Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

Elémir Bourges · Chapitre 1 sur 2 · partie 12/15

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Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 15 parties.

Les paris s’ouvrirent au Carlton-Club, où il venait de gagner cent mille livres, si «ce nouveau caprice de vagabond» passerait ou ne passerait pas le jour du derby: en d’autres termes, si le Grand-Duc serait, dès le mois de mai, de retour à Londres. Mais deux semaines après son départ, les journaux de New-York annoncèrent, à l’extrême surprise de tous, le mariage du grand-duc Floris avec la sœur de sa première femme, la princesse Josine de Bourbon et Bragance. La bénédiction nuptiale leur avait été donnée sans éclat, et en quelque sorte à la dérobée, dans une chapelle irlandaise de Brooklyn.

Au reste, les nouveaux époux, loin de revenir en Europe, parurent disposés, au contraire, à s’enfoncer de plus en plus dans les terres et les mers immenses qui s’ouvraient devant eux, à l’occident. On mettait en vente, à San-Francisco, avec grand tapage américain, un yacht de plaisance à vapeur destiné par le riche farmer qui l’avait fait construire, pour un voyage autour du monde. Floris l’acheta, en changea les emménagements intérieurs, qu’il ajusta, boisa, dora, avec force meubles magnifiques. On y pratiqua même, pour M. Manès, qui accompagnait le Grand-Duc, un laboratoire de chimie; et le Black-Swan, ainsi rebaptisé, ne tarda pas à prendre la mer, emportant les trois voyageurs. Il fut signalé çà et là dans les mers de l’Océanie, aux îles Hawaï, à Taïti, à Sydney et dans d’autres ports de l’Australie, à Batavia, à Manille, puis à Hong-kong, sur la côte de Chine. Agathe de Putbus, maintenant mariée, reçut de Pékin, par la légation, une longue lettre où Josine racontait en gros son voyage: les îles tristes, couvertes au flux par la mer et plantées de cocotiers, les tempêtes, l’air puant de soufre, les parfums inconnus dans les bois, les chauves-souris monstrueuses, les sultans, les chars de triomphe, les danseuses mitrées d’or, les pros dorés à cent rameurs, les villes qui, au temps des pluies, ont l’air bâties dans de vastes lacs; puis, les Chinois avec leur visage couleur de cendre, leurs fleuves populeux comme des rues, et la saleté de Pékin. Bientôt, on sut que le Grand-Duc se trouvait à Yokohama, d’où il parcourut tout le Japon; après quoi, débarqué à Calcutta, il y fut reçu et traité à merveille par le vice-roi. Mais rien ne fut pareil aux fêtes que donnèrent en son honneur les rajahs de Djeypour, d’Oudeypour, de Baroda, de Gwalior, avec des nautchs de bayadères, des bouffons, des rhinocéros, des cortèges d’éléphants peints et dorés, des lâchers de pigeons ramiers par volées de quarante mille, des combats de buffles et de sangliers, des batailles de poudre rouge dans les rues pendant les six semaines du holi, qui est le carnaval indien, des festins au milieu des bois, des chasses aux flambeaux, des feux d’artifice, des milliers de flotteurs de naphte qu’on lançait, la nuit, sur le fleuve. Ensuite, remontant au nord, Floris avec la Grande-Duchesse séjournèrent dans le royaume du maharana Pertap-Singh, ancien ami du grand-duc Fédor. Ils s’y préparaient, disait-on, à un voyage d’exploration dans le Ladak et le Tibet. Leurs lettres devinrent plus rares; une année encore passa. On les oubliait peu à peu; l’obscurité se fit sur eux.

 

Le renversement de la mousson, au printemps de 1880, fut accompagné dans la mer Rouge d’ouragans si furieux, que les plus vieux pilotes des ports n’avaient pas souvenir d’une pareille violence. Les désordres et les naufrages furent infinis sur les côtes. C’est le temps où les hadjis de la Mecque débarquent à Djeddah pour leur pèlerinage: de tous les pays musulmans, il en arrive par milliers, sur des vaisseaux anglais, indiens et arabes. L’atterrage de ce port est dangereux. Le gouverneur turc, chaque nuit, faisait allumer de grands feux.

Une après-midi, vers cinq heures, M. Cadwalader A. Cripps, consul des États-Unis à Djeddah, se baignait, non loin de la ville, sur une plage déserte, quand il vit s’avancer au bord de la mer, un homme coiffé du tarbouch et vêtu de la stambouline. Le survenant, en faisant de grands gestes et interpellant l’Américain, qui se hâta vers le rivage, l’avertit que Son Excellence le caïmacan le priait de se rendre sans retard à la maison d’Ahmed Gha’lid. Il s’y trouvait des naufragés d’Europe qu’un boutre arabe avait recueillis, et le consul était mandé, comme témoin officiel, pour entendre leurs dépositions.

—Ah! tiens! c’est vous, Sidi-Nazarian, dit M. Cripps, qui reconnut le secrétaire-interprète du gouverneur. Bien! bien! je suis à vous, effendi… Des naufragés… hem! grommela-t-il, tandis que son nègre l’enveloppait dans une sorte de longue robe de coton blanc, fort sale, et ornée à l’entour des poches d’agréments en chenille rouge… De pauvres diables manquant de tout, et pour lesquels il faudra, je parie, ouvrir encore quelque souscription!… Pourquoi est-on venu me déranger, ajouta l’Américain d’un ton d’humeur, au lieu de requérir mon collègue de la «vieille chère Marâtre», ou bien l’autre, le petit Français?

Sidi-Nazarian tourna lentement vers M. Cripps son visage noyé de graisse:

—Vous savez bien, répondit-il, que les consuls d’Angleterre et de France sont partis hier pour Kondofah, en compagnie de Son Excellence Kiamil-Pacha, notre gouverneur, et des membres de la commission sanitaire internationale. C’est ce qui fait que le caïmacan est gouverneur par intérim.

M. Cripps haussa les épaules:

—Des naufrages! murmura-t-il… Ha, ha! quelle pitié! des naufrages!… Si ce pays était américain, il faudrait bien que ça changeât; il faudrait que le vent et la tempête apprissent à ronger leur frein! Je puis vous l’affirmer, monsieur. Il n’y a pas, sur la surface du globe, un tigre de ménagerie aussi fouaillé, aussi dompté, aussi muselé que le seraient les vagues de cette mer, si elle devenait américaine!… Mais que peut-on attendre de contrées qu’on voit encore s’abandonner à toutes les pratiques dégradantes de la superstition et du despotisme, et où les vêtements du peuple sont du caractère le plus excentrique!… Quelle est la nationalité de ces naufragés, effendi?

L’Arménien venait de s’asseoir sur une des roches de corail dont le sable était jonché; et, les paupières à demi closes, il avait l’air de sommeiller, à l’ombre d’un large parasol arabe, doublé de natte, et rabattu obliquement sur ses trois pieds, que l’on avait disposé là, pour le rhabillage de M. Cripps. Celui-ci répéta sa question.

—Ce sont des Russes, dit enfin Nazarian.

