Les rêves échoués

Carine Joaquim · Chapitre 8 sur 8 · partie 2/2

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Les rêves échoués

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

Au milieu de ce brouillard morcelé, les visages de mon père et ma mère passaient comme des ombres fantomatiques. Avec les cernes profonds qui plongent ses yeux au fond d’un abîme d’hébétude, maman encaisse un sacré coup de vieux. Sa mine larmoyante, accentuée par ses narines rougies, n’arrange rien. Papa, de son côté, est égal à lui-même et af che un détachement que l’on perçoit, de l’extérieur, comme une sorte de sérénité. L’indifférence lui va bien : il n’a pas pris une ride.

Les médecins ont ni par réduire les doses de calmants. Je suis revenue du monde des zombies pour poser des questions lucides sur ma réalité. J’ai demandé où était Tony. Mes parents se sont regardés, et de leur inhabituelle connivence est née la certitude qu’ils avaient ourdi un complot contre moi. Désormais, c’était sûr, ils étaient d’accord sur les modalités qui permettraient de me pourrir la vie. Je me suis remise à crier de toutes mes forces en exigeant de savoir où était Tony. Cela m’a valu une nouvelle piqûre, mais pas l’information souhaitée.

Puis un médecin a signé les documents m’autorisant à quitter l’hôpital.

– Nous allons rentrer à la maison, a dit maman en me prenant la main.

Papa s’est agenouillé de l’autre côté et m’a rassurée comme si j’étais une petite lle apeurée, avec une voix dont la douceur excessive réveillait ma mé ance.

– Tu verras, tout redeviendra comme avant.

Justement, c’était ça le problème.

En montant dans le taxi, mes yeux affolés essayaient encore de chercher partout, devant, derrière, à gauche, à droite. J’étais persuadée, même si c’était absurde, que Tony allait débarquer sur son scooter rouge. Mais les princes des temps modernes font trop souvent des promesses qu’ils ne peuvent pas tenir, et c’est sur ce constat que je suis entrée dans l’avion. On m’a donné un autre comprimé, pour s’assurer que je ne gênerais pas le vol.

Malgré le soleil et les températures clémentes, tout me rebute dans la région parisienne, à commencer par les couleurs ternes des immeubles où le gris dominant contraste tristement avec les tons amboyants des façades portugaises. L’intonation de la langue française m’agresse l’ouïe. Après le timbre grave des Portugais et le volume sonore de leurs discussions, les voix me semblent affreusement aiguës, y compris la mienne.

La police nous attend à l’aéroport. Elle nous permet de fendre la foule de journalistes qui guettent notre arrivée et se jettent sur nous dès qu’ils nous aperçoivent. D’instinct, je baisse la tête et n’offre aux objectifs que l’image de mes cheveux décoiffés.

La voiture qui nous ramène à la maison le sur l’autoroute. Si le calmant anesthésie la rage, il n’amoindrit pas la douleur. Au milieu de mes deux parents, je sanglote sans un bruit, les dents serrées, en essuyant de temps en temps les larmes qui m’empêchent de xer la route. Ma mère, qui probablement pleurniche aussi, reni e dans son coin. Mon père est plongé dans son Smartphone. Comme à son habitude, il se fout copieusement de tout.

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Les premiers temps, je refuse de parler. J’habite chez maman. L’ancienne organisation qui consistait à vivre en alternance une semaine chez l’un puis chez l’autre semble temporairement caduque.

Papa vient me voir tous les jours, pour montrer comme il s’occupe bien de moi malgré tout. Il s’entretient longuement avec ma mère, et j’entends leurs échanges sans percevoir le moindre signe d’hostilité. Cela fait des années qu’ils sont incapables de se parler sans que cela tourne au drame, et les voilà étonnamment raisonnables et cordiaux ? J’aurais dû fuguer plus tôt.

Trois fois par semaine, j’ai rendez-vous avec un psy. Il me pose des questions pour extraire de moi toute ma vérité, mais dès qu’on me demande quoi que ce soit je réponds inlassablement : « Où est Tony ? »

On veut tout savoir. Pourquoi je me suis enfuie. Comment j’ai rencontré Tony. Qui a eu l’idée de disparaître à l’étranger. Ce qu’il m’a fait.

Ce qu’il m’a fait.

Et les images surgissent, désordonnées, des coups de reins, des coups de langue, les mains qui glissent sur la peau, les soupirs qui en réclament davantage.

Ce qu’il m’a fait.

Il a fait l’exact contraire de ce que tu fais là, psy de merde, dans ce bureau sordide, à me cuisiner le cerveau, à me prescrire ta drogue chimique qui me fout par terre. Tout le monde veut m’aider, mais l’avenir qu’on me montre est si triste qu’il me donne envie de crever. Alors que lui, juste par sa présence, avec son histoire et ses yeux gris, il m’a fait vivre, pauvre enculé.

Voilà ce qu’il m’a fait.

« Adolescente mutique » écrit le psy à la n de la séance. Et je rentre avec l’âme qui saigne toujours plus, et une nouvelle prescription de cachetons.

À la maison, domestiquée par la camisole médicamenteuse, je me montre d’une docilité qui ravit ma mère. Je sors de ma chambre quand on me le demande, m’installe à table, picore à peine, repars aussi vite que possible. Mon assiette reste pleine.

– Tu ne manges pas ? me fait-elle invariablement.

Ce à quoi je réponds, chaque soir : « Où est Tony ? »

Et toujours, le silence.

On ne m’a rendu ni mon ordinateur ni mon téléphone. Ordre du vieux con de psy, qui s’y connaît pour remonter le moral. Je ne bronche pas, je ne crie plus, j’ai même arrêté de chialer. Mais s’il y a bien une chose contre laquelle tous les calmants du monde ne peuvent rien, c’est ma détermination à savoir. Ce que fait Tony. S’il est en taule. S’il pense à moi.

Ils me le diront, ces crevards. Ou je le découvrirai d’une manière ou d’une autre. C’est cet objectif qui me permet de tenir.

 

Ce soir je vais dîner chez mon père. Il a insisté, m’a assuré que cela lui ferait tellement plaisir. Je pourrai même dormir là-bas. Bien sûr, ma chambre est restée intacte, il a toujours su que je reviendrais. Toujours. Même quand on m’a crue morte, même quand on a fouillé les caves et sondé les lacs à la recherche de mon cadavre.

Ma mère me laisse sur le pas de sa porte à dix-neuf heures. Papa ouvre, dépose un bref baiser sur mon front. Chancelante, je me concentre pour marcher droit. Saleté de médocs.

Tout a changé dans le salon. La décoration a entièrement été refaite, des murs aux meubles, en passant par le tapis.

– Ça te plaît ? me fait-il en remarquant ma surprise.

Même la photo de moi, prise à l’école l’année de mes six ans, a été décrochée. J’ai l’impression d’être chez quelqu’un que je ne connais pas.

– Non, dis-je.

Il n’insiste pas.

