L'Homme aux gants de toile

Jean de La Varende · Chapitre 19 sur 32

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L'Homme aux gants de toile

Troisième Partie

 

 

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I

 

L’ATTENTE

 

Elle était décidée à rentrer chez elle, et maintenant tous deux allaient partir. La tête de l’homme sonnait, brûlait, et il se sentait vaciller, quoiqu’il pût se redresser, se remettre de-bout sans apparence de faiblesse.

Jacqueline était restée horriblement saisie devant la ré-sistance, l’action désespérée de l’inconnu luttant contre sa sauvagerie, mais, tout de suite, après un cri, elle l’avait aidé à se relever, à se traîner jusqu’au fauteuil, à s’y étendre, ac-tive et puissante dans sa force. Et, le regardant, le contem-plant, elle demeurait tremblante, convaincue jusqu’aux moelles. Cette révolte lui avait révélé la grandeur du danger, et, en même temps, cette qualité d’un amour d’âme, aussi, qui voulait – à tout prix ! – rester le maître. Pareille résis-tance, pareille violence, grandissaient la tendresse, la subli-maient. La fille, qu’on venait d’écarter par une sorte de sui-cide, se sentait sanctifiée, élue entre toutes. Elle étanchait le sang qui coulait sur la figure, qui descendait dans la barbe ; elle essuyait, comme une Véronique. Elle n’aurait pas même eu l’audace de la plus faible caresse, d’un effleurement.

L’homme, encore tout pâle, s’abandonnait à sa victoire ; il souriait tandis que Jacqueline, se mordant la bouche, lais-sait couler, continuellement et lentement, ses belles larmes. Elle dégageait la plaie d’entre les cheveux, la plaie qui s’ouvrait, béait, et suintait toujours.

 

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Ils eurent là les plus hautes minutes de leurs vies, peut-être : de leurs vies qui allaient se mélanger, se fondre, sans parvenir à une réunion si forte, si passionnée, et quand même si pure.

Jamais ils ne sentirent autant leurs âmes éprises, et ja-mais ne se dépouillèrent autant de leurs corps ; uniquement soumis à leurs essences immatérielles, à leurs limpidités. Lui, respirait longuement, fortement, les paupières closes. Par-fois, il ouvrait les lèvres, quand passaient près de sa bouche les beaux grands doigts tachés de rouge, mais qui ne s’arrêtaient pas. Il semblait perdu dans un rêve très heureux ; il se laissait soigner dans une orgueilleuse détente. La bruta-lité qui vivait en lui comme une bête féroce et magnifique, il l’avait domptée, matraquée ; il en gisait, mais triomphal ! Il venait, enfin, d’accorder son amour à son âme nouvelle, de soumettre sa sensualité à son rêve. Mais, sensuel encore sans le savoir, il se laissait confusément aller à cette volup-tueuse faiblesse qui suit les possessions ardentes, alors que la femme prodigue ses soins à l’amant épuisé d’elle, dans une reconnaissance où jusqu’aux plus fières deviennent d’attentives servantes, de pieuses esclaves. Ce sang même ajoutait quelque chose de plus précieux encore à leur lassi-tude. Il disait, doucement, mais dans une autorité sûre : « Reprends du linge, dans la commode ; des épingles, dans la petite coupe. Serre moins fort ; tu me fais mal. Donne-moi à boire. Lève plus le verre. » Il ne remerciait pas : « Et puis, tu t’en iras.

— Je m’en irai. »

Simplement, quand elle eut terminé le pansement, elle mit son épaule contre la sienne, en se penchant un peu sur lui. Ils restèrent apaisés, comme s’ils écoutaient la tempête

 

– 245 – qui ronflait moins forte dans la forêt, la tempête de bise qui, elle aussi, avait l’apparence de se calmer. Le feu mourait : « Ne mets pas de bois, je vais partir, moi-même. Je ne re-viendrai pas de quelque temps. Il faut que je voie clair.

— Ne me délaissez pas trop longtemps !