—Des Russes! s’écria le consul, d’une voix si retentissante que le gros Arménien en tressaillit. Des Russes!… Ha, ha, ha, ha!… des Russes!… J’étais sûr que c’étaient des Russes… Je vous le disais bien, monsieur! Il y a des institutions avec lesquelles les naufrages et tous ces accidents du vieux monde sont forcément incompatibles; mais des hommes élevés, au contraire, parmi un état social qui constitue pour eux une insulte, dès leur naissance, doivent, en effet, faire naufrage… Qu’est-ce qu’un Russe? continua M. Cripps, d’une voix sombre et solennelle… Un esclave! Rien qu’un esclave! Je ne puis le nommer autrement. Et votre Tsar, monsieur, qu’est-il, sinon une insulte perpétuelle aux sentiments et à la dignité de l’homme? Le trésor le plus précieux, le drapeau, le palladium, l’arche d’alliance du genre humain, c’est l’Égalité!… Allons, chien de teigneux, prendrez-vous garde! dit M. Cripps, se tournant furieux vers le nègre qui lui peignait ses cheveux noirs et plats… Si donc votre monarque, monsieur, se refuse à considérer comme son égal l’homme utile qui nettoie les boues et les immondices de sa capitale, il porte atteinte, par cela même, au trésor commun de l’Humanité; il insulte grossièrement à un principe rationnel!… Sont-ils nombreux? L’équipage tout entier a-t-il pu se tirer du liquide? reprit le consul, en se levant.

—Quel équipage? fit Nazarian.

—Eh bien, les naufragés, Dieu me damne!… Je vous demande s’ils sont nombreux.

—Nombreux? répéta l’Arménien. Non! presque tous ont péri dans le naufrage. Trois seulement se sont sauvés.

—De pauvres diables, naturellement! dit M. Cripps, en souriant et hochant la tête d’un air hautain, comme assuré qu’il ne pouvait se trouver que de ces gens-là parmi des Russes.

—La faim et le malheur brisent l’homme, répondit Nazarian sentencieusement. Tels qu’ils étaient quand on les a portés à la maison d’Ahmed Gha’lid, personne n’eût pu distinguer entre le sultan et l’esclave, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur… Toutefois, l’un de ces naufragés, s’il faut en croire son compagnon, serait un grand, le frère ou le cousin du tsar de Russie.

—Le frère ou le cousin du Tsar! exclama M. Cripps, qui donna les marques de la plus vive agitation. Comment pouvez-vous bien me prévenir si tard, effendi!… Mammo! Mammo! mon habit! cria-t-il. Voilà! je suis prêt dans l’instant… Le frère ou le cousin du Tsar!… C’est inconcevable, effendi! Votre conduite est inconcevable!… Pas un seul mot pour m’avertir!… En vérité, on se croirait ici tombé sur une autre planète, soumis à d’autres conditions primordiales de la vie… Au moins, lui a-t-on dit mon nom? Sait-il que dans cette contrée barbare il y a un Américain, un représentant des États-Unis, de la libre nation qui marche à la tête de toutes les autres? Et M. Cripps, dans son enthousiasme, cingla de son jonc, amicalement, les jambes noires de Mammo… Le frère ou le cousin du Tsar!… Allons, vite, en route, en route, effendi!

Tous deux rentrèrent dans Djeddah, par la porte de la Grand’Mère, et en suivant des rues bruyantes et tortueuses, ils dépassèrent le Bazar. Des cages de bois treillissé sortaient des murs; çà et là, on apercevait, sous l’arcade sombre des boutiques, un potier ou quelque brodeur, travaillant les jambes croisées; des portefaix, des âniers se heurtaient; souvent, il fallait se ranger devant une file de dromadaires, qui portaient le long de leurs flancs, en équilibre, des jarres d’eau ou des couffes de fruits. Puis, ils laissèrent à droite une mosquée, d’où s’élevait un minaret. Des pèlerins, arrivés le matin, campaient sur la place, en désordre: femmes voilées, hadjis vêtus de blanc, vendeurs agitant des sonnettes, négresses s’avançant courbées sous de grandes cornes remplies de boisson, ou sous des meules à écraser le blé. Les habitations devinrent plus rares; ensuite, le terrain s’élargit, et au fond d’une sorte d’esplanade, l’Arménien et son compagnon aperçurent un bâtiment blanc, à étroites fissures grillées. C’était le palais d’Ahmed Gha’lid.

Ils passèrent un long portail, gardé par quelques capidgis, dont le logis donnait sous la voûte. Trois ou quatre coureurs promenaient, dans une vaste cour sablonneuse, les chevaux superbement harnachés qui avaient apporté le caïmacan et sa suite; des soldats déguenillés fumaient ou dormaient, au pied des murs; et un petit esclave noir paraissait guetter les arrivants, du haut d’un escalier de bois précédant une porte basse que surmontait une inscription en gros caractères arabes, bleus et verts. Faisant un signe à l’Arménien, l’enfant se mit à marcher devant lui, le long d’un couloir obscur. Il écarta une tapisserie, et le secrétaire-interprète pénétra, suivi de son compagnon, dans la salle d’audience, voûtée et blanchie à la chaux.

—Ma révérence à la noble assemblée, dit Sidi-Nazarian. Paix à tous!

Puis, s’inclinant devant un homme maigre, en uniforme plastronné d’or, qui, assis au coin d’un sofa, donnait tout bas des ordres à un esclave:

—Monseigneur, voici M. Cripps, le consul des États-Unis.

—Qu’il soit le bienvenu! répondit le caïmacan. On n’attendait que lui… Qu’il prenne place!… Toi, réis, viens en face de nous… Veuillez prendre place, seigneur, dit-il en anglais au consul.

M. Cripps, avant de s’asseoir, promena les yeux autour de lui. Sous une coupole éclairée par une sorte d’œil-de-bœuf à vitre verdâtre et épaisse, plusieurs hommes se tenaient accroupis, roulant entre leurs doigts les grains de chapelets en corail noir. L’Américain reconnut le cadi, trois seyds et cheiks vénérables, et le capitaine du port, habillé de laine fauve. Derrière le caïmacan, un personnage immobile, debout dans une longue robe jaune, et qui était, comme Nazarian le chuchota rapidement à M. Cripps, le favori du chérif de la Mecque et le chef de ses eunuques noirs, se renversait la tête pour mieux voir, en s’adossant contre la muraille. Ses petits yeux disparaissaient sous les replis de ses paupières; de lourds anneaux tiraient ses oreilles que cachait à demi un turban à longues bandelettes d’or; et vaguement, la face en l’air, il souriait. Dans un coin, le kâteb-greffier disposait devant lui son calam et son écritoire de plomb.

—Approche, réis, approche! répéta le caïmacan. Tu sais pourquoi nous t’avons fait venir… Parle, raconte en présence de tous comment le salut est par toi arrivé à ces naufragés, car ce n’est pas la volonté de l’homme qui s’accomplit, mais celle de Dieu.

On entendit quelques chuchotements parmi les matelots arabes, dont les turbans et les haycks déchirés emplissaient le fond de la salle; et le vieux réis, à pas lents, s’avança vis-à-vis du caïmacan. Sa barbe, en plusieurs touffes blanches, lui descendait à la ceinture; les éraflures de la tempête avaient laissé sur ses jambes nues des traces livides ou saignantes; et portant la main à son cœur, après s’être courbé jusqu’à terre:

—Que je te serve de rançon, seigneur caïmacan! dit-il. Puisse toujours le bonheur t’accompagner!… Nous étions partis de Kosséir, chargés de blé pour la Cité sainte (Dieu la garde et la protège!), quand la tempête nous assaillit. La pluie tombait comme si on l’avait jetée au travers d’un crible; la rafale soufflait, à la fois, de tous les points de l’horizon, et notre barque allait et venait, désemparée, faisant sur les bancs de corail, que sa quille raclait en passant, le même bruit qu’une lime sur du fer. Comme nous n’attendions plus que la mort, nous aperçûmes, à notre gauche, une sorte de radeau de poutres, qui s’approcha, bord à bord, contre nous. La violence des vagues tantôt nous plongeait jusqu’aux abîmes, tantôt nous élevait jusqu’aux nues; mais ce radeau, comme doué d’une âme, nous suivait. Alors, je dis: Béni soit Dieu, l’admirable créateur! Quelquefois il sauve deux faiblesses, là où le seul puissant aurait péri… Et je lançai une amarre aux naufragés, en invoquant l’Intercesseur des peuples, Mohammed, l’imâm des apôtres… Ainsi nous passâmes toute la nuit, dans un brouillard épais, sur une poix liquide. Le vent ayant molli à l’aube et le ciel s’étant éclairci, nous vîmes le radeau qui nageait derrière nous, et le halant à notre bord, nous recueillîmes ceux qu’il portait. Mais il ne s’y trouvait que deux hommes et une femme, inanimés, les nerfs et les muscles rompus, tellement décharnés que leur poitrine ressemblait aux bâtons d’une échelle, enfin pareils en tout à des cadavres. Après les avoir secourus aussi bien qu’il nous était possible, nous reprîmes la route de Djeddah, dont l’aspect béni nous remplit de joie, à l’heure de la prière el dohor, quand le soleil plane à son zénith. L’émir-bahar, étant monté sur notre boutre, alla aussitôt te prévenir… Le reste, tu le sais comme nous.

L’un des cheiks éleva la voix:

—Bien, réis, tu as parlé sagement. Dans le Kitâb-Sifât el a’qla, il est écrit: L’intelligence est pour chaque homme ce que la lumière est pour chaque étoile. C’est par leur éclat lumineux que les astres se révèlent à nous: de même, c’est par leurs discours que les hommes intelligents manifestent leur intelligence.

—C’est bien, réis! dit le caïmacan… Non, ne t’éloigne pas encore. Le kâteb te présentera, tout à l’heure, ta déposition à signer… Qu’on aille chercher maintenant celui des naufragés qui est en état de répondre.

Deux des esclaves noirs qui se tenaient debout près de la porte, sortirent précipitamment, tandis que résonnait au loin le coup de canon annonçant la fin du jeûne des pèlerins, avec le coucher du soleil. De grandes ombres s’épaississaient sur les murailles, où pendaient, alourdis par des rouleaux de bois de cèdre, quatre de ces coloriages représentant le puits Zem-Zem, la Makâm hàsaret Ibrahîm, le tombeau de Mahomet et celui d’Omar, qui se vendent aux hadjis, dans les deux villes saintes.

Mais le rideau de toile peinte s’écarta, et plusieurs serviteurs entrèrent, élevant au bout de leurs bras des lampes de fer à quatre becs, qu’ils posèrent sur le tapis. Derrière eux, s’avançait un vieillard, maigre, livide, défiguré, dont un homme en caftan bleu de ciel et coiffé d’un large turban soutenait les pas appesantis. Son teint noirci, ses joues creuses, sa longue barbe hérissée, excitèrent, quand il parut, un sourd murmure de compassion. Il arriva jusqu’au fauteuil qui lui avait été préparé et, défaillant, s’y laissa tomber, tandis que le médecin, vivement, lui présentait sous les narines une petite pomme de senteur.

—Mais, hakim, pourra-t-il parler? dit en arabe le caïmacan.

—Ne craignez rien pour lui, seigneur! répondit l’homme vêtu de bleu. Que je devienne la rançon d’un juif, s’il ne recouvre incessamment ses esprits!… Voyez! la vie en lui, ainsi que de l’eau agitée, a déjà repris son niveau. Il est robuste et courageux: avant que la nouvelle lune ait terminé le mois où nous sommes, il pourra croire qu’il a enduré ces souffrances dans un autre corps, tant la vigueur lui sera revenue!

—As-tu aussi bon espoir pour les deux autres? demanda le caïmacan à demi-voix.

—A qui Dieu n’aide pas, repartit le médecin, c’est vainement que le monde lui aide… Toutefois, j’ose me promettre que le compagnon du vieillard, celui que l’on dit un grand de Russie, pourra, par la miséricorde du Seigneur, retirer son pied de la mort. Mais la jeune princesse,—à moins que le Très-Haut ne la secoure, s’il lui plaît,—a mangé sa part de ce bas monde. Son corps est en effet tellement chétif, maigre et décharné, que si tu mettais des brins de coton dans les ouvertures de ses oreilles, ils sortiraient par les ouvertures du nez… Mais voyez, seigneur, le hakim franc, car c’est un hakim comme moi, n’attend que votre bon plaisir. Vous pouvez l’interroger.

Alors, tirant de sa poitrine de massives lunettes d’argent, le vieillard s’assit sur un tapis, à côté de l’émir-bahar; puis il y eut un très long silence. Un petit esclave venait d’entrer, portant une bougie de cire, qu’il remit au caïmacan: et, en la tenant d’une main, Edhem-Aga approchait de ses yeux quelques papiers où il lisait; après quoi, les rendant au kâteb, et haussant quelque peu la voix:

—Maître, reprit le caïmacan, qui se tourna vers le naufragé, bien que je croie à tes paroles et que je n’aie de toi nulle défiance, pourtant, tu connais le dicton: L’homme prudent lit la missive à rebours; ou bien encore: Comment les hommes pourront-ils savoir qui est dans la robe? C’est pourquoi veuille répéter, en présence de cette noble assemblée, ce que tu m’as raconté à moi seul. Dis-nous ton peuple, ton pays natal, et comment se nommait ton père. Dis-nous aussi quels sont les compagnons avec lesquels on t’a sauvé…

Le vieillard répondit, d’une voix faible:

—Je suis, Monseigneur, un sujet du Tsar; mon nom est Vassili Manès. Ceux que l’on a sauvés avec moi ne sont autres, sachez-le tous, que le grand-duc Floris de Russie, le cousin germain d’Alexandre II, et sa femme, la grande-duchesse Josine.

L’Arménien traduisit la réponse, de même qu’il avait traduit l’interrogation d’Edhem-Aga. Le caïmacan poursuivit:

—De telles vérités ne sauraient être trop confirmées. Maître, quoique, je le répète, ton récit n’éveille pas nos doutes, il est fâcheux pour vous et pour nous-mêmes que tu ne puisses nous en mieux convaincre, en produisant quelque preuve à l’appui.

—Vous le savez, répliqua Manès, la mer nous a jetés sur cette côte, nus et dépouillés. S’il était possible d’envoyer d’ici des dépêches au Caire d’Égypte, ou à quelque ville de l’Inde, ce que j’avance recevrait une prompte confirmation.

Le consul américain se leva:

—Hem! hem!… Cadwalader A. Cripps, dit-il en soulevant son chapeau, consul des grands États-Unis, dans cette partie reculée du monde…

Vassili Manès s’inclina.

