L'Homme aux gants de toile
VII la Toussaint
VII
LA TOUSSAINT
Il se lia avec une famille, de liens bien ténus, mais qui lui firent un peu abandonner sa position secrète.
Comme il regagnait sa hutte, obligé de faire un long dé-tour devant l’arrivée fougueuse des hautes eaux qui com-mençaient de barrer les estuaires et les chemins anciens, l’inconnu se trouva en présence d’un petit drame où l’intervention immédiate s’imposait : pas même le temps d’appeler et de chercher du monde : il s’en fallait de quelques minutes. Un agneau échappé bêlait au milieu d’une éminence insensible mais encore respectée par la crue. Là, tout seul, prisonnier sur cet îlot étincelant qui diminuait tou-jours, dans le soir qui teignait l’herbe et la bestiole comme des émaux blancs et verts.
Le rôdeur s’engagea dans le pré, d’où chacun de ses pas tirait de petits jets d’eau comme s’il eût marché sur une mé-duse ou pilé sur une éponge. Il dut traverser le courant en enfonçant jusqu’au genou. Il courut après l’imbécile petit bonhomme qui caracolait autour de son disque toujours plus étroit, et qui, finalement, se lança dans le marais. Le soli-taire, trempé jusqu’au ventre, l’y suivit, l’atteignit, le ramena vers la ferme dont il savait l’existence sur la colline. C’était ainsi : il lui aurait été impossible de laisser se noyer cet agneau.
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Mais il n’était pas sans anxiété, car, ici, il allait être obli-gé de stationner quelque temps ; trop mouillé pour regagner sa bicoque, avec sa fièvre, il devrait attendre devant le feu, et se prêter plus ou moins à l’examen, tandis que, quand il cou-rait à la suite des troupeaux, le trouble général le préservait. L’agneau mouillé devait lui aussi être réchauffé ; il savait que ces gens-là n’avaient qu’une brebis ; comment avaient-ils pu laisser filer l’agnelet ?
Mais il comprit tout de suite : l’homme qui lui ouvrit la porte était plus malade que lui-même ; la fièvre l’avait presque minéralisé, avec, sous les yeux, des noirceurs d’antimoine et des reflets plombeux sur les joues : une mai-greur ! Le paysan lui sourit, semblant le reconnaître ; le re-mercia avec une effusion très simple : « Que Monsieur vienne vite se sécher ! » L’homme parlait comme du fond d’un rêve : lui et les siens étaient tous souffrants, et, par une malchance complète, assujettis aux mêmes périodes de la fièvre qui les prenait ensemble. L’inconnu entra.
Cinq personnes gisaient, acagnardées devant l’âtre, qui se levèrent : une femme, deux garçonnets, et deux filles… Ils lui sourirent avec ce même air exténué qu’avait le maître. Un sourire de l’au-delà, d’une région ignorée… Ils étaient sur-chargés de tous les vêtements de la maison ; se pressaient autour d’un grand feu de bruyères et de roseaux détonnants. Sans mot dire, la fillette aînée essuya l’agneau et le coucha sur ses genoux, comme si ce supplément de chaleur n’était pas négligeable. Probablement leur inoculation à la même date, leur consanguinité, déterminaient ce surprenant syn-chronisme, mais ils l’admettaient, pris dans leur résignation admirable, dans leur courtoisie envers le mauvais sort ; peut-être aidés par un espoir religieux, une compensation future,
– 94 – avec la fin. Ces gens-là restaient si curieusement liés au culte !
D’un seul coup, l’homme se sentit en sûreté. Il éprouvait quelque chose de tranquillisant, de ferme, qui entraînait la paix ; une paix peut-être désespérée, mais la paix.