— Je devrais. Ne crains-tu pas d’être victime de ta souf-france passée, de la révélation ; de ton imagination, aussi ? Écoute bien : j’ai vingt-cinq ans de plus que toi.

— Victime heureuse. À jamais donnée.

— Attends encore, Jacqueline.

— C’est fait. Les jours n’y pourront rien. Je veux revenir ici.

— Tu seras bien seule.

— Non. Je veux revenir vous attendre, dans la maison… Notre maison.

— … notre maison…

— Oui ! » souffla-t-elle, et, joignant les mains, redressée, regardant devant elle : « DONNÉE… » fit-elle, mystérieuse-ment ; et ce mot semblait contenir pour elle, une force invo-catoire sans limite.

 

Alors l’homme prit conscience de sa royauté, à perdre le souffle. Il lui posa fermement la main sur la nuque, sur sa nuque dégagée où frisaient de vigoureux cheveux noirs et courts. Elle pencha un peu la tête en avant, dans un mur-mure. Il laissa longuement sa main épouser le beau cylindre solide, la forme élastique et dure. Puis il dit :

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« Reviens alors, avec ton chien. Mais ne rentre jamais tard. Pars dès trois heures.

— Je viendrai aussitôt le dîner, et je repartirai à trois heures. Est-ce que vous m’abandonnerez longtemps ?

— Je ne sais pas.

— J’attendrai. Vous saurez toujours où je suis. Autre-ment, je ne bougerai pas de la maison.

— Bien. »

 

Quand ils sortirent, la tourmente était tombée. Une sorte de langueur flottait dans l’incertitude crépusculaire ; de pe-tites nuées voyageaient au ras du sol, sur les plaines. L’homme devait faire un effort considérable pour se tenir de-bout, et s’il dit : « Accompagne-moi un peu », c’était par an-goisse. Elle ne s’en aperçut pas : elle obéissait, était prête. Mais il se sentit mieux et craignit l’arrivée de la nuit pour le retour de la jeune fille : « Non », fit-il, « repars : je veux te voir descendre la colline. »

Elle lui prit la main qu’elle porta contre sa joue, avec un regard d’adoration. Puis elle se retourna et s’en fut. À mi-côte, pour le revoir encore, elle fit un demi-tour brusque. Mais il se confondait avec la ramée, l’ombre. Cela ne faisait rien, puisque lui la voyait.

Quand elle eut disparu, l’homme rentra dans la maison, prit deux cannes et s’en alla pas à pas.

Il reprenait la route difficile qu’il avait faite jadis, le soir de la fameuse rencontre chez le gendarme, où, pour la pre-mière fois, Jacqueline lui avait adressé la parole et souri.

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Il passa le gué, bientôt, dans la nuit légère, et s’avança vers les grandes ombres des bâtiments et des arbres, au mi-lieu de la vague luminescence des phares. Mais, avant de re-voir les deux cœurs fidèles, il avait été prévenu ; une mu-sique s’échappait et venait à sa rencontre, l’entraînait. Il sou-rit encore : tout, ce soir, était attendrissement. Il reconnais-sait la sonate. Quand il eut ouvert la première porte, s’étant annoncé par deux petits coups, la musique ne cessa pas, et il ouvrit le second vantail.

 

Monette était devant le clavecin : son visage d’ivoire, ses boucles de jais, lustrées, entre deux candélabres, dans la pièce couleur d’or. Il eut ses yeux sur lui, et les vit s’effarer. Elle retint un cri, accourut, toujours d’une alacrité surnatu-relle :

« Qu’avez-vous ? »

Elle était suspendue à lui, touchant craintivement le pansement et les bandes.

« Rien ; une chute de rien. Rassure-toi. »

Elle le regardait profondément, surprise ; le scrutait, s’étonnait franchement :

« Mais… mais ce soir, vous êtes ?… vous êtes heureux !

