L'Homme aux gants de toile

Jean de La Varende · Chapitre 18 sur 32

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L'Homme aux gants de toile

X L’amour

X

 

 

L’AMOUR

 

Jacqueline revenait, mais le proscrit n’était jamais là. Elle revenait seule, sans même son chien qui eût fait une présence amicale, mais aurait été en tiers si M. Louis l’avait attendue. Elle détenait une clef, et cependant ne s’en servait qu’à l’instant où, après avoir frappé dans l’espoir qu’il allait répondre, elle devait donc se faire une raison et se résigner à être seule. Elle avait appris, sans précision, la libération des prisonniers – l’oncle Richard manquait pour parler – mais elle se doutait bien qui était ce chef dont on ne soufflait mot, qu’on nommait « l’autre ». Que son grand ami eût la volonté de se cacher, c’était naturel. Elle souriait : faut bien laisser repousser sa barbe !

Elle ne se décourageait pas. Sa vie se resserrait autour de l’homme des Rances et s’aggravait. Elle apportait toujours quelque chose, un de ses travaux d’aiguille ou quelque mas-sepain fait à la maison. Elle posait le gâteau sur la commode, et, le lendemain, souriait de ne plus l’y voir, remplacé par l’assiette vide qui attendait comme pour remercier, deman-der.

Elle parvenait encore à trouver des fleurs. Elle s’attardait un peu, toujours ; puis, ne voyant rien venir, commençait son ménage.

Et lui, luttant avec son pire ennemi, cette sensualité qui l’avait perdu, il ne voulait pas s’octroyer la joie trouble de se

 

– 230 – sentir si près d’elle. Il fuyait, mais n’arrivait pas toujours à s’en aller loin. Il se cachait dans le buisson pour au moins la voir. Peut-être, par cette mystérieuse grâce dévolue aux femmes, Jacqueline percevait-elle quelque chose de ce voi-sinage, de cette observation attendrie, car elle s’arrêtait par-fois, comme écoutant, comme envahie d’émoi.

Il la contemplait par les portes et les fenêtres ouvertes, quand elle balayait avec des mouvements de reins magni-fiques, car la beauté donne à tous les gestes, même aux plus humbles, la majesté des actions héroïques. Cette superbe fille avait quelque chose de trop grave jusqu’à l’instant où elle souriait, et devenait alors une enfant irrésistible. De temps à autre, elle allait se piéter sur le seuil, et regardait au loin. Alors, dans sa cachette, l’homme tremblait, sentant fondre sa résolution, son sacrifice, et il fermait les yeux.

Lorsqu’elle avait fini par clore les ouvertures de la petite maison, l’oreille douloureusement affinée de l’inconnu la suivait encore, aux plaintes des armoires, aux crissements des fauteuils remués sur le carreau. Une après-midi, elle posa des rideaux qu’elle avait faits, et montée sur l’appui de la fe-nêtre, les bras très haut, elle apparut sur le noir comme une statue désespérée, avec ses bras en l’air et cette tête qui se renversait. L’homme s’en alla à quatre pattes hors de sa ca-chette, pour ne point fondre sur la maison. Dans cette soli-tude, la jeune fille lui donnait un bonheur terrible, de chaque minute, de chaque battement de cœur. Un bonheur dont il s’indignait : il devenait un être privilégié entre tous, un être comblé.

Quand la fumée montait plus bleue et plus vive entre les branches du chêne, il savait qu’elle avait fini, qu’elle l’attendait, confiante, inactive maintenant, assise dans sa

 

– 231 – bergère. Elle ajoute une bûche ; elle remue les braises ; elle fixe les tisons ; elle écoute son cœur et le grand silence. Un soir, pour dissiper sans doute sa mélancolie, elle chanta : une chanson d’enfant, et un modeste petit cantique. Les notes sortirent de ce nid de pierre perdu dans les arbres, et la car-rière en redoubla les accents. Une chanson de petite fille montait de ces murailles hantées. Alors, le pauvre homme, le nez dans les mains, crut qu’il allait pleurer.