—Je prends la parole, monsieur, pour réconforter votre cœur, continua M. Cripps avec l’accent de l’enthousiasme, pour ne pas vous laisser ignorer que vous avez à Djeddah, monsieur, un frère en civilisation… hem!… un représentant, monsieur, de la Minerve des nations, une abeille laborieuse de la grande ruche républicaine… Maintenant, vous parlez de dépêches, et vous exprimez le désir d’envoyer au Caire un télégramme. Ce mot et ce qu’il représente trouveront toujours un écho dans le cœur d’un enfant de l’Amérique. Il y a, aux États-Unis, comme le sait et nous l’envie le restant du globe civilisé, douze cent vingt-cinq mille kilomètres de fils télégraphiques, fils qui frémissent jour et nuit, sous l’action des messages sociaux et commerciaux, et dont la longueur est suffisante pour faire trente fois le tour de la terre. De pareilles ressources, ajouta l’orateur, ne sauraient, naturellement, être demandées à l’ancien monde. Pour Djeddah en particulier, bien que les géographes d’Europe s’appliquent à égarer les imaginations, en la dépeignant, ou peu s’en faut, comme une cité des Mille et une Nuits, un lieu d’échanges, un emporium considérable, je puis vous affirmer, monsieur, que pendant neuf mois de l’année, le commerce de ce port avec la Mecque peut être comparé aux trocs enfantins de deux mousses enfermés dans la cale, et qui échangeraient leurs jaquettes… Toutefois, de Suez, monsieur, et c’est ce que j’avais à vous dire, le fil électrique va jusqu’au Caire, et de là, par Souakim et la mer Rouge, rejoint à Aden le fil de Bombay. Or, le navire à vapeur Sulthan, de la compagnie Medjidié, fait demain escale à Djeddah, regagnant Suez, son port d’attache. Une dépêche confiée au capitaine, qui est de mes amis, monsieur, serait expédiée de Suez, avec pleine certitude.

—Je vous remercie, monsieur, dit Manès. Le banquier de Son Altesse, le baron Salomon Chus de Vienne, se trouve au Caire, en ce moment, et, aussitôt qu’il sera prévenu, s’empressera de nous faire tenir toutes les sommes nécessaires. De plus, à Bombay, justement, le Grand-Duc a loué un petit trois-mâts autrichien, le Coromandel, pour transporter en Dalmatie les collections et les curiosités qu’il a rassemblées durant son voyage: et comme le vaisseau, à ce que je crois, n’a pas encore levé l’ancre, je prescrirai au capitaine de s’arrêter, en passant, à Djeddah. Si vous me permettez, monsieur, d’user de votre obligeante entremise, ces deux dépêches seront chez vous demain matin.

—Je m’en chargerai, monsieur, avec le plus vif empressement, répondit M. Cripps en se rasseyant.

Il y eut de nouveau une pause. Les flammes immobiles des lampes éclairaient d’en bas les visages; la nuit était complètement tombée; et le silence, pendant quelques moments, fut si profond qu’on entendait, au loin, dans le Faubourg des pêcheurs, de vagues rumeurs de musique.

—Et maintenant, reprit le caïmacan, se tournant vers Vassili Manès, parle, seigneur: dis-nous, à ton tour, les circonstances de votre naufrage. Non que je veuille, avec de si cruels souvenirs, répandre le sel sur ta blessure. Mais nos yeux et nos oreilles, tu le sais, sont les yeux et les oreilles du sublime Padischah (la bénédiction de Dieu soit sur lui!). Il voit par nos yeux tout ce qui se passe dans son empire; il entend par nos oreilles toutes les nouvelles qui intéressent ses esclaves; et le récit où tu auras apposé ta signature et ton sceau sera envoyé à Istamboul, pour être porté à sa connaissance… Un mot encore. La maison où nous sommes appartient, comme je te l’ai dit, à notre seigneur et imâm le chérif Ghaleb, Abd-el-Kader, souverain et sultan de la ville sainte de la Mecque, à qui le riche Ahmed, récemment décédé, l’a laissée par donation pieuse, toute montée et garnie d’esclaves. Connaissant donc la présence à Djeddah du plus dévoué serviteur de ce noble Prince des fidèles—et Edhem-Aga se tourna vers le grand eunuque en robe jaune qui souriait derrière lui—je l’ai convié instamment de se rendre à notre assemblée, afin qu’il puisse faire part à l’honorée Présence de son maître des détails de votre naufrage, et témoigner que toi et le Grand-Duc, vous êtes tous deux pénétrés de cette vérité assurée: Il n’y a point d’autre Dieu que Dieu! et que notre illustre Prophète et son incomparable Livre sont connus et vénérés de vous.

Alors, Manès commença de parler, tandis que Sidi-Nazarian traduisait à mesure ses paroles et que le kâteb les écrivait. Les auditeurs, si maîtres qu’ils fussent d’eux-mêmes, pâlissaient à ce terrible récit, dont les horreurs, on s’en souvient, retentirent, peu de temps après, dans l’Europe entière.

Le Black-Swan, le yacht de Son Altesse, en quittant Bombay à la fin d’avril, avait fait route vers Suez et vers le port d’Alexandrie, dernière escale des longs voyages du Grand-Duc avant de regagner Sabioneira. Le début de la traversée avait été des plus heureux, bien que le navire fatigué n’eût pas sa marche ordinaire; mais trois jours après avoir franchi le détroit de Bab-el-Mandeb, le Black-Swan, chassé par la tempête et violemment jeté hors de sa route, avait touché, pendant la nuit, sur un récif. Au matin, précipitamment, on avait construit un radeau, car le canot et les embarcations avaient été brisés par les lames; le jour entier s’était écoulé en avis, en projets, en incertitudes; et, enfin, au soleil couchant, quand le yacht déjà s’engloutissait, les naufragés étaient descendus sur leur frêle machine de poutres. Outre le Grand-Duc et Josine, il s’y trouvait le capitaine, neuf mécaniciens ou chauffeurs, quinze matelots, des domestiques, une femme de la Grande-Duchesse, et Sander, le valet de Floris.

La nuit survint, obscure et brumeuse. Les naufragés avaient allumé un fanal au haut du mât, et, de leurs yeux sanglants, ils se considéraient, comme on se regarde, le soir, dans les chemins de la campagne, lorsque la lune se lève toute rouge. Le vent fraîchit; les vagues déferlaient; le lourd radeau, plongé dans la mer, frémissait et mugissait sous leurs pieds; et, entassés les uns contre les autres, ils tombaient, se heurtaient, s’entre-choquaient, au milieu des hurlements de la rafale.

L’aurore, en se levant, leur découvrit cinq ou six de leurs compagnons qui agonisaient, pris par les jambes entre les poutres et les charpentes du radeau; trois autres avaient été la proie des lames. La pesante masse allégée se releva quelque peu, bien que, sur l’avant et à l’arrière, on enfonçât encore jusqu’à la ceinture.

Tout ce jour et la nuit suivante, et la journée encore qui suivit, le radeau courut sur les flots. Alors, au coucher du soleil, de grands cris tout à coup s’élevèrent: «Un vaisseau! une voile! une voile!» et, dans leur délire de joie, ils s’embrassaient, riaient, larmoyaient, tendaient les bras vers le navire qui s’avançait majestueusement. Déjà l’on distinguait les hommes dans les hunes et sur le passavant, d’où ils considéraient les naufragés. Mais un commandement retentit: les matelots hissèrent de la toile; la cheminée cracha des tourbillons de fumée noire, et le steamer, barbarement, s’éloigna, abandonnant les misérables à leur sort.