– Bonsouaaar ! fait une voix féminine.

Papa s’avance vers la créature, passe un bras autour de ses épaules et, tout sourire, il la pousse vers moi, comme si elle était une espèce de cadeau à mon intention, ou peut-être un trophée exhibé avec une erté indécente.

– Clarisse, ma puce, je te présente Tatiana.

Oh merde. Je l’avais oubliée, celle-là.

Tatiana a une trentaine d’années, une jupe ultra moulante et des cheveux bruns aux boucles innombrables.

– Jé souis très ravie dé té rencontrer, dit-elle avec un fort accent, tout en faisant un pas dans ma direction.

Je bondis en arrière avec une brusquerie qui peine à cacher la répulsion qu’elle m’inspire. Son amabilité de façade s’évanouit quelques secondes, mais rapidement elle remet son masque. Le sourire revient couvrir son visage tandis que, de l’index, elle attrape une mèche qu’elle s’applique à entortiller autour du doigt. Immédiatement, elle me rappelle Isaura. Les souvenirs de cette atroce soirée à Sesimbra clignotent comme des ashs qui effacent le monde réel : Isaura qui saute au cou de Tony, lui qui choisit de rester avec elle, la èvre, l’hôpital.

– Ma chérie ? fait papa en posant une main sur mon épaule. Ça va ?

Je me laisse entraîner jusqu’au canapé. Tatiana s’éclipse, elle revient avec un verre d’eau, regarde mon père à la dérobée, tu as vu comme je suis gentille avec ta lle, hein, tu as vu ?

Je bois une gorgée machinalement. Tatiana se penche comme pour m’examiner. Elle se tient là, au milieu de la pièce, occupant tout l’espace et mon père accepte ça, il légitime sa présence, ses attentions affectées, ses manières ridicules, il les encourage même, et c’est comme si j’étais désormais une invitée dans cette maison. Je ferme l’œil gauche pour mieux la maintenir dans le champ de vision du droit, lève le bras puis, assez sûre de la trajectoire, je lance le verre dans sa direction. Le projectile atteint Tatiana au visage. Il tombe au sol et se brise tandis que l’eau se répand sur le tapis au son de ses cris hystériques. Dans le mille.

Papa court vers elle, aux petits soins, oh ma Tatiana, non ce n’est rien, tu n’es pas coupée, rien du tout, juste un hématome, je suis terriblement désolé, est-ce que ça va ?

Je ne bouge pas du canapé, j’ai envie de dormir et je crois bien que je somnole un moment. Devant moi c’est Tony qui danse, Tony qui allume une clope, c’est Tony qui m’attend sur la terrasse, et l’océan, en face, m’offre des espoirs sans n.

– Mais tu es folle ! vocifère mon père ! Qu’est-ce qui t’a pris ? Merde à la

n ! Qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce que tu veux ?

L’horizon se rétrécit lorsque je lève les yeux dans sa direction, et bientôt plus rien n’existe au-delà de ces murs. Il bouillonne de colère et de peur mêlées. Sans doute craint-il que Tatiana, effrayée par sa lle démente, arrête de lui sucer la bite et retourne dans son Brésil natal. Tu parles d’une tragédie.

– Mais dis-moi ! Qu’est-ce que tu veux ?

Nos iris verts se dé ent.

– Je veux savoir où est Tony.

 

Ma mère débarque dans la demi-heure qui suit. Elle tambourine à la porte, se précipite sur moi dès qu’on lui ouvre, jette une œillade lourde de reproches à mon père qui ne décolère pas. Tatiana n’a toujours pas reparu et je doute de la revoir dans l’immédiat.

– Mais que s’est-il passé ? lui demande maman en m’entourant d’un bras protecteur.

Je regarde ses doigts posés sur mon épaule. À en juger par leur état, elle a arrêté de se ronger les ongles et dévorer les peaux autour. Ma disparition n’a pas dû la stresser tant que ça, nalement.

Papa résume la situation, encore tremblant. Maman répond sur le même ton sec. Elle fait mine de défendre sa lle alors que ce qui compte réellement, dans cette histoire, c’est cette Brésilienne de dix ans de moins qu’elle qui s’invite dans la vie de son ex. Pour un peu, elle me féliciterait presque de lui avoir jeté mon verre à la gueule.

Dans la voiture, elle s’enquiert à son tour :

– Qu’est-ce qu’elle t’a fait, cette Tatiana, pour que tu réagisses comme ça ?

– Rien.

Ce n’est pas tout à fait vrai. En réalité, elle a souri. Elle a trop souri.

– Mais qu’est-ce qui ne va pas chez toi, Clarisse ? Qu’est-ce qu’on peut faire pour t’aider ?

Elle reni e, puis freine précipitamment pour laisser passer un piéton avant de s’arrêter au feu rouge un peu plus loin.

– Je veux qu’on me dise où est Tony.

 

Elle m’apporte mon traitement sur un plateau alors que je suis déjà au lit. Les comprimés d’un côté, le verre de l’autre. Quand elle tourne les talons, je bois l’eau d’un trait et dissimule les cachets sous mon oreiller. Plus tard, en allant aux toilettes, je les jette dans la cuvette, pisse dessus avec une joie malsaine avant de les faire disparaître en tirant la chasse.

Cette nuit-là, je retrouve Tony dans mes rêves. Nous sommes de nouveau sur la falaise, il me tourne le dos et, depuis la chapelle accrochée au précipice, il fait le saut de l’ange. Puis l’océan vengeur s’avance pour m’engloutir.

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Je ne retournerai à l’école qu’à la rentrée prochaine, ce qui me laisse quelques mois pour m’habituer à cette idée. Avec presque deux trimestres loupés, je devrais logiquement refaire une année de quatrième, mais mes parents, arguant de mes capacités hors normes et brandissant, pour preuve, les vieilles attestations délivrées par les psychologues de l’époque, ont réussi à négocier mon passage en classe de troisième. « Évidemment, il faudra bosser dur », me disent-ils, avec un clin d’œil presque complice, comme si travailler à l’école allait subitement devenir une priorité pour moi. J’ai ri de bon cœur.

– Et on fait quoi pour Basset ?

– Pour Basset ? Comment ça ?

– Je ne suis pas certaine qu’elle sera ravie de me revoir, surtout depuis que j’ai cramé sa voiture.

La bouche de maman s’ouvre en un cercle interrogateur, et elle reste comme ça, la mâchoire ballante, à me xer d’un air stupéfait. Manifestement, elle ignorait tout de l’incendie survenu la veille de ma disparition. Je ris, là encore.

– Je te préviens, si je retourne là-bas, c’est tout le collège qui brûle, dis-je avant de lui claquer au nez la porte de ma chambre.

Quelques jours après, je suis reçue à la brigade des mineurs. Les visages se veulent aimables et les paroles, rassurantes. Je peux tout leur dire, tout va bien, je suis en sécurité. Le psy est présent. Je le savais, qu’il était de mèche avec les ics.