— Oui. »

Monette habitait maintenant la pièce. Elle y venait veil-ler, et sa musique amollissait la nuit. Tout avait repris un air de fête, dans cette salle jadis abandonnée. Les portraits de famille seuls avaient disparu, faisaient place à des gravures claires. La harpe brillait de toutes ses cordes retendues, et le

– 248 – violoncelle, retourné, attendait l’archet et les genoux. Des fleurs, de belles fleurs de serre, quand Jacqueline ne trouvait plus que des ellébores et de timides perce-neige.

« Quel bonheur ! mais qu’est-il arrivé ? Est-ce votre bles-sure ? dit-elle plaisamment.

— Oui. »

Elle voulait savoir. Elle le pressait. Il résista, et avec une certaine bravade, il alla vers le piano ; délaissant le clavecin et ses délicatesses, il lui fallait des accords plus nourris et des possibilités plus vibrantes. Il s’assit ; devant le regard stupéfait de la jeune femme, il ouvrit ; il se mit à jouer.

Pour la première fois, il reprenait contact avec la mu-sique ! et l’auditrice, pâlissante, suivait l’ascension des har-monies, leur chevauchement hâtif et enthousiaste, cette sorte d’élan vers elle ne savait quel espoir, quelle certitude. Qu’était-il donc survenu ? Il composait ; la chanson des Allé-luias reprenait, puissamment orchestrée, doublée, triplée de force persuasive, entraînant l’âme dans une reprise, toujours plus ardente, du thème victorieux, du thème de joie, qui re-bondissait et s’élevait, toujours plus décidé et plus fier, plus étoffé et finissant par dominer l’ébranlement universel.

La pièce vibrait de chaque lambris. Ce chant triomphal était une imprudence ; cette musique virile, un peu sauvage, devait traverser les murs et gagner les pierres à sa réso-nance, tonitruer dans le crépuscule. Mais la jeune femme n’avait pas l’audace, la force de l’interrompre, de se rappeler à la circonspection. Elle était surprise par l’évidence d’un changement trop grand, le jaillissement d’une libération. Certes, les doigts avaient perdu de leur souplesse, mais la touche, la percussion retrouvait sa netteté, et cette mysté-

 

– 249 – rieuse certitude des distances de frappe qui permet de pétrir un clavier comme une glaise, dans l’émotion de l’œuvre. L’homme ne voulait plus qu’entendre et transmettre la gloire de son rêve, les yeux clos.

Monette venait, elle ne pouvait rester assise, en place. En elle, trop de choses se débattaient. Elle était attirée vers le musicien, tragique avec son front bandé, ses bandes en-sanglantées, et qui jouait ainsi de toute son âme, animant cette ferveur des airs, cette trombe musicale, après tant d’années… Elle se tenait, mains jointes, debout.

. . . . . . . . . . .

Quand il se tut :

« Vous l’aimez donc bien ? » demanda-t-elle, avec une expression suppliante.

Mais il répondit orgueilleusement :

« Tu sais donc ?…

— Je devine, reprit-elle, non sans désarroi, pudeur, en désignant l’instrument qui vibrait encore – et peut-être que l’on m’a dit… »

Fermement, il commença :

« Écoute. »

 

Elle prit vaillamment son parti, selon sa noblesse cou-tumière, refoulant tout ce qui pouvait lui être personnel et pénible. Elle avait remarqué cette jeune fille, avant qu’on ne lui en parlât : si honnête, si saine, et, elle en convint, si belle…

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C’était admirable ! Depuis trois ans qu’elle le voyait, lui, se débattre, qu’elle le voyait vivre et pouvait connaître toute la violence qu’il se faisait à lui-même, la hauteur de son cou-rage dans cette pénitence, mais la tendresse de cette enfant, mais c’était une sorte de signe de grâce, d’absolution !

Il l’écoutait. Peut-être qu’il avait senti quelque chose d’analogue et que, plus que de se vaincre, là, devait être la source de sa joie profonde. Mais, il recommençait à douter, à s’inquiéter. Malgré toute la délicatesse de celle qui parlait, c’était un retour sur soi qui s’imposait, qui s’abattait sur l’allégresse ; et pourtant elle disait : « Beau et fort comme vous êtes, vous ne pouvez passer votre vie tout seul. »

Elle disait qu’il fallait tout oublier de l’existence an-cienne. Un avenir absolument nouveau commençait, qui de-vait être utile et doux, et tendre encore. Il se referait une fa-mille – nouvelle aussi.

