L'Homme aux gants de toile
Quatrième Partie
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I
LE CHÂTEAU
Dans ses « préparations » pour abandonner à eux-mêmes sa nièce et le poète, le duc avait mentionné du bout des lèvres la fête… Et Mme de Tallard s’était excusée à son tour de ne pas avoir songé à lui en souhaiter l’anniversaire. Elle avait paru réellement peinée de son omission et attacher plus d’importance qu’il eût été nécessaire à ce léger man-quement.
« Pourtant, avait remarqué l’écrivain en lui-même, la Saint-Hubert est passée depuis le 3 novembre. » Repris par Paris, depuis si longtemps sans être jamais revenu, il avait oublié la date importante. Non, ce n’était pas le saint patron du petit duc et de tous les veneurs, qu’on célébrait, mais une fête de famille, le rappel d’une date glorieuse, de la victoire remportée par le maréchal de Loigny, celui qu’on appelait encore le Grand-Maréchal, sur les Impériaux, durant l’illustre journée de Beiberg. Il faut dire aussi que depuis le drame fa-milial, les invitations qui faisaient jadis courir tout le pays, de Bayeux jusqu’à Avranches, avaient cessé, et qu’on ne parlait plus dans les châteaux de cette cérémonie si recherchée au-trefois.
Mais elle avait toujours lieu, dans l’intimité Mme de Tal-lard exprimait ses regrets de ne pas paraître au dîner de son oncle : le froid, la fatigue… et le petit duc semblait le trouver naturel ; il connaissait d’ailleurs les préoccupations actuelles de sa nièce, sans trop vouloir s’y mêler. En outre, depuis sa
– 335 – rentrée récente de Paris, il paraissait plus détaché, moins opiniâtre dans ses foucades.
Cependant, cette fois, la fête serait exceptionnelle, parce que c’était le premier centenaire de la victoire. Oui, fort na-turel que sa nièce s’abstînt, oubliât… Il se pourrait même que le duc en fût obscurément satisfait ; lui qui ne manquait pas de parler, les semaines qui précédaient l’anniversaire, des préparatifs auxquels toute la maison s’employait, il n’avait pas même fait mention de l’activité qui régnait à Hauquetot, des jardiniers jusqu’aux derniers servants d’écurie. Peut-être tenait-il à ce que la cérémonie fût plus égoïste encore…
Il revenait lentement, laissant la bride sur le cou de Sa-tan. Il allait, la tête moins haute, dans sa courte pelisse de loutre qui brillait de miroitements argentés.
Hauquetot était une très noble et très simple construc-tion du e XVIII siècle ; une grande façade avec un étage au-dessus du rez-de-chaussée, un balcon central et deux larges ailes. L’époque de son édification aurait voulu que les toi-tures fussent remplacées par ces balustres que fit triompher définitivement Gabriel ; mais, le Loigny du temps, plus ar-tiste, plus sensible sans qu’il s’en doutât, et relié à son ter-roir, n’avait pas admis que sa demeure n’offrît qu’une ter-rasse aux vastes ondées, aux interminables pluies cotentines. Des toitures, au contraire, assez élevées et importantes pour donner, à l’édifice, la noblesse réfléchie des maisons bâties sous Louis XIII. Ces grandes charpentes suggéraient, dans leur ampleur, quelque chose de l’église.
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Le château de Hauquetot contemplait ses arbres et ses parterres de ses trente fenêtres, qui ne comptaient que par leur hauteur, leur sveltesse, leur papillotement, car, pour toute décoration, la bâtisse ne montrait qu’un petit fronton central, dépassant le toit de son triangle, de sa mouluration à pilastres qu’enrichissait la dentelle de son balcon. Ce tout petit décor suffisait à le parer, entièrement, comme un seul joyau sur une belle poitrine.
Mais c’était sa couleur qui lui conférait une grâce unique. Tout le château, hors le fronton et les lucarnes avec leurs appuis, était recouvert d’un enduit incarnat. Cela ne marquait pas ainsi que la surface pétillante et fragmentée des briques anciennes, qui étincellent, parfois, comme des œil-lets d’Inde ; non : ici la continuité du placage rose vêtait toute la demeure d’une sorte de peau, bien vivante et san-guine.
Au milieu des verdures épaissies et sans pareilles, cette tonalité s’exaltait indiciblement, animée encore par les grands miroirs d’ardoises, les toitures gorge-de-pigeon ; par le damier noir et blanc des croisées, dont chaque petit car-reau – et il y en avait quarante par fenêtre – ne reflétait pas le jour comme le voisin, obéissait à ses incidences person-nelles, à son placement, dans le réseau des bois qui le main-tenait.
