L'Homme aux gants de toile

Jean de La Varende · Chapitre 4 sur 32

Pages du PDF

L'Homme aux gants de toile

III L’accueil Secret

III

 

 

L’ACCUEIL SECRET

 

Dès qu’il fut sorti du bourg, l’inconnu quitta la grand-route et pénétra dans les champs. Il fit quelques centaines de mètres pour bientôt s’asseoir au sommet de la colline, sous les arbres. Il semblait à bout de forces, et il s’étendit presque, appuyé sur un coude.

La nuit, dans ces contrées, n’est jamais très dense. La voûte, le velours bleu, est traversée de subits météores ; l’espace sombre palpite d’énormes oiseaux gris et furtifs, qui se dérobent avant qu’on les distingue, et fuient, n’ayant lais-sé que les traces lumineuses de leur envol : ce sont les phares… Il arrive que des interférences, des rencontres as-trales, se lient, se combinent, et que, soudain, au cœur des brumes, se distende et s’épanouisse une aurore infinitésimale née d’un brusque mariage de rayons ; dilatation silencieuse, après laquelle l’obscurité se renforce, une seconde, avant de frémir à nouveau. La nuit est remplie de lueurs, de signaux, d’appels. À chaque minute, le danger de la mer sollicite l’esprit, l’esprit qui voudrait oublier, se rassurer.

Déjà Gatteville, qui avait alors vingt-sept mètres, res-plendissait et mettait, dans le lointain, une vaste irisation que l’humidité augmentait encore. Vers la gauche, un feu tremblotait, des étincelles jaillissaient de l’horizon et du sol. L’homme attendit longtemps, et peut-être qu’il dormait. Il ne se leva qu’après l’arrivée, infiniment lointaine, d’un couvre-

 

– 37 – feu sonné à trois lieues de là, au moins, et qu’amenait la brise.

Il se mit en marche sans hésitation. Il cheminait à tra-vers bois, faisant craquer les feuilles sous un pas qui, cette fois, ne semblait point errer mais marquer une décision et un but. Il traversa un ruisselet dont s’entendaient les cascades sans qu’on en vît les eaux ; il le franchit sur de grosses pierres plates, humides, qui réfléchissaient les étoiles et les lueurs en marche. Puis, il longea un mur, dépassé par des frondaisons bruissantes, et dut suivre longtemps ce mur in-terminable avant de trouver la brèche. Il pénétra alors dans une obscurité de parc, plus dense ; il suivait une allée courbe.

Là encore, il connaissait imperturbablement sa route, car, en tournant, en épousant le mouvement du chemin, il ra-lentit comme s’il attendait ce qu’il allait voir. Il fit trois pas, quatre : devant lui, à une distance inappréciable et sortant de la nuit, deux cœurs apparurent ; deux cœurs lumineux, l’un près de l’autre, suspendus dans le vide noir ; deux cœurs do-rés et rougeoyants, projetant des lueurs qui devaient être faibles, mais qui, dans cette nuit complète, les entouraient de rayons.

Il s’était arrêté, l’œil fixé sur ces apparitions étranges. Puis il marcha vers elles. Alors une grande maison sortit des arbres. D’autres lumières scintillaient sur une façade perpen-diculaire, que des bâtiments bas rejoignaient au pavillon où brillaient les cœurs. Les cœurs n’étaient que les ouvertures des contrevents, à la mode campagnarde, d’une pièce éclai-rée ; mais, dans cette obscurité, ils semblaient un symbole magique et doux. L’homme arriva tout près, et, ayant intro-duit précautionneusement une clef dans la serrure, il entra.

 

– 38 –

Après un tout petit vestibule, il pénétrait dans une vaste pièce somptueuse, d’une somptuosité ancienne, mais encore éclatante, dont on ne pouvait point ne pas ressentir l’art souverain ; décorée en ces temps où la grâce française s’alliait à l’opulence. La salle n’était pas entièrement dorée, elle eût paru moins riche sous la feuille métallique, mais elle s’élargissait de boiseries jaunissantes, verdissantes, d’une nuance inexistante dans la nature immobile : peut-être celle qui subsiste dans les couchants, quelques minutes, entre l’or du soleil et le bleu de la nuit.