De nouveau, ils me demandent de leur raconter mon histoire, depuis la fugue jusqu’à l’hospitalisation. Je remarque la caméra pointée sur moi. La même que lorsque j’avais quatre ans.

– Je veux savoir où est Tony, dis-je tout en xant un point invisible au-dessus de leurs têtes.

– Nous en reparlerons plus tard. Pour le moment, nous avons besoin de connaître précisément les faits, a n d’évaluer les responsabilités.

– Il n’a rien fait de mal. Je l’ai suivi de mon plein gré. Je voulais rester avec lui. S’il vous plaît, dites-moi où il est.

Mais ils m’ignorent et passent à l’interrogatoire. Je fais comme eux, je suis sourde à leurs questions et de manière systématique je leur oppose la mienne, litanie entêtante qui jamais ne cesse de me hanter : « Où est Tony ? »

Le psychiatre s’inquiète et décide de changer le traitement à l’issue de l’entretien. On me convoque à une date ultérieure, espérant que d’ici là je me repose et me montre plus coopérative la prochaine fois.

Compte là-dessus.

Ce soir, je mange tout le contenu de mon assiette. Ma mère s’interdit la moindre remarque. Je pourrais entrer dans sa tête que je n’entendrais pas plus distinctement l’expression de son soulagement : Clarisse est rattrapée par ses besoins vitaux, c’est bon signe, encore un effort et elle deviendra une gentille petite lle.

Quand vient le moment d’ingurgiter les comprimés, je les planque sous la langue. Ils commencent à fondre, diffusant un goût amer absolument dégueulasse. Je prétexte une envie pressante pour aller les cracher au fond des chiottes. Je les regarde otter dans l’eau stagnante de la cuvette, le blanc s’est déjà dissous presque entièrement, mais le bleu résiste, intact. Je concentre sur lui toute ma haine et tire la chasse avec jubilation. Le tourbillon qui l’emporte semble m’aspirer lui aussi, et j’éclate en sanglots dans le réduit minuscule. Mes mains accrochent mes cheveux, arrachent des mèches, me griffent le crâne, elles s’agitent pour me faire taire, pour me faire mal, parce qu’il faudrait créer, à force de souffrance physique, une douleur plus forte qui se mesurerait à mon désespoir et parviendrait, en n, à l’amenuiser.

– Clarisse, tout va bien ?

La voix de ma mère a raison de mon apitoiement. La colère qu’elle ranime me remet sur mes deux pieds. Une fois les larmes essuyées, je sors de mon pathétique refuge le cœur un peu plus endurci.

La nuit, jamais, ne m’apporte de répit.

Où est Tony ?

Si on est venu jusqu’à moi, on l’a forcément retrouvé, lui aussi. L’a-t-on mis en prison ? Faut-il que je collabore avec la police ?

Si je leur disais tout, cela pourrait amoindrir les charges retenues contre lui. J’ai fugué pour rejoindre, comme une débile, le prédateur sexuel qui avait pris le temps de tisser sa toile autour de moi sur les réseaux sociaux. Tony n’y est pour rien. Au contraire, il m’a sauvée. Il m’a protégée.

Mais il a fui. Il t’a fait quitter le territoire français et t’a emmenée à l’étranger, loin de ta famille des mois durant, tout en connaissant la situation. Pourquoi n’a-t-il pas téléphoné à la police ? Comment peut-on excuser ça ?

Il a fait ce que je voulais qu’il fasse. J’étais prête à tout pour ne pas rentrer. Toujours, il a fait ce qui était le mieux pour moi.

Oui. Il t’a baisée.

Ta gueule.

Trois heures du matin.

Il faut que je sache. J’irai chez lui, à Montrouge. C’est l’unique solution.

Et tu vas faire comment ? Ta mère ne te lâche pas d’une semelle. Tu n’as jamais été seule depuis ton retour, exception faite des moments où tu prends ta douche et où tu vas aux toilettes.

J’irai quand même.

Tu vas t’enfuir à nouveau ? Brillante idée. Comme ça, s’il n’est pas déjà en prison, tu es sûre de l’y envoyer.

J’irai juste lui parler. On trouvera un moyen de rester en contact pour partir, mais plus tard. Pas de manière improvisée.

Ça ne marchera pas. Cette fois, c’est foutu, je te dis.

Non. On trouvera un moyen ! Il y a toujours un moyen.

Pas cette fois.

Ta gueule.

Cinq heures du matin.

Ce n’est qu’une fois qu’il fait jour que la fatigue l’emporte sur mes tourments et m’accorde, en n, une trêve ensommeillée.

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Devant le miroir de la salle de bains, je m’examine attentivement pour la première fois depuis mon retour. Je prends conscience de ma maigreur. Les vêtements, de plus en plus lâches, ne sont plus les seuls révélateurs de la perte de poids. Chaque mouvement met en relief les os saillants. Mes seins ont fondu. Mon ventre s’est creusé. Les épaules et les hanches semblent à la fois larges et décharnées. Je contemple ce re et nouveau avec un mélange d’horreur et de fascination.

Tu vas crever. Tu es en train de crever, sans Tony.

J’attrape un bout de peau, essaie de la pincer puis remonte jusqu’à mon visage, pose les paumes sur mes joues et je reste là, médusée, grimaçante, face à moi-même.

Tu es si maigre et moche que même le faux Sergio ne voudrait pas te baiser.

Pas grave. Je pourrai toujours lui sucer la bite.

– Clarisse ? Tu viens déjeuner ? fait ma mère.

J’en le mes vêtements et la rejoins dans la salle à manger. Le repas est déjà servi : steak haché et pâtes. Je joue avec ma fourchette, détache des morceaux de viande que je m’applique ensuite à émietter et à disperser aux quatre coins de l’assiette.

– Il faut que tu me dises où est Tony.

Le visage de maman se crispe. Une seconde, je nourris l’espoir qu’elle cède, mais elle reste muette. Tout, dans la manière dont elle pince la bouche, dont elle cligne des yeux me persuade qu’elle me cache quelque chose d’essentiel.

– Ma chérie, dit-elle en n. Ce Tony… Il t’a enlevée, tu sais ? Il a abusé de toi, de ta jeunesse, de ta vulnérabilité. Tu… tu crois que tu es attachée à lui, mais en réalité… c’est… c’est un mécanisme psychologique très classique, d’éprouver des sentiments positifs pour son ravisseur. Ça s’appelle le syndrome de Stockholm. Tu comprends ?

Elle bredouille maintenant. Je remarque les rides qui se sont creusées à la commissure des lèvres, les paupières tombantes, cette couche de lassitude qui a déposé un masque de vieillesse sur son visage.

– Non, c’est toi qui ne comprends pas, fais-je avec haine. Le syndrome de Stockholm, c’est si je t’aimais, toi.

