L'Homme aux gants de toile
VI le Danger
VI
LE DANGER
Flammèche se mit à rire…
Dans cette mansarde sordide, au papier farineux, tandis que Paris nocturne bruissait encore, il veillait près d’une table couverte de cartes et de plans, à la lueur d’une chan-delle. Il semblait très jeune ; son toupet clair lui avait valu son surnom, mais aussi sa vivacité, son allure dansante et coureuse.
« Tu as l’air d’un canari », dit-il, gaiement, à la toute pe-tite femme, qui, dans un lit juste assez large pour un dormeur maigre, s’était réveillée, s’était assise et l’admonestait ; presque une enfant, et charmante, elle se cachait les épaules sous une palatine jaune :
« Beau Flammèche, tu vas t’enrhumer ! »
L’homme, il est vrai, n’était vêtu que d’un caleçon et de son paletot de ville en guise de robe de chambre. Ils rirent encore, tous les deux. Flammèche même se leva, vint jusqu’à la petite, lui pinça doucement les narines – juste de quoi po-ser les doigts d’un gentilhomme – l’embrassa, et, de force, drolatiquement, la replongea sous les couvertures. La fri-mousse dépassa seule avec, de chaque côté, un index paral-lèle :
« Joli Flammèche, tu finiras sur l’échafaud !
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— Oui, dit-il, bien sûr, mais dors, en attendant. Tu feras une riche veuve. Je crois que j’ai trouvé… »
Et c’était justement cette nuit où l’homme venait de se dévouer pour les rustres, d’abandonner pour eux sa quinine, et où il se sentait exalté d’expiation et de charité. Tout l’effort qui se dépensait, tout le sacrifice, allaient être atta-qués par ces six mots :
« Je crois que j’ai trouvé. »
prononcés par un gentil voyou.
La crasse des villes, leur exhalaison, leur fétidité de ruis-seaux et de poubelles, d’éviers et de plombs, allaient empoi-sonner une fois de plus la campagne.
Flammèche n’avait pas trente ans ; il était truand et un peu voleur ; tout près de devenir assassin quand l’âge aurait achevé sa perfection, mais il restait fantaisiste encore et sans cruauté consciente. Toutefois, durant les deux révolutions, 30 et 48, il avait tué, pris dans le mouvement de la foule et de l’émeute. À moins de dix ans, pendant les Trois Glo-rieuses, armé d’un fusil de munition dont le recul, à chaque coup, l’envoyait sur le dos et sur le pavé, il avait fait « boum ! » sur des poitrines fidèles, des visages basanés, sur des héros. Dans l’autre révolte, aussi, il s’était mêlé aux plus sombres cohortes, avec une blague à la bouche et une fleur à la grenadière. Il surnageait toujours, des flots les plus vio-lents et les plus troubles, bouchon de liège clair, sautelant, tournoyant, semblant jouer avec les remous, même rouges. Les femmes de Paris le choyaient.
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Il était revenu à sa table, sur laquelle s’étalaient les cartes géographiques qu’il étudiait d’un œil émerillonné. Avec une longue épingle à chapeau, empruntée à la capote de sa mie, il suivait les détours et les complications d’une contrée coupée de marais et boursouflée de collines ; malgré lui, il reprenait du sérieux. Ce paysage dont il lisait la trans-cription graphique, devait être un pays de loups, et, s’y aven-turer tout seul, sans cette connaissance crapuleuse, sans cette pratique qu’il avait de ses terrains habituels, cela pou-vait faire un peu peur. Seulement Flammèche aimait l’aventure, et ces trouvailles le surexcitaient. Peut-être, aus-si, jugeait-il sage de déguerpir durant quelques semaines. Puis, le coup valait vraiment la peine !