Cette couleur possédait les variations d’un teint délicat. L’air, l’eau, le soleil, la faisaient jouer. En été, par les jours brûlants, Hauquetot, pénétré de lumière, pâlissait, s’anémiait ; arrivait à des roses de pois de senteur, à une subtile pourpre, doucement embrasée, qui semblait émaner sa tiédeur interne. La façade devenait complémentaire du ciel bleu, poudroyant de rayons. Et, sous la pluie d’hiver, le
– 337 – château se fonçait, se marbrait ; sa peau rose, mal protégée par son grand capuchon d’ardoises, s’activait, s’assombrissait ; son corps paraissait rougir sous le fouette-ment des averses.
Même par beau temps, il devenait un baromètre que tous consultaient. Le petit duc n’avait qu’à se pencher à sa fenêtre du balcon pour voir l’aile de l’ouest et ordonner aux piqueux de prendre les manteaux de cuir.
Le château était solide et massif, bien établi sur des bases puissantes, large sans être trop grand, et cependant cette roseur lui conférait de la féminité. On disait « le châ-teau », certes, mais on pensait « la maison »… et cela était une chose précieuse que ces Loigny, tellement virils, fussent liés à cette autre femme, celle qu’ils avaient le plus cons-tamment chérie : leur demeure. Leur galantise s’exprimait avec Hauquetot ; ils avaient voulu cela, cette grâce, tout de suite. Ils dédaignèrent immédiatement leur ancienne habita-tion, leur manoir-fort, où ils ne vécurent plus. Il leur fallait de l’air, du soleil, de la bravade, de la gaieté ; tout ce qu’ils avaient réussi à matérialiser ici, dans cet Hauquetot pimpant et seigneurial.
C’était la basilique de leur race, qu’ils avaient construite aussitôt leur ascension, comme on édifie une chapelle après un miracle. Elle contenait les trophées de leur gloire, leurs reliques. En y pénétrant, ils se remettaient d’un coup, en face de leur vocation héréditaire. Ils la vénéraient et l’aimaient à la fois, ainsi qu’une maîtresse à laquelle ils pensaient inces-samment ; à qui, de tous les coins de l’Europe, ils ramenaient des présents, et aussi comme une grand’mère devant la-quelle ils se retrouvaient enfantins ; qui les enseignait et leur
– 338 – racontait des histoires. Ils y revenaient toujours avec jubila-tion.
Sur Satan, le petit duc, arrêté contre son banc favori, re-gardait sa maison. Les cygnes allaient et venaient, attentifs au cavalier bien connu. Il avait eu raison de vanter son stu-cage, lui, le troisième qui venait de le recrépir. À nouveau, il avait fait éclore une énorme pivoine, au milieu des prairies et des eaux. Avec la neige des jours passés, le château, rougis-sant à l’extrême, avait semblé réagir de tout son épiderme contre la morsure du froid, parmi ses plates-bandes fourrées de blancheur. Mais ses canaux, ses bassins n’étaient pas pris ; au contraire, issus directement de sources puissantes, de sources cotentinoises, les eaux vaporisaient légèrement en tiédeur, et leur haleine adoucissait toutes les lignes.
Pour les paysans, ce fard était une sensibilité, un émer-veillement de plus ajouté à Hauquetot. Nulle maison, sur toute la presqu’île et même en Normandie, ne chatoyait de cette manière ardente et délicate. Pas d’enduit jaune, que les rustres savaient, dans les temps anciens, réservés aux seules maisons des faillis ; non : de la fleur. Fontenay et Flaman-ville, les plus belles demeures du Cotentin, que beaucoup connaissaient, car on y est curieux, étaient plus importantes, peut-être, plus ornées, mais restaient livrées à leur appareil de pierre, à leur argent, à leur fer lourd : des guerriers au re-pos. Ici, ce zinzolin pâle, dans son anomalie nuancée, repré-sentait bien ses maîtres ; des hommes vifs, gais, affables et sensuels, amoureux.
