la faisaient paraître plus grande. Un mystérieux sourire se jouait sur ses lèvres pâles; et son teint faiblement rosé, ses cheveux jaune clair en torsades qui descendaient au long de ses joues, sa tête inclinée, ses yeux de fantôme, tout en elle semblait surnaturel… Son bras restait écarté de son corps, dans une pose un peu hésitante, et elle roulait entre ses doigts une touffe de roses pourpres.
—Chère Tatiana, dit Floris, qui baisa la main de l’aveugle.
—Cher seigneur, mon aîné, mon frère!… Elle reprit, en essuyant ses larmes:
—Ah! vous faites de moi une trop faible femme!
—Et moi aussi, je pleure, dit Floris.
Elle lui présenta son front blanc. Le Grand-Duc l’effleura de ses lèvres.
—Que je voudrais te voir! poursuivit-elle. Cher Floris, tu as deux parts dans mon cœur, car tu es mon frère bien-aimé, et c’est par toi que va refleurir notre maison qui se mourait… Cher frère, pose, je t’en prie, ma main d’aveugle sur ton visage… Que tu ressembles à notre mère! Ton teint doit être mat et uni comme le sien… Hélas! que n’ai-je mes pauvres yeux! Je n’aurais laissé à personne le soin et le bonheur de te retrouver.
En ce moment, la Grande-Duchesse parut au seuil de la galerie, mais elle chancela d’émotion. Manès, qui la suivait, la reçut dans ses bras.
L’aube se leva grise et frissonnante. Les cloches de Saint-Augustin lançaient, à plein branle, leurs volées sonores. Vers huit heures, les femmes de Josine commencèrent de l’habiller, tandis que la petite princesse les gourmandait et les hâtait impatiemment, éclatant en mille saillies joyeuses. Mais Pépy roula jusque devant elle un large miroir suspendu; et, se levant, Josine s’y vit toute.
Elle avait un habit de damas, à fleurons d’un blanc éclatant, sur un fond d’incarnat parfilé d’argent. Une broderie de turquoises vertes, suivant les ramages du velouté, relevait l’étoffe magnifique, lustrée, moirée, comme poudrée d’une glaçure d’argent.
—Votre Grâce, exclama la chambrière, ne s’est jamais trouvée plus en beauté.
Agathe de Putbus entra. Cette jeune fille, amie des princesses, et arrivée la veille, dans la soirée, était grande, blanche, fort rousse, des yeux bleu clair, splendidement vêtue.
—Il est près de dix heures, fit-elle. Si tu ne te dépêches pas, nous ne pourrons habiller Isabelle.
—Voilà!… j’ai fini, j’ai fini… Tiens, ma chérie, prends dans le drageoir des pastilles de violettes. Encore deux ou trois épingles… Fais donc attention, Rina!… Méthodiquement! comme disait miss, lorsqu’elle apprenait à nager dans le lac, avec des vessies.
—Ta robe paraît bien légère, dit Agathe. N’auras-tu pas froid?
—Bah! laisse donc. On a chauffé l’église, toute la nuit… Et d’ailleurs, le signor Cupidon ne sera-t-il pas là présent, avec ses flambeaux, ses réchauds et tous ses attributs calorifiques… Mais toi, ma chérie, j’y pense: tu n’as pas encore vu Floris… Il faut bien pourtant te le présenter.
Et Josine, vivement, frappa sur un timbre.
—Bon, reprit-elle, pas un laquais! Chacun de ces nigauds est, présentement, en train d’ajuster ses bas neufs, afin de ressembler tout à fait à la jambe d’enseigne du Rouet d’or… Allons, je suis prête, partons.
Le Palais-Rouge était désert, dans la partie qu’elles traversèrent. Tout à coup, Josine aperçut Floris. Ses yeux creux brillaient d’un feu sombre; ses regards, qui ne se fixaient en aucun endroit, avaient je ne sais quoi de hagard; des taches livides marbraient ses joues, et il changeait de couleur, à chaque moment.
—Bonjour, Floris, s’écria Josine; elle prit le Grand-Duc par la main… Ma chère Agathe, je t’en supplie, reçois-le parmi tes serviteurs… Et toi, beau cousin, fais-lui, comme disent les chambellans, un accueil conforme à ce qu’elle est, et à notre tendresse pour elle.
—Recevez de nous, dit le Grand-Duc, la plus cordiale hospitalité que cette maison puisse offrir… Vous êtes la très bienvenue… Si je n’avais été quelque peu souffrant, je vous eusse saluée dès hier. Que votre indulgence m’excuse!
