L'Homme aux gants de toile

Jean de La Varende · Chapitre 29 sur 32

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L'Homme aux gants de toile

IV L’action

IV

 

 

L’ACTION

 

Il était cinq heures du matin, M. de Loigny détendu, songeur, s’adoucissait dans la rêverie. Il ne monologuait plus. Il s’était assis devant la cheminée du salon de brocart et tisonnait, réunissant les braises pour, machinalement, dresser les tisons comme un feu de bivouac, en pyramide. Il restait encore entraîné par le grand souffle amoureux, et s’y confiait.

Nullement sommeil. La nuit s’achevait. Les salons, où la moitié des cires était brûlée, restaient encore trop lumineux pour qu’on pût distinguer la lente ébauche du petit jour, de cette heure d’avant l’aube, traîtresse, propice aux surprises. Dans une heure, les écuries se réveilleraient. Non, pas au-jourd’hui : ces braves avaient trop à cuver !

C’est alors qu’il perçut, au bout de l’avenue, l’aboi des chiens du garde. Les chiens du grand chenil, bientôt, donnè-rent de la voix : un traînard, quelque ivrogne égaré. Mais les chiens ne donnaient pas d’ensemble. Sans y accorder plus d’attention, cela le mit debout, et il marcha au long des grandes pièces.

Tandis qu’il ressortait du salon rouge, le même choc à la fenêtre se renouvela. Maintenant, il n’en fit plus état et pour-suivit. Le choc recommença sur la fenêtre du salon aux mi-niatures. Il eut un regard vers la haute croisée ; on ne pou-vait rien voir au travers des rideaux de mousseline, dont la

 

– 368 – blancheur retenait les rayons des bougies. Mais le choc le suivit, qui fit vibrer encore un des petits carreaux du salon des Victoires. Sur la première fenêtre, le mystérieux signal se reproduisit, insista. Résonna extraordinairement. Le duc se mordit la lèvre : « Une fois suffit ! Nous avons la tête libre à c’t’ heure. »

Mais cela reprit encore. Il haussa les épaules, et sans plus tarder s’approcha de la fenêtre qu’il ouvrit tout grand, à deux battants, malgré les rideaux.

Il se pencha : la chose ou l’être ne se voyait plus. Mais si ! Il se redressa d’un haut-le-corps : « Par exemple ! » Mais sa figure ne marquait plus du tout de souci ; au contraire, un sourire…

Un spectre, en effet :

« C’est donc toi, la grande Jeanne ! Tu viens bien tard, ou bien tôt.

— Jacqueline n’est pas rentrée ! Venez à mon secours ! »

Et, dans la lumière des bougies, Mme Jeanne apparut. Elle était sans bonnet, ses cheveux grisonnants entouraient son visage de torsions puissantes et profondes ; ses larges yeux s’étaient comme creusés de fatigue, d’angoisse, brû-laient de fièvre : elle haletait. Ses grands traits, animés enfin, prenaient une expression admirable et farouche. Leur régula-rité, avec ces cheveux de serpents gris et noirs soulevés par le vent, composaient un masque de Méduse.

« Entre, fit le duc : – J’ai pensé à toi, ce soir. Qu’est-ce que tu racontes ? Entre ! Eh bien, quoi ? enjambe !

— Je ne puis pas ; je suis trop boueuse ; ouvrez-moi le bureau.

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— J’y vais. »

Elle repartit vers l’arrière. Le duc ouvrit la porte. La grande femme entra dans sa mante noire, en s’essuyant au paillasson incrusté dans le marbre, sans un mot. Le duc, pen-sif, la regardait, mains aux hanches. Le visage de la femme, sous la violente poussée de chaleur, s’empourprait, reprenait de l’humain et de la jeunesse.

« Tu es toujours belle, Jeanne. Te revoilà donc. Assieds-toi. Viens te chauffer au salon. Ici, le feu est mort. »

Elle secoua la tête. Non, elle ne voulait pas. Cette fange, où elle venait de se débattre, lui collait aux jambes. La course avait été terrible. Elle avait fait quatre lieues par les traverses, en risquant plusieurs fois sa vie dans les fon-drières. Elle était partie à minuit. Enfin elle arrivait. Jacque-line !…

Le duc la força de s’asseoir. Il était sensible à l’inquiétude ardente de cette femme, mais par esprit de lutte, il déniait le bien-fondé de ses angoisses, et voulait lui faire comprendre que Jacqueline avait pu être retenue dans une ferme : qu’un message, envoyé par elle, était resté en route…

« Non ! elle est partie. Ou bien il lui est arrivé malheur. »

M. de Loigny réfléchissait. S’il s’agissait d’une fugue amoureuse, il aurait dû prendre la chose légèrement à sa manière. Il le sentait si bien, qu’il commença presque à plai-santer Mme Jeanne : Jacqueline avait vingt ans, et, pour amoureux, tout le pays… Mais il ne trouvait pas le ton juste, ni le dégagé. D’ailleurs l’anxiété de la mère n’admettait pas cette taquinerie.

 

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« Elle a un amour, – dit enfin la grande femme – mais mauvais. Elle aime M. Louis.

— Oh ! »

Le duc jura et frappa du pied ; fit trois pas vers le grand salon. Celui-là, encore ! Un homme mûr, enfin ! Mais le duc pensa que son dernier amour, à lui-même, n’avait pas comp-té avec l’âge, et qu’il était moins vigoureux… Ah ! les choses se renouvelaient de façon bien singulière ! Mais comment ce triste personnage, tellement contracté, tellement lointain, si… Mais non, il est beau et triste : chères idiotes !

« Jacqueline n’était plus la même, – reprit Mme Jeanne, comme si elle percevait les pensées du vieillard, – depuis que je lui ai révélé sa naissance, pour sa majorité venue.

— Tout dit ?

— Oui, sauf le nom.

— Ah !… Et tu n’as pas idée de l’endroit où elle se ca-cherait ?

— Chez M. Louis, peut-être. Alors, c’est pour ça que je n’ai pas osé, sans vous demander conseil…

— Non, pas chez lui, sûrement, murmura le duc, – il n’y couche plus depuis… depuis un certain temps. Et il n’est pas en train de faire l’amour, va, ces jours-ci. Non, je t’assure, Jeanne. Je le sais !

— Mon Dieu ! – gémit-elle ; en présence d’une possibili-té plus tragique, elle regrettait désespérément ce qu’elle craignait tout à l’heure, – vous en êtes certain ? »

 

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Il ne répondit pas ; on ne le faisait pas se répéter. Il ré-fléchit tout haut : « Alors, nous ne savons rien, comme in-dice… Avec tout le monde qui était dehors, hier, elle a dû être rencontrée, dix fois !… La lune était couverte… La forêt, noire comme chez le diable… Attendre encore une heure, pour le jour, et amener du monde ? Pas y songer. Tous sont dans les vignes, ici. Et puis, ce serait la perdre définitivement si… Il ne reste que nous deux. Voyons, Grande Jeanne, j’vas t’aider ! »

Il était là, souriant, courbé, en grand uniforme, avec ses croix et ses ordres, ses broderies, près de cette femme effon-drée, dont la mante paysanne s’élargissait sur le dallage clair. Elle joignait les mains.

« Ma pauvre Jeanne. »

Elle ferma les yeux.

« Mais il y a le limier, reprit-il, avec une flamme brusque, mon limier, le chien de ta fille ! Il couche dans sa chambre, elle le nourrit, il l’adore. Mais, avec lui… un limier de chez moi retrouverait un bouton perdu ! avec lui, nous irons droit dedans ! Comment n’y as-tu pas pensé ? En route ! »

Prodigieux sens de l’acte. Avant qu’elle n’ait eu le temps d’acquiescer, il courait à la porte, appelait… sautait dans l’antichambre où les laquais dormaient toujours : « Continue, baderne ! » Le duc empoignait la vieille pelisse, se harnachait en revenant, et son croc de fer sortait encore de la manche dressée quand il cria à la femme :

« Viens avec moi ; on va atteler le whisky… Les écuries ronflent… Dépêchons !