Une lampe éclairait tout cela, sans grande force, d’autant quelle semblait avoir été mise en veilleuse, mais cette peinture, cette détrempe relevée d’or, s’illuminait comme d’elle-même. Des portraits parés pour le bal, sur la muraille ; dans la pièce, des meubles si fins sur leurs jambes courbes qu’ils paraissaient, eux aussi, prêts à danser.

L’homme avançait lentement au milieu de ces délicates architectures, et ses pas, un à un, foulaient les roses d’un grand tapis à bouquets. Il s’assit enfin sur un canapé de soie, féminin, gonflé de rondeurs et de saillies molles. Il tournait la tête, semblant refaire connaissance avec ces choses, parmi lesquelles il tranchait si péniblement. Il avait ses deux mains entre ses genoux, mais son œil ayant rencontré ses godasses, il ramena brusquement ses pieds sous le siège.

La pièce avait dû être consacrée à la musique. Un grand clavecin y trônait, avec un pianoforte ; une harpe élevait son chapiteau corinthien d’où partaient des guirlandes ; les cordes rompues foisonnaient autour, ainsi que des ronces. Dans un coin, un grand violoncelle scintillant, doré comme un carabe. Tout repoussait ce lourd personnage barbu, aux

– 39 – cheveux plats, à la veste de rustre. Les portraits du mur semblaient s’indigner, eux, satinés, poudrés et glabres, dont les traits respiraient la gaieté et la vaillance.

Pourtant l’homme était attendu : un en-cas était préparé sur un guéridon, élégamment, dans une petite soupière d’argent, sur une nappe, avec des assiettes à fleurs, des coupes de Venise et une carafe d’un vin blond. Au centre, un petit bouquet de roses, les dernières. L’inconnu avait eu un commencement de sourire en y posant les yeux.

 

Il se releva lentement, et pas à pas, encore, s’approcha des beaux meubles musicaux. Le clavecin était ouvert ; le rôdeur feuilleta le cahier rose, la partition qui s’étalait sur le pupitre ; puis il fixa pensivement les touches. Ses doigts eu-rent un instant l’envie de les animer, mais, se contenant, s’épiant, il posa simplement l’index tout à droite du clavier, où la note est presque imperceptible ; avec douceur, mais suffisamment pour déterminer le pincement, l’égratignement de la corde. On perçut un tintement de cristal fêlé, une mi-nuscule détente mélodieuse, un tout petit cri de chauve-souris… L’homme alla jusqu’au violoncelle et le retourna ; mais son immédiate résonance, son murmure, le contraigni-rent, et avec soupçon, il lui fit reprendre sa place.

L’inconnu, d’ailleurs, revint vers le guéridon servi et sou-leva le couvercle de la soupière, le rapprocha de la lampe, pour mieux en admirer le fretelet, le bouton central. Des ar-moiries somptueuses s’étalaient sur la surface convexe, ar-moiries doubles avec le manteau de pair. L’homme pencha la tête pour les considérer, et comme si elles lui suggéraient une recherche, son regard quitta la gravure pour s’en aller

 

– 40 – quêter de portrait en portrait ; son regard assombri qui étu-diait les figures, les costumes, les expressions.

Sa main distraite voulut reposer le couvercle sur le gué-ridon, le mit gauchement, sans regarder. Le couvercle oscil-la, tomba à terre, avec un bruit énorme, semblait-il, un bruit de cloche d’église ! L’homme fit un bond sur lui-même, ra-massa la timbale comme s’il pouvait en rattraper le bruit, et tout ployé, prêt à fuir, gagna la porte.

Mais on n’entendait rien ; rien, dans ce prolongement de la maison. L’inconnu reposa le couvercle sur le récipient avec une précaution presque risible, et se tint appuyé au mur.

Il n’eut pas longtemps à rêver. Au loin, une porte grin-ça ; au premier murmure, l’homme avait sursauté ; mais le même bruit recommençant, probablement un signal (on de-vait ouvrir par deux fois ce vantail qui criait), il revint au centre de la pièce, et sa figure changea.