Il l’arrêta : son exaltation était tombée, s’était effritée peu à peu, au fur et à mesure qu’elle parlait, peut-être, ou par réaction. De plus, il percevait que la jeune femme se sacri-fiait ; qu’elle exagérait son détachement, sa bonté ; que cet enjouement était volontaire. Toutes ces délices devenaient plus irréelles d’être formulées que d’être laissées à l’indécision ardente de son trouble ; cela s’éloignait, au lieu, comme il l’eût cru, de s’approcher. Sans doute souffrait-il de l’aveu ; la générosité de l’auditrice, trop sentie, le ramenait à son indignité.

Mais elle s’animait réellement, s’enthousiasmait, et tan-dis que montait son allégresse, lui s’assombrissait encore. Elle osa évoquer d’autres enfants, de frais enfants qui ten-draient les bras.

 

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« Oh ! Dieu ! »

Il s’écarta brusquement. Toutefois, il ne pouvait mécon-naître l’abnégation, la tendresse ; il revint, il baisa les petites mains avec une effusion triste qui gagna la jeune femme, in-décise et oscillante.

« C’est impossible… J’étais fou. Je suis épuisé, fit-il, avec un soupir qui le ployait : laisse-moi aller m’étendre. »

 

Flammèche avait d’abord erré, entraîné par des bavar-dages d’office. Il s’était fourvoyé dans un autre domaine de la puissante famille qu’il voulait réduire à merci. Il faillit abandonner ses investigations ; il ne trouvait rien de ce qu’il espérait, et le temps d’hiver ne rendait pas folichonnes les promenades champêtres. Il reprit ses déductions, renoua ses trames sans grand espoir, emporté encore par l’ancienne vé-hémence de ses rêveries, et, un soir, il parvint au pays pa-lustre pour recommencer sa quête de la bête blessée. Mais tout de suite, précautionneusement, craintivement ; même avec l’envie de s’en aller. La contrée lui imposa son tragique aussitôt qu’il y fut parvenu. Il sentit autour de lui combien peu y comptait la vie d’un homme ; combien facilement on pouvait y faire disparaître un gêneur. Les marais et la mer, ces dangers toujours ouverts, lui révélèrent le fatalisme des habitants, leur résignation. Cependant, ce qui l’affectait le plus, c’était la forêt et son silence spécial. Il s’était fait col-porteur, pour avoir toujours une entrée dans les fermes, mais il s’arrêtait au seuil des bois, saisi par leur confusion, par le méandre obscur de leurs chemins, ces « chasses » qui vous font tourner en rond.

 

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Il détesta ce désert roux et noir, ces eaux fumeuses. Il subit une nostalgie folle des rues éclairées, des cabarets chauds, des femmes faciles. La gentillesse aisée de Flam-mèche ne réussissait pas près des filles d’ici, qui soupçon-naient sa gouaille et le méprisaient gaiement, ou brutalement parfois. Mais le destin intervint.

Il était tout près d’abandonner quand lui aussi, il rencon-tra Jacqueline sur le grand chemin, et fut d’autant plus ébloui qu’il était privé et devenu plus sensible. Ah ! cette fille-là va-lait tout ce qu’on pouvait souffrir ! et quand il avait vaine-ment cherché, il considérait que la journée n’était pas tout à fait perdue s’il l’avait croisée.

Ce fut à elle qu’il pensait en battant la fièvre, car la ma-laria à son tour l’avait saisi, le faisant claquer des dents dans le fenil ou la grange qu’il devait à l’hospitalité large de la paysannerie, hospitalité qu’il payait par de menus cadeaux ou des histoires, à la veillée, qu’on écoutait, un peu railleu-sement. D’ailleurs, par une coïncidence affreusement iro-nique, il commença de savoir, grâce aux bienfaits de l’inconnu. Une après-midi qu’il verdissait, grelottant au coin d’un âtre, on lui tendit « le remède de Monsieur Louis », la poudre salutaire qui coupa son accès.