Les paysans se soignaient avec des décoctions d’écorces de saule, dont un grand coquemar bouillonnait sur le feu. Ils ne parlèrent plus quand le solitaire eut refusé le miel qu’ils offraient. Chacun poursuivait sa rêverie lasse, embrumée. Il se pouvait que lui-même, le proscrit, intervînt dans cette rê-verie comme un personnage plus fantastique encore que ceux de la fièvre ; était-ce pour cela qu’il est demeuré dans les souvenirs, marqué d’un trait si noir, d’une telle passion ? Les fiévreux se taisaient ; ils se resserraient, recroquevillés, tas de loques où disparaissaient les corps vivants, d’où sor-taient des mains grêles et noueuses tendues vers la flamme. Lui-même ne disait rien, et s’épanchait intimement, douce-ment, presque suavement, de faire pour la première fois par-tie d’un groupe d’êtres, sous un toit, et devant un foyer fami-lial.
En s’en allant et parvenu au sommet des collines, il jetait un coup d’œil d’ingénieur, d’homme instruit et volontaire, sur le relief général. Comment arriver à résorber ces palus mortels ? Comment, réellement et puissamment, venir en aide à toute cette population, et dériver les eaux ? On pou-vait y parvenir cependant : tout ce qui dépendait du duché de Loigny avait été, dans une longue suite séculaire, irrigué, nettoyé, assaini. Ces contacts, que sa vie lointaine d’avant ne lui avait pas permis, ni sa caste, trop citadine, trop près de la Cour, lui révélaient le peuple campagnard : dans sa fruste
– 95 – noblesse, dans son application, dans son goût du travail, et surtout, ah ! surtout, dans son acceptation presque sublime ! Il avait éprouvé en outre la sensation curieusement inatten-due qu’il était connu, et connu pour être aidé, plaint au lieu d’être honni. Il était troublé. En redescendant, son teint ro-sissait d’une autre ardeur ; une sorte de sensibilité vague, mais étendue, l’emplissait, qui lui faisait élargir son affection, la distendre sur un sol, hors des paysages et des aspects : comme on chérit une entité, une nation.
Le lendemain, il revenait à la petite ferme du marais ; et toute la maison l’accueillit cette fois avec une assurance amicale. Comme c’était bon – et facile ! – de se faire aimer ! il remarqua avec une émotion qui lui fit bourdonner les oreilles, que la fillette aînée l’appelait « Monsieur Louis »… Ils pouvaient croire que c’était son prénom, et ils l’employaient avec une pointe de réserve et d’audace, à la manière des tenanciers qui s’en servent pour témoigner au maître une affection ancienne, bien supérieure au respect. Ils semblaient si heureux de ce retour ! Ils sont si peu gâtés que la moindre attention les trouble, dans leur désert, ainsi que la plus petite parole adressée aux aveugles les retire de leur obscure solitude.
« Monsieur Louis » ramenait un flacon de poudre blanche luté au sain : de la poudre blanche très fine :
« Dans un peu de lait chaud, dit-il, prenez-la ; et ne vous arrêtez pas à son amertume. »
Son ton supérieur, que cette fois il ne songeait pas à dis-simuler, augmentait leur confiance et son ascendant. De ses mains gantées, il prépara des doses sur des feuilles de ro-
– 96 – seau, car, à cette époque, le papier était une chose rare dans les campagnes. Il essayait de se rendre compte des poids, des centigrammes, des « grains » comme on disait encore ; mais il hésitait, et la fillette le tira d’affaire : « Une noi-sette ? »
Et brisant les avelines au moyen du casse-noix normand, une vis qui fend les coques sans les broyer, elle en prépara des petits réceptacles. Ce fut donc dans ces cupules rus-tiques que l’inconnu distribua d’abord le remède. Dans des coquilles de noix recollées à la cire d’abeilles, il enferma la provision qu’il laissait derrière lui.
Il s’assit encore, au milieu d’eux, et il y fut assez lon-guement. Comme il se décidait à partir et qu’il disait adieu sans tendre la main, il fut secoué par un acte de sympathie qui lui révéla la place qu’il venait d’acquérir parmi ces êtres peu démonstratifs. Soudain, la fillette de cinq ans s’emparait par-derrière de sa main pendante, et le tirait brusquement, de toute sa force, pour le retenir. C’était une petite blonde, aux yeux noirs très veloutés, avec un sourire plein de joie espiègle. Elle s’attachait à lui. Les paysans intervinrent en s’excusant, mais la petite ne lâchait pas :
« Tu veux donc que je reste ? fit l’homme d’une voix changée.
— Oui… » flûta-t-elle, avec un clignement d’yeux de très ancienne amie.
L’effet de la drogue fut extraordinaire sur ces orga-nismes préservés de toute thérapeutique chimique, chez qui rien n’avait altéré la franchise des réactions. Ils le crurent une opération de magie blanche. Le lendemain, vers trois heures, à l’instant où commençaient à l’ordinaire les zigzags
– 97 – glacials, ils s’étaient réunis autour du feu, passifs, attendant l’attaque imminente.
Et voilà que, peu à peu, passèrent les minutes ; qu’on dut recharger la cheminée. Et voici qu’ils s’étudiaient des yeux, furtivement, n’osant parler, dans une circonspection peu-reuse, comme si, de se targuer d’un mieux-être, pouvait ren-forcer la virulence prochaine du mal, l’exaspérer. Mais les enfants commencèrent à babiller, d’abord, et bientôt il fallut se rendre compte, s’avouer que les coups de fouet n’étaient plus que des frissons passagers et adoucis ; que l’accès reve-nait tout juste pour mieux montrer sa bénignité, sa défaite. Ils se redressèrent tous, s’interrogeant, expansifs, vain-queurs, brusquement prévenus, brusquement allègres, déli-vrés !
Et le lendemain, ce fut plus sensible encore. Alors le père s’encourut vers la maison de la carrière, emportant six pots de miel et des mâcles, ces châtaignes d’eau qui, cuites sous la cendre, font un dessert très fin, dans une jolie cor-beille d’osier, car ces gens étaient plus vanniers qu’agriculteurs à cause de la pauvreté du sol. Il ne trouva point l’étrange mire. À la cinquième fois, seulement, il le rencontra déjà inquiet des traces de pas relevées autour de sa porte :
« Ne parlez pas, mais distribuez. »
Le secret fut gardé, en partie, pas assez. C’était un bon secret ; alors… Un des bénéficiaires à qui manquait enfin la poudre – elle parvenait maintenant en plis soigneusement fermés et dosés – porta le dernier chez le pharmacien de la bourgade. Celui-ci, après avoir flairé, goûté, lui dit, avec étonnement : « Mais, c’est de la quinine ! » inventée à peine depuis vingt ans, et encore chère et rare. « D’où la tenez-
– 98 – vous ? » Le paysan ne répondit pas et fit ce geste vague du rustre qui se recouvre de sa fausse bêtise. Le pharmacien dit qu’il en avait très peu. « Merci bié, fit l’autre, je tâcherai d’en tracher ailleurs… »
Vint la Toussaint. Le Vent de Trépas était arrivé en avance avec ses pluies furieuses, et les marais débordaient un mois plus tôt que d’habitude. Les tempêtes avaient râtelé les forêts, avaient écrasé les arbres de leurs puissants poi-trails invisibles. La presqu’île fumait de feuilles, de fusées palpitantes, en spires folles, en vols d’or, mais que les flèches de l’eau semblaient viser, darder, qui retombaient alourdis de pluie, compagnie d’oiseaux mourants.
Le vent et les averses cessèrent après les Vêpres Noires, les vêpres de la Toussaint, où déjà commence la liturgie des Trépassés ; et le Jour des Morts se leva dans une atonie mys-térieuse, comme si tout le pays se reposait lui-même de la fièvre qui allait quitter les hommes avec l’hiver, la fièvre que venaient de pourchasser, de balayer les ouragans.
Les marais luirent à l’infini, dégagés des écheveaux li-quides, des aspersions rageuses. Tout bleuissait et s’inscrivait soudain à des distances inappréciables. Le pays s’ouvrait, s’éloignait, dans la toute fine couleur des lointains et des eaux.
Au matin du 2 novembre, l’homme descendit vers la maison du vannier. Il était vêtu comme un paysan en di-manche, simplement, mais une préséance certaine sortait de lui, de son aspect si ce n’était de son comportement. Il était plus blêmi encore, par exemple. Peut-être, pour la distribuer
– 99 – et maintenant qu’elle manquait un peu, s’était-il refusé sa part de quinine. Il n’est de vraie générosité que le sacrifice personnel…
« Voudriez-vous, demanda-t-il au père, me prêter votre esquif pour rejoindre Lartier ? »
Il désignait, tout au fond des grisailles, de l’autre côté du marais, mais dans sa plus grande largeur, au bout de cette nappe vitrifiée, un clocher qui pointait. Lartier, grosse pa-roisse rurale, célébrait superbement le Jour des Morts, avec des confréries nombreuses et des chanteurs. En Normandie, c’est la grande fête des fantômes ; tous les défunts attendent près des vivants.
« J’vais vous y conduire, monsieur Louis ; le vent est faible mais bon. »
L’inconnu refusait, il comptait rester là-bas assez long-temps ; il voulait assister à l’office.
« J’y assisterai moi aussi ; le temps de me nipper. »
De l’autre côté, et cependant seulement à trois lieues, M. Louis restait complètement ignoré. Les longues inonda-tions hivernales et printanières séparent les pays comme un bras de mer qui ne subirait aucun changement. Les routes d’alors, faites à l’économie, n’osaient pas franchir le marais en chaussée ; elles tournaient autour, et rendaient les dis-tances bien longues. À Lartier, celui qui fuyait les hommes et les cérémonies pouvait se mêler aux fidèles.
Il attendit, les yeux fixés sur les eaux, sur les collines qui émergeaient. La tranquillité de ce Jour des Morts saisissait. Cela ressemblait en effet à quelque décor d’après les hommes. La grande agitation des oiseaux, leurs cris, aug-
– 100 – mentaient encore la notion que tout cela était vidé d’humains.
Le vannier revint dans sa noirceur de fête funèbre, et tout gonflé de son importance. Sur la berge, la famille en-tière, heureuse de pouvoir rendre service, vint assister au départ, même l’agneau.
Au bas de l’eau, si près de sa surface, l’étendue opales-cente paraissait si vaste qu’elle semblait se bomber. En outre, elle déterminait des mirages qui l’amplifiaient encore : de minces lignes claires, comme des étirements, des ba-guettes de verre pâle, s’intercalaient entre les rives et en dé-tachaient des îles. D’en bas, les collines opposées, bleu de cobalt, flottaient sur d’irréelles lagunes.
L’homme s’assit à l’avant, tournant le dos à l’horizon immense, les yeux fixés sur cette terre qu’il quittait, sa terre… Bientôt le bruit labial des petits flots heurtant les rives, décrût, s’allégea. Le vannier déhalait sa barque à la ningle, la longue perche dont il emportait trois modèles de différentes grandeurs. Enfin, bien au large des herbiers et des anses, il établit sa voile, une fortune carrée en toile tissée à la maison, et brunie comme vieux cuir. Vent arrière, elle ai-derait à la marche. Elle se gonfla, s’étarqua, et la barque commença de glisser. Gêné par la rotondité du chanvre, l’homme changea de place et revint s’asseoir sur le banc du mât.
Alors commença une étrange navigation, insensible dans sa mollesse ; la barquette parut entraînée dans un courant
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égal de l’eau et de l’air. Ils avançaient comme une grande feuille.
Toutes sortes d’oiseaux tournoyaient avec des criaille-ries. Les oiseaux de mer étaient en plus grand nombre et dominaient les autres, seigneurs de la vague régnant sur les marins d’eau douce. La tempête les avait drossés au-dessus du marais et ils s’y trouvaient retenus par la richesse des eaux d’inondation. Ils plongeaient, remontaient, s’arrachaient les débris, la proie, du bec : mouettes blanches et grises comme le ciel, goélands roses, pies de mer tache-tées. Des cormorans, couleur de varech, chargeaient au mi-lieu des voiliers fantasques, eux, insensibles au butin, aux amusettes, tels des paquebots. Ils fonçaient, le cou tendu à l’extrême limite des vertèbres. Les oiseaux encombraient l’air.
Le paysage se vitrifiait davantage. Pourtant, dans ces montuosités bleuâtres qu’on voyait, vivaient des campa-gnards et s’étiraient des routes. Des gens se hâtaient, grouil-laient sur les chemins. Une grande agitation humaine devait s’y manifester, en ce jour que tous chôment, même les plus insouciants, les plus réfractaires.
À mesure qu’on avançait, on rencontrait de plus en plus d’oiseaux. Leurs cris devenaient assourdissants, pénibles :
« Ils chassent les ombres, dit le vannier ! – le marais est plein d’ombres… voyez ! »
L’inconnu eut un étonnement bref, presque une crainte. Il se pencha très bas pour fouiller des yeux les eaux rousses. Les ombres, ou ombles, se mouvaient en effet dans les flots de surface, surpris par ces nouveaux terrains gagnés à la conquête aqueuse. La barque, amollie, les dérangeait à
– 102 – peine. Ils fuyaient l’attaque des oiseaux-pêcheurs qui sui-vaient le banc.
L’inconnu se releva, comme un peu étourdi. Il s’appuyait franchement sur le mât et fermait les yeux, déjà las, sans doute et gagné par la somnolence. Ils se déplaçaient sous la coupole grise, traversée d’essors.
Dérangé par un cri plus fort, par un envol plus proche, le passager ouvrit les paupières, et lui aussi s’exclama soudain en désignant l’endroit qu’ils avaient quitté. On ne le voyait plus. Le brouillard venait.
Le brouillard arrivait comme une haute falaise, molle, boursouflée, à peine poudrée de cendre, pour ombrer ses pe-lotons réunis, ses soufflures de brume, ses coussins coton-neux et si blancs. Au premier regard, on aurait pu croire que rien n’existait en dessous, que le ciel rejoignait l’eau, l’avait absorbée : un énorme cumulus avançait, au sommet indis-tinct, empanaché de fumées incertaines, d’ouates éraillées, légèrement plus grises que le ciel, un peu plus foncées. Mais, avec l’attention, l’étrangeté du spectacle tenait surtout à une coupure exactement rectiligne qui séparait la masse en son milieu, horizontalement. C’était son point de contact avec l’eau : le reflet se marquait tout de suite, mais jauni par les terres, les boues en suspension, de sorte que cette immense muraille se voyait absolument tranchée en deux parties, l’une argentée et l’autre qui se mordorait.
En approchant, cette ligne si nette s’effrangea, se bour-soufla de redans sphériques, de pelotes saillantes et bou-geantes, sautelantes, eût-on dit, sur les eaux lisses. La masse nivéenne gagnait, en roulant sur la surface qu’elle dévorait.
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L’eau semblait fuir par-dessous, s’y jeter sous des cylindres, s’y glisser.
« Ça ne fait rien, déclara le vannier : aujourd’hui les cloches des églises guideraient un aveugle sur la bonne route. Dans un quart, tout se mettra en branle, et si le vent dure, nous aborderons à pic. »
Il donna du mou aux écoutes. Le point vélique venant plus sur la proue, la barque assura mieux son chemin.
La cotonneuse falaise progressait, leur arrivait dessus. Bien avant qu’elle ne les rattrapât, son souffle froid les avait rejoints. Alors, des paquets difformes, emportés comme des vapeurs, fusèrent autour d’eux, bondissant avec une ondula-tion, échevelés, doués d’une expansion intime qui les cardait, les effilochait, les reconstituait. Et, avec une vitesse accrue, l’obscure blancheur les atteignit. En trois secondes, elle les sépara de toute chose. Plus rien que l’eau salie. Les cris des oiseaux s’atténuèrent brusquement. On était entré dans une autre atmosphère, sans résonance, sans timbre…
Le barreur cherchait vainement à percer l’opacité duve-teuse. Il lui fallait se fier au vent. La voile était devenue subi-tement noire, et vacillait comme si les souffles venaient de partout à la fois. En deux minutes, tout fut couvert de perles d’eau, membrures, bordages, perches, plancher du pont. Une sueur gemmifère sortait, eût-on cru, de chaque pore, se gon-flait et luisait, élargissant tout, même les cordages qui paru-rent doubler de grosseur sous l’incrustation de ce givre sphé-rique, de ces ampoules.
Et puis, il y eut un obscurcissement ouaté plus détermi-né encore. Des ombres d’oiseaux, jouaient au-dessus de la barque. Les vols noirs des cormorans sortaient brusques, très
– 104 – bas, comme ayant perdu de la hauteur. Un cormoran, lancé à toute vitesse, se cogna contre le mât, et la tête écrasée, tom-ba, massif, en sac. Dégoûtés, ils contemplèrent un instant le sang épais et chaud qui bourgeonnait. Ils lancèrent au loin le corps de l’oiseau et le perdirent très vite de vue. La barque devait avancer plus rapidement car un léger clapotis naissait sur l’avant, à gauche.
L’inconnu le fit remarquer comme s’il lui eût été néces-saire de parler, de se sentir vivre dans cette touffeur glaciale.
« Non, répondit le vannier, ce n’est point la brise, qui tomberait plutôt : c’est le courant. Nous devons être en plein sur le grand courant, en bonne voie. »
Des choses venaient de la gauche, en effet, lentes, mais animées de mouvement. D’extraordinaires jonchées de feuilles, des nappes prises aux bois, immenses taches de cuivre sur cette plaque de cornaline rousse, qui dessinaient des continents. Des bouchons de foins, arrachés aux prairies, tournoyaient ainsi que des chignons de noyées. Un nid de vanneau, avec ses deux œufs verdâtres, brisés et vides…
Le passager murmura :
« Nous devrions bientôt entendre les cloches ? »
Sa voix se matait, comme une chambre pleine d’étoffes.
Bientôt, en effet, les cloches transpercèrent la nue : mais elles n’apportèrent pas de secours. L’heure des offices était la même, et les cloches sonnaient ensemble, même celles de la terre qu’ils venaient de laisser derrière eux, dans une con-fusion sonore où l’oreille ne pouvait vérifier aucune direc-tion. La voile pendait, le vent semblait passer plus haut. Le
– 105 – vannier voulut reprendre la ningle. Il l’enfonça sans trouver le fond. Il pensa donc bien être en face de Lartier, où se trouvait une fosse profonde : l’endroit où se creuse un vortex au-dessus d’une semi-absorption, paraît-il. Il y aurait, au centre du marais, une place filtrante, une considérable « bé-toure », un boitout, par où, durant des mois, les eaux fuient vers les fonds souterrains. Le paysan gréa ses avirons sur ses tolets primitifs ; une cheville où la rame tient par une es-trope, et il commença de nager.
Il baissa la voile qui battait, et réempoigna les mâche-rons.
« Voulez-vous que je vous aide ?
— Oh ! non, monsieur, pas besoin : nous devons bientôt arriver. »
Ils avançaient toujours dans leur étoupe. Le vannier, se fiant à la régularité de sa nage, pensait bien continuer en droite ligne vers le bord opposé, sans autre trouble qu’un re-tard sur le temps prévu. Au bout de trois lieues d’eau, on doit toujours arriver, sauf avarie. Mais la musique générale des cloches égarait son instinct. L’inconnu, pensif, avait de nou-veau fermé les yeux, et, de temps à autre, il s’épongeait le front, soit d’humidités lui coulant sur la face, soit des sueurs de la fièvre. Le vannier ne le voyait pas, lui tournant le dos pour manier les rames. Le paysan stoppa d’ailleurs un ins-tant pour essayer de se reconnaître et de s’orienter sur les cloches de Lartier, dont il savait l’accord : trois grosses et un glas tout grêle. Mais il ne put les séparer et, soucieusement, se remit sur l’aviron.