Quand il aurait retrouvé l’homme, et bien vivant celui qui passait pour mort, certes, il ne penserait nullement à le rendre au bourreau ! Pas de jeu, ça ! Flammèche n’avait rien d’un justiciard, et ces actes-là ne le regardaient pas, qui ne profitent à personne. Il espérait seulement toucher la grosse somme en usant de quelques menaces qui atteindraient sû-rement une famille si puissante et si riche. La parenté cra-cherait tout ce qu’on demanderait, pour faire le silence, pour assurer le silence à ses malheurs, déjà anciens, mais toujours présents. Flammèche se croyait sûr de son affaire.
Quand sonna minuit, le garnement tressaillit, subite-ment, de froid ou de fatigue. Il s’en alla au lit, repoussa le plus possible la petite fille endormie, qui se réveilla en lui je-tant les bras autour du cou. Il l’embrassa à la pigeonne, et, ayant jeté sur leurs corps le mince paletot, ils s’endormirent tous deux – sur le côté – parce que le lit était trop étroit.
La lune, par la fenêtre à tabatière, déplaçait lentement son projecteur bleuâtre. Le rayon finit par atteindre la carte
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étendue. Il projeta, comme un gnomon, l’ombre de l’épingle à chapeau appliquée au centre, sur une petite presqu’île en forme de botte retournée, dont la semelle menaçait l’Angleterre.
Flammèche, ayant rôdé en imagination autour de bien des grands domaines français et étrangers, avait fini par en retenir deux, dans le nord-ouest, qu’il comptait explorer. Il prévoyait tout ; il achèterait une pacotille de colporteur, et aurait ainsi droit de passage et de présentation. Cela lui avait été facilité par un ancien ami, maintenant entré aux services urbains de la Préfecture, arborant l’habit à la française et le bicorne d’agent de ville, chapeau porté en pointe, quand les gendarmes mettaient le leur en bataille, à la Napoléon.
« Te mêle donc pas de ces choses, lui avait dit l’ancien : le crime est classé, et personne n’a envie de voir ressusciter le criminel. Personne : ni petits, qui s’en moquent ; ni gros qui n’en voudraient. »
Mais Flammèche avait longuement interrogé, flatteuse-ment, cet homme qui en tant qu’agent de garde, jadis, se souvenait d’avoir assisté aux premières constatations dans un hôtel luxueux, rempli de sang…
« C’est pas une affaire ! Laisse donc ! »
« Ce sera une fructueuse affaire » pensait Flammèche, mais qui n’irait pas sans un peu de danger, et peut-être que cela même aiguillonnait ce héros mal venu, ce don Quichotte sale, cet artiste de la pince-monseigneur. Il n’obtint guère de renseignements ; seulement une indication vague sur l’aspect de l’homme, sur ses parentés.
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Cependant, un soir, ayant fait deux parts de son dernier butin, il baisa tendrement Marie Léveillé, Marie l’Écureuil, comme on l’appelait ; il la fit jurer de ne le tromper que pour le bon motif, le vénal ; et il disparut. La même semaine, il débarquait à cinq lieues des Rances, presque sur la piste chaude.
Dix jours après la révélation et la rencontre, Jacqueline ne pouvait plus attendre. La douceur de l’homme, sa prédi-lection visible, la ramenaient toujours à la petite maison des collines, lui faisaient abandonner sa maison à elle, imaginati-vement.
Les Rances devenaient son refuge moral. Là demeurait quelque chose de très doux, de très émouvant, de libre, qui lui serrait le cœur et cependant l’épanouissait ; où il lui sem-blait qu’elle se reprendrait à vivre comme autrefois, dans l’aisance et l’attente incessante de la joie. Maintenant, elle avait beau faire, chez sa mère, elle se sentait toujours oppri-mée, tendue ; et parfois sa fatigue lui apparaissait si grande, empiétait tellement sur son avenir, qu’elle se demandait si elle pourrait longtemps continuer ainsi.
Elle s’en fut, sans Forloup, encore vers les hauteurs boi-sées qui s’embrumaient, et, à mesure qu’elle avançait, sa hâte et son désir prenaient plus de force.