Plusieurs s’évanouirent; d’autres parurent soudain pris de démence. En écumant, en grinçant des dents, ils blasphémaient Dieu et leur naissance, se roulaient, se mordaient les poings, ou bien éclataient d’un rire frénétique. Cette nuit-là, personne ne songea à hisser au mât le fanal, et le radeau flottait sur les vagues ténébreuses, que de larges éclairs, par moments, sillonnaient d’une lueur bleuâtre. Subitement, à l’un de ces éclairs, ainsi qu’à un signal attendu, une clameur épouvantable s’élève. Ils bondissent, frappent au hasard, brisent, tuent, précipitent à la mer, dans un vertige de destruction, le biscuit, le vin, les barils d’eau douce; quelques-uns s’y lancent eux-mêmes, tandis que d’autres, à plat ventre, tâchaient de scier avec leurs couteaux les amarrages du radeau. Floris, Manès, Sander, le capitaine et deux ou trois matelots restés fidèles, soutinrent contre ces forcenés, un combat sauvage et furieux, et qui dura la nuit entière, par reprises. Lorsque le soleil reparut, morts et vivants gisaient pêle-mêle. Ceux qui soulevaient leurs paupières croyaient sortir d’un rêve effrayant, et demandaient à leurs compagnons si ces sanglantes visions de tueries, de luttes, de massacres les avaient aussi tourmentés. Mais Floris se dressa, et, d’un coup d’œil, il aperçut les provisions disparues et le radeau, seul au milieu de la mer immense. Alors, sans prononcer une parole, fixement, il regarda Josine.

Des journées qui passèrent ensuite, Manès ne conservait qu’une impression vague et affreuse, telle qu’un cauchemar accablant. Le soleil éternel tombait sur eux à lourdes flammes, les aveuglant, leur élevant la peau en ampoules brûlantes qui crevaient; la mer dansait au loin, éblouissante: et accroupis au pied du mât, la face entre les genoux, leur torpeur était si profonde qu’ils ne souhaitaient plus même mourir. La faim leur tordait les entrailles; une soif ardente les dévorait. Ils se représentaient des cascades écumantes, d’immenses rivières au flot pur, des ruisseaux serpentant sur la neige. Plusieurs s’étaient jetés dans les flots; deux fois encore, on avait vu des voiles… Puis, des tempêtes, des combats, des scènes d’anthropophagie, jusqu’au moment où, dans le boutre arabe, Manès avait repris connaissance.

Des esclaves entrèrent à un signal que fit le caïmacan, les uns portant des lanternes allumées, et les autres des balais de palmier. Ils relevèrent les lampes placées sur le tapis, tandis que le cadi et les cheiks apposaient leur sceau, l’un après l’autre, au procès-verbal du kâteb. Les matelots, dans le fond de la salle, causaient bruyamment. M. Cadwalader A. Cripps vint à Manès, auprès de qui s’empressait le vieux hakim Abou’l Feradj, et prenant sa pose d’orateur:

—Monsieur Manès, dit-il, monsieur… Vous avez éprouvé des malheurs positivement surprenants; vous avez montré un grand courage. Bien que je porte ici, monsieur, la bannière étoilée d’un peuple libre et que mes sentiments soient aussi énergiques que ceux de n’importe qui au monde, je désire, monsieur, que vous veuilliez bien faire agréer mes respects au Grand-Duc, comme à un naufragé, monsieur, à un gentleman malheureux et éminemment aristocratique, car un ennemi généreux ne saurait lui refuser ce titre.

Le savant remercia M. Cripps, en ajoutant poliment que Son Altesse, s’étant mariée à New-York, serait particulièrement sensible à cet hommage.

—A New-York! exclama le consul, qui secoua les mains de Manès avec un redoublement d’enthousiasme. Mon cœur est embrasé, monsieur, mon esprit est confondu d’admiration pour la façon effroyablement patiente dont le Grand-Duc et cette jeune dame ont supporté leurs souffrances. A tous ceux qui exaltent encore le passé et s’appesantissent sur ses héros et héroïnes, en insinuant que notre siècle est moins héroïque que tel âge qui l’a précédé, nous pouvons répondre hardiment que, pour un seul véritable héros qui existait dans n’importe quel temps, nous en comptons cent aujourd’hui; et quant aux héroïnes, monsieur, c’est à peine si le monde en a connu jusqu’à ce jour. La femme n’était généralement pas assez développée pour pouvoir être héroïque, avant que la Démocratie l’eût formée… Ainsi, à Pittsburg, par exemple, continua l’Américain, pendant notre guerre civile, j’ai vu—le croirez-vous, monsieur?—j’ai vu nos filles de millionnaires se lever au milieu de la nuit pour servir à table, de leurs propres mains, les régiments de volontaires qui passaient. Aussi, quels cris, quels hourras de nos bleus, lorsque, le repas terminé, le colonel, debout, proposait trois salves d’applaudissements en l’honneur de ces jeunes dames! J’ai vu bien des foules enthousiastes; j’ai entendu des applaudissements répétés, mais je n’ai jamais rien entendu de pareil aux hourras sortis de la poitrine de ces vétérans bronzés… Oui, monsieur, poursuivit le consul qui s’échauffait de plus en plus au musical de ses paroles, j’étais intimement convaincu, il y a quinze ans, et je le suis encore aujourd’hui, qu’il s’est trouvé, à ce moment, plus de jeunes dames héroïques dans notre seule ville de Pittsburg, que le reste du monde entier n’en avait produit pendant des siècles… Allons, Edhem-Aga se retire… Bonsoir donc, monsieur… Courage! courage!

Au matin, avant l’ouverture du Bazar, il se présenta chez le Grand-Duc, de la part du caïmacan, des serviteurs qui portaient sur leurs têtes de vastes couffes et des jarres. Ce fut Manès qui les reçut dans la cour intérieure, entourée d’arcades à la mauresque et tout ombragée de palmiers. En déchargeant leurs corbeilles, ils étalèrent sur un petit tapis de cuir, des viandes, des pains ronds, des dattes, des coquillages, des melons d’eau, de beaux poissons roses et verts, et dans de hauts paniers de feuilles tressées, du miel blanc et du lait de chamelle. De plus, Edhem-Aga faisait tenir à Manès, pour les premiers besoins des naufragés, deux bourses de cinq cents talari chacune, dont le porteur, après avoir offert les salutations du caïmacan, dit qu’il était envoyé par M. Cripps et par Son Excellence, afin de servir d’interprète. C’était un Maltais, nommé Sapéto, de ces aventuriers bons à tout, pleins d’entregent et de ressources, qui pullulent en Orient.

Mais le hakim Abou’l Feradj parut sous l’une des galeries, et s’adressant à Manès en bon anglais, car il avait longtemps vécu dans l’Inde:

—Fils de mon oncle, lui dit-il, le grand-duc Floris est réveillé. Il se plaint et demande qu’on l’amène en plein air, pour calmer l’action brûlante de sa fièvre. J’ai commandé qu’on le portât ici.

—Bien! dit Manès… A-t-il encore le délire?

—Non, il est calme à présent. La raison lui est revenue.

—O vanité de la sagesse humaine! dit Manès. C’est moi, le plus débile et le plus vieux, qui ai le mieux résisté à ces souffrances… La mort a pris les jeunes têtes; elle a épargné un vieillard…

Le hakim répondit gravement:

—Personne ne saurait tuer celui que le Très-Haut ne tue pas. Quand Djezzar eut fait murer vifs les deux derviches du Khorassan, neuf jours après, en ôtant les pierres de la porte, on trouva le robuste mort, et le chétif respirait encore… D’ailleurs, le distique dit bien: Au fort, un mouton entier pour conserver ses forces; au faible, un grain de riz soutient la vie.