La jeune fille répondit:
—C’est vous bien plutôt, Monseigneur, qu’il me faut prier d’excuser l’heure tardive de mon arrivée. Elle était si indue, en effet, que le couvent s’est trouvé fermé, et que je n’ai pu voir Isabelle.
—Vous venez de Saint-Pétersbourg? demanda Floris.
—Non, Monseigneur, dit-elle: de Putbus, qui est dans l’île de Rugen.
—Oh! de Rugen! avez-vous dit? Cela ne se peut… De Rugen!
—Qu’est-ce donc qui t’étonne? fit Josine.
—Rien, rien… Daignez m’excuser… Je n’ai pas été maître d’un tressaillement, en entendant ce nom de Rugen.
Agathe de Putbus dit alors:
—Peut-être Votre Altesse connaît-elle notre île? Isabelle la connaît bien, et elle l’aime.
—Isabelle connaît Rugen! exclama Floris. Isabelle est allée à Rugen!… Une pâleur soudaine l’envahit; ses yeux se couvrirent d’un épais nuage.—Oh! reprit-il tout bas, non, non! pas cette pensée-là! Cet espoir est trop formidable… Oh! mon Dieu! si Isabelle était… Allons!… je suis fou! je suis fou! Quelle vraisemblance y a-t-il que, dans cet immense univers, parmi tant de millions de femmes…
Et tendant les deux mains vers Agathe:
—Elle est allée à Rugen, dites-vous… A quel moment? Pour quelle cause?
—Pas pour une autre, Monseigneur, que de passer quelque temps auprès de moi… C’était une ancienne promesse qu’elle m’avait faite à Pétersbourg, lorsque nous nous étions connues. Je l’en pressai à maintes reprises, mais toujours il naissait quelque obstacle qui s’opposait à notre désir… Enfin, elle vint l’année dernière.
—L’année dernière… Oh!… Et vers quel temps?
Agathe repartit:
—Il y a juste un an aujourd’hui, oui, un an tout juste, qu’Isabelle arriva à Putbus. On célébrait, le surlendemain, la naissance de Notre-Sauveur. Elle alla en traîneau, la nuit, à la chapelle de Notre-Dame des Bois.
—Oh! attendez un peu! dit Floris… Il poursuivit tout bas: C’est un rêve; le sommeil m’abuse. Non! je n’y puis croire.
Le coin de la tapisserie se releva, et Tatiana l’aveugle parut.
—Ah! ma sœur! s’écria Floris. Chère âme!… Oh! si tu savais quelle joie m’inonde!
Il lui baisait les mains, ardemment:
—Ah! je t’embrasse, chère sœur! Prie pour ton frère, et remercie Dieu! Jamais, jamais il n’y eut pareil miracle!… O chère Agathe, messagère de bonheur!… Je te dirai tout, Tatiana… Non! je ne puis encore y croire… Où est ma mère, ma chère mère? Ce n’est que d’à présent que je lui suis rendu… C’était elle, Tatiana… O mon Dieu! c’était Isabelle… Je suis sauvé! oui! c’était bien elle!… Moi qui la haïssais… Eh bien! qu’y a-t-il? que me veut-on?
—Mon gracieux seigneur, répondit Sander, Madame la Grande-Duchesse est prête et vous attend.
—Bien, Sander, je me rends à ses ordres… Mais pourquoi, pensa-t-il soudain, ma mère ne m’a-t-elle rien dit? Je lui ai tout raconté cependant; elle m’a vu désespéré… Est-ce bien Isabelle?… O Dieu! si je m’étais trompé!
La foule emplissait, dès longtemps, la salle Gothique. Là se trouvait tout ce qui était à Prague de quelque considération, sans compter nombre d’arrivants de Moscou, de Lisbonne et de Pétersbourg. En hommes, beaucoup d’uniformes, quelques Toisons au col, force grands cordons; les femmes, parées somptueusement, pleines de diamants et de bijoux. L’on se divertissait à considérer l’énorme pilier de la salle, qui, par pompe, était garni d’une quantité surprenante de vaisselle d’or et de vermeil. Le salon des Quatre-Saisons était comble à ne pouvoir s’y tourner.
—N’y aurait-il pas, quelque part, une petite collation? souffla le gros prince Jablonowski à l’oreille d’un garçon rouge.
—Que Votre Excellence daigne me suivre!
Et le valet, d’un air discret, le conduisit à la salle Espagnole. D’autres déjà mangeaient debout, à un buffet volant de pièces froides, se plaisant à examiner les apprêts du festin de noce, tout dressé. Sur les nappes à effilés pourpres, mêlés de fils d’or et d’argent, et parmi les gradins recouverts d’orfèvreries, s’étageaient des buissons de roses, des jattes d’or montées en cru de pêches, de fraises, d’abricots, des fontaines sur quatre roues, des coquilles d’or remplies de hachis, des châteaux de cire peints et dorés, des arbres de corail plantés au sommet de grands piédouches d’or. De monstrueux saumons poussaient des bigarades, de leur hure; des plats de lamproies enroulées sous des gelées couleur d’or alternaient avec des pâtés apparents de pintades et de faisans en plumes. La quatrième table, au bas bout, ne devait être que d’enfants. Il y avait dessus, pour leur réjouir les yeux, à la mode du temps de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, des ramées d’où l’eau d’orange coulait continuellement, des hommes sauvages à califourchon sur des cochons de lait rôtis, des cygnes arborant des bannières, un fol qui combattait un ours entre des montagnes de grésil pendant, des chaumières faites de fleurs. Au milieu, dans un pré artificiel, enclos d’un balustre, se voyait un arbre aux feuilles de soie, aux branches argentées et dorées, d’où pendaient des pommes contrefaites d’or, de soie, d’argent et de plumes, avec des bijoux de Noël et des écussons armoriés.
—Messieurs, cria le majordome entr’ouvrant la porte, Son Altesse se met en chemin.
Maria-Pia parut alors au bout de la galerie des Marbres, qui est unie à la salle Gothique par de grandes arcades ouvertes. Sa figure très portugaise, jaune mat avec des yeux étincelants, son marcher, toute sa contenance avaient une dignité noble et naturelle. Elle était vêtue d’une robe de satin couleur pensée, brodée d’entrelacs de vieil or et de mille cannetilles, et au devant de laquelle pendait une chaîne d’orfèvrerie; sur la tête, un bouquet de diamants. Le visage ardent de Floris, ses regards fixes, son air égaré imposèrent, quand il passa, un profond silence, et jusqu’à une sorte de frayeur. Tatiana s’avançait ensuite, en habit d’étoffe d’argent, menée par une de ses femmes. Derrière, la foule venait sans ordre.
A l’instant où Maria-Pia se montra sur le seuil du palais, un immense cri s’éleva. La multitude fourmillait dans la place Sainte-Monique; les fenêtres parées étaient remplies de monde; jusqu’aux toits des maisons disparaissaient sous les spectateurs. La Grande-Duchesse descendit lentement le large degré, et le cortège défila, parmi le peuple rangé en haie. Du palais aux marches de l’église, on avait étendu un chemin de tapis, tout bordé d’antennes, garnies de serge jaune et violette. Les cloches sonnaient, l’air vibrait d’airain; des serviteurs, selon l’antique coutume, lâchèrent, aux croisées du palais, des centaines d’oiseaux captifs; puis un pâle soleil d’hiver perça les nuées. Alors, pour la seconde fois, une acclamation retentit. La foule entière battit des mains.
L’église sombre et enflammée apparaissait comme un buisson ardent de roses et de milliers de cierges. Une infinité de flambeaux, taillés en façon d’aigles, de gondoles, de fleurs de lis, d’étoiles de cristal, faisaient jaillir des mosaïques et des marbres incrustés du dôme, toutes sortes de scintillements. Dans le chœur, entre deux des arcades, se dressait un vaste échafaud, surchargé d’une foule brillante, et dont la base et les gradins étaient drapés superbement de toile d’or, semée près à près d’aigles noires. On avait bouché les verrières, pour les tendre de tapisseries; les orgues débordaient de fleurs; une image miraculeuse de la Vierge du Hradschin, dont la Grande-Duchesse était dame d’atour, étalait, ce jour-là, aux regards ses richesses prodigieuses en perles, en dentelles, en diamants; les piliers, tout revêtus de roses, avaient l’air d’arbres monstrueux; des colombes d’orfèvrerie pendaient, les ailes éployées, du haut des voûtes; et José-Maria, archevêque de Myre, se tenait debout à l’autel, revêtu pontificalement, la mitre en tête, splendide et pâle.
Deux carreaux de velours violet brodés d’or étaient placés vis-à-vis de l’autel, à peu de distance des marches. Floris en prit un; l’autre restait vide.
Une petite porte cintrée s’ouvrit à la gauche du chœur, et l’on vit paraître d’abord, dans sa simarre de laine blanche, la révérende mère Prieure des Filles de Sainte-Monique. Puis, un murmure confus accueillit l’entrée d’Isabelle. Son habit de moire traînante était brodé de perles en mosaïque et orné des plus belles dentelles; un long voile de point de Venise l’enveloppait. La fiancée était suivie d’Agathe de Putbus et de Josine, ses filles d’honneur; et derrière, venaient quelques religieuses, marchant une à une, en cérémonie.
Elles arrivèrent ainsi aux prie-Dieu, disposés autour du chœur. Isabelle, toujours voilée, se plaça à côté de Floris.
Un frisson glacé courut par tous les membres du Grand-Duc: ses genoux se dérobaient sous lui; il défaillait. Cependant, Maria-Pia, en s’avançant, prit Isabelle par la main. Puis, avec une majesté douce:
—Cher fils, dit-elle, reçois ta fiancée. Et vous, ma fille, recevez l’époux que le Seigneur vous donne. Soyez unis par un amour constant, et puisse-t-il croître avec les années!
Un silence extrême annonçait l’attention, le recueillement, ou la curiosité de tous. La Grande-Duchesse reprit:
—Oui, je sais, tu redoutes ces noces; ton âme ne t’appartient plus… N’aie point de crainte, cher fils. Tu la refuseras s’il le faut, mais tout d’abord, vois s’il le faut. Ose tendre la main, cher enfant. Donne-moi la tienne, Isabelle… Et maintenant, il ne reste plus qu’à montrer sa femme à Floris.
Alors, comme rendant le dépôt précieux qu’elle avait reçu, la Prieure enleva le grand voile qui cachait les traits d’Isabelle; et Maria-Pia dit, en souriant:
—Regarde-la, cher fils, et vois si elle ne ressemble pas à celle que tu aperçus, un soir de Noël, à Rugen… Cesse de te désespérer, et sois heureux!
Il se détourna lentement, béant, presque terrifié; et le fils de Maria-Pia vit enfin celle qu’il épousait.
Mais déjà l’aumônier de José-Maria, le petit abbé Lancelot-le-Moine, avait fait un signe. Les orgues chantèrent l’Introït, et le cri de joie de Floris se perdit dans leur tonnerre.
DEUXIÈME PARTIE
LES PLAISIRS DE L’ILE ENCHANTÉE
LIVRE PREMIER
Le printemps qui suivit les noces du grand-duc Floris et d’Isabelle fut merveilleux en Dalmatie. Il n’y eut jamais un tel Avril! disaient les femmes de Sabioneira, dans les chants qu’elles improvisent. Sur la campagne, il jette partout des coussins d’étoffe d’Agram; il suspend au flanc des ravines les toisons d’écume des cascades.
Les jardins sont diaprés mieux qu’une soie peinte; le ciel, moucheté de nuées, ressemble au manteau du faucon, et la terre toute tachée d’herbes et de fleurs, ne dirais-tu pas que sa robe est comme celle du teinturier?
Il n’y eut jamais un tel Avril! Des vents tièdes, avec leurs pieds ailés, courent légèrement sur la mer; le bouillonnement du printemps gonfle les vagues vermeilles. Le monde est devenu semblable à un rubis étincelant.
Sitôt que le soleil lève son étendard à la cime du Monte-Sacro, les plaines resplendissent comme un drap d’or; le sol, à l’ombre, est plus violet que le vin; l’air ressemble à un bazar turc, tant il s’y croise de reflets jaunes et roses!
Comment nommeras-tu les arbres? A les voir siéger au milieu de leurs feuilles chargées de traits, tu les prendrais pour des scribes publics. Les oiseaux, sur les branches, semblent des diseurs de bonne aventure. Ils ont devant eux des livres d’images.
L’amour fait violence à ces fils de l’air… Entends-les rire, Damiana… Le rossignol, de la tête aux pieds, est agité comme une flamme. La perdrix danse, folle de joie; le sang lui bouillonne dans les yeux.
Il n’y eut jamais un tel Avril! Quand on ouvre sa porte, au matin, l’air enivre autant que le vin. Tu croirais que cent mille bougies tombent sur tes paupières. L’aveugle même voit des roses!