De loin, quand elle tourna le sentier autour du remblai et qu’elle vit la petite demeure grise au-dessus du bassin, blot-tie dans le vieux chêne, elle eut un vrai mouvement de joie : la porte était ouverte, toute noire, et se réfléchissait dans les eaux de l’étang. Des poules d’eau s’envolèrent.
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Elle s’activa encore, et, sur le seuil, frappa d’un doigt, contre le vantail, en se penchant vers l’intérieur, empour-prée, contente, et un peu tremblante maigre elle. Mais rien. Personne : il n’était pas là…
Elle ne pouvait renoncer si vite. Elle fit deux pas dans la maison ; elle revit la grande bergère, et se sentit reprise de son contentement : son verre reposait sur la tablette de che-minée, dans sa même soucoupe, juste au centre, comme pour l’honorer. Le grand ami n’était pas bien loin, avec cette porte ouverte ; elle ne pouvait rester mais reviendrait après quelque promenade dans les environs.
Comme elle sortait, elle l’aperçut qui accourait, accou-rait… Elle le vit sourire, mais vraiment sourire, pour la pre-mière fois, et c’était peut-être pour la première fois qu’il sou-riait ainsi. Elle fut gagnée par ce sourire plein, complet, qui l’éclaira tout entier dans une physionomie d’une jeunesse re-nouvelée, frappante. Il avait eu le geste de se déganter pour lui donner la main, mais il se ravisa et la salua en s’inclinant.
Oh, là ! plus question du baiser à la normande, déjà si lointain et presque irréel ! Mais elle voulut quand même la poignée de main. Un instant de gêne allait s’interposer ; elle le chassa :
« Est-ce que la porte reste toujours ouverte, monsieur Louis, afin de recevoir les filles qui pleurent ? »
Il sourit encore, hésita, la regarda un peu soucieuse-ment, et attendit : très peu, car Jacqueline revint et rentra, se tint près de l’âtre. Alors il lui offrit la bergère et s’agenouillant devant le feu, il le ranima au moyen d’un tube de fer, dans lequel, soufflant, il semblait exprimer de la flamme. Puis il s’assit sur un petit tabouret de bois. Il était
– 183 – ainsi curieux à voir, le buste complètement rigide, les jambes repliées sous lui, ses mains basses accrochées aux barreaux de l’escabelle.
Jacqueline se complut un instant dans le silence ; elle avait retrouvé toute son assurance heureuse. Elle regarda l’homme, de coin. Lui ne quittait pas des yeux les flammes mobiles. Il n’avait pas, encore, fermé la porte ; l’air était très calme ; un peu de brume tiède semblait entrer ; l’inertie de la campagne devenait douce, comme moelleuse à l’âme. Jac-queline dit enfin :
« Je voulais vous remercier, monsieur Louis ; vous dire tout ce que je pense, toute l’émotion et la reconnaissance que je vous garde. J’avais un très gros chagrin. Il est toujours le même, mais votre souvenir le diminue, parfois. »
Il répondit sans la regarder et si bas que ses paroles s’entendaient à peine :
« J’en suis bien heureux, Jacqueline… » Jacqueline crut sentir qu’en ne l’interrogeant pas sur sa douleur, l’inconnu lui manquait un peu, manquait à l’intimité nouvelle, au-jourd’hui ; elle hasarda :
« Est-ce que vous croyez qu’on peut s’habituer au mal-heur ?
— Oui.
— Même quand c’est un malheur humiliant ? »
Il lui lança un coup d’œil vif et eut un geste de tristesse, de doute ; Jacqueline reprit :
« Je ne puis pas vous dire encore… Ce n’est pas uni-quement mon secret.
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— Ne dites pas », murmura-t-il, soucieux.