Il se tut, en détournant les yeux; et sur un lit de camp, très bas, jonché de tapis et de toisons teintes, et que portaient six nègres à petits pas, le grand-duc Floris apparut. Au milieu d’un large oreiller, on découvrait une tête humaine, ravagée et creusée de rides, et dont un profond cercle noir entourait les paupières fermées; le bras décharné pendait au rebord de la couche; et un anneau de pierreries, s’échappant des doigts amaigris, roula dans le sable de la cour. Sur un signe d’Abou’l Feradj, les porteurs déposèrent le lit, au-dessous d’un grand pavillon de toile violette, à fleurs peintes, attaché par les quatre coins aux troncs de quatre palmiers. Un vent chaud soufflait; le ciel, sans nuages, était d’un bleu terne et comme plombé.

—A boire, à boire! dit Floris, qui entr’ouvrit lentement les yeux… Ah! c’est vous, hakim…

—Comment se trouve Votre Altesse? dit Manès.

—Le seigneur Vassili vous parle, seigneur.

—Bien faible, Manès, bien faible… Ah! j’ai un feu dévorant dans le sein!… Oui certes, la vie me revient, puisque je sens de nouveau la souffrance… Souffrir, souffrir, souffrir! toujours souffrir!… Nous ne sommes nés que pour cela!

—Que lui avez-vous donné, hakim? fît Vassili à demi-voix. A-t-il pris quelque nourriture?

—Autant, répondit Abou’l Feradj, qu’en peuvent soutenir ses organes affaiblis. Peu d’aliments le porteront, et ce qui serait de surplus, lui, au contraire, le porterait.

—Patience, Monseigneur, dit Manès. Que Votre Altesse…

—Laissez ce nom, laissez ce nom!… Je ne suis qu’un homme souffrant, une pauvre chair fiévreuse et débile… Comment va la Grande-Duchesse? Ah! quel est ce bruit?

Des hurlements retentissaient, au fond de l’appartement des femmes; et tout à coup, plusieurs esclaves noires se précipitèrent sous la galerie. Elles la parcouraient rapidement, en levant les bras et poussant des cris, tandis que d’autres, affaissées contre terre, se labouraient la face de leurs ongles, se battaient le sein, déchiraient leurs longs vêtements bleus. Au même moment, on vit paraître sur les terrasses du logis, deux vieilles négresses courbées, qui soufflèrent les petites lampes qu’elles y avaient allumées, la veille, pour avertir les passants, selon l’usage, qu’un malade se trouvait en péril de mort. Manès et le hakim échangèrent un coup d’œil, dans le temps que l’apothicaire présentait à Floris une porcelaine d’eau de saule et de cardamome mélangés. Le Grand-Duc la vida d’un trait, et retombant sur son lit:

—Pourquoi ces femmes crient-elles ainsi?

—Nous ne savons, Monseigneur, reprit Manès.

—Allons, pensez-vous me cacher que la Grande-Duchesse est morte!… Pauvre Josine!… A l’âge de sa sœur… Morte, n’est-ce pas?… Vous vous taisez… Elle aurait dû mourir plus tôt, le jour même de notre naufrage!… Quel bourreau se complaît donc là-haut à prolonger l’agonie de ses victimes, et en leur montrant le salut, à les replonger dans la nuit?… Ah! nous sommes pour le destin ce que sont les papillons pour les enfants… Ils les torturent, puis les tuent!… Qu’on l’apporte! Je veux la revoir.

—Monseigneur, dit Manès…

—Non, non, ne craignez rien!… Le temps n’est plus où mon jeune cœur cessait de battre à un récit lugubre, où mes sens se glaçaient d’effroi pour le cri d’une souris… Je suis un homme, bon Manès. Le sang de mon frère Giano fume encore, et n’est pas assoupi sur ma main; les pâles spectres d’Isabelle et de ma sœur Tatiana n’ont pas cessé de hanter mes rêves… D’ailleurs, ne viens-je pas de voir, dans ce long voyage, assez de spectacles hideux, et le mal de toute la terre?… Je suis gorgé d’horreur, Manès; oui, j’ai perdu le goût de l’épouvante… La forme de ma femme ne m’effrayera point… Qu’on apporte ici la Grande-Duchesse!

Sapéto, debout près du Grand-Duc, transmit, d’un ton impérieux, l’ordre aux esclaves: et bientôt deux femmes parurent, portant dans une chaise étroite à montants de bois et à dossier haut, la Grande-Duchesse expirée. Elles posèrent en face de Floris le fauteuil funèbre, puis disparurent. Un silence solennel régnait. Le Grand-Duc, sans parler, contemplait Josine.

Sa face écorchée et livide, qui se renversait, les yeux entreclos, penchait un peu sur son épaule; de profonds demi-cercles, à l’entour de ses narines, faisaient saillir son nez recourbé; ses paupières n’avaient plus de cils; ses dents jaunâtres, en s’écartant, découvraient une langue noire, toute pareille à un lambeau de cuir: et paisible, effrayant à voir, ce spectre se tenait immobile, ses mains osseuses allongées sur ses genoux.

—Pauvre Josine, répéta Floris. Elle aussi, oui! perdue par moi, entraînée par moi à sa ruine… Voilà donc comme nous naissons pour la destruction les uns des autres!… Morte! morte!… On dirait qu’elle dort… Ne se pourrait-il pas, Vassili, qu’elle ne fût qu’en léthargie?… Mais non! elle a fini sa tâche. Son lit, désormais, est dans les ténèbres. Elle ne verra plus la hideur du jour, ni l’immortel ennui du soleil!

Les esclaves, sous les galeries, écoutaient, bouche béante, les discours du maître nouveau; et d’autres, au rebord des terrasses, allongeaient leur tête curieuse. Le vent tiède s’était arrêté; les palmiers, dans l’air assoupi, déployaient leurs larges éventails. Floris continua, après un silence:

—Oui, c’est ainsi, c’est bien ainsi que devait se terminer notre voyage! O pauvre fou, qui t’enfonçais joyeusement dans les vapeurs d’or de l’Occident, comme sous un arc triomphal, par où l’on allait aux contrées heureuses, qu’as-tu vu, durant tes longues courses, sinon le Mal universel? Des peuples nouveaux, grossiers et barbares, d’antiques races en train de disparaître, phthisiques et rongées d’alcool, la lèpre aux îles Hawaï, les prostitutions de l’Océanie. Partout la ruse, la violence, la fraude, le vol, les supplices!… Puis, quand la mer, de vague en vague, nous eut portés au pays des merveilles, à la terre dont le nom seul est un prestige, dans l’Inde rouge et étincelante, les chemins en étaient bordés de fantômes hideux, exténués par la famine, et le vent qui soufflait de la jungle apportait l’odeur des corps pourris.—Ce n’est rien, Altesse! disait l’Anglais: la récolte de riz a manqué cette année… Et moi, moi comme les autres, je prenais peu de souci de ces maux, jusqu’au jour où tous les fléaux que nous avions vus séparés, Folie, Peste, Famine, Massacre, ont fondu ensemble, pour tenir leur cour, sur le radeau qui nous ballottait, et nous ont soudain accablés.

—Il est vrai! le monde entier souffre, dit Manès; et pourtant il s’attache âprement à la vie. C’est quand les choses sont au pire qu’elles commencent à s’améliorer… Reprenez courage, Monseigneur!