Le dernier matin de ce mois d’avril, ser Pistolese et l’abbé Lancelot, en compagnie de M. Stepany, l’aide-chimiste de Manès, achevaient un copieux déjeuner de poissons et de coquillages, sur la terrasse du Soleil bleu, à Zemenico da Mare. La brise soufflait doucement; des pigeons roucoulaient sur la plage du petit port, encombré de barques en radoub, et, comme bercés au murmure des vagues qui baignaient la terrasse, les trois convives buvaient leur vin de Samos en silence.
—Pourquoi nous avoir fait venir si loin, dans ce détestable village? dit Stepany, d’une voix aigre. Comme s’il n’y avait pas à Sabioneira des fruits de mer et du prosecco!
—Vous savez bien, mon bon ami, répondit l’abbé, pourquoi nous sommes venus ici.
—Oui, sans doute: pour voir tirer de l’eau quelques mauvaises cruches moisies, et pour fêter votre retour de Bohême… Ah! très bien, et en attendant, tant pis pour ceux que le soleil aveugle! dit Stepany, levant les yeux vers la treille qui ombrageait la table, et que perçaient deux ou trois rayons… Et lorsque nous voudrons rentrer, continua le bilieux chimiste, juste au moment où nous serons en route, savez-vous ce qui nous attend?… Ha, ha, ha! une averse… un orage effroyable!
L’abbé surpris examina le ciel:
—A quoi voyez-vous ça, Stepany? La température est superbe; il n’y a jamais eu un plus beau soleil!
—Ne vous mêlez pas du soleil, repartit l’autre, qui posa son verre sur la table et regarda l’abbé en face. Laissez le soleil où il est! Ce n’est pas là de l’hébreu, ni du syriaque, ni du chaldéen… Parce que vous savez ces langues et parce que vous les enseignez à Mgr José-Maria, ce n’est pas une raison, monsieur, pour vouloir m’apprendre la météorologie!
Pistolese éclata de rire:
—Quoi! vous recommencez déjà! Toujours, toujours en querelle! Vous ne pouvez pas être ensemble un quart d’heure sans vous disputer… Je crois vraiment, le ciel me pardonne! qu’on ne pourrait trouver aucun motif à ça, sinon que l’abbé est blond et Stepany noir, l’abbé gras et Stepany maigre, l’abbé rouge et Stepany blême!
Tranquillement, ils se remirent à boire. En face d’eux, la mer bleue, parsemée d’îles, frissonnait à perte de vue, telle que du lapis en fusion; pas une voile n’apparaissait. Seule, à vingt ou trente brasses du rivage, et sous le récif Sant-Ippolito, rougeâtre écueil de pierre ponce, une coraillère était amarrée, avec ses filets roux pendant au mât, et sa proue, qui, de chaque côté, montrait un œil peint en blanc. Un homme parut sur le banc de poupe, le torse nu, la peau verdâtre comme une olive; et tout debout, tourné vers l’auberge, il agitait en l’air son bonnet rouge.
—Ah! ah! dit ser Pistolese, Gregorio va plonger de nouveau.
Le petit abbé se leva, s’avança jusqu’à la balustrade, et portant à son œil une longue-vue, il chercha un point de la mer, un peu en avant de la tartane. De la hauteur qu’il occupait, on apercevait sous l’eau vitreuse et magiquement transparente un grand monceau d’amphores romaines, déposées là, vraisemblablement, par le naufrage d’une galère. Les moires tremblantes du flot semblaient communiquer une vague oscillation à leur séculaire immobilité. Quelques-unes, arrachées par les lames, reposaient, éparses çà et là, autour du monceau principal… A ce moment, Gregorio plongea. L’abbé, pour qui se faisait cette pêche, redoubla d’attention.
—Quelqu’un a-t-il vu le grand-duc Fédor? demanda Stepany, en baissant la voix. A-t-il enfin reçu Mgr Floris?
Ser Pistolese remplit son verre et celui de son compagnon.
—Non, pas que je sache, répliqua-t-il.
—Voilà cependant plus d’un grand mois que Monseigneur est arrivé, avec sa femme, la princesse Isabelle. Et il n’avait fait le voyage,—il nous le dit lui-même en débarquant,—que pour voir son père, vous rappelez-vous?
Le majordome haussa les épaules, tandis que Stepany poursuivait:
—Ha, ha, ha! Le vieux renard lui en fera bien d’autres! il lui en fera voir bien d’autres!… Coquin! il y a du plâtre dans ce vin. Et il frappa son verre contre la table… Ce coquin-là croit-il me tromper?… Oublie-t-il que je suis chimiste?… Allez, allez, messer, ce n’est que le commencement… Je connais le Grand-Duc, je connais l’homme… S’il ne joue pas à Monseigneur tous les tours qu’on peut imaginer, dites que je ne suis qu’un âne!… Monseigneur est à bonne école. Nous lui apprendrons la patience en Dalmatie, monsieur, nous lui apprendrons la patience.