Un des battants de la haute porte, près de la cheminée, se détacha, tourna : une jeune femme svelte et blanche, toute vêtue de noir, parut.

Elle courut au paysan, mains offertes, dans un grand frisson de soie, dans une légèreté d’Atalante, en portant, sur ses traits extraordinairement fins, de la joie et de l’angoisse :

« Eh bien ? »

L’homme répondit :

« Je ne crois pas qu’il y ait de danger ; la lettre a suffi.

— Ah !… fit-elle, en renversant sont très long cou comme si l’on eût tiré sur ses boucles noires : Ah ! Dieu »,

– 41 – reprit-elle avec une douce et rauque accentuation de la gorge, défaillant.

Elle tenait dans ses mains de jongleuse les solides mains. Elle les lâcha pour saisir la grosse tête lasse ; ses doigts s’enfoncèrent convulsivement parmi la barbe ; elle baisa la joue de l’homme, deux fois, avec un demi-sanglot.

« Ma petite !… fit-il, péniblement… Amicie…

— Racontez-moi ; d’abord, asseyez-vous. Attendez ! »

Elle paraissait hors d’elle-même et dans une surexcita-tion un peu fébrile. Elle s’animait mais n’avait pas rosi. Non ! Qu’il prît son temps pour raconter. D’abord, il fallait être confortable :

« Attendez ! »

Elle se débarrassa de sa grande mante de velours, et elle apparut en demi-décolleté, avec des perles qui brillaient à son cou, en collier, à ses bras nus, en torsades :

« Ah ! on n’a pas préparé le feu ! Mais il y a du bois dans les coffres ! »

Et elle ouvrit tout grands les panneaux d’une armoire d’attache qui faisait pendant à la porte d’entrée, près de la cheminée. Ses mains saisirent des brins de fagot.

L’autre voulut s’interposer, la remplacer, mais elle le chassa :

« Je sais, maintenant, je sais tout faire, comme vous ! »

Elle tenait à le prouver, et sur son genou, en pinçant les lèvres, souriante, elle brisait les ramilles, un peu maladroite, certes, mais avec une sorte de triomphe. Les bracelets de

– 42 – perles empiétaient sur ses mains. C’était un spectacle bien étonnant que cette posture sur une seule jambe, énergique-ment populaire, auprès d’une élégance si complète, de l’être, du vêtement, du bijou.

« Permets-moi ! supplia-t-il.

— Jamais de la vie ! Installez-vous dans la bergère. »

Elle préparait son feu, entassait les bûches, et, prenant de la flamme à la lampe avec un papier ployé, elle alluma ; à quatre pattes, dans sa somptueuse robe, sur la plaque de marbre du foyer que ses dix doigts fins rejoignaient, elle sui-vit la montée de l’embrasement, soufflant même :

« Voilà. Maintenant, vous allez souper. »

L’autre se défendait. Elle approcha la belle soupière d’argent tout près des flammes…

« Non, fit l’homme, machinalement : le feu… »

Elle partit d’un rire clair, fronça les sourcils par jeu, ses sourcils minuscules, et mimant un grondeur : « Faites atten-tion à l’argenterie, les enfants !… » Il eut un geste d’excuse. Mais elle ne le regardait plus et tiquait sur ses souliers.

« Oh ! Seigneur Dieu !… Laissez-moi faire ! Laissez-moi faire ! »

Elle se releva avec un mouvement bizarrement souple, comme si elle eût monté du sol sans remuer les genoux ; re-courut au placard et en rapporta une paire d’escarpins ver-nis. Elle revint s’agenouiller encore :

« Donnez-moi vos bottes de sept lieues ! »

 

– 43 –

Il protesta, mais elle voulait, voulait… Accroupie, elle saisit l’un de ces tragiques godillots, relevant brusquement sa robe pour les poser sur le jupon de satin, et elle commen-ça à dénouer les lacets.