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« Donnez-moi une de vos rames, dit l’homme, j’ai froid. »
Le vannier ne résista plus, et le passager s’acharna sur l’aviron. La barque prit une impulsion plus vive, car le rustre ne voulut pas rester en dessous de l’effort. Il semblait bien que se rapprochassent les sonneries. Mais au bout d’un temps qui parut anormal, on n’avait guère de résultat appré-ciable. Le paysan dit :
« Mieux vaudrait, monsieur, attendre le midi, ou deux heures, que la brume relève… Il est bien possible que nous tournions en cercle. »
Et, du doigt, avec une grimace, il montra le cormoran tué qu’ils avaient jeté à l’eau, et qui flottait près d’eux, ailes ouvertes. Ils le virent dix secondes, avant qu’il ne fût empor-té par les blancheurs mobiles. Le passager secoua les épaules, furieusement : « Donne-moi les deux avirons. Donne ! je le veux… »
Il arracha sa veste paysanne. Il s’était paré en dessous. Il portait une de ses anciennes chemises à jabot que le vannier regarda avec stupeur. La fine batiste enveloppait le torse énorme de ses plis sans nombre, de ses plis délicats. Par son ouverture, on voyait briller une chaîne d’or qui se perdait dans la poitrine.
L’inconnu rama tout de suite avec la dernière violence. Il avait jeté son chapeau aussi, et relevé ses manches… Il saisit les avirons ! Les pieds crispés sur une varangue, il donna toute sa force, ployé en deux, puis détendu à se coucher jusque sur l’avant. Le pauvre esquif vacilla et jaillit, à moitié déjaugé, hors du liquide, soulevé sur ces deux nageoires qui
– 107 – cherchaient leur point d’appui dans les profondeurs, qui ex-trayaient de l’eau cette trop légère chaloupe.
Le vannier sentit que son bout de godille, à l’arrière, ne saurait diriger une telle impulsion athlétique. D’ailleurs l’angoisse commençait à lui tourner le cœur… Tout autour, passaient de grandes vapeurs filantes, rapides, hautes et dé-chiquetées, incessantes ; des formes, un instant dessinées, avec des corps et des bras, et qui rejoignaient la masse des indistincts, des confusions, comme des êtres qui regagnent une foule et s’y perdent. C’était le jour des trépassés ; chaque tombe s’est rouverte, et, sur la terre, devenue trop petite, les morts infinis gagnent le marais, encombrent les espaces vides, s’y bousculent.
Le vannier tremblait, et son compagnon ne le rassurait plus. Pour la première fois, il le voyait sans chapeau : cette tête rase, ce front élevé et monumental, qui se gonflait de rides et de veines sous l’effort, qui se chargeait de menaces ! Ces cheveux si courts avaient le reflet de la peau de taupe souterraine. Sans un poil grisonnant mais traversés de filets de sueur ou de brume condensée. L’homme ramait les yeux clos, la bouche torte. Les avant-bras nus, blancs, aux lignes bleues, gros comme des cuisses pauvres, dont les gants de toile exagéraient encore la massiveté, ces bras fonction-naient aussi puissamment que des bielles : à plier les avi-rons ! L’homme piochait et repiochait dans le marais, et il se relevait en soulevant toute la barque de son mouvement de reins…
Le paysan gémit :
« Monsieur Louis, monsieur… »
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Ah ! il n’entendait rien, rien !… Le vannier, accroupi sur son banc arrière, cramponné aux plats-bords, sentant sur sa nuque des touchers froids, ne pouvait plus le quitter des yeux. Il ne savait pas où voulait l’emmener ce nocher formi-dable, ce nocher convulsif, qui, sans regarder jamais en avant, levait maintenant la tête vers le ciel assombri comme pour implorer les êtres en marche au-dessus des eaux. La chemise fine adhérait à son corps, ruisselante. Enfin ! la barque devait avoir franchi tous les courants ! Les courants devaient être paralysés par cette mécanique trop forte. La barque sortait, retombait, dans un vaste aplatissement d’eau écumante, qui se changeait tout de suite en bourrelets, en sil-lons angulaires, pétillants de bulles jaunes qui fusaient. Les fantômes de l’air entraînaient des monstres marins. On se sentait suivi, accompagné par de grands reptiles ; une odeur de boue morte, de vase pourrie ! Des succions, des enton-noirs tourbillonnants ! La barque criait. On fuyait quelque chose ; ou bien le poursuivait-on ? Le rameur devait être en démence !