Mais un joyeux tumulte s’éleva sous les tamaris de la place. Des enfants demi-nus précédaient, en jetant des cris, un homme couvert d’un manteau rouge, et qui sonnait dans une corne de cuivre. De toutes les maisons, des pêcheurs sortirent; d’autres accouraient du fond des ruelles. Ils se pressaient autour du crieur, et les femmes, en jupons bigarrés, avec leurs bonnets d’écarlate, garnis de plumes, de sequins, de panaches de verre filé, formaient, par derrière, un large cercle.
—Oh! oh! qu’est ceci? dit Stepany.
—Je pense qu’on sonne de la trompette, répondit l’abbé Lancelot.
Messer Pistolese s’écria:
—Ah çà! vous ne connaissez donc pas la proclamation?… Est-ce possible! D’où sortez-vous?… Entendez-vous ce Pappizza? continua l’imposant majordome. Quels poumons!… Va, sonne, sonne, mon gaillard!
La fanfare cessa. Tous firent silence. Et le héraut dit, d’une voix haute:
«Hommes de Zemenico da Mare, assemblés ici, écoutez. C’est le bon plaisir du grand-duc Floris, seigneur de Sabioneira, que tous célèbrent en joie et en réjouissances l’heureuse arrivée de sa mère. Cette sérénissime dame arrivera demain, qui est le jour de mercredi, premier de mai, en compagnie de son fils, Mgr José-Maria, archevêque de Myre, et de sa fille, la grande-duchesse Tatiana. On dansera le kollo sur la place de Sabioneira-le-Bas; les jardins seront illuminés, et les cuisines du palais demeureront ouvertes, la nuit entière. Dieu protège le noble seigneur et les habitants de Zemenico!»
—Tonina! Tonina! cria Pistolese. Hé, ma commère, un almanach!… Apporte-moi l’almanach de Raguse!… Je savais bien que j’oubliais quelque chose… Merci, ma belle, merci, mon cœur… Voulez-vous regarder, l’abbé?
—Quoi, messer, que faut-il que je regarde?
—Le premier mai, parbleu! le premier mai!… Et lisez-moi ce qu’on prédit du temps. Pourvu que la lune ne change pas!
—Le premier mai… voici… Temps agréable, chaud, excellent pour la pêche.
Ser Pistolese fit claquer ses doigts:
—Parfait, alors!… Et le bora… Regardez, l’abbé, si le bora ne soufflera pas… Non!… Dans ce cas, ils pourront se vanter de voir de belles illuminations!
Il souriait, en caressant ses grosses moustaches, des deux mains. La plage était de nouveau déserte. Trois ou quatre pêcheurs y dormaient, à l’ombre des barques tirées sur le sable. Un chaudron fumait, suspendu au-dessus d’un feu de genévrier, chargeant la brise, par moments, des senteurs résineuses du goudron.
—Je ne comprends pas Mgr Floris, reprit l’acariâtre chimiste. Donner des fêtes, des bals, quand sa mère arrive mourante!… Dites-moi ce que vous voudrez. Je ne puis comprendre ça!
—Vous avez tort de parler ainsi, répondit l’abbé. Vous savez bien que Monseigneur est en parfaite sécurité, et qu’il ignore complètement la gravité de l’état de sa mère.
—Il l’ignore, s’écria Stepany, avec un rire triomphant, il l’ignore, vous l’avouez… Et de quel droit l’ignore-t-il? Est-ce que moi, pour citer un exemple, j’ignore rien de ce qui me concerne?… Je ne blâme personne, monsieur, je ne prétends blâmer personne… Mais force m’est bien de confesser que je trouve cette incurie extraordinaire!
—Allons, allons, répliqua l’abbé, comment Monseigneur devinerait-il ce que Madame la Grande-Duchesse prend tant de soin de lui tenir caché?
Messer Pistolese intervint:
—La bonne dame est-elle donc plus mal qu’au moment où j’ai quitté la Bohême?
—Hélas! la chose n’est que trop certaine, repartit l’abbé; et ses petites mains, collées sur son gros ventre, accompagnaient tous ses propos… Elle est bien bas, bien bas, la pauvre âme! Mais notre vie à tous est dans la main de Dieu, et sa miséricorde est immense… C’est ce qu’elle a dit elle-même à M. Vassili Manès, lequel s’opposait à son départ… Il ne tombe pas une plume, a-t-elle dit, pas une plume de l’aile d’un passereau, sans la permission du Seigneur.