Et le duc songeait que cette demeure étonnante avait contribué encore à l’élévation intime du plus humble monde autour d’elle ; à la fierté, à la compréhension, et à quelque
– 339 – chose qu’il s’interdisait de nommer par son nom : au patrio-tisme rural. Hauquetot conférait un peu d’idéal, et un idéal mêlé aux plus hautes vertus ; à la guerre, à la générosité, au sacrifice. Il ne suffisait pas de s’augmenter grassement dans le négoce, pour créer, pour posséder, pour animer une de-meure comme celle-ci. Pour bénéficier de sa commodité, de sa beauté, de son prestige, il avait fallu savoir administrer, se faire aimer, et savoir mourir ce qui est le plus aristocratique des savoir-vivre… Le savoir-vivre… et le duc pensait à l’immensité d’obligations que contient ce mot-là, le savoir-vivre que Hauquetot représentait, s’imposait à tous comme un exemple.
Cependant toute philosophie cessait, pour ceux dont l’âme affleure. Ce crépuscule de février, un peu miraculeux, s’apaisant sur le château, parmi les buées violettes de ses fu-taies, l’argent de ses canaux, de ses rives, avec l’or rouge de ses allées dégagées de neige, le velours blanc de ses toits, de sa perruque à l’ange, Hauquetot échappait à toutes les finali-tés humaines. Il devenait la création insolite d’un rêveur, la fantaisie attendrie d’un artiste qui, venant de peindre quelque embarquement pour Cythère, et de frissonnantes femmes nues, avait laissé traîner son pinceau, encore chargé de vermillon…
M. de Loigny s’attardait devant la beauté de sa demeure, de leur demeure, car il ne disait jamais mon château, ne dis-tinguant plus bien ce qui venait de lui ou restait aux an-cêtres. La richesse entière du e XVIII siècle s’étalait à Hauque-tot à cause du respect de ceux qui l’avaient maintenu. Le duc actuel voyait même, devant la façade, les vingt pièces de ca-
– 340 – non qui n’y étaient plus depuis un demi-siècle ; que Louis XV, reconnaissant, avait octroyées au maréchal comme trophées de guerre. En 1793, la municipalité de Ca-rentan était venue les chercher avec des attelages de réquisi-tion. Ç’avait été, quand elles s’en allèrent, une rage, une ré-volte parmi les rustres, en apparence si indifférents : une part de leur gloire personnelle les quittait, leur était soustraite ; et ceux qui n’avaient rien dit quand on avait vidé les greniers des fermes, poursuivirent les émeutiers et firent le coup de feu. La légende veut que cinq de ces pièces aient été reprises et envasées dans le marais, et qu’elles ressortiront quand on baptisera, à Hauquetot, un mâle.
Mais, voilà ! on n’y baptiserait plus. Fin de la race ! La maison n’abriterait plus de gens portant ce nom qui, dans sa brièveté, dans sa sonorité sèche de deux syllabes, avait con-tenu de telles forces expansives, ainsi qu’un appel du pied pour un assaut d’armes ! Et celui qui s’enivrait gravement de sa beauté ne devait plus longtemps la voir…
Il se sentait quand même dans l’obligation de la faire du-rer, pour que sans Loigny, prêtres du culte, la maison gardât sa destinée mystique : temple dont les servants sont morts, mais qui reste encore à ce point rempli du dieu, qu’y péné-trant, les profanes en demeuraient saisis.
Un château qui disparaît, mais voici deux cents paysans qui désertent ! C’est, pour eux, la maison du secours hérédi-taire, matériellement, pardi, bien sûr, mais, autant et plus, spirituellement. La politique rurale devrait être une politique de châteaux.
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Fallait se hâter de tout assurer, de combiner. Plus beau-coup de temps à c’t’heure… La mort attendait, et non pas l’indécise mort de l’âge : l’autre, la pénible, celle de l’accident ou de la maladie prématurée. Le duc de Loigny venait de le savoir, de l’apprendre et, malgré son courage, la notion lui en était pénible. Il rentrait de Paris où, par respect militaire, attentif à un malaise qui s’aggravait depuis deux ans, pour éviter toute nonchalance, il venait de consulter son jeune ami Tardieu, dont il avait connu et protégé les père et grand-père, les graveurs. Le voyant hésiter, le duc avait chargé comme à la tête de son régiment. Il arrachait la sen-tence : condamné à mort, et l’exécution, dans un an, au plus tard. « Bast, pensa-t-il, c’est comme si je devais porter un ordre sous un feu bien nourri, voilà tout ! » Et il s’était conso-lé avant d’atteindre son cercle.
Mais cet anniversaire serait sans doute sa dernière fête. Alors il avait encore poussé les préparatifs et voulu que la somptuosité fût exceptionnelle : il offrait un dernier « ca-deau », suprême, à la maison.