L’homme fut pris soudainement d’une sorte d’abandon absolu qu’elle anima d’un rapide mouvement de cou et d’un sourire un peu grisant. En un instant, il fut déchaussé et re-chaussé. Les instruments de marche restèrent sur le tapis. Vrai, des souliers de maroufle ; des souliers achetés à quelque colporteur, armés pour suivre, tout le jour, une char-rue dans les sillons et les argiles, pour escalader les monts hérissés de silex, pour s’arracher à la boue, à la glu des terres pourries. Ah ! quels souliers ! Des sabots eussent eu encore quelque dignité rurale, mais ceci suait la brutalité et la mi-sère. Sur le tapis, ils semblèrent encore plus frustes, plus grossiers d’être vides.

Elle les soupesa, au bout de ses doigts irréels, qu’elle venait de frapper pour en faire tomber la poussière ; son sou-rire s’éteignit ; elle les remit à terre et fondit en larmes. Elle se laissa choir dans la bergère d’en face.

Lui se leva, encore plus peiné qu’attendri par ce déses-poir subit ; mais déjà elle se redressait, secouait le visage, faisait tourbillonner dessus un petit mouchoir, et, prenant la main de son commensal interdit, elle l’attira vers le grand fauteuil où elle se rencognait :

« Venez… »

Il s’assit près d’elle qui se poussait toujours sur le côté, et elle s’allongea, en somme, contre lui, son bras droit passé autour du cou, l’autre, avec sa main et les perles, posé sur le

 

– 44 – genou de bure. Elle coucha sa tête sur la grosse épaule, contre la barbe ; puis :

« Racontez-moi tout, bien lentement ; tout ce qu’a dit Sabre… N’oubliez rien.

 

Quand il eut fini, ils restèrent tous les deux ainsi, alan-guis, inertes, comme s’ils souffraient d’une courbature épui-sante, venue d’avoir porté tout ce que ces mots contenaient d’émotion, dénouaient d’appréhensions, réprimaient…

Cependant, l’énergie passionnée qui animait ce corps frêle et blanc de jeune femme, ne pouvait longtemps s’assoupir. Elle ne réussissait pas encore à parler, mais se mettant debout, après avoir tendrement tapoté le genou sur lequel sa main s’attardait, elle voulut s’occuper des mets. Avec sa robe de dentelle, elle saisit les anses de la soupière trop chaude et la porte fumante sur le guéridon. Cependant, elle dit :

« Cette Jacqueline, c’est la jolie jeune fille de la maison de pierre, sur la route d’Homeville ?

— Oui. »

Elle n’était pas libérée encore : elle revint devant la ber-gère où l’homme restait prostré ; elle le força à s’asseoir de-vant la table, et elle le regardait manger, rêveusement.

« Alors, reprit-elle, la situation est maintenant tout à fait différente. Absolument différente ! Vous voilà avec une per-sonnalité nouvelle, sûre, garantie. Rien ne peut vous inquié-ter, légalement. Rien ne devrait. Vous pourriez presque re-prendre une vie normale ? »

 

– 45 –

D’une voix sourde, il objecta, abandonnant la cuiller ; il objecta… tant de choses ! Il parlait avec lenteur, avec effort, et restait freiné par sa lassitude, sans doute, ses émotions. Elle s’était assise sur le bras d’un fauteuil, et, très droite, mains jointes sur sa poitrine, le regardait fixement.

« Vous pourriez, en tout cas, diminuer ce travail ; ne plus vous exténuer à ce point-là ! »

Non, non ; il lui fallait un labeur acharné, la violence, cette espèce de combat qu’il menait chaque jour. Il lui fallait cet épuisement qui le débarrassait… Elle ne pouvait savoir, connaître, imaginer même. Et il lui jeta un coup d’œil furtif, de traqué.

Il continua : se leurrer était absurde, coupable. On res-tait toujours sous le danger d’une reconnaissance fortuite ; d’une reconnaissance implacable, contre quoi rien ne pré-vaudrait…

« Allons donc ! Avec cette barbe et tout ce noir !… Ces vêtements, ces souliers ! Mais moi-même, j’ai de la peine… J’ai presque oublié l’autre homme… Non ! Je ne l’ai pas ou-blié ! s’excusa-t-elle avec un sourire, – et plus encore, avec cette vie que vous supportez jour et nuit. »

Elle s’arrêta. Oui, cette vie-là fournissait le meilleur des masques ; et elle se rendait compte qu’en incitant à l’adoucir, elle desservait.

