L’homme Traqué

Francis Carco · Chapitre 5 sur 13

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L’homme Traqué

Chapitre IV

 

 

Le lendemain, chez Fouasse, à l’heure à laquelle il descen-dait d’habitude de sa chambre, Lampieur retrouva Léontine et l’impression qu’il en reçut ne fut pas celle à quoi il s’attendait… Il n’éprouva nulle gêne à revoir Léontine. Au contraire, sa pré-sence lui était presque agréable et il y découvrit comme un apai-sement. Toutefois, que lui importait cette femme ! Lampieur n’aurait pas pu le dire : ce n’était pas cette femme qui comp-tait… ou plutôt c’était elle, mais indirectement, car Lampieur se souvenait moins de Léontine que du repos qu’il lui devait. Un repos bien étrange… qui avait duré tout le jour… qui durait en-core… Est-ce qu’il savait ? La seule chose dont il avait cons-cience était qu’il se sentait plus sûr de lui maintenant grâce à cette femme qu’il connaissait et qu’il n’avait aucune raison de craindre.

En effet, de sa place, Léontine regardait Lampieur et celui-ci se rendait compte qu’elle n’était dans ce bar que pour lui. Lampieur n’en demandait pas davantage. Il constatait son pou-voir sur cette fille. N’avait-il pas souhaité de la rencontrer chez Fouasse ? Cela lui enlevait toute idée de retour sur soi-même et le changeait du soin qu’il semblait prendre, jusqu’à présent, de se tourmenter et de multiplier, comme à plaisir, les angoisses de sa peur et de son imagination. Était-ce possible ? Un sentiