L’homme Traqué
Chapitre X
Cet homme devint, durant un temps, leur unique préoccu-pation et ils ne vécurent plus sans penser constamment à lui et le trouver partout. La terreur qu’il leur inspirait était intolé-rable. Lampieur en perdit le sommeil. Tout le jour, dans sa chambre, il restait éveillé, tapi entre les draps et fixant d’un œil morne la poignée de la porte. Il lui semblait parfois que, de de-hors, une main était posée dessus, qu’elle allait tourner cette poignée. Lampieur fermait les yeux… Une étrange sensation couvait en lui comme une houle. Puis il se disait, pour oser de nouveau regarder vers la porte, qu’elle était close à double tour de clef et que la clef était dans la serrure. Cette certitude ne le rassurait qu’à demi. Il avait peur. Il suait de peur dans son lit et Léontine, qui ne dormait pas plus que Lampieur, se sentait, elle aussi, saisie par une horreur qui la glaçait et la pénétrait jus-qu’aux os.
Cependant, plusieurs jours s’écoulèrent de la sorte sans que rien se produisît. Lampieur avait repris son travail. Léon-tine l’y accompagnait, mais elle n’avait pas le courage ensuite de se promener dans les rues comme avant, ni d’aller dans le bar où Lampieur la rejoignait. Entre ce bar et la boulangerie, la ter-rible maison se dressait. Léontine descendait alors vers les Halles. Elle y retrouvait ses compagnes et, se mêlant à elles, la malheureuse en était ranimée. Chez Fouasse, où elles allaient ensemble, Léontine leur offrait à boire ; elle répondait à leurs questions ; elle leur parlait pour s’étourdir. Cela lui était agréable. Cela la changeait de Lampieur et des affreux moments qu’elle vivait avec lui… Puis Lampieur survenait. Il s’asseyait à
– 113 – la table de Léontine et les filles – après avoir choqué leurs verres contre le sien – s’éclipsaient et les laissaient seuls.
– À tout à l’heure ! leur criait Léontine.
M. Fouasse s’approchait :
– Eh bien ! demandait-il à Lampieur qu’il s’étonnait depuis pas mal de temps de voir si soucieux… Ça ne va pas ?
Ce dernier haussait les épaules.
– Bah ! reprenait le débitant, faut pas s’en faire, M’sieur François…
– Oui, oui, grognait Lampieur.
Et Léontine, gênée, entre ces deux hommes qui restaient en présence l’un de l’autre sans plus trouver rien à se dire, souriait machinalement d’un air timide et résigné.
Elle avait à présent de la peine à supporter Lampieur et à partager ses angoisses ; elles lui étaient par trop pénibles et lui donnaient trop à souffrir… En outre, Lampieur devenait si bi-zarre que Léontine ne le suivait plus jusqu’au bout dans ses in-cohérences. Qu’avait-il à se torturer ? Il aurait dû plutôt re-prendre le dessus… Mais non. Cela lui était interdit. Au lieu de se sentir, plus les jours s’écoulaient, délivré de la crainte d’avoir manqué d’être pris dans un piège, il ne faisait qu’imaginer, par-tout, de nouveaux pièges préparés à son intention. Il s’en ou-vrait à Léontine. Il lui en faisait part et, à certains moments, poussé par un impérieux besoin de rencontrer en elle une confi-dente, il lui parlait du crime et en venait à des allusions si di-rectes qu’elles l’emplissaient d’une fièvre sombre et jetaient Léontine dans de nouvelles appréhensions.
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En vain, la malheureuse tâchait à détourner Lampieur du goût qu’il semblait prendre à lui faire le récit du crime. Il en était obsédé. Il en fouillait le détail. Léontine ne l’écoutait pas. Elle se rappelait le temps où Lampieur gardait pour lui son noir secret et n’entendait le livrer à personne. Pourquoi éprouvait-il maintenant du plaisir à mêler Léontine à toute cette morne his-toire ?… Elle n’en était plus curieuse. Plus Lampieur se confiait à Léontine, plus celle-ci se détachait de lui et lui témoignait de froide hostilité. Lampieur ne s’en apercevait pas. Il croyait, au contraire, qu’il dominait Léontine en agissant ainsi et s’en fai-sait une alliée intime et éprouvée. N’avait-elle pas été, dès le début, attirée par le crime ? Lampieur ne voyait pas plus loin. Son égoïsme lui rendait Léontine nécessaire, et c’était à lui qu’il cédait en même temps qu’aux effrayantes délices qu’il tirait de ses souvenirs.
*
* *
Léontine ne s’y trompait pas. Elle se fit donc une image très précise de la situation qu’elle connaîtrait près de Lampieur si elle continuait de vivre à ses côtés et d’accepter d’user dans le tourment les forces qui lui restaient. Que Lampieur, tant qu’elle l’avait pour ainsi dire méconnu, se fût comporté durement en-vers elle, Léontine le lui pardonnait. Elle n’avait qu’à s’en prendre à ses propres illusions. Mais, à présent, il en allait tout autrement. La lâcheté d’un pareil homme était trop évidente. Elle s’étalait avec une si grande complaisance qu’on ne pouvait pas ne pas s’en apercevoir ni n’en pas éprouver de dégoût. À ce dégoût, pour Léontine, s’ajoutait un obscur ressentiment. Que lui faisait que Lampieur s’accusât, par moments, devant elle, d’être l’auteur d’un crime ? Il ne lui apprenait rien de nouveau. Pensait-il l’attendrir ? Il était maintenant trop tard. Quant à trouver dans ces révélations une sorte d’épouvante et de méticu-leuse horreur, Léontine ne le voulait plus. Elle en avait assez. Les regrets qu’elle avait ressentis, l’autre nuit, à la vue des cinq
– 115 – ou six filles qui remontaient des Halles, la travaillaient. Elle songeait au temps où, comme ces filles, elle remontait la même rue, avec insouciance. Où était ce temps-là ? Léontine se le de-mandait… Reviendrait-il ? Elle soupirait après lui. Au moins, ces malheureuses – malgré la servitude où elles passaient les nuits – étaient libres ensuite. Léontine comparait à la leur son existence gâchée. Quels contrastes ! quelles déceptions ! Était-ce possible ? Il avait, à coup sûr, fallu que Léontine eût perdu la raison pour accepter de vivre comme elle vivait avec Lampieur quand elle aurait pu demeurer ce qu’elle était et ne rien souhai-ter qui l’en changeât. Maintenant, seulement, la pauvre fille se rendait compte du faux calcul qu’elle avait fait. Elle le constatait amèrement et son unique désir était d’oublier ses erreurs et de retourner, au plus vite, à son ancienne condition.