Non, ce n’était pas indifférence. Elle le jugea clairement. Elle éprouvait cependant comme une déception ; elle croyait distinguer qu’elle eût eu un soulagement, presque une sorte de plaisir, à se confier ; qu’elle n’aurait jamais trouvé plus de justice, de réception. Cela est toujours un avertissement physique : l’âme veut suivre le corps dans sa confiance. Elle l’attribuait à sa bonté, à sa douceur, à sa puissance mysté-rieuse. Elle pressentait sa qualité, et pourtant rien de cette li-berté qu’il lui conférait ne se produisait, quand elle rencon-trait des hommes de cette espèce. Au contraire, le duc de Loigny l’intimidait, si elle se trouvait en sa présence en quelque réunion d’école, autrefois. Le duc qui pinçait la joue, à l’ancienne, et l’appelait « belle mignonne ».
L’inconnu gardait toujours son air enfantin, piqué sur sa sellette, très sage sur son escabeau.
Jacqueline, de l’œil, fit le tour de la chambre ; un certain ordre militaire et maladroit s’y laissait deviner :
« Vous avez tout rangé, fit-elle, c’est mal ! Il me faudra laisser le soin du ménage. »
Il ne détourna pas les yeux et ne releva pas la gentille insinuation :
« Non, vous ne devez pas revenir », mais il en vint, dou-cement, doucement, à la regarder enfin et soudain, pronon-ça : « Non, pas revenir, grande fleur… – avec une illumina-tion.
— Oh ! fit-elle, comme touchée physiquement, caressée par la tendresse de l’épithète, et enorgueillie qu’elle eût pu la
– 185 – mériter ; non, pas la mériter : la recevoir… » Elle se tut, puis, insistant : « Pourquoi ?
— Tout le monde s’étonnerait.
— Ah ! répliqua-t-elle, agressive immédiatement, un peu paysanne : – voilà qui m’est bien égal ! bien égal, et surtout maintenant ! »
Il la fixa en fronçant les sourcils. Il se courba. La chambre parut noircie, la buée générale, se déposer ; il mur-mura :
« C’est moi qui ne suis pas digne. Je ne dois plus avoir de joie. Mon seul honneur, reprit-il, je ne puis le trouver qu’en me refusant tout agrément, toute douceur.
— Alors, je vous en donnerais donc un peu ? – elle usait tout de suite de l’avantage ; elle était ravie, brillante.
— Ne vous arrêtez pas même un instant sur moi, Jac-queline ; – il se redressait – je ne mérite pas. Je vous le dis : je suis indigne.
— Allons donc ! »
Elle protestait. Sa fierté foncière s’était affermie, avait pris conscience d’elle-même, justement, dans le sentiment de la déchéance. Elle surmonterait cette déchéance, à force de dédain, s’il fallait. Elle ne souriait plus aux êtres, elle les dé-fiait. Qu’il se jugeât indigne, celui qui lui apportait ce plaisir subtil, la fâchait, la révoltait. Elle osa lui mettre la main sur le bras. Le bras se déplia, mais Jacqueline en touchait encore la manche :
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« Indigne, vous ! vous oubliez que tout le monde vous aime, vous bénit. Croyez-vous donc qu’on ignore enfin d’où viennent tant de bienfaits ?
— Rien ne vient de moi, Jacqueline, je n’ai rien au monde.
— Si, dit-elle. Moi. »
Mais inquiète de ce mouvement qui la jetait si fort vers lui, elle corrigea avec cette gentillesse qu’elle avait : « Moi… et Forloup. »
Il se leva et, distinctement, elle vit son spasme : elle le suivit des yeux. Il fit plusieurs pas, et tournant sur lui-même, revint encore près du tabouret ; debout, penché sur l’âtre, il parla :
« Jacqueline, si noble, si douce, il ne faut pas… se laisser égarer par la pitié. »
Il laissa fluer son découragement, son anxiété, son ma-laise profond. Il se représentait comme hors du monde, et non pas du monde des relations et des contacts sociaux, mais du monde vivant, pour ainsi dire. Il semblait avouer que, sur lui, planait une menace, une condamnation si grave, que rien ne pourrait jamais lui rendre l’être, que, même s’il en venait à se séparer de la vie, lui seul parmi ceux qui se maudissent eux-mêmes, ainsi, pourrait être pardonné. Puis, il se reprenait, comme effrayé de ses paroles, de leur sonorité ; et il recommençait : « Il ne faut plus revenir, il ne faut pas rester… Oublier cette maison… »
Elle eut une intonation de colombe :
« Ah ! Monsieur Louis, mon cher monsieur Louis, com-ment voulez-vous que je parte sur des mots pareils ? – elle
– 187 – accentua sa petite coquetterie enfantine : – Revenez vous as-seoir encore un peu. Calmez-vous. Sera-ce à mon tour de vous consoler ? »
Insignifiantes paroles, mais auxquelles le ton, l’accent donnaient un tel prix !