— Partez à cheval !

 

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— Non, je t’emmène. D’ailleurs, ne pourrai faire le pied qu’en trottant derrière. C’est Forloup ? Vous ne lui avez pas changé son nom. Bien ! »

Ils coururent aux écuries. Les deux veilleuses éclairaient seules. Pour une fois, le duc maudit son vin et son fier alcool. Il entra sur la pointe de la botte, pour ne pas réveiller les chevaux. Attention perdue ; toutes les belles têtes se tournè-rent vers lui.

« Jeanne, sors celui-là, fit-il en lui mettant un licol dans la main ; à son tour de se racheter. »

Celui-là, c’était Belphégor. Le mouvement avait telle-ment rendu sa vitalité au duc, que l’étrange petit seigneur re-trouvait sa verve :

« Il a déjà rendu service… »

Et il courait à la sellerie, décrochait le harnais. Depuis près de cinquante ans qu’il n’avait habillé un cheval ! aussi fut-il presque au regret quand le premier cocher parut, la ti-gnasse pleine de l’eau qu’il venait de se coller sur la tête, mais furieux de voir le maître avec des cuirs plein les bras, et un collier autour du col :

« Ah ! Monsieur le duc, pardon ! On est tous soûls… Je…

— Moi aussi. Va bien ! Harnache ! Ne lui mets pas quand même la bride au cul ! Je sors l’américaine. Et ferme ton bec, après. »

 

La voiture était attelée :

 

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« Ah ! Jeanne, saute me quérir mon petit fusil de chevet, garni d’argent, tu sais ; et prends des cartouches à balles, dans la commode de laque, tiroir de gauche. On ne sait ja-mais. Des capsules aussi ; boîte bleue, sur l’étagère. »

Elle courut vers le château. Loigny, impérieux, grandi par le coussin de siège, le fouet impeccablement angulaire, rendit la main, et Belphégor, dans un départ de reins un peu arraché, un départ matinal, se mit en marche. Le duc attendit devant le bureau. Il se souleva légèrement, en dégageant sa pelisse, car quelque chose le piquait : il s’était assis sur sa croix de Saint-Louis. Déposer tout cela, sans piété, aux mains d’Arsène ? Non point ; et puis, ma foi, tant pis ! son impertinence le reprenait entière, sa dernière battue au buis-son, son dernier courre à la fille, pouvaient bien se faire en grand uniforme, avec le cordon rouge en écharpe et le Saint-Esprit au cœur ! Son optimisme agissait. Ce qu’il en faisait, c’était pour la mère : on arriverait à quelque honnête métai-rie où l’on rattraperait grande Jacqueline dans le lit de la fille de la maison, à peine éveillée, et sûrement furieuse ! D’ailleurs, Hubert de Loigny se trouvait, aux côtés de Mme Jeanne, dans une de ces certitudes complètes, un con-fort complet, qui lui faisaient tant de plaisir. Tout était facile avec cet acolyte solide qui ne se perdait pas en jérémiades. Une femme de soldat, qu’elle eût fait, toujours fière :

« Nous nous sommes frappés, ma pauv’ Jeanne ; nous nous faisons du tourment pour la gloire. Peut-être même se-rons-nous ridicules… Je romprai la quête, si je vois que For-loup et moi arrivons dans une maison honorable. »

La mère secoua la tête :

« Je me suis dit tout cela, et je n’ai pu me convaincre. Il a fallu une angoisse plus forte que moi pour que je vinsse…

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Je savais que vous veilliez. Jacqueline me fait peur, au-jourd’hui. »

Ils passaient par des chemins encore fermes. La difficul-té commencerait au sortir de la duché ; toutes les routes y étaient entretenues, même les chemins de terre, méthodi-quement. Le duc n’avait pas allumé ses lanternes. La lumière trouble les chevaux quand il faut se confier à leur instinct.

« Elle est au courant de tout, alors ? demanda M. de Loi-gny, en se baissant vers sa compagne, – (emballe-toi mieux que cela), de tout ? – il se baissait comme si Belphégor lui-même ne devait pas entendre ; – sauf du nom ?