Elle y apporta des intentions si nettes que Lampieur le re-marqua.
– Qu’est-ce que tu as ? s’informa-t-il d’abord auprès de Léontine.
Mais celle-ci ne lui répondait pas. Elle se murait dans un mutisme épais, le regardait, baissait la tête.
– Y a quelque chose, observait Lampieur.
Bientôt, Léontine refusant de l’accompagner le soir, à son travail, ses soupçons se portèrent sur les fréquentations de cette dernière et il s’en alarma. Quelle confiance avait-il en ces filles ? Il les savait bavardes et intrigantes. Ne provoquaient-elles pas Léontine à leur parler de lui ? Il était donc à la merci d’un ra-contar. Cela le rendit plus prudent, l’assombrit, lui donna des moments d’humeur… Quelle folie l’avait conduit à se confier à Léontine ? C’était sans aucun doute une folie et des plus graves, car si jamais on apprenait de Léontine quels aveux il lui avait
– 116 – faits, elle ne pourrait pas se démentir… Et quand bien même elle se démentirait ?… Lampieur tomba dans de tragiques per-plexités. Il sentit que lui échappaient ses dernières chances et en prévit la fin.
Tout autre que lui n’aurait pas hésité : il se serait enfui. Lampieur ne s’y décidait pas. La raison qui, le lendemain du crime, lui avait dicté sa conduite, la lui dictait encore. C’était moins une raison qu’une sorte de lâcheté, d’inconséquence avec soi-même… Ne le voyait-il pas ? Cela n’empêchait rien. En outre, la terreur que lui inspirait l’idée d’être arrêté paralysait chez Lampieur toute initiative et l’emplissait d’une malsaine et obscure soumission. Elle agissait sur lui directement ; elle lui interdisait de réagir. Que pouvait-il tenter contre une pareille idée ? Il n’avait pas même le goût de ruser avec elle, de lui dis-puter – tout au moins – son repos ou de fonder, sur un hasard quelconque, l’espoir de reculer d’un seul moment l’heure de son destin. Un sentiment – plus fort que celui de sa sauvegarde – le tourmentait. Lampieur ne lui résistait pas ; il se laissait aller à la dérive et, à la fin, c’était pour lui presque un apaisement, un engourdissement étrange et comme une espèce de puissante et machinale ivresse.
Oui, vraiment, une ivresse. Lampieur le constatait. Elle se manifestait de cent façons, toujours les mêmes et qui sem-blaient devoir à Léontine de multiplier leur vertige. Dans ce ver-tige, Lampieur se raccrochait sans cesse à Léontine. Il voulait croire qu’elle ne parlerait pas… Il voulait se persuader qu’elle resterait, quand même, sa complice… Était-ce trop lui deman-der ?… Lampieur parfois jugeait que non. Parfois, il perdait con-fiance et, alors, il se promettait d’obliger Léontine à dire quelles intentions elle nourrissait et si elles lui étaient hostiles.
Or, Léontine n’avait aucun motif de raconter ce qu’elle sa-vait, non plus que de tenir rigueur à Lampieur, maintenant
– 117 – qu’elle avait, à demi, repris sa liberté. Elle l’avoua, tout simple-ment. Mais cette demi-liberté ne lui suffisait plus…
– Naturellement, reprocha Lampieur… À présent que ça se gâte, tu t’en vas…
– Possible ! dit-elle.
Lampieur courba le dos.
– Et si ça ne me plaisait pas ? demanda-t-il, sans convic-tion.
Léontine fit entendre un petit rire.
– Faudrait tout de même pas t’imaginer, reprit Lampieur, parce que j’ai supporté que tu ne sois plus avec moi, comme avant, de me commander.
Léontine se remit à rire doucement.
– Assez ! gronda Lampieur… Si c’est avec les femmes que tu fréquentes que tu prends des exemples pareils, ça te réussit.
– Oh ! gouailla Léontine… les femmes que je fréquente…
Lampieur la regarda :
– Je sais ce que je dis, déclara-t-il ensuite… et je m’en suis bien aperçu depuis qu’on est retourné chez Fouasse… Ce n’est pas vrai ?
Ils sortaient précisément du bar, ce matin-là, et se querel-laient dans la rue à voix haute, en se dirigeant vers leur chambre. Léontine traînait le pas. Elle n’avait pas envie de ren-trer. Lampieur s’arrêta brusquement :
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– Passe devant ! ordonna-t-il.
– Oh ! mais, riposta Léontine en s’arrêtant aussi et en pre-nant un air de moquerie, le voilà qui se fâche !
Lampieur marcha sur elle.
– Salut ! dit alors Léontine.
Et elle quitta Lampieur, très vite, sans lui fournir la moindre explication, ni lui laisser le temps de revenir de sa sur-prise.
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