 

Et quelque chose d’amer activait encore son désir, son attraction : le sentiment d’un danger proche, une menace qui s’appesantissait sur lui, de jour en jour plus précise. Les mi-nutes lui devenaient plus précieuses ; il sentait monter en lui une angoisse incertaine, contre laquelle il réagissait sans parvenir à se leurrer. Que voulait dire cette surveillance qu’il devinait, ce centre d’activités nouvelles aux environs de sa retraite ? Il avait découvert, à une certaine distance, une bauge d’herbes foulées qui indiquait une station secrète habi-tuelle, et d’où l’on dominait nettement la petite maison. Des pas, aussi, s’étaient marqués dans l’argile. Il avait changé sa serrure, et cependant, parfois, il lui paraissait qu’on était en-tré, après que Jacqueline eut remis de l’ordre et qu’il eut admiré l’agrément de son travail. Cela ne pouvait être issu de l’expédition récente, puisque les signes l’avaient devan-cée.

« Quel agité vous faites ! L’affaire, vos deux affaires, sont classées », lui avait dit le duc, après l’algarade de la contre-bande.

Mais il ne pouvait le croire à cause de son émotion ; et maintenant, son emprise féminine était telle, qu’il en arrivait à oublier une part de ses anciennes terreurs : ce qui eût été

– 232 – abominable, sans nom, ç’aurait été de les séparer, de le pri-ver de Jacqueline, ou qu’elle apprît… Et, qu’en arrivant à la petite demeure, elle l’eût trouvée à jamais close. Il ne lui res-tait que quelques jours seulement, peut-être, quelques jours à jouir de son voisinage, du bonheur frénétique de sa pré-sence, même lointaine. Il était inquiet et méprisait son in-quiétude. Il devenait comme un malade mortellement at-teint, qui dédaigne ses souffrances et sa fin prochaine, en vue de terminer quelque tâche glorieuse, surhumaine, divine.

Quand, à la nuit, elle repartait, s’attardant, ah ! comme il la surveillait tout au long des bois, attentif à prendre des points de vue d’où il pourrait l’accompagner des yeux, prêt à intervenir si quelque chose survenait, ou quelqu’un ! Quelqu’un ! La violence formidable du sang l’étouffait presque à cette idée. Il se voyait, lancé dans une détente que rien n’arrêtait, saisir le malandrin ou le téméraire, et l’étouffer. Bonheur !

Mais rien n’intervenait. Et la longue fille, marchant de plus en plus vite maintenant que tout espoir de le rencontrer s’abolissait, finissait par atteindre le grand chemin. De loin, il entendait les cris de joie de Forloup. Alors il reprenait la route en courant, pour arriver plus vite, pour respirer cet air qui gardait encore un peu d’elle et qu’elle avait attiédi, sanc-tifié. Pour s’asseoir à côté de la bergère encore foulée, car, par une attention dont il avait deviné la tendresse, elle n’en relevait pas le coussin, elle qui rangeait tout avec un zèle sans pareil. Il n’arrivait pas à partir, bien qu’il ne couchât plus là, par prudence. Il sommeillait près du feu. Une fois, en se réveillant, il avait cru entrevoir une face contre la vitre ; mais c’était l’heure de la fièvre, et il avait tourné la tête…

 

– 233 –

Un soir qu’il rentrait précipitamment de cette reconduite secrète, il trouva une lettre sur la commode :

« Voilà dix-huit jours que vous m’évitez. J’en ai trop de peine. Je reviendrai demain, un peu plus tôt. Ne m’abandonnez pas. »

Il fut vaincu.

 

Il attendait, la tête basse, sur son seuil, parfois secoué de mouvements rapides, convulsifs, comme ressaisi par l’accès tierce. Il levait la tête vers le ciel fumeux, vers les arbres, vers la mer infiniment lointaine, grise entre les gris, tels que s’il les voyait pour la première fois. Les nues galopaient et se déchiraient aux arbres ; la tempête déchaînait ses grandes orgues ; tout était bataille et passion, dans la confusion du monde.