Je me lève d’un bond et du revers de la main, je balaie tout ce qui se trouve sur la table. Les assiettes volent, la corbeille de pain est projetée contre le mur et les couverts tombent à terre. Des deux mains, je renverse la table. Ma mère s’interpose à peine, elle recule, effrayée, en poussant de petits cris plaintifs qui démultiplient mes pulsions violentes. Acculée, dos au mur, elle se met à chialer, les deux mains en avant pour se protéger de moi. Je rugis, me rue dans l’entrée et fouille nerveusement dans son sac pour trouver son portefeuille. Elle accourt.

– Qu’est-ce que tu fais ? Arrête, Clarisse, non !

D’un coup de coude, je me dégage. Elle attrape son téléphone portable. J’ignore qui elle cherche à joindre, mais je m’en saisis sans ré échir et lui fait traverser toute la pièce. Il se disloque contre la bibliothèque du salon et ma mère crie plus fort que moi, en proie à la panique. Ce ne sont plus que hurlements et fracas, jusqu’à ce que je trouve un billet de cinquante euros, le fourre dans ma poche et m’enfuie en l’abandonnant à ses pleurs hystériques.

 

La chaleur du métro est étouffante. Coincée entre deux types, dont l’un est chauve et l’autre a de longues dreadlocks, je me tiens tant bien que mal à la barre centrale. J’ignore lequel des deux pue, mais des ef uves rances de vieille transpiration me saisissent à la gorge. C’est une horreur. Au gré des freinages, je suis projetée contre l’un, contre l’autre, le rasta ne fait absolument pas attention à moi, se contentant de se décaler pour ne pas supporter mon poids sur lui, mais l’autre semble au contraire ravi de cette promiscuité et se positionne de manière à ce que j’appuie involontairement sur son entrejambe. Quand la lle à côté de moi descend du wagon, j’occupe aussi l’espace vacant pour m’éloigner du vicelard et de la boule puante.

Denfert-Rochereau.

La rame se vide un peu. Je m’assois à côté d’une vieille femme à l’air absent. Sa manière de se montrer indifférente au monde tout en l’observant attentivement me fait penser à Dona Capitolina.

Quand le métro s’arrête à Mouton-Duvernet, ce n’est pas la station que je vois, mais la rue de Sesimbra qui se précipite vers la mer, le mouvement des touristes vers la plage, et le gros rocher, découvert à marée basse, que les enfants utilisent comme un plongeoir.

Porte d’Orléans. Mon cœur bat de plus en plus rapidement. Je suis morte de peur. Le rasta descend. Je ne sais pas où est passé le chauve.

À Montrouge, la vieille et moi nous levons de concert et, avec quelques autres voyageurs, nous cheminons vers la sortie. Dehors, il fait encore plus chaud, et de larges auréoles marquent mon tee-shirt, juste sous les aisselles. Je meurs de soif.

Arrivée en bas de chez Tony, je sonne à l’interphone. Il faut qu’il soit là. Avec le laxisme de la justice française, qui libère des meurtriers au bout de quelques années, quand ce n’est pas quelques mois, ce serait impensable que l’on ait mis Tony en prison, non ? Il va ouvrir. Forcément. Et je retiens ma respiration.

Rien.

J’appuie une nouvelle fois, me gure l’appartement calme, un Tony ensommeillé peut-être, qui peine à émerger de sa sieste et, pour cette raison, tarde à répondre.

– Non, mais je rêve ! La revoilà ! fait une voix derrière moi dans un mélange de sarcasme et de colère.

Je découvre en me retournant la concierge trop curieuse, avec le même regard inquisiteur qu’avant mon départ.

– Bonjour, madame, dis-je en optant pour la politesse. Je cherche Tony. Antoine Castro.

Elle me dévisage longuement, réellement surprise. Nous restons ainsi quelques secondes et en attendant sa réponse, je presse une nouvelle l’interphone, on ne sait jamais.

– Tu n’es pas au courant ? Comment c’est possible que tu ne saches pas ?

L’angoisse revient.

– Au courant de quoi ? S’il vous plaît… dites-moi ce que vous savez.

Ma voix est maintenant presque inaudible. La gardienne, soudain désemparée, me saisit par l’épaule et me dit dans un souf e, après s’être assurée que personne ne nous voyait : « Viens par ici. » Elle me pousse dans sa loge et referme précipitamment la porte. Sur le ton de la con dence, elle me demande comment je suis arrivée là, s’il y a des ics quelque part, ou des journalistes. Je lui explique que j’ai échappé à la surveillance de ma mère et que je n’ai pas beaucoup de temps.

– Il faut que vous me disiez où est Tony. Personne ne me dit rien. Je vais devenir folle.

Je la supplie.

– Assieds-toi, dit la concierge. Cela paraît incroyable, poursuit-elle en se levant, que tu ne saches rien. On n’a parlé que de ça partout, pendant des jours et des jours.

Dans un tiroir, elle attrape plusieurs journaux qu’elle pose devant moi. Je feuillette le premier, trouve l’article qui me concerne et commence à lire. Les mains tremblantes, j’en saisis un deuxième, le parcours en diagonale. Puis un troisième. Tous disent la même chose.

– Ça a été un grand choc, pour nous aussi, dans le quartier, fait la femme.

Mais je ne l’entends déjà plus.

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Il est allé chercher le scooter. Un beau Vespa rouge, qui a de la gueule, capable de transformer immédiatement quiconque monte dessus en héros d’une romance de Cinecittà.

Il a fait vrombir l’engin dans les rues pavées d’Almada, où se trouve l’hôpital et qui, de l’autre côté du Tage, fait face à Lisbonne. J’imagine comme il devait avoir ère allure avec son casque, à l’assaut des hauteurs de la ville, le scooter rutilant répandant un sillage de joie à mesure que Tony se rapprochait. Et comme je l’attendais ! Je n’attendais que lui, mais ce jour-là, ce sont mes parents qui sont venus à mon chevet.

Tony était sur le point de se garer à l’hôpital, ignorant ce qui se jouait, et quand il a vu la police il a fait aussitôt demi-tour. Son comportement suspect intrigua les ics. Convaincus de tenir là leur fuyard, ils se lancèrent à ses trousses. S’engagea une course-poursuite effrénée, le scooter qui lait plus vite qu’il n’aurait dû, les policiers derrière qui accéléraient et lui collaient au train, les descentes, les virages, les dérapages, les feux rouges grillés, les piétons en danger dont certains, qui s’apprêtaient à traverser, reculèrent in extremis pour éviter l’accident.

C’est alors que Tony repéra une ruelle étroite. Sans hésiter une seconde, il s’y engouffra. La voiture de police pila sèchement, un ic dépité sortit du véhicule pour constater son impuissance tandis que Tony éclatait d’un rire victorieux, en rasant les murs avec son engin.

Il riait encore lorsque, au bout de la rue, il déboucha sur une avenue. Grisé par l’euphorie, il ne prit pas la peine de ralentir et ne vit pas davantage le camion qui arrivait sur sa droite.