—C’est bien! c’est bien!… Qu’on ne me parle plus d’espérance!… Laisse tes consolations, Manès; ou, si tu veux m’entretenir, causons de la vieille tyrannie, de la force, de l’esclavage, du sang amer que boit la terre, des soupirs déchirants qui, d’un pôle à l’autre, troublent la sérénité de l’air… Oh! s’agiter, peiner, lutter, souffrir, toujours souffrir!… Jusqu’à ce que la chair défaille, jusqu’à ce que crève, dans les ténèbres, le frêle globule de vie que nous nous plaisons à nommer notre âme… Souffrir!… Aussi, faire souffrir! Telle est la vengeance de l’homme. Ce qu’un Dieu inconnu lui inflige, il veut l’infliger à son tour… Les petits sont grossiers et féroces; les grands, cruels et raffinés… Assez agi! assez agi, Manès! N’es-tu pas encore las des pas inutiles où tu as promené ta vie?… Viens, assieds-toi à terre, près de moi, et disons la sombre histoire de la débile Humanité, puisque ses fils, parmi tant de mers et tant de climats, viennent de passer devant nous: les uns, aussi rampants que la brute, d’autres écrasés de misère, d’autres torturés par la souffrance, d’autres marchepieds d’un maître insolent, les plus heureux, engloutis dans l’opium; tous, sous la faux de la Mort. Car l’immense roue torturante sur laquelle la Terre roule, et qui nous emporte à travers l’espace, ainsi que ses suppliciés, est couronnée de ce Crâne aux yeux vides qui guette et ricane, et trône là-haut, se raillant de nos espérances, nous accordant une haleine, un moment, pour jouer notre petite scène, soufflant à nos cœurs la vanité, l’égoïsme, la rancune, l’orgueil; puis, après s’être ainsi amusé, en finissant d’un seul coup, et abattant sur le sillon sa moisson d’hommes… Josine est morte. Elle est heureuse!… A quoi bon vivre?… Oui! à quoi bon s’attarder entre ciel et terre?

Il y eut une longue pause. Sur un geste d’Abou’l Feradj, deux femmes emportèrent le corps de Josine, en même temps que Manès demandait:

—Quels ordres donne Votre Altesse, pour la sépulture de la Grande-Duchesse?

—Quoi? Qu’y a-t-il?

—Permettez, Monseigneur… Si Votre Altesse a l’intention de rapporter un jour, en Dalmatie, la dépouille de la Grande-Duchesse, il serait urgent de l’embaumer, tout au moins à la manière orientale. On trouvera facilement à Djeddah du camphre et d’autres aromates.

—Oui, faites, faites! répondit Floris… Ah! qu’on retire le cœur à part, et qu’on le scelle dans un vase! Le cœur de Mme Maria-Pia et celui de Tatiana sont déposés aux Barnabites de Raguse… Pourquoi ces femmes crient-elles ainsi?

—C’est la coutume et la bienséance, Monseigneur, repartit le hakim. Mais je vais leur prescrire de se taire.

Alors, à son commandement, les esclaves se dispersèrent, et la cour fut vide tout à coup. Il n’y restait sous les hauts palmiers que deux jeunes Abyssines, qui balançaient, au-dessus du Grand-Duc, des chasse-mouches bariolés, tandis que, pour rafraîchir l’air, l’apothicaire d’Abou’l Feradj aspergeait le sable d’eau de rose. Une caille, dans une cage accrochée contre l’un des piliers, sautillait et jetait son cri. Manès, courbé sur un bâton, marchait à pas languissants, le long des galeries… Ensuite, une femme traversa la cour, accompagnée de Sapéto. Elle tenait à la main un disque de cuivre jaune, où quelque chose était gisant.

—Maître, dit le Maltais qui s’inclina en portant le poing à son front, voici le cœur de la kanoun, qu’on a retiré, selon ton ordre.

Floris se souleva vivement; ses sourcils remontèrent, et, les lèvres tremblantes:

—Oui! j’avais oublié la coutume d’Orient, que les esclaves offrent aux yeux du maître l’ouvrage qu’il a commandé… On m’aurait raconté cela, je ne l’aurais pas cru, pas voulu croire; je le vois, et mon âme se brise… O misère! Ne vais-je pas enfin, comme un fusil trop violemment chargé, éclater à force de souffrance?… Voilà donc ce cœur qui battait pour moi! Ici ont passé tous les flots de vie qui animaient cette créature… Où sont vos tendresses, maintenant, vos langueurs et l’enthousiasme dont les nobles actions vous gonflaient?… Quoi! aussi inerte qu’une pierre, aussi lourd qu’un morceau de plomb… Approche, viens plus près, bonne femme! Laisse-moi voir un cœur mis à nu… Ah! je puis vous scruter, à présent… Ha, ha, ha! Un cœur mis à nu!

Il poussa un éclat de rire déchirant, puis s’abattit à la renverse, évanoui.

 

Huit ou dix jours après, comme le Grand-Duc faisait le kief, après le bain, car il avait recouvré ses forces et se trouvait presque rétabli, Vassili Manès entra dans la pièce où se tenait Son Altesse, sorte de frais réduit voûté, et pavé de marbre blanc et noir.

—Un vrai miracle, Monseigneur! Ce que je vais vous annoncer passerait toute croyance, si je n’en avais la preuve en main… Jetez les yeux sur cette lettre, que le gouverneur vient de m’envoyer par un esclave, avec ses compliments.

—Eh bien! c’est de M. Chus, dit Floris, en se dressant et s’appuyant du coude parmi les coussins… La réponse à votre dépêche… Qu’y a-t-il là d’étonnant, Manès? L’Ismaïlia est donc enfin arrivé?

—De trois jours en retard, Monseigneur, avec de graves avaries à sa machine… Mais ce n’est rien de tout cela qui me surprend. Le prodige, c’est que M. Chus annonce ici qu’il va suivre sa lettre, ne se réservant que le temps de préparer sa femme à ce voyage, en sorte qu’ils sont tous deux, peut-être, déjà dans le port. Le retard de l’Ismaïlia a permis, en effet, au steamer dont le départ suivait le sien, de le rejoindre, à quelques heures près.

Floris se leva d’un bond, et violemment:

—Je ne veux pas le recevoir! s’écria-t-il. Je ne le verrai pas! Je veux être seul! Pourquoi vient-il m’importuner?… Suis-je à la chaîne, pour souffrir toutes vos tyrannies, Manès?… Qui vous forçait d’écrire à ce juif?

—Votre Altesse voudra bien se souvenir, répliqua Manès, qu’en partant de Bombay, nous avions rendez-vous en Égypte avec M. Chus, qui fait là son voyage de noces, longtemps différé. Il comptait présenter sa femme à Votre Altesse, et demander pour la baronne les bontés de la Grande-Duchesse.

—Mais pourquoi vient-il nous rejoindre? Que demande-t-il? Que me veut-il? Cet empressement est étrange.