— Elle ne le saura jamais.

— Elle ne devine pas ; ne cherche pas ? N’en est pas cu-rieuse ?

— Non. Pas assez.

— Ah ! là… » fit-il, avec une sorte de regret ; il continua : « Tu es toujours une femme sans pareille, Jeanne ; – il eut une intonation chaleureuse : – Vois-tu, la grande, vingt ans de moins pour moi, et dix siècles avant, nous eussions fait un rude ménage ! Tu es une preuse ! Mais… quand même, quand le père sera mort, tu pourras, tu devras, le lui nom-mer. D’autant qu’il le signera. Paraît que ça pourrait bien ne pas tarder… »

Elle ne broncha pas.

« Tu ne le crois point ?

— Si », répondit la grande femme, sans ajouter un mot.

 

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Belphégor eut un petit mouvement d’encolure. Le duc sifflota. Ce verdict-là, pour lui, était plus radical encore que celui d’Auguste Tardieu.

 

Ils quittaient le domaine. Ils s’enlisèrent tout de suite. Ils roulaient d’une ornière à l’autre, balancés à vider la voiture :

« Quand viendra l’instant, renoua le duc, – il se peut qu’il n’ait confiance qu’en toi, tu sais. Un moment à passer. Il est possible… c’est même sûr, qu’il te fera appeler. Alors, tu viendras ?

— Je viendrai.

— Bon. Maintenant, à la fille ! Ignores-tu qu’elle a sou-vent rencontré un porte-balle, assez canaille, la belle jolie ; un colporteur qui fouinasse, et que… »

 

Le jour pointait quand ils arrivèrent en vue de la petite gentilhommière de grès clair. Ils sortaient des fondrières, crottés, boueux, et tellement salis que la voiture traînait de la fange comme une charrue de printemps ! Mais ils arrivaient ; Belphégor avait bien utilisé sa force de tâcheron. Forloup aboyait :

« J’arrive, mon gros, j’arrive. Parie qu’il me reconnaî-tra ! »

Il eût gagné. Le duc ouvrit la porte, non sans précaution. Le magnifique chien le coiffait déjà, revenait à terre, recom-mençait, dans cette adoration indicible qui fait croire, aux rêveurs insatisfaits, que la tendresse est quand même de ce monde. L’indomptable petit soldat était ému. Il avait saisi à

– 376 – pleine poigne la grosse tête enfumée, et il blessait voluptueu-sement le superbe animal :

« Tête-Dieu, qu’il est beau et fort ! Trois pieds, du garrot à l’ongle. Forloup, oh oh ! Jacqueline ! Forloup ! On va quê-ter tous deux. Faire le bois comme fi-de-garde ; pas ? La laisse, le trait – et une souquenille, bon Dieu ! je quitte la pe-lisse et, quand même, faut pas trop aérer l’uniforme. »

Mme Jeanne lui tendit une blouse, une courte blouse à broderies claires, très belle. Il l’enfila, se saluant devant la glace, car il aimait les miroirs. Il portait sa casquette de chasse, sa toque de velours noir ; son col brodé d’or dépas-sait, avec le tour de gorge en crin. Sa culotte de peau et ses bottes lui donnaient l’apparence d’un veneur déguisé. Élé-gance, toujours, de la visière à l’éperon, que son gant blanc crispin soulignait :

« Un bonnet de l’enfant ? Bien : oh oh ! Forloup, Jacque-line !… Cherche, cherche ! Le pied est fait ; le doguin y est déjà du nez ! Dans une heure, je la trouverai, ta fille, et elle m’arrachera les yeux ! Mon fusil. En route, le chien-chien… Allez-lez, p’tit chien-chien… Ah ! ah ! ah ! ah ! mon valet ! ah ! ah ! ah ! »

À bout de trait, déjà emporté, le duc se retourna :

« Au r’voir, la Jeanne…

— Allez, avec Dieu ! pria la grande femme.

— On va, nous tout seuls ! Pas de pleurniches. Em-brasse-moi, grande cocasse, et filons ! »

 

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