M. Stepany ricana:
—La main de Dieu, ha, ha! la main de Dieu!… Mais qui jamais a vu la main de Dieu?… Ce n’est pas là un fait, monsieur, et moi, je suis l’homme des faits, l’homme des sciences, monsieur, l’homme de la physique, l’homme de la chimie, l’homme de l’embryologie, l’homme qui sait que tout peut être pesé, analysé, évalué, l’homme qui s’est voué lui-même, qui a voué son fils, monsieur, au noble emploi de servir la science, ce dont Thalès me bénira, quand il sera grand… Oui, monsieur, quoi qu’on en puisse dire, il a déjà servi, et j’en suis fier, à toutes les expériences de M. Manès sur l’optique. A l’âge de quatorze jours, on faisait tourner devant ses yeux, avec une rapidité de vingt tours par seconde, un miroir polyédrique à facettes. C’est ainsi qu’il a contracté ce larmoiement de l’œil gauche, dont je le soigne. Il a été électrisé à soixante-dix jours, puis photographié sous l’action du courant, pour les Annales biologiques; et l’enfant n’avait pas onze mois, lorsque sa mère le trouva avec un petit baromètre dans le gosier, où il l’avait enfoncé en se jouant… Une éducation rationnelle! Un gaillard, monsieur, qui se moque de toutes vos superstitions, et qui sait que le monde n’est que chimie… Qu’est-ce que l’air? Un fluide invisible, composé de 0,79 d’azote et de 0,21 d’oxygène… Voilà un fait, voilà ce que nous appelons un fait… Mais ne me citez pas votre main de Dieu, ne rabaissez pas l’être humain, ne venez pas me soutenir en face que l’ignorance où se trouve Monseigneur de l’état de sa mère est une chose honorable, monsieur!
—Qui est-ce qui a dit cela? demanda l’abbé.
M. Stepany ne répondit point.
—Qui est-ce qui a dit cela? répéta le petit homme… Est-ce de moi que vous parlez, monsieur?
—Allez-vous donc recommencer? dit ser Pistolese… Mais voyons, reprit le majordome, en tirant de sa poche une grosse montre d’argent, voyons, il se fait tard… Décampons!
L’étoile brillante du soir se levait aux profondeurs du ciel, derrière Sabioneira: et dans les jardins du palais, dont les portiques et les longues terrasses s’abaissaient jusqu’au bord du golfe, les paons, perchés sur le faîte des colonnades, saluaient, de leurs cris discordants, l’éclatant soleil qui se couchait. Suspendu au-dessus de la mer, en face du promontoire, l’orbe vermeil et frémissant envoyait ses rayons, comme de longs javelots d’or, sur les arcades, les escaliers, les palais dont la presqu’île est chargée. Les coupoles étincelaient; les verrières avaient l’air tout en flammes; les cascades, à l’ombre des rochers, coulaient pareilles à des glaçons bleus; le long de la plage de mer, au-dessous de la Porte-Dogaresse, de massifs chariots, en tournant, dardaient rapidement des éclairs. De partout, au rebord des terrasses, parmi les déesses de marbre, pendaient les chevelures roses et violettes des arbres en fleur. De grands miroirs d’eau les réfléchissaient, un fleuve entier tombant dans les jardins, en bouillons, en gerbes, en nappes, en goulettes, en fusées, en chandeliers d’eau: et battue de ces mille bruits, toute diaprée sous ces poussières humides, d’iris légers et d’arcs-en-ciel, la montagne semblait vibrer, du haut en bas, comme une lyre, dans l’ardente lumière du couchant.
Isabelle et le grand-duc Floris parurent au sommet des rochers de Torre-Arza, dans les bois qui dominent la mer. Leurs yeux parcoururent un instant l’amphithéâtre magnifique dont les flots du golfe les séparaient; puis, en prenant la route de Sabioneira, tous deux descendirent la colline, à travers l’immense forêt qui couvre les versants du cap. Pleine de sources et de chutes d’eau, elle exhalait une haleine sauvage, mêlée des senteurs de la mer; et les échappées des clairières y découvraient, dans ses profondeurs, des lointains bleus, des paradis de solitude.