Il s’assit. Elle eût désiré lui saisir, lui serrer la main, mais les mains semblaient se dérober. Alors, délibérément, elle posa sa main à elle sur ce genou qui était là, à sa hauteur ; elle la posa en travers du genou, la main ne portant que par le poignet.
Et lui rabaissa son regard sur cet organisme nu et vivant qui apparaissait ainsi. Il regarda cette main comme si jamais il n’en avait vu. Elle était grande mais bien galbée et noble, allongée et vigoureuse. La main, d’ailleurs, s’intimida un ins-tant ; elle se souleva sur le poignet, dans une sorte de petite inquiétude. Puis, confiamment, elle se réétendit, se reposa. Elle s’étalait sur le regard, sans vergogne, presque sans pu-deur.
« La main est bonne et compatissante, murmura-t-il : mais, elle aussi, il faut qu’elle s’en aille. »
La jeune fille ne répondit pas ; ce fut la main qui parla pour elle. La main se dressa toute, les doigts incurvés ainsi qu’une aile, s’agita un peu, puis, après avoir intercédé, elle fit : « Non, non… », de l’index en mouvement. Et comme on ne répondait pas, qu’on se penchait un peu plus dans un mouvement très lent, la main se retourna, mollement ou-verte, d’abord, et mendiante de sa paume surbaissée où les doigts semblaient avoir perdu toute force. La main implorait quelque chose d’infiniment nécessaire, et sans quoi arrive-rait-on encore à subsister ?… Elle se souleva un peu, et,
– 188 – puisque rien ne venait, elle retomba, découragée, confuse, à faire pitié.
Mais elle retrouva de l’énergie. Elle discuta : l’index et le médius présentaient des objections, s’écartaient, plaidaient. Puis, la main se fâcha ; elle sépara tous ses doigts dans la co-lère et se rétracta, se crispa ; de profondes vallées, roses et fermes, s’ouvrirent dans la jeune paume sanguine qui fonçait. On ne bougeait pas. Alors la main se ferma ; et ce fut un petit poing bien serré qui menaça, sur la carapousse brune.
« Reprenez-la, dit enfin l’homme, – elle me fait un peu peur. »
Et lui-même, saisissant enfin la main avec une précau-tion bizarre, la reporta chez elle. Puis il se leva de nouveau, et faisant une grande provision d’air, il se redressa. Il avait échappé à cette main téméraire. Jacqueline aussi était trou-blée :
« Je vais m’en aller ; mais je voudrais bien boire dans mon verre. »
Il alla chercher de l’eau. Il le remplit, et Jacqueline vit qu’il n’y parvenait pas sans maladresse. Il tremblait un peu. Quand le verre fut plein, il se dirigea vers le buffet, cherchant sans doute le sucrier. Mais le tintement des assiettes s’arrêta subitement, et Jacqueline, s’étant détournée, se surprit de le voir considérer attentivement l’intérieur du bahut :
« Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle, je n’ai pas besoin de sucre.
— C’est, fit l’homme, d’une voix légèrement changée, c’est qu’on a fouillé dans le buffet. Quelqu’un a dû entrer. »
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Aussi calme que fût la voix, quelque chose de tragique prévint la jeune fille, elle, tellement sensibilisée alors ; mais elle n’admettait pas :
« Ce sera quelque petit sabotier, répliqua-t-elle, gaie-ment, avec cette porte toujours ouverte…
— La porte ? Je ne me suis absenté que la nuit, et elle était fermée… Le jour… le jour, je vous attendais. »
Il s’était trahi ; heureuse et inquiète de ce qu’il se fût ainsi livré, Jacqueline s’approcha, sa belle joue près de la haute épaule :
« Ce n’est pas moi », dit-elle, et elle rit.