Il perçut son pas bien avant de la voir, avec le vent. Et il était debout quand elle apparut. Dix-neuf jours qu’ils ne s’étaient parlés : une éternité horrible ! Un battement de tout lui-même l’ébranlait, et, les dents serrées, il était cependant gonflé d’un épanouissement invincible… Les beaux membres venaient, le beau visage s’illuminait dans sa dorure ; il le voyait sourire malgré la distance, comme se redressait le beau corps qui semblait grandir. La coiffe battait, les jupes fi-laient, se plaquaient, claquaient sous le vent. Elle leva le bras ; le vent semblait emporter le bras aussi ; elle se mit à courir ; le vent emportait la fille, la belle jolie ! elle courait, courait, comme les enfants qu’on regarde, et qui ne peuvent se modérer ; la distance s’accourcissait fantastiquement, elle approchait… elle fut tout près ; à une toise, à un mètre, elle lui prit les mains, sans qu’il eût la force de se dérober, elle se

 

– 234 – pencha ; il la sentit chaude contre lui, elle le baisa à la joue. Il la repoussa, appuyé au chambranle, tout blêmi. Il l’écartait. Elle le contemplait, passionnément ; elle jugeait de sa longue souffrance à cette pâleur qui l’avait affiné, ciselé. Sa barbe, à demi repoussée, le décharnait. Il était extraordi-nairement pâle : elle s’inquiéta :

« Souriez-moi, dit-elle, vite, vite ! »

Il lui sourit ; il arriva à composer ses traits, ses muscles, dans l’espoir qu’ils prendraient la forme d’un sourire ; et les muscles durent obéir, tandis que le sentiment intime accor-dait ces linéaments dans une sorte de mystère, de résurrec-tion.

« Ah ! vous voilà enfin !… reprit-elle, je vous retrouve… Ah ! que vous avez été dur ! – elle se plaignait tendrement ; elle tendait vers son contact : – Quelle rudesse ! Vous savez que je suis venue tous les jours, tous… On ne pouvait douter que vous ne fissiez exprès… mais j’étais contente parce que vous dérangiez tout, pour me faire travailler… n’est-ce pas ? et que je dusse demeurer longtemps, n’est-ce pas ?… »

Il inclina la tête sans pouvoir dire mot.

« J’étais indignée et heureuse, parce que je suis sûre que vous pensiez à moi, tellement, que vous me guettiez pour fuir ! Heureuse, de voir que vous aviez peur de moi… Triste et heureuse… Vous me guettiez ?

— Oui, Jacqueline.

— Oh !… je savais… »

Il semblait affaibli, complètement privé de force. Elle lui tenait les mains. Elle l’attira dans la maison. Ce fut elle qui le

 

– 235 – força à s’asseoir dans la bergère, et elle se posa sur le tabou-ret, tout le corps incliné vers lui, déporté.

Elle rayonnait, animée, eût-on cru, d’une sorte de colère gaie, d’un ressentiment brillant et tendre. Lui, il gisait dans le grand fauteuil souple, et Jacqueline, les deux bras appuyés sur l’accoudoir, lui avait repris les mains.

« Alors, que faut-il croire ? interrogeait-elle, sachant bien ce qu’elle devait penser, ce qu’il fallait délicieusement pen-ser, – que croire ? Ne pouvez-vous me souffrir ? Dois-je partir pour toujours ?

— Oh ! »

Et, comme hypnotisé, il parla doucement, les yeux clos, d’une voix murmurée, si basse que la splendide fille se pen-chait à toucher ses lèvres. Il sentait contre le sien la chaleur de son visage :

« J’étais tout près, Jacqueline ; j’étais là, et là encore, tendu vers la maison ; vous écoutant vivre, comme si vous remuiez dans mon cœur… »

Sans ouvrir les yeux, d’un accent monotone, il avoua toutes ses sensibilités. Lui dit tout ce qu’elle avait fait, toutes les robes qu’elle avait souvent changées, voulant se parer pour accomplir son doux rôle domestique, malgré son deuil. Ses coiffes et ses fichus, le châle à petits damiers blancs, et le tablier bleu-sombre de soie… Et le foulard aux singes, qu’elle revêtait dans la maison pour ne pas scandaliser. Il dit qu’elle avait gentiment mis à la porte l’écureuil apprivoisé, en lui di-sant, sur le seuil : « Allez grogner ailleurs, monsieur Fou-quet ! » il lui dit qu’il l’avait suivie quand elle avait été cueil-lir des fougères, et qu’elle s’était un peu coupée à leurs tiges d’acier jaune ; et qu’il était rentré précipitamment dans la