—Chère aimée, dit Floris, poursuivant un badinage commencé, vous me croyez aussi par trop ignorant… Voici des menthes, des muguets, des primevères, des fleurs de sauge… Et celle-ci, quel est son nom?
—C’est une hyacinthe, dit-elle.
—Vous savez mieux que moi le nom des fleurs, reprit le Grand-Duc en souriant, mais je connais peut-être mieux que vous les légendes qu’on en raconte… Savez-vous qui était Hyacinthe?
—Je l’ai su autrefois, dit-elle, mais cela est sorti de ma mémoire.
Elle leva les paupières et sourit. Il lui sourit aussi et il la contemplait. Un cordonnet vert et argent, duquel pendait un joyau de perles, entourait son cou délicat. Sa robe d’un satin de Chine, rose vineux, où étaient brodés çà et là de larges ronds quadrillés d’argent, découvrait, suivant la mode italienne, un mince carré de sa gorge; et ses cheveux châtain très clair bouclaient mollement, en légers fils d’or, autour de l’ovale de son beau visage. Elle tressait, tout en marchant, une guirlande dont il lui présentait les fleurs.
—A qui donnerez-vous ceci? demanda Floris.
—En êtes-vous jaloux? répondit-elle… Non, cher amour, pas de ces roses éclatantes. Elle n’aimait que les couleurs pâles et douces, celle à qui ces fleurs sont destinées… Choisissez-moi des pensées au cœur sombre, des violettes, des cinéraires.
—C’est pour Simonetta, dit-il.
—C’est pour Simonetta, dit-elle. Notre chemin, l’avez-vous oublié? passe au pied même de son tombeau… Chère âme! Tous ceux qui nous voyaient nous prenaient pour des sœurs jumelles. Habillées de même, inséparables, le même ruban dans les cheveux, la même fleur à notre sein, nous étions comme une figure qui se reflète dans deux miroirs… Elle avait demandé, pendant sa maladie, d’être enterrée dans la clairière si souvent témoin de nos jeux, et la Grande-Duchesse, votre mère, y consentit sur mes instances… J’avais douze ans, lorsque la mort nous sépara; elle en avait treize peut-être: elle vit toujours dans mon cœur!
—Ah! dit Floris, ce souvenir si vif me dérobe une part de votre âme… Je me sens presque jaloux, mon cœur, de celle que vous aimiez tant!
Alors ils aperçurent, à travers des pins et d’énormes cèdres touffus, un tombeau de marbre, près de la mer. Sous l’ombre épaisse et d’un vert noir, il brillait comme une masse de neige, au milieu de la pelouse étoilée de marguerites. Des biches et des daims tachetés y étaient couchés çà et là. Quelques-uns buvaient à une source; d’autres aiguisaient leurs andouillers, paisiblement, à l’écorce des pins, ou, les naseaux dressés, humaient le vent… Soudain, le Grand-Duc fit un geste. Ils bondirent, tous disparurent, tandis qu’Isabelle et Floris s’arrêtaient, pensifs, sur le rivage: et le marbre, seul et tranquille, au pied du vaste amphithéâtre des forêts, semblait communiquer son silence éternel aux ondes immobiles du golfe, aux cimes violettes des montagnes, et au firmament peint de pourpre et d’or.
—Cher aimé, dit enfin Isabelle, après une très longue pause, voyez comme le ciel est pur et l’eau sereine… Notre mère ne peut manquer d’avoir la plus heureuse traversée… Demain, nous serons tous réunis!
—Oui! tous réunis! répéta Floris… Qui aurait pu prévoir il y a un an?… Comme se sont évanouis tous les démons qui me remplissaient l’âme, haine, soif du meurtre, fureur, désespoir, frénésie!… Le plus misérable des hommes, et soudainement le plus heureux!… Tu es à moi. Ton cœur est à moi, toi, parfaite, incomparable!
—Hélas! répondit Isabelle, je ne suis qu’une pauvre fille, cher seigneur… C’est l’indulgence de ceux qui m’aiment, qui centuple ce que je vaux.
Les larmes jaillirent des yeux de Floris, et dans un transport de bonheur profond:
—Tais-toi! tais-toi! Pas un roi de la terre ne peut se croire digne de toi!… O ma vie! Ma pure et belle âme!… Chaque fois que je t’aperçois, mon cœur bondit: il me semble être à ce moment où je te reconnus à l’autel… O chère lumière! Si après l’enfer viennent de si beaux paradis, puissé-je retomber au fond du malheur! Puissé-je redevenir une fois encore pauvre, obscur, méprisé, misérable!