Il interrogea, sans autre but que babillage : « Fameux médecin », et tandis qu’il pâlissait comme d’une reprise, d’un redoublement froid, la petite fille qui lui parlait, commenta : « Un médecin ? oui, bien sûr, mais autre chose aussi, qu’on ne sait point : un monsieur, qu’on dit vivre sans voir per-sonne – Tais-toi ! fit le père, ne parle donc que de ce que tu sais. »

Et quand, attiré par la beauté de Jacqueline, il la suivit de loin, ayant peine à se détacher d’elle, il parvint à la petite

– 253 – maison. Les choses sont ainsi, rigoureuses, dans leur dure logique.

Il n’eut plus de doute. La reconnaissance et la joie de parler du bienfaiteur, le sens du merveilleux, tout cela s’unissait pour montrer l’importance de cet homme solitaire. Il le vit. Il fut certain de l’avoir reconnu. Il l’eût nommé tout haut dans une clairière de forêt, pour voir s’il allait se retour-ner. Mais il redoutait cette vigueur qui sortait à première vue du personnage errant, il craignait, que prenant derrière lui sa course, il ne le forçât comme un renard, pour lui briser les reins au bout de la randonnée ! Flammèche se voyait pour-suivi, haletant, perdant son souffle devant la lancée noire de l’homme. Anémié par l’ambiance, il avait peur, lui qui ne manquait pas de courage.

Pourtant, il fallait, il faudrait l’affronter. S’agit pas de le dénoncer mais de le rejoindre, et, armes au poing, sans doute, de lui proposer le marché. Les armes de l’inconnu, il les avait deux fois déchargées en crochetant la serrure ; mais comment savoir s’il n’en portait pas toujours sur lui ? proba-blement, naturellement ; le Parisien, par essence, ne pouvait pas se douter de la résignation supérieure du proscrit, de cette noblesse. Et si vif ! Les histoires paysannes révélaient cette nervosité, cette facilité de l’action violente, qui jetaient l’inconnu au mors d’un cheval en gaieté, au mufle d’un tau-reau au galop. Ah ! jouer serré, Flammèche, ou l’on te bou-sille !

Il le haïssait d’ailleurs, de toute sa crainte, de sa timidité nouvelle, et plus encore pour son pouvoir sur Jacqueline, dont, le premier, Flammèche perçut le sentiment, l’attraction. Il y eut renforcement d’antipathie, de rancune. Il honnissait l’homme, à cause de l’amour de Jacqueline ; il le

 

– 254 – considéra comme un ennemi personnel. Qu’allait faire chez lui la belle fille ? Son ignoble expérience le fouettait d’images cinglantes. Il guetta, lui aussi, autour de la petite maison de la carrière, et il subissait de véritables crises de rage en voyant Jacqueline s’attarder, ralentir, quand l’inconnu ne pa-raissait pas.

Au bout de trois semaines, il en était à ne plus se recon-naître. À tel point que souvent il avait envie de tout dire à la fille pour l’arracher à l’autre, et d’acquérir peut-être sa ten-dresse en renonçant. L’obsession de cette jeune femme le saisissait de plus en plus. Il tenta confusément de se guérir, de faire céder cette étrange faiblesse. Il se grisa deux fois, dans un bouge à matelots, mais sans retrouver ni sa décision ni sa gaieté, ce côté blagueur et fantaisiste qui le surexcitait.

Grêle, chafouin et gentil, la majesté physique de Jacque-line l’accablait, le dissociait. Elle arrivait à lui paraître sur-humaine. Il en crispait les poings, il en grinçait des dents ! Ses nerveuses petites amies parigotes, qu’il voulait évoquer pour se débarrasser, lui paraissaient alors des filles de son, des poupées maladives, des souris qu’il ne désirait plus. Il fut, trois fois, proposer des foulards chez Jacqueline. Il ne la ren-contra qu’une, mais alors qu’elle se pencha sur l’éventaire et qu’il vit saillir sa poitrine, il en perdit le souffle ! Elle lui ache-ta un petit châle blanc et noir. Quand il la surprenait partant, avec ce châle sur la gorge, vers la maison de l’inconnu, il rê-vait de meurtre.