– 236 – maison pour qu’elle trouvât sur la commode les herbes à cinq coutures qui la guériraient, et dont elle avait entouré sa phalange… « et que vous avez chanté la chanson de la Male-Reine et le cantique des Alléluias… »

Elle écoutait d’un peu plus loin, maintenant, remuant doucement la tête, enveloppée, envoûtée, pertroublée, dé-chaînée, envahie. Ah ! son amour, son amour ! qui lui dirait jamais des paroles pareilles ? Qui lui glisserait dans l’âme, dans l’être, ce trouble qui la rendait tout autre, qui l’agrandissait, qui l’emplissait et l’enfiévrait ?

Elle lui baisa la main, collant ses lèvres fraîches sur la peau moite d’être dégantée.

Il réagit brusquement, sorti de sa torpeur :

« Non ! jamais cela, jamais, Jacqueline ! Recule-toi. Re-tire-toi ! Laisse !…

— Non ! mon ami bien-aimé ; qu’importe !

— Je ne veux pas ! »

Il se levait, s’évadait. Mais elle n’en était plus aux timidi-tés ; plus vive que lui, elle était de nouveau en face, et lui prenant le visage à deux mains, elle le ramena vers le sien.

« Regardez-moi ! » commanda-t-elle.

Et elle lui offrit ses immenses yeux noyés, ses grandes prunelles élargies, qui scintillaient d’une eau ineffable ; et elle levait le menton…

« Non ! – et ce non lui coûta comme une horreur : – non ! »

 

– 237 –

Elle le suppliait ; ses lèvres s’agitaient comme pour des mots secrets, de tels mots !

« Je ne veux pas, Jacqueline ! écoute ! j’ai maintenant des passées de bonheur, des ruissellements de bonheur, au travers de moi, que je ne dois pas… Qui sont monstrueux !

— Tant pis !

— Je ne dois pas, NON ! »

Il arracha ses mains, les brandit, tremblantes, au-dessus de sa tête comme s’il allait les rabattre sur une forme invi-sible :

« J’étais mort, gémit-il, je dois être mort, et je revis, Jac-queline ; va-t’en !… et je revis avec toute ma violence !

— Tant mieux ! »

Il revint ; ils avaient les yeux dans les yeux ; elle était dressée, décidée, fleurissante : un dahlia ! Il la sonda du re-gard, et, d’une voix qui s’étranglait :

« JACQUELINE ! »

Elle tressaillit mystérieusement prévenue ; s’anima en-core, sa bouche se rouvrit.

« Jacqueline, tu te rends compte du danger que tu cours ! »

Elle baissa un instant les paupières, les releva plus haut :

« Oui.

— Ah ! Jacqueline… – il se reprenait une dernière fois – va-t’en !

 

– 238 –

— Non.

— Mais tu ne sais pas ! cria-t-il, – je me frappe, je m’use, je me délabre, et rien n’y fait ! Tu ne sais pas ma brutalité, mon vice. Pars ! N’affronte pas un homme, un homme tel que moi !

— Je n’en veux pas d’autre ! »

Elle le baisa encore sur la joue.

« Ma chérie, fit-il soudain, désarmé, avec deux larmes qu’il secoua mais qu’elle vit, qu’elle essuya doucement de ses longs doigts : – ma petite fille, aie pitié de moi…

— J’ai pitié, fit-elle tout bas, embrassez-moi. »

Lui, aussi, sur la joue… Un peu d’accalmie :

« Écoute, Jacqueline, il faut me craindre. Je puis encore me dominer mais si tu persistes… ah ! je t’aime tant ! Depuis des mois, des années, que je te suis, que je t’admire… Ah ! Dieu ! ne reste pas, tu te perdrais. »

Mais elle n’avait pas fléchi, gagnée par la véhémence, par le trouble vainqueur ; les grandes voix profondes reten-tissaient : la tempête du sang, sœur de celle qui, à cette heure, sur le monde passait, rugissante.

« Je reste, et je vous aime : c’est tout !

— … pas tout. Tu es une pure fille, une honnête fille ; ne te diminue pas ! Pense à toi, si fière… si…

— Fière, moi ! – elle s’arracha à son tour : – fière !