Satan venait de le ramener à molle allure ; chaque sortie faisait un peu dernière promenade, et cela n’était pas désa-gréable ; ces vallons devenaient, depuis, bien plus chers en-core à son âme, lui qui déjà les avait tant aimés. Dans quelque coin de l’Europe qu’il se trouvât, il appréciait les paysages par leurs ressemblances avec ceux-ci. Ces monts et ces prés lui demeuraient si familiers ! oui, familiers, faisant partie de la famille, tels que des parents.
Il ne se plaignait pas, bien que la vie eût été moins géné-reuse, pour lui, qu’on aurait pu le croire. Une amertume : ce bâton de maréchal qu’il n’avait su obtenir, et qui au fond,
– 342 – avait été le rêve de sa carrière militaire, l’avait poussé depuis sa lieutenance ; qui eût fait, comme chez les Broglie qu’il en-viait sourdement, trois maréchaux consécutifs. Une souf-france : son nom qui périssait. Mais dans ces familles, il est de règle, exactement comme dans les familles paysannes, de ne jamais se plaindre, même en face de soi-même. On a l’obligation de se considérer comme privilégié. Allons, vail-lance et gaieté, quoi qu’il arrive ! Alors en présence de cette belle maison qui s’enveloppait de sa pudeur alarmée, et qui n’était qu’une matérialisation de la gloire, le vieux petit duc, sur son pur-sang admirable et dans sa loutre métallique, sif-flotait encore la marche de Villars, en songeant à ses der-niers moments.
C’est drôle ! une douleur, une sensation plutôt, là au creux de l’estomac ; une pointe pénible dans les vertèbres ; la difficulté de s’étendre, sans se mettre tout de suite en zig-zag et sur le côté, lui, qui dormait toujours à plat dos et droit comme un vainqueur mort sur son lit de parade, couché sur des étendards… Et voilà : un cancer, à un organe qu’il venait d’entendre nommer pour la première fois. Souffrir, et qui pis est, être dégoûtant ! Peu importe : ne jamais déchoir dans la mélancolie !
Au fond, il n’avait besoin de personne pour célébrer l’anniversaire : la fête serait donnée pour Hauquetot et pour lui et pour les morts, que les vivants, après tout, eussent peut-être choqués ; aux mânes glorieux, aux héros anciens ! Aux simples, aussi, seuls invités, qui encombraient les com-muns et les granges, aux tenanciers, aux bordiers, aux mé-tayers, aux bûcherons ; aux relevants, aux hommes de troupe
– 343 – de la duché de Loigny ; à tout l’effectif de la maison ter-rienne.
Il n’avait besoin de personne, et pourtant cette complète solitude lui devait être pénible puisqu’il luttait contre elle.
Il réfléchit avec volonté à ceux qu’il avait vus mourir : tant et tant ! à leurs grimaces, ces grimaces qu’aimait à con-trefaire le roi Louis XIII, quand il était encore jeunet – pour-tant, Louis XIII, Loigny l’aimait – et pour lesquelles il allait épier les agonies. Grimacerait-il, lui ? Gémirait-il ? Non, Tête-Dieu ! il jurerait ! Il traiterait la mort comme une insis-tante et insolente garce !… La mort serait la seule femme qu’il eût insultée. Il lui pousserait, à la figure, le bouillon de son râle comme l’on crache !
Il se sentit encore rempli d’une force profonde, érigée, compacte. Il sourit. Il mourrait à Hauquetot, dans sa chambre au balcon central, en ayant fait mettre, autour de son lit, des trophées : « Hubert de Loigny, né à Hauquetot, en 1783 : mort à Hauquetot, en… »
Le château commençait à s’allumer, à briller. Les soupi-raux des cuisines luisaient comme des fours. Les écuries s’illuminaient. Dans les bâtiments, on entendait les musicos qui accordaient leurs crincrins, qui essayaient leurs serpents et reprenaient en sourdine les airs qu’ils sonneraient. Une trompe de chasse graillait doucement dans les parages du chenil. La rumeur d’une ruche, en train d’essaimer, issait de l’agglomération monumentale, un bourdonnement d’abeilles semi-nocturnes.
Le duc reprit sa marche.
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Satan avait le pas si allongé, si souple, le sable des allées était si profond qu’on n’avait pas entendu rentrer le maître. La belle voix de commandement, que le cancer allait fêler, elle, d’abord, psalmodia, sûre de provoquer le bondissement, le jaillissement, la surrection :
« PALEFRENIERS !… »
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