« Encore aujourd’hui, Jacqueline ? demandait timide-ment Mme Jeanne.

— J’irai tous les jours. »

 

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La mère s’enfonçait dans sa soumission nouvelle, malgré son effroi. Son enfant la dépassait. Mme Jeanne se laissait al-ler à ce fatalisme suprême de la maternité : pourvu qu’aujourd’hui, elle soit heureuse ! à cet aveuglement des grandes tendresses qui dédaignent tout. Une fois, cependant, sans avoir rien précisé, mais montrant qu’elle n’ignorait pas grand’chose : « T’épousera-t-il ? – Je ne sais pas », répondit Jacqueline avec orgueil. L’ancienne amoureuse retrouva dans l’attitude de sa fille quelque trace de son sentiment an-cien, alors qu’il ne lui serait jamais venu à l’esprit de ques-tionner, et sur une chose aussi peu importante, aussi basse : il y a des femmes chez qui l’acte d’amour est un acte de foi.

 

Le mois de février amenait de secrètes tiédeurs, émou-vantes, de se glisser au milieu des autans, avec des ralentis-sements admirables du crépuscule. L’herbe des monts per-dait sa pâleur parcheminée et se teintait, s’injectait de vert-de-gris. La presqu’île connaît de faux printemps, extraordi-nairement précoces. Jacqueline ouvrait sa mante pour grim-per la côte de la carrière. Avant que les oiseaux de terre ne chantent, les oiseaux d’eau annoncent le renouveau proche. Les cancans des souchets, des pillots, des siffleurs, des ma-larts recouvraient le pays, aussi sonores que les cris de gre-nouilles durant les nuits de juin.

Jacqueline ne vivait plus chez elle ; même absente, son esprit demeurait dans cette petite maison qu’elle rejoignait chaque après-midi. Elle entrait, inspectait minutieusement pour voir s’il n’était pas revenu, même une heure. Elle allu-mait le feu, symboliquement, avec superstition. S’il rentrait cette nuit, il saurait qu’elle était venue, à la tiédeur des

 

– 256 – pierres. S’il revenait en plein jour, la fumée l’avertirait qu’on l’attendait.

Elle entretenait tout avec un soin tendre, essuyant un par un les menus objets auxquels elle avait assigné une place aimable, mue par le curieux sens féminin des axes et des symétries qui est l’ordre. Tous lui paraissaient inestimables, d’avoir servi à cet homme. Ils gardaient de son mystère et de son prestige. Au milieu de l’humilité des vêtements et des us-tensiles, certaines choses détonaient par leur ancien luxe, comme les armes, et un canif à fruits qui couchait une lame d’or à côté de sa lame d’acier, souvenir du temps où le châte-lain, en traversant le verger, va cueillir un fruit aux que-nouilles. Elle le porta sur elle, par amour, et par souci qu’il étonnât si l’on venait.

 

Un soir, elle amena de l’étoffe et entreprit de recouvrir la bergère en loques. Elle travaillait avec rapidité, mais elle se permettait de complets repos, pour rêver.

La porte était ouverte sur la tiédeur atmosphérique, par souvenir aussi de ces entretiens où Monsieur Louis ne vou-lait jamais la fermer, quand la travailleuse entendit le bruit d’un pas. Elle tressaillit : l’endroit était absolument solitaire. Non, ce n’était pas lui, Forloup dressait seulement l’oreille… Jacqueline continua de clouer, avec un coup d’œil de temps à autre. Oui, voici quelqu’un. Un petit homme… déjà vu. Ah ! oui, le colporteur ! Il vient ici, car il quitte la sente mon-tueuse pour obliquer. Le chien lève la tête et gronde : « Paix, Forloup ! » Le chien se redresse, se met sur ses pattes. L’homme vient tout droit ; il porte un bissac, un vrai, devant, derrière. Jacqueline saisit le collier de Forloup : « Paix, donc ! »

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L’homme s’est arrêté et salue de loin. Jacqueline l’interroge de l’œil : il s’avance.