La photo dans le journal montre une aque de sang au milieu de la chaussée, sur laquelle on a hâtivement déversé du sable pour l’absorber, et le deux-roues méconnaissable simplement poussé à l’écart, pour ne pas gêner.

Je reste là, stoïque sous le regard catastrophé de la concierge, sans bouger, sans pleurer, l’œil xe et sec.

C’est comme ça que nit l’histoire, Nina. Sur un scooter rouge.

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Mon monde a chaviré. Depuis le point de bascule, je contemple, impuissante, l’univers inversé, absurde, dont il faudra désormais m’accommoder. Pourtant, au lieu de me désintégrer, je reste là, accrochée par les pieds, la tête ballante, incapable de me redresser sur mes deux jambes. Le sol a disparu et sans support, comment tenir debout ?

Du fond de cet univers parallèle bruissent des voix et des sons familiers, qui ne me sont perceptibles que voilés. Minorés. Des bourdonnements insigni ants dans un désert de silence.

Je me laisse emporter, apathique. Je devine les mouvements d’une voiture, mais je ne vois rien, n’entends rien, exclusivement concentrée sur les battements réguliers, assourdissants d’un cœur imperturbable qui continue à fonctionner. L’air s’in ltre dans mes narines, pénètre jusqu’à mes poumons avant d’être expulsé au pro t d’une nouvelle dose d’oxygène. Et alors que le ron ement du myocarde et le murmure du souf e s’allient pour jouer leur symphonie existentielle, je me dis que c’est là que réside l’énigme de la vie, dans cette association de la mécanique du corps et du mysticisme de l’âme, profondément dissemblables, irrémédiablement complémentaires.

Tony est mort.

Je marche. On me porte quasiment, mais mon corps avance. Je ne vois pas davantage que je n’entends. Les accès sur l’extérieur se ferment dans un ré exe de survie où la souffrance essaie de se contenir elle-même. Dans cet état second, on m’allonge. J’ignore si je m’endors ou si je meurs, mais la pensée cesse quelque temps sa torture pour m’abandonner aux rêves.

Quand j’ouvre les paupières, il fait clair dans la pièce. Sommes-nous aujourd’hui ou déjà demain ? Est-ce que savoir quel jour on est a encore un sens ? Le présent peut-il vraiment exister, si Tony ne lui appartient plus ?

Cette pensée me foudroie. Je gémis, mon corps se tord, se recroqueville, mes bras s’agitent pour chercher un bouton, un levier, n’importe quoi qu’il suf rait d’actionner pour remettre l’univers à l’endroit. Mais les draps sont lisses. Ma plainte en e, elle s’accroche à mes viscères, les arrache en s’intensi ant, plus ça saigne et plus le cri s’abreuve, se renforce, gagne en puissance, et l’appartement tout entier vibre du mugissement qui coule hors de moi, hémorragique, en ots saccadés.

 

Ils sont là, le père et la mère, joliment unis au chevet de l’enfant fou.

Maman caresse ma main.

– Ma chérie, murmure-t-elle, on ne savait pas comment te le dire…

– Bien sûr, c’est dur aujourd’hui, ajoute papa, mais bientôt ça ira mieux, et tu comprendras que c’était préférable comme ça. Ce type était un malade… Tout ce qu’il t’a fait…

Et il fait mine d’essuyer une larme.

– Viens, insiste ma mère, il faut que tu avales quelque chose.

Ensemble, ils me sortent du lit, m’assoient à table, sont prêts à me faire manger comme un oisillon qui n’aurait qu’à ouvrir le bec pour recevoir sa ration. Je leur arrache la fourchette des mains. Je peux le faire.

La première bouchée me fait l’effet d’une gomme plastique dénuée de saveur. Par ré exe, je nis de la mâcher et l’avale.

– Cet homme, poursuit mon père, il s’est servi de toi, tu te rends compte de ça ?

Fais qu’il se taise.

Mais il continue. Tony a pro té de ma jeunesse, de ma naïveté, pendant des mois, qu’est-ce que nous avions fait tous les deux, hein, alors que j’étais entièrement à sa merci à des milliers de kilomètres de chez moi ? Il insiste, il veut savoir. Je mastique un autre morceau tout aussi insipide que le premier. Qu’est-ce qu’il m’a fait ? Pourquoi est-ce que je le défends autant ? Je bois une gorgée d’eau, pose le verre le plus bruyamment possible pour lui signi er que son verbiage me tape sur les nerfs, mais rien à faire, ce sale type, ce pervers, et ma petite lle, si fragile, si jeune…

J’éclate. Mes deux poings s’abattent sur la table.

– Ta pauvre petite lle ? Si fragile et si jeune ? C’est toi qui dis ça ? Et quatre ans, ce n’est pas trop jeune pour voir son père se faire sucer la bite ? Ça ne t’a pas posé de problème de rejoindre ta maîtresse au parc et me laisser sans surveillance pendant que tu te faisais tailler des pipes ? C’est arrivé combien de fois avant que je te surprenne ? Est-ce que tu sais quel effet cette image-là a eu sur moi ? L’effet qu’elle a encore ?

Ma salive coule jusque sur mon menton. À moins que ce ne soit des larmes. Ma mère éclate en sanglots, mais rien ne me semble grave. Ce qui l’est, c’est que Tony soit mort.

Papa recule comme si je l’avais frappé.

– Elle a raison ! couine maman.

Je me tourne vers elle, hors de moi et lui jette à la gure, dans un sif ement :

– Toi, tu ne vaux pas mieux que lui. La seule chose qui t’a préoccupée, c’est qu’il te préfère toutes ces autres femmes. Ce n’est pas le fait que j’aille mal ou que mon comportement débloque qui t’inquiétait. Non, c’est toi. Juste toi et ton égoïsme. C’est sur toi que tu as pleurniché toutes ces années, sur ta condition de femme abandonnée.

Elle aussi fait un pas en arrière, tellement interloquée qu’elle en oublie de chialer. Mes yeux vont de l’un à l’autre, mes deux créateurs, mes deux geôliers, irréconciliables quand il s’agit de m’épauler, mais soudés pour me contraindre. Et maintenant que toute projection me paraît vaine, que tout avenir est impossible, qu’est-ce qu’ils veulent de moi ? Qu’est-ce qu’on attend d’un animal blessé, dont on ferme la porte de la cage pour le garder captif alors qu’il n’est déjà plus vraiment là ?

C’est maman qui revient vers moi la première. Elle essaie de me serrer contre elle, mais à son contact, mon corps s’arque, se rebiffe, elle insiste, ma main se dresse, s’abat au rythme de ce cri immonde que je ne maîtrise pas. Et je frappe et je crie. Ma mère hurle aussi, mon père s’y met à son tour pour un atroce concert familial. Rien de cela n’a de sens, ce ne sont que bruits et gesticulations, jusqu’à ce qu’on me jette au sol, que mes bras soient fermement maintenus et que je voie, allongée, ensanglantée, secouée de spasmes, ma mère lacérée des coups de fourchette que je lui ai portés.