Il sourit aussi ; déposa à la cuiller un morceau de sucre qu’il regarda fondre avec un intérêt singulier. Puis il la con-templa pendant qu’elle buvait, les yeux dans ses yeux. Enfin, ayant repris le verre, l’ayant reposé, comme cédant à une préoccupation renaissante, il alla vers la petite commode, dont il ouvrit négligemment un des tiroirs. Il se pencha, mit brusquement son doigt sur les mouchoirs, et l’y tint. Jacque-line, soucieuse, vint voir : tout près de l’index de l’homme, il y avait une tache de bougie.
« Mon Dieu ! », fit-elle, ayant vérifié d’un coup d’œil que la pièce ne contenait qu’une lampe à huile paysanne, un grasset.
L’homme secoua la tête et ouvrit les autres tiroirs. Il sor-tit les petits pistolets dorés, eut encore le même regard scru-tateur, minutieux, et sourit. Il les arma et défit la capsule, qu’il saisit et retourna :
« Mais qu’est-ce ? » demanda Jacqueline, avec anxiété.
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Elle se pencha, elle aussi, ses yeux magnifiques agrandis par l’angoisse :
« Oh ! on a remis des capsules brûlées ! »
L’inconnu inclina le front. Quelqu’un avait ainsi voulu rendre inutilisables les armes, en leur laissant l’apparence d’être prêtes à servir. Seule, une légère trace bleuâtre de poudre, sur une des petites chapes de cuivre rouge, le déce-lait.
« Je ne m’en servirais cependant contre personne, – murmura l’homme, qui, machinalement, avait atteint une boîte verte et ronde, et réamorçait…
— Alors, je reste ! » déclara Jacqueline, en relevant la tête.
Elle était si belle ainsi redressée, cabrée, avec l’âme de chouanne de ses grand’mères à fleur de visage, qu’il n’y put résister, et tendit les doigts vers elle. Elle se pliait déjà ; mais il rattrapa son geste à mi-chemin, le modifia : « Sage, sage, gronda-t-il doucement.
— Non, dit-elle ; brave, oui ! »
Il secoua la tête, mais l’entraîna doucement vers la porte :
« Partons ! Viens, Jacqueline. »
Alors, contente du tutoiement, elle obéit tout de suite.
L’hiver éclata brusquement, sauvage. Le vent ne lâcha pas la presqu’île. Autour, se ruaient les courants verdis, les ophidiens glauques, dans leurs monstrueux ébats, les pous-
– 191 – sées d’eau qui l’étreignent, la rongent et en auront un jour raison. Qui, contre toutes accores, lancent leurs crachats et bavent immensément sur les grèves. Ils atteignent jusqu’aux marais qui se couvrent d’embruns et de saumures. C’était une tempête du nord, rare et glaciale.
La terre craque sous la torsion des forêts et le choc des flots. Une trépidation sourde et souterraine fait vibrer les caves ; la bolée, déposée sous la chantepleure pour recevoir la goutte, la bolée à demi pleine, plisse sa surface liquide en ondulations concentriques. Le vent arase la presqu’île, fau-chant les dômes et les sommets, tandis que sifflent les val-lées et que, par des cavernes profondes, les lames la perfo-rent. Flammèche croyait bien avoir deviné, croyait bien être sûr ; pantin vif, il courait sous les tourmentes, il galopait, fai-sant la nique aux tempêtes qui s’étaient levées, comme fu-rieuses qu’on trahît sur ce sol de fidélité ; qui flagellaient l’intrus, le chassaient, tentaient de le jeter dans les trous, de le bousculer à bas des falaises : le Vent, souverain seigneur de cette terre sauvage, et qui défendait son hôte.
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