« Tu vois !… » répliqua-t-il, doucement, comme s’il lisait en elle.

 

Mais le cheminement de sa pensée entraînait l’inconnu vers d’autres perspectives. Il reprit, après un silence angois-

– 46 – sé : bien sûr, il agirait sagement en partant, en s’en allant en-core une fois à l’étranger, où, avec cette identité nouvelle, il serait à peine exposé. Mais le pouvait-il ? Le pourrait-il ?

Il se leva et se mit à marcher de long en large. Le par-quet était vieux, et quand il passait près du clavecin, l’instrument fléchissait légèrement de son pied extérieur. L’homme ne voulait pas avouer, mais il laissait transparaître que s’il n’arrivait pas à s’éloigner, c’était que ce qu’il trouvait ici même restait son dernier recours ; que de s’accrocher là, à ce voisinage-là, près d’une telle tendresse, lui était néces-saire au point d’en être devenu vital. Il s’efforçait de cacher, de minimiser ses tourments, ses hantises ; mais c’était trop fort et cela filtrait. Non, non ! il parviendrait… Encore quelques mois, et il partirait.

« J’ai toujours pensé que je vous accompagnerais, opina-t-elle.

— Impossible. Ce serait me désigner. »

Cette vie forestière, rurale, provinciale, où elle se can-tonnait, ne pouvait surprendre personne, dans de telles cir-constances, après… Mais, la voir aller en Angleterre serait avouer ce qu’ils n’avaient pas le droit d’avouer. Lui souffrait déjà assez qu’elle s’imposât cette existence… Quelques se-maines…

« Mais je ne veux rien d’autre que ce que vous me don-nez ! J’y suis absolument faite. Jamais, jamais, entendez-vous ! je ne me suis sentie plus utile, plus récompensée… » Elle s’assombrissait toujours : « Mais, est-ce donc encore à ce point de découragement ? J’espérais… il me semblait… »

Elle se débattait à son tour sous une vision affreuse. Elle devinait certainement que seuls son amour et sa sollicitude,

– 47 – l’amour qu’il lui portait aussi, préservaient cet homme du dé-sespoir final, de l’affranchissement… Et elle s’affolait en même temps de la fragilité de l’appui, et de l’énormité de la souffrance. Elle murmura :

« … Serai-je donc toujours seule à vous aider ?… »

Il ne comprit pas le sens de l’invocation et répondit :

« Loigny est un secours : nous le voyons bien ; mais, par contre, bien souvent, il envenime, au lieu d’apaiser… si j’ai droit à la paix.

— Ce n’est pas ce secours-là sur lequel je compte », in-sista-t-elle avec une grave lenteur qui la modifiait.

Il la regarda, étonné ; elle marquait une indécision, une pudeur.

« Sur vous-même, – elle se leva : – et sur Dieu ! » finit-elle avec une force soudaine et décidée.

L’inconnu hocha pensivement la tête, dans une sorte de malaise qui lui échappait.

« Vous êtes entouré de prières », continua-t-elle, avec une noblesse qui la grandissait encore ; une exaltation qui la purifiait ; quelque chose de supérieur et de particulier, de chimérique et d’enfantin, qui, à cette femme tellement fémi-nine, appartenant si gracieusement à la futilité du monde, conférait un peu de la sévérité, de la rudesse sublimes des prophétesses : « ne le sentez-vous pas ? Nous avons organisé autour de vous, avec le chanoine, un immense concours de prières ! Lui, il ne sait rien. J’ai demandé seulement pour un « corps et une âme qui souffrent, qui souffriront toujours ». Et pas de communauté, de couvent, où, chaque jour, l’on ne prie pour vous ; dans ce pays, bien sûr, mais partout, par-