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L’enfer, c’est le temps qui passe. Les minutes sinistres s’étirent entre l’ennui et le néant, me frôlent et, alors que je les ai à peine senties, m’engloutissent déjà.

Je me suis réveillée d’un trou noir de plusieurs jours, hébétée, l’œil collant, incapable d’articuler une simple question ou de formuler le moindre besoin.

Le personnel se montre indifférent. Exécute machinalement les tâches qui lui reviennent. À heures xes, il apporte le plateau-repas. Le récupère vingt minutes plus tard. Administre les médicaments, des gouttes à diluer dans un verre, ou qui tombent directement dans la bouche. Pas de comprimés, trop faciles à planquer sous la langue et à jeter, ensuite.

Après mon réveil, j’ai demandé la date. Mon dernier souvenir remontait à trois jours. Trois jours. Soixante-douze heures dans des limbes d’inconscience.

Aujourd’hui, pour la première fois, j’ai le droit de dîner dans la salle commune. Elle est neutre, avec des couleurs claires, un canapé et quelques fauteuils près d’une large télé, une grande table à l’autre extrémité, et des patients qui errent, pour la plupart, comme des zombies mal ressuscités. Je m’installe à l’écart avec mon plateau. Les yeux se posent sur moi, me traversent, m’interrogent. Je xe mon assiette. Soudain, une lle d’environ quinze ou seize ans, les cheveux coupés de manière asymétrique, une mèche rose au milieu du crâne contrastant avec le reste de sa chevelure brune, s’assoit en face de moi. La tête quasiment posée sur la table, elle me jauge d’en bas, insistant pour établir un contact visuel, la langue sortie dans un drôle de sourire qui transpire à la fois la curiosité et l’excitation face à la nouveauté.

– Alors c’est toi ?

Je continue à mâcher sans répondre.

Elle se redresse, tend les bras jusqu’à ce qu’elle touche mon plateau du bout des doigts, puis penche démesurément la tête et me regarde ainsi, presque à l’envers :

– Eh, la nouvelle ! T’as une sale gueule, quand même.

Je me tais toujours. Je termine mon assiette, puis épluche une banane et, après en avoir croqué furieusement le bout je lance à la folle :

– Dégage.

Elle éclate d’un rire strident qui meurt rapidement pour devenir un cri de rage :

– Fais gaffe à comment tu me parles, toi ! T’as compris ? Salope !

Je lui crache à la gueule. Elle fait tout valser, mon plateau, mes couverts, mon verre d’eau à moitié plein qui se fracasse sur le carrelage dégueulasse, puis elle se jette sur moi. Je suis trop faible pour la repousser, et je me prends une beigne ou deux avant que des in rmiers assez costauds la maîtrisent. Une aide-soignante m’attrape par le bras et me conduit dans ma chambre.

– Eh, mais pourquoi on me ramène ? Je n’ai rien fait moi ! Je n’ai même pas ni ma banane !

Elle verrouille la porte, et pendant que la clé tourne dans la serrure je proteste encore :

– Ma banane ! Je veux manger ma banane, bordel !

 

Il faut deux jours de plus pour que l’on m’autorise à y retourner. La salle est calme. Je cherche la lle hystérique, mais ne la vois nulle part. Comme la première fois, je m’assois à l’écart des groupes, et de nouveau on me rejoint rapidement. C’est un garçon qui s’installe en face de moi.

– Tu es nouvelle ?

Je hoche la tête. Il me demande mon nom.

– Nina, fais-je d’un ton neutre.

– J’avais une souris blanche qui s’appelait Nina. Elle avait une fourrure si douce. Je l’ai disséquée un jour, pour regarder comment elle était faite à l’intérieur, me dit-il avec un sourire réjoui.

Comme je ne réagis pas, il démarre un monologue. C’est le genre de type capable de s’écouter parler des heures durant. Il s’appelle Barthélemy. Il est hospitalisé dans cette unité psychiatrique depuis six mois, il n’est pas complètement sûr, si ça se trouve ça fait un an déjà, mais il va bientôt sortir. Son psy le lui a promis. Il me demande pourquoi je suis là.

– C’est parce que Tony est mort, dis-je à voix basse, comme si je me parlais à moi-même.

– Tony, c’est ton mec ?

– Oui.

– Et t’as voulu te foutre en l’air ?

– Non.

– Ben alors, qu’est-ce que tu fous là ?

– Ce n’est pas ton problème. Et toi, qu’est-ce que tu fous là ?

Il rit. Ses dents sont marron.

– Moi ? J’ai essayé de voler. Dans les airs, hein, pas dans les magasins. Un jour, je suis sorti par la fenêtre de ma chambre. Mais je n’ai pas réussi.

Il exhibe ensuite quelques-unes de ses cicatrices.

– Quel étage ?

– Troisième, répond-il en riant toujours comme si c’était très drôle. Mais je m’entraîne, hein, et la prochaine fois, ça marchera, tu verras.

Quel taré.

 

La psy qui s’occupe de moi est une femme d’une quarantaine d’années. Je ne lui dis pas grand-chose, elle m’apprend tout de même que ma mère a survécu, qu’elle est encore hospitalisée et que pour le moment, toute visite et tout contact avec l’extérieur sont proscrits pour moi. Comme si j’avais envie de voir quelqu’un.

Elle ne cherche pas à savoir ce qui m’a pris, elle se contente de me demander mes impressions, mes sentiments, si je ressens toujours la même colère.

– Vu comme je suis assommée par les médicaments, ça ne risque pas.

Elle acquiesce d’un mouvement de la tête.

Nous en restons là.

 

La nuit, avec le traitement, je dors à poings fermés, d’un sommeil tellement lourd qu’il semble épuiser davantage qu’il ne repose. Je me réveille le corps lesté, tout engourdie, mais ce n’est rien à côté du poids de la souffrance.

Dès que je ferme les yeux, je le vois. Des nuages de plus en plus épais s’invitent dans ma vision et l’océan déchaîné répond à la colère af chée par le ciel. Je suis prisonnière de la contemplation de cette falaise. Elle est devenue le bout d’existence qui me reste, une roche friable chargée par les ots, qui cède, morceau après morceau.

Moi, j’avais déjà déroulé mon avenir, et même si j’en ignorais toutes les étapes je savais qu’il me mènerait jusqu’à Tony. Je n’ai jamais marché que pour aller à sa rencontre. Nous aurions pu nous perdre cent fois, mille fois, nos routes auraient ni par se recroiser. Maintenant que Tony est mort, que reste-t-il ? Rien que l’océan et la terre caillouteuse. Entre les deux, il y a un instant seulement, une seconde suspendue, aussi brève qu’une vie humaine au milieu de l’éternité qui la précède et celle qui l’engloutit.

Et lui, à chaque fois que mes paupières se ferment, jour après jour, soir après soir, entre la brume et l’écume, il plonge.