« Ah ! la belle histoire ! Moi, entendez-vous ? fière ? Ah ! là ! mais je ne suis qu’une bâtarde ! UNE BÂTARDE ; une fille à

 

– 239 – matelots ! Le voilà, mon secret. Prenez-le, avec moi ! J’en ai pleuré, oui, mais je m’en réjouis, maintenant ! J’en ai pleuré, il y a un mois, le fameux soir où vous étiez si bon, si doux ! Ah ! tellement doux, que je sens encore votre attention sur moi, sur moi toute, corps et âme… Ah ! si vous m’aimez – et vous m’aimez ! – je n’ai plus d’honneur à défendre, et j’ai de la joie à donner.

— Jacqueline !…

— Qu’est-ce que cela fait, maintenant, tous les grands mots ? Nous sommes tout seuls ; plus personne. On aban-donna la mère, on pourra abandonner la fille, sans secours. Et puisque je suis une bâtarde de seigneur, paraît-il, alors, plus de manant, pour moi ! Vous êtes un homme comme ceux dont je descends, j’en suis sûre, certaine ; vos paroles, votre ton, vos gestes… J’aime mieux être la maîtresse d’un homme comme vous, que la femme d’un croquant ! Ah ! vous ne pouvez pas m’empêcher de me donner !

— Si ! Tu ne sais pas qui je suis… Quel pécheur, quel criminel, quel misérable, capable de te prendre… de te pren-dre au mot. Fuis, Jacqueline, tu m’auras déjà comblé, mais fuis ! Ne me regarde plus !

— Je vous regarde !

— Ne me regarde pas, que j’avoue…

— Je vous regarde…

— … un bourreau !

— Et qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ! » dit-elle, avec un mouvement brutal qui la pressa contre lui, qui lui lia ses bras autour du cou, qui la suspendit, tête renver-sée, quoiqu’elle fût grande, offrant ses belles lèvres,

– 240 – l’opprimant de tout son corps, le heurtant de ses genoux qui pointaient dans la flexion.

Le géant tremblait. Il ouvrit les bras en croix, puis les rabattit, la souleva du sol, la pétrit, l’étouffant presque, dans un délire où ses dents luisaient dans son visage extasié. Il la lâcha un peu, un instant, comme pour mieux se rendre compte de son étonnante capture, pour que ses yeux vins-sent au secours de son incroyance ; puis, il la reprit pour la couvrir de longues caresses où ses mains n’épargnaient rien, tandis qu’il s’approchait du visage pour appuyer enfin ses lèvres contre les siennes, et qu’ils vacillaient tous deux, comme une double quille humaine qui va tomber. Elle, fau-chée, lui, soûlé, tragiquement, rendu à sa sensualité comme au meurtre, à ses démons.

Ils étaient perdus. Elle accentuait son étreinte. Il sentait toute sa pulpe sous l’étoffe et le drap. Il eut un dernier sur-saut. Il ouvrit les bras, et la déposa dans la bergère, allait s’enfuir, mais elle poussa un tel cri de souffrance, de détresse si vraie, si profonde, qu’il revint. Il fut devant elle, un peu monstrueux dans sa gigantesque stature qui se tassait, s’élargissait… Trois ans de lutte effroyable se périmaient. Il redevenait l’homme sans frein pour qui rien n’était sacré. Ce pays, qu’il aimait, il allait déshonorer sa petite reine, sa plus douce fleur ! Le chef trahissait, une fois de plus ! Il se servait de l’amour pour avilir. Il avait tout vaincu : son irascibilité féroce, sa gloutonnerie, sa cruauté : restaient seules sa luxure et ses mordications, la tunique de feu, de soufre, col-lée à sa peau !

Il retombait, roulait… Ah ! Monette ! tant d’efforts per-dus… tout perdu, avec cette faute-là… Tant de prières ! Et

 

– 241 – ses mains descendaient quand même, lentement, lente-ment…

Il eut une espèce de cri, il se redressa. Sans un mot, tournant brusquement sur les talons, il se lança comme un bélier, sur la muraille, tête première, tête basse, et retomba assommé, avec un râle et un sourire.

Flammèche, dans le buisson, écoutait.

 

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