—Sa lettre, repartit le savant, dit des merveilles là-dessus: qu’il vient à nous, puisqu’il nous faut renoncer à ce voyage au Caire; qu’il n’abandonnera jamais son bienfaiteur, dans de si douloureuses circonstances; qu’il a toujours senti pour Votre Altesse une grande tendresse de cœur… Oh! il faudrait n’avoir plus, Monseigneur, ni sève, ni foi, ni jeunesse, être un athée épouvantable, pour suspecter ce bon M. Chus; et, de fait, je n’ai pu découvrir le motif secret de son voyage. Le plus probable, Monseigneur, c’est qu’il se trouve en désaccord, pour quelque compte, avec le baron Mamula. Depuis votre séjour à Vienne, qui est le temps, je crois, où M. Chus est devenu votre banquier, des millions vous appartenant lui ont, en effet, passé par les mains, et c’est sans doute à ce sujet qu’il vient vous relancer jusqu’ici.

Le Grand-Duc ne répondit pas, et il marchait à pas rapides dans la chambre. Des rais d’un soleil jaunissant, en tombant par les trous ronds de la voûte, faisaient étinceler les carreaux de faïence à fleurs vertes dont les murailles étaient revêtues, et les minces lames d’étain qui cachaient leurs jointures.

—Soit! je le recevrai, dit Floris… Quelle femme a-t-il épousée?

—Oh! paraît-il, une merveille! La fille d’un pauvre comte romain, qui se mourait de faim, à Vienne; mais une beauté rare, et dont il est jaloux, m’écrivait Mamula, en furieux à la fois et en novice. Car sa «bedide Esther», vous rappelez-vous? l’innocente Esther, à qui vous vouliez, Monseigneur, «arracher le bain te la pouche», n’était rien qu’une enfant postiche, et destinée à vous apitoyer… M. Chus n’a jamais été marié, avant le jour où il a conduit dans son hôtel de la Ringstrasse la belle Faustina Dossi.

Sapéto entra précipitamment:

—Très noble maître, dit le Maltais, quelqu’un qui se donne pour un baron et un ami de Votre Seigneurie, vient de débarquer au port, accompagné de sa femme, la plus belle que j’aie jamais vue. Il s’informait de Votre Altesse auprès des officiers de la douane; et, aussitôt, j’ai couru en avant, pour vous faire part de cette arrivée.

—Eh bien! vous le voyez, Monseigneur, reprit Manès. Il n’est pas moins empressé qu’il n’a dit.

—C’est étrange! murmura Floris… Après tout, et quelle qu’en soit la cause, il s’est grandement dérangé… Venez, mon cher Manès.

 

LIVRE SECOND

 

Ce fut comme par ressouvenir et seulement au bout de quelques jours, que M. Chus proposa au Grand-Duc et à Manès de voir ses comptes. Il en étala les papiers, une après-midi qu’ils étaient tous trois dans un petit kiosque, situé au milieu du Jardin des femmes: et Manès les vérifia, tandis que Floris penchait le front, accablé par une tristesse soudaine. En face de lui, M. Chus, le bras entouré des tuyaux de maroquin rouge de son narghileh, fumait, assis nonchalamment sur des carreaux. Son nez courbé, les épis blancs qui se mêlaient parmi sa barbe épaisse, ses lourdes paupières tombantes, avaient prononcé et vieilli sa physionomie sournoise. Des diamants lui chargeaient les doigts; sur son crâne chauve, saillaient de grosses loupes brunâtres. Cependant, le soleil déclinait à l’horizon. Les sycomores et les palmiers allongeaient des ombres démesurées à travers le jardin solitaire; des hirondelles, qui avaient maçonné leur nid sous le kiosque, y entraient et en sortaient d’un coup d’aile, en jetant leur cri bref et joyeux. Au plafond étaient peintes des fleurs qui débordaient de corbeilles dorées et paraissaient prêtes à tomber.

—Tout est parfaitement en règle, dit Manès, dont l’accent, malgré lui, trahit la surprise… Quinze millions sept cent quatre-vingt-dix mille francs… C’est bien cela.

Le baron Chus retira de ses lèvres son bouquin d’ambre:

—Une pagatelle! dit-il. Pour tes chens comme nous, Monseigneur, c’est une simple pagatelle… Si tonc che suis heureux, Monseigneur, te mes rapports t’affaires afec Fotre Altesse, c’est surtout parce qu’elle a pu foir à New-York, à Shanghaï, à Nangasaki, à Pompay combien le nom et le papier tu paron Chus ont te crétit.

—Il ne reste donc plus, monsieur Chus, reprit Manès, qu’à fixer votre légitime profit pour les peines que vous avez prises.

—Pah! pah! dit Chus. Passons l’éponche… Ne parlons pas te ça, Monseigneur!

—Assurément, repartit Manès, le Grand-Duc ne souffrira pas que vous ne gagniez pas sur lui ce qu’il est d’usage que vous gagniez. De plus, il faut compter aussi l’intérêt des sommes considérables envoyées plusieurs fois à Son Altesse, en avance sur nos versements.

M. Chus agita la main droite, comme s’il repoussait les présents de quelque fastueux satrape:

—Non, non, non, dit-il, n’en parlons plus! Il fautra mieux n’en plus parler!… Fous ne me connaissez pas, Monseigneur… Che ne suis pas intéressé, che suis le plus tésintéressé tes hommes!… C’est un malheur pour moi, continua-t-il avec un accent mélancolique, que t’être né à une époque t’affaires et te calculs comme est la nôtre, et te ne poufoir me soustraire aux tefoirs qui me sont imposés par mon nom et par ma crante fortune… Che suis un enfant te la nature… Ch’étais fait pour fifre en ces temps heureux, où les hommes comptaient sur leurs toigts, à l’ompre tes palmiers, aux chours te l’âge t’or, afec la Chustice et la Ponne Foi… Aussi, tès que ch’ai pu achir ainsi que che le souhaitais, ch’ai opéi à mes penchants, ch’ai méprisé les confentions et les richesses… Quoique l’on tise que les rois n’épousent plus auchourt’hui les perchères, ch’ai pourtant, fous le safez peut-être, pris sans tot la paronne Chus.

—Que la baronne, dit Manès, vous doive le bonheur de sa vie, rien de plus naturel, monsieur Chus. Mais Son Altesse, qui n’a pas les mêmes raisons pour accepter vos générosités, tient à vous payer ce qui vous est dû.

—Oh! Père Éternel! s’écria Chus. Foilà pien comme sont les chrétiens. Che foutrais en oplicher un, me contuire afec lui en chentilhomme,—puisque che fais partie maintenant te l’aristocratie te l’Europe,—afoir son affection comme il a la mienne, et n’y pas mêler te files questions t’escompte et t’archent… Mais on se tit: C’est un panquier, c’est un chuif, c’est un chuif afite! Et au risque te l’outracher tans ses sentiments les plus chers, on continue te lui parler te récompense. On foule aux pieds sa sensipilité, la télicatesse te son âme!… Che ne suis pas un homme ortinaire, cela se peut, mais ch’ai pourtant un cœur, monsieur Manès! Ch’ai complé te pienfaits, monsieur, la famille te la paronne; ch’ai fait entrer tans mes pureaux son frère, le comte Tossi… Oui! pour teux cents florins par mois, ce qu’il a la ponté te troufer chénéreux, le comte Tossi tient mes lifres… Et cependant, telle est à notre égard l’incratitute tes chrétiens que, s’il poufait se faire, par un miracle, que le cartinal Paolo Tossi, qui eut tes foix pour être pape, refînt au monte, afec la puissance qu’il afait chatis, il me ferait prûler tout fif, enfeloppé t’un san penito, pour la hartiesse que ch’ai eue t’empêcher te mourir te faim ses arrière-petits-nefeux.

Continuer : partie 13 sur 15