– 48 – tout ! dans toute la France, dans tous les pays chrétiens. Le chanoine nous a donné l’Orient, et le père Maximin, tout son Ordre. Au-delà même des terres chrétiennes, nous avons ob-tenu de vous faire bénéficier des prières des martyrs. On prie pour vous dans les missions les plus lointaines, les plus cruelles. Des hommes, qui ne savent pas si, le soir, ils ne se-ront pas suppliciés, offrent, pour vous, leur messe du matin, chez les païens, chez les sauvages ! Des plus belles églises aux plus pauvres ! À Rome, au Jésu, à Saint-Pierre et en Afrique, où, pour tout autel, le desservant n’a qu’une pierre sacrée… Le pape prie pour vous, le père l’a obtenu, et… – elle eut un mouvement de gorge, émue, contractée – et aussi les derniers, les plus pauvres des petits frères lais, ceux qui savent à peine lire. » Elle se montait : « Nous avons été plus loin, par-delà la terre. Nous vous avons relié aux âmes du Purgatoire, qu’on supplie pour vous en leur prodiguant les messes, vingt messes tous les jours ! » Il s’était figé, cloué par ces révélations que jetait une voix ardente et devenue un peu gutturale. Autour de lui, voyait-il cette profusion, ce fourmillement, cette trombe des prières en marche, en mou-vement, pressantes ? Saisissait-il, enfin, un instant, la catho-licité, l’universalité ardente et magnifique, sublimement au-dacieuse, de ces innombrables ferveurs ? Était-il entraîné dans l’ascension, aspiré à son tour ? Non, un peu haletant, et confus à gémir, il regardait la jeune femme. Percevait-il plus clairement sa misère en voyant les efforts immenses qu’on prodiguait pour la soulager ? Se sentait-il plus honteux ?

Elle reprit enfin, à voix basse, mais extraordinairement accentuée :

« Resterez-vous donc le seul à ne pas prier pour vous ! »

 

– 49 –

Il eut encore un sursaut. Puis, on devait pourtant ré-pondre, il murmura :

« Je prie un peu aussi, maintenant ; je commence… Amicie. »

Et, avec une sorte de brusquerie, de semi-contrainte vaincue, de la même poche où tiédissait le pistolet qui aurait dû le tuer si la confrontation tournait mal, il sortit le petit livre de maroquin : « Je garde votre livre… Il ne me quitte plus. Mais j’ai beaucoup de peine à… »

Elle revenait à elle ; elle rougissait brusquement, et elle se reploya, comme un oiseau atteint en plein vol, s’écrase. Pourquoi est-il si délicat d’approcher de ce côté de l’âme ? Si douloureux ? Pourquoi, parmi toutes les confidences, celle de notre infirmité ressentie en face du mystère, demande-t-elle tant d’efforts ? L’aveu que nous sommes au bout de nous-mêmes, et qu’il ne nous reste plus de force humaine ?

La gêne de l’homme refluait sur la jeune femme et la laissa quelques secondes vacillante. Elle perdit subitement toute la grandeur, toute l’étrange majesté que ses paroles venaient de faire émaner d’elle ; elle hésitait entre la joie d’avoir reçu ce faible aveu, et la honte de l’avoir provoqué. Le mouvement de son corps révélait son oscillation. Puis, elle redevint très jeune, presque une fillette, qui, dans un mouvement de liberté puérile, voudrait se faire pardonner. Elle tenait à remettre elle-même le livre dans la grosse poche. L’homme ne la laissa pas faire car elle eût rencontré l’arme. Il saisit le bouquet de doigts, ces tiges fines, ces fleurs de muguet, et les perdit dans sa puissante barbe :

« J’arriverai, peut-être, Monette… »

 

– 50 –

Cependant elle changeait encore. Il s’était glissé entre eux quelque chose de très noble, peut-être, mais qui modi-fiait trop ces rôles respectifs devenus les leurs, ce qu’ils jouaient si profondément à l’ordinaire : jusque-là elle dis-trayait, elle réconfortait, et n’enseignait pas. Elle saisit l’inconnu aux épaules, et un peu rose, enfin, mais riante :

« Et, vous ne savez pas ! on prie ici depuis ce matin. Je m’y suis mise avec tout le monde. Je n’étais plus l’abbesse en plein vent, comme on me nomme, mais une supérieure pour de vrai ! Je les ai tous bouclés dans la chapelle !… Sou-pons ; je suis creuse comme un saint d’argent. »

 

– 51 –