« Prenez garde au chien ! » dit-elle ; et effectivement, le flair du limier a respiré la crapule, le « tracheux », l’homme des routes que les chiens haïssent si étrangement ; les chiens de race, surtout, dans une sorte de rigoureuse aristocratie.

Mais le colporteur sourit et sa figure s’éclaire :

« Il est plus gros que moi ! » fait-il, gaiement.

Jacqueline ne sourit pas ; elle sourit moins, aujourd’hui.

« M. Louis n’est point là ? – demande le petit homme, d’un ton patelin, immédiatement perçu de Jacqueline, dans son faux accent.

— Non.

— C’est bien dommage, dommage…

— Qu’est-ce que vous lui vouliez ?

— Lui demander de sa poudre… J’suis bien malade… »

C’est vrai qu’il n’a guère bonne mine, ce greluchon bla-fard. Jacqueline s’adoucit, quand Forloup grommelle tou-jours « à la mauvaise », l’échine même un peu rebroussée.

« Vous avez attrapé le mal par les chemins, répond-elle : attendez, je vais vous servir. »

Et, contente de savoir où tout se trouve, de remplacer, elle va jusqu’au buffet, tenant toujours son chien d’une main. Elle saisit quelques petits paquets qu’elle revient tendre à l’homme. Elle lui sourit enfin, parce que, donner sans sou-rire, c’est mal donner…

 

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Il remercie abondamment. Il la regarde, mais elle est ha-bituée à ces regards-là. Tout humble qu’elle soit, elle en a pris l’accoutumance, si bien qu’elle serait surprise qu’en se posant sur elle, les prunelles masculines n’eussent pas cet in-térêt spécial.

Lui voudrait prolonger l’entretien, cet entretien qu’il guigne depuis des semaines :

« Est-ce que M. Louis est parti pour longtemps ? – de-mande-t-il, quoique, de M. Louis, ce soir, il se désintéresse fichtrement !

— Non.

— Vous êtes peut-être sa femme ? »

Jacqueline est immédiatement en défense, en défiance :

« Vous savez bien que non, réplique-t-elle sévèrement, – je vous ai reconnu, comme vous m’avez reconnue. Vous m’avez vendu ce châle, que je porte. »

L’homme sourit encore, et son sourire est cependant agréable, enfantin, taquin : « … on ne sait pas tout… » fait-il dans une sorte de gaminerie ; « l’est gentil, le foulard, mais j’en ai encore de bien plus biautiful… »

Jacqueline secoue la tête.

« M’sieur Louis les prendrait bien, marchez, s’ils vous plaisaient, mes beaux p’tits foulards, tout soie, mi-coton. »

Elle rougit :

« Il n’a que faire… C’est tout ce que vous aviez besoin ? Oui ? Alors, adieu ! Viens, Forloup. »

 

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Le colporteur eut un mouvement très vif de la physio-nomie : ses traits s’altérèrent, presque douloureusement :

« Comme vous êtes fière ! » se plaignit-il, en se détour-nant avec lenteur. Puis il demanda, sans la regarder : « Pour revenir sur Basville, par où faut-il prendre ? »

Elle perdit de sa hargne :

« Le premier chemin à votre main gauche. »

Puis elle le salua de la tête et ferma la porte. Il s’en fut d’un pas lent, traînant. Hors de vue, il s’assit dans le taillis où il resta longtemps. Le jour s’anémiait de rayons blêmes ; de l’ouate jaunâtre envahissait la nue.

Au bout de quelques minutes, Jacqueline rouvrit la porte. Elle ne frappe plus de son marteau mince de tapissier, de son ramponneau. Assise sur un tabouret, elle considère les lointains qui se rapprochent. Il est près de quatre heures ; elle s’est attardée. Elle va partir. L’arrivée du colporteur a malgré tout suscité en elle la déception d’un autre retour, qui ne vient pas.

 

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