« Monsieur !… Monsieur Louis !
— Han, han !… »
Le ploiement, le va-et-vient, avec ce long gémissement de geindre, s’amplifiaient toujours. Les planches allaient se découdre, oui, sans doute, mais il entrait ici une plus grande anxiété que celle de l’accident ou de la noyade. Ici, quelque chose venait qui dépassait l’angoisse, atteignait à l’épouvante sacrée. Les yeux de l’inconnu, à la recherche du ciel, se révulsaient en deux fentes blanches. Que voyait-il, dans les masses fuyardes ? À qui parlait-il avec ces mots sans suite ?
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Tout se modifiait encore, l’écran fumeux s’obscurcissait, comme si la nuit allait venir, déjà ; est-ce qu’ils voguaient depuis tout le jour ? La nuit n’était pas là encore, pourtant ! Y avait-il donc des heures qu’on était parti ? Non, non ! Ces cloches étaient-elles les cloches des vêpres au lieu de celles de la messe ? Enfin, non ! Au-dessus d’eux, devait s’étendre un plafond de nuages et de pluie. Oui, la pluie, dont filèrent des gouttes. Les cloches se rapprochaient, elles aussi : elles arrivaient dans ce terne crépuscule blanchâtre, entre les chocs des avirons, les claques du flot, et les plaintes de l’homme ; certaines cloches, proches à les voir ; d’autres, qui ricochaient sur les surfaces et semblaient sortir des eaux bouleversées ; l’homme allait toujours, creusant ses coups de rames, ses coups de cuiller, arc-bouté contre les planches ; et quand il relevait les mancherons vers sa bouche ouverte, on eût dit qu’il voulait mordre.
« Monsieur, Monsieur !… Monsieur… »
Le vannier roula au fond de la barque. L’inconnu venait de briser sa nage et son erre, aussi brusquement que si les deux avirons eussent cassé, se fussent heurtés contre les cloches sous-marines. Il abandonnait. Les rames se couchè-rent au long du bord.
« Monsieur Louis !… »
Le rameur désigna l’eau d’un doigt qui tremblait : deux ailes noires doublées de gris : le cormoran mort, le petit ca-davre huileux et saigneux, à leur côté :
« C’est inutile », murmura-t-il enfin.
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Des gouttes d’eau, grosses comme des larmes, lui cou-laient sur la moustache. Il passa son gant de toile sur son front, à l’envers, dans un geste de travailleur pauvre :
« Nous revenons sur nos voies… On ne veut pas encore que j’aille… Pas encore… Attendre. » Ils s’immobilisèrent au sein d’une nuit horrible, sous la pluie qui grossissait. Les ba-guettes d’eau churent, répétées, de plus en plus drues, plus roides, tissant une effroyable trame de lances, perpendicu-laires, s’élargissant au contact de l’eau qu’elles perforaient. Le marais, torturé, gargouillait, glapissait, criblé. La voix du marais sous l’averse, dominait tout, et son grondement. Les deux victimes, inertes, noircies, vaincues, pliaient le dos, et la barque balançait une eau putride qui leur trempait les pieds. Il n’y eut plus d’heures, plus de temps. Eux-mêmes, ils avaient rejoint les morts.
Mais la pluie cardait lentement la brume, et la brume ab-sorbait la pluie. Le silence commença d’être. Autour de la barque, des espaces se révélèrent ; l’opacité pesante dé-nouait son étreinte. Le vannier, en relevant le front, vit s’élargir le cercle mou. Puis ce furent des nuées grises très basses, qui se changèrent en collines mauves. Tout se redes-sina, s’arrêta.
Enfin dans un silence glacé, sans clapotis, sans oiseaux, sans cloches, les deux hommes s’épièrent d’un regard en dessous. Ils se virent figés au centre de la flaque infinie, d’une limpidité si cruelle : tout seuls…
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