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– Je communique avec le maître des oiseaux, m’annonce Barthélemy en me rejoignant sur le canapé.

Devant nous, la télé est allumée, nous nous tournons vers l’écran par ré exe, mais personne ne la regarde.

– Super, fais-je.

– Il m’a dit que bientôt, je pourrai otter dans les airs. Je suis presque prêt !

Et il fait de larges mouvements avec ses bras, les levant au-dessus de sa tête, les rabattant avec application, débordant d’enthousiasme.

La lle de l’autre fois s’approche. Elle s’assoit juste à côté de moi, colle sa cuisse à la mienne sans cacher son hostilité.

– À cause de toi, connasse, j’ai fait trois jours d’isolement. Tu sais ce que ça fait, trois jours là-dedans, hein ? s’énerve-t-elle.

Je l’ignore toujours, portée par mes pensées. Je donnerais tout pour être à Sesimbra, m’agripper à Tony et me blottir contre lui, sur le scooter rouge, tandis que le vent ferait voler des mèches de cheveux en dehors de mon casque. Mais à la place, je suis enfermée chez les tarés.

Les yeux dans le vague, je me mets à imiter le bruit d’une moto. Mes lèvres vibrent, la langue s’enroule, vroum, vroum. Je me représente le soleil, vroum, les murs orange, vroum, la rue étroite. Le camion.

Qu’est-ce qui s’est arrêté le premier ? Le moteur ou le cœur de Tony ?

La lle m’observe, interloquée, tandis que ma bouche vrombit encore.

– Désolée, lui dis-je nalement, sans la regarder.

Dans le petit jardin où j’ai maintenant le droit de me promener, je passe pas mal de temps sur un banc, toujours le même. Juste à côté il y a de la lavande, plantée sur un carré d’herbe, au pied d’un lampadaire. Elle sent bon.

Est-ce que Tony serait vivant s’il ne m’avait pas rencontré ? Est-ce moi qui, en faisant irruption dans sa vie, ai in échi le cours de son destin ?

Bien sûr que oui. Tu le sais bien. Il serait dans son appartement à Montrouge, fumerait quelques joints, baiserait des blondes à gros cul et partirait de temps en temps se taper Isaura à Sesimbra. Tranquille.

Peut-être pas.

Mais qu’est-ce que tu racontes ? Ce qui l’a tué, c’est d’avoir fui la police à cause de toi. Il est devenu criminel, fugitif, et c’est ce qui l’a conduit sous un camion.

Mais tais-toi ! Tais-toi donc !

Si tu veux. Tu penses que le déni aide à guérir ?

Il fallait qu’on se rencontre. C’était écrit.

Tu délires. Vraiment folle, la Clarisse.

Je me bouche les oreilles et ferme les yeux aussi fort que possible en me recroquevillant sur mon banc.

– Est-ce que tout va bien ? me lance une aide-soignante depuis la terrasse.

J’ouvre une paupière. Elle tient un plateau et me sourit de loin.

– Oui, oui, ça va ! dis-je en faisant un signe de la main rassurant.

Que tu le veuilles ou non, c’est toi qui l’as tué.

Je me mets à pleurer dans l’odeur de lavande, avec retenue, pour que personne n’ait l’idée d’augmenter ma dose quotidienne de médicaments.

La lle folle qui ne cesse de me provoquer s’appelle Farida et elle a seize ans. Quand elle a eu dix ans, elle a été violée par le ls de son beau-père, dix-neuf ans, qui habitait avec elle un week-end sur deux. Lorsqu’elle s’est con ée à sa mère, celle-ci a minimisé l’affaire, et n’a rien fait. Pas étonnant que Farida se soit retrouvée enceinte à treize ans.

Comme personne ne la croyait jamais, elle a cessé de parler, et s’est probablement convaincue qu’il ne se passait rien de particulier. Ni sa famille, ni ses professeurs ou encore ses camarades de classe n’ont remarqué quoi que ce soit, ni prise de poids ni proéminence abdominale, rien qui puisse être révélateur d’une grossesse avancée.

Pour nir, elle accoucha seule dans sa chambre, en faisant bien attention à ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller sa mère et son beau-père qui dormaient dans la pièce à côté. Mais l’enfant gon é et rougeaud qui sortit d’elle après lui avoir déchiré les entrailles était moins enclin à se montrer discret. Quand il se mit à pleurer, Farida, paniquée, le saisit par les pieds sans précautions particulières et, en un éclair, elle le jeta par la fenêtre entrouverte.

Neuf étages.

Puis elle se doucha, soucieuse d’effacer les traces de sang sur ses jambes, nettoya la chambre et s’attabla normalement, à l’heure du petit-déjeuner, avec le reste de la famille. Tout le monde fut surpris lorsque la police sonna à la porte.

Je ne sais pas si elle avait déjà un pet au casque avant cette histoire, mais ce qui est certain c’est qu’elle est bien fêlée. Et agressive en plus, toujours à chercher des embrouilles. Barthélemy l’aime bien, pourtant. Il veut lui apprendre à voler et ne se vexe pas quand Farida le traite de débile sans ménagement, tandis que je me demande, dans un soupir, combien de temps je vais rester coincée là.

Mais il n’y a plus d’autre endroit pour moi. Il n’y a plus personne. Désormais, les visites me sont autorisées, mais qui viendrait ? Ma mère ? Je ris seule rien qu’à cette idée. Mon père ? Je n’y crois pas une seconde. Il doit être occupé à tringler sa Tatiana, et j’imagine que, de son côté, la Brésilienne n’a pas très envie que je fasse partie de sa vie.

En attendant, je serre les poings. Quand je sortirai, bande d’enculés, je trouverai Tony, où qu’il soit, et je creuserai la terre à mains nues jusqu’à ce que mes doigts saignent et que mes ongles s’arrachent. Puis, toute sale de boue et de sang, je l’extrairai de sa tombe et j’obligerai mon père, ma mère, ainsi que tous les connards de ics et de médecins à s’agenouiller à ses pieds, à lui demander pardon et à baiser sa main décharnée. Je serai le nouveau Pedro, qui exhumera, dans un élan vengeur, Tony Castro, nouvelle Inês, et je ferai construire deux sarcophages en dentelle de pierre dans lesquels nous reposerons ensemble tandis que les visiteurs, émus par notre histoire d’amour à la fois impossible et sublime, en célèbreront à jamais le souvenir.

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Six mois plus tard, mes parents ne sont toujours pas venus me voir.

Barthélemy s’est enfui. Il est monté sur le toit d’un immeuble du quartier et s’est écrasé au sol, quelques dizaines de mètres plus bas. Il est mort sur le coup, comme le bébé de Farida.

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L’hiver, presque personne ne fréquente le jardin. Je dois insister pour que l’on m’autorise à aller dehors. Les arbres nus frissonnent au vent, et parfois, quand une rafale sif e dans les branches, je crois entendre le cri des mouettes, ailes déployées, qui tournoient au-dessus des vagues de Sesimbra.

Elle m’obsède, la ville au bord de l’océan. C’est le décor dont Tony est désormais prisonnier, il n’appartiendra plus à aucune autre époque ni à aucun autre lieu, et tout ce qu’il a été les derniers mois de sa vie est gé de manière dé nitive, sans possibilité de changement ni d’évolution. Restent mes souvenirs, comme une boule à neige qu’il suf rait de secouer pour réanimer l’univers captif qu’elle renferme.

– Clarisse ! appelle un in rmier. De la visite pour toi !

Je lève la tête, surprise. Persuadée qu’il s’agit d’une erreur, je ne bouge pas tout de suite.

– Pour moi ? Vous êtes sûr ?

Il acquiesce.

– Certain ! Le docteur Sigmat a donné son accord. Viens.

Je le suis dans une petite salle équipée de plusieurs fauteuils et d’une table basse. Une large vitre permet au personnel de surveiller ce qui se passe à l’intérieur. C’est moi qui entre la première.

Je patiente, un peu agitée. Mes parents se seraient-ils souvenus qu’ils avaient une lle ?

Tu es gon ée, quand même. Pourquoi s’en souviendraient-ils, espèce de meurtrière ? Tu t’es rappelé, toi, que tu n’avais qu’une mère quand tu lui as planté plusieurs fois la fourchette dans le corps ?

Le bruit de la porte qui s’ouvre chasse cette pensée parasite. Une femme âgée entre, un peu courbée, mais elle avance d’un pas décidé. Elle s’assoit en prenant soin de se positionner correctement, sans doute pour faire taire quelques douleurs articulaires.

– Bonjour, Clarisse, dit-elle.

Sans un mot, nous nous dévisageons.

– Je suis Yvette Delorme, reprend-elle.

Mon cœur bondit. La grand-mère de Tony.

Elle me demande si je sais qui elle est. Je réponds par l’af rmative, puis, après une hésitation, j’ajoute en la regardant xement :

– Il avait les mêmes yeux que vous.

Elle esquisse un sourire triste. Étouffe un sanglot. Droite comme une statue, elle ouvre son sac à main, un Chanel, sort un mouchoir en tissu brodé qu’elle déplie soigneuse ment avant de s’essuyer avec. Puis elle le range et se met à parler.

Son mari est mort il y a trois mois. Depuis le décès de Tony, il était inconsolable. Quand il ne reste plus rien, à quoi bon continuer à vivre ? Je hoche la tête. S’il y a un sentiment que je partage, c’est bien celui-là.

– Il était tout ce que nous avions, vous savez. Tout. Est-ce que… est-ce qu’il a parlé de nous ?

– Oui, dis-je d’une voix étranglée. Souvent.

– Lui aussi m’a parlé de vous.

Je l’observe sans comprendre.

– Mais je croyais que vous n’aviez plus de contact ?

Sa lèvre inférieure tremble.

– Nous n’en avions plus. Et puis quelques jours avant… avant de… mourir, il m’a écrit.

– Oh.

C’est tout ce que je trouve à dire.

– S’il vous plaît, Clarisse… Je peux vous appeler Clarisse ? Depuis des semaines, je ne pense qu’à ça, et ça me rend folle. Est-ce qu’Antoine… est-ce qu’il vous a fait du mal ?

J’approche mon fauteuil de celui de la vieille, prends sa main parcourue de veines saillantes et la serre doucement.

– Tony. Pas Antoine. Il s’appelait Tony. Et il n’a rien fait de mal, jamais. C’était la personne la plus extraordinaire du monde. Avant lui, je ne savais pas que la vie était si belle.

Elle respire profondément, soulagée. Une larme roule sur sa joue et se perd dans les plis du visage.

– Il vous aimait, vous savez ? me dit-elle après quelques instants.

– Je sais.

– Quand j’ai reçu son message, je ne me doutais de rien. Il m’a prévenu qu’il risquait d’avoir des ennuis avec la police. Il m’a parlé de vous. J’ai senti qu’il voulait vous protéger. Je ne pensais pas que… vous étiez si jeune. Il a aussi contacté notre notaire, pour lui demander expressément que l’appartement du Portugal, qu’il tient de son père, vous revienne, s’il lui arrivait quelque chose. Bien sûr, il n’a pas eu le temps de rendre ça of ciel, mais c’est très important pour moi, aujourd’hui, de faire respecter sa volonté… C’est ce qu’il voulait. Et maintenant il n’est plus là et vous… vous… Oh mon Dieu…

Elle reprend son mouchoir pour éponger ses paupières avec précaution.

– J’avais besoin de vous voir. D’être sûre. Est-ce que vous l’aimiez, vous aussi ?

Je fais oui de la tête.

Tout le temps qu’elle reste, nous parlons de Tony. Il n’y a plus qu’elle et moi pour activer sa mémoire. Finalement, elle s’en va, et alors que je lui dis au revoir je me perds dans la contemplation de ses yeux gris.

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Parce que la n du monde n’empêche jamais la terre de tourner, le printemps est revenu.

Farida a quitté l’hôpital. Les in rmières disent qu’elle sera bientôt de retour, comme à chaque fois.

Les médecins ont décrété que j’allais mieux et ont autorisé ma sortie. J’attends que le juge décide de l’endroit où je dois être placée.

Je n’ai pas revu mes parents. Mon père et moi avons échangé quelques SMS. Tatiana est enceinte et, compte tenu de la situation, elle ne souhaite pas que j’aille vivre avec eux. Ma mère ne m’a jamais contactée.

J’ai quinze ans.

La grand-mère Delorme est restée dèle à ses promesses, et je suis maintenant propriétaire de l’appartement portugais, dont elle est l’administratrice désignée par la justice, tant que je suis mineure. Près de trois ans à attendre.

J’ai désormais une raison de tenir jusque-là, une échéance.

 

La première chose que je ferai quand je serai libre, c’est retourner au Portugal. Je marcherai sur la plage de Sesimbra pour retrouver, sous mes pieds, quelque chose de nous. J’irai embrasser la vieille Manuela et tous les pêcheurs de Fonte da Telha, je courrai avec les chiens derrière les tracteurs jusqu’à ce que les bateaux soient tous partis vers le large. Puis, lorsque viendra le soir, je me rendrai sur notre falaise et, sur le muret de la chapelle blanche, je m’abandonnerai au vent des rêves échoués.

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ILS ONT COLLABORÉ À CE LIVRE :

PIERRE FOURNIAUD

DIRECTION ÉDITORIALE ET COORDINATION

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CORRECTION

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COMPOSITION

YVAN CARDONA

IMPRESSION

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SUIVI COMMERCIAL ET PROMOTIONNEL

FLORA MORICET

RELATIONS PRESSE

LES ÉQUIPES DU CDE ET DE LA SODIS

DIFFUSION ET DISTRIBUTION

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DÉPÔT LÉGAL : JUIN 2022

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Vous avez terminé Les rêves échoués

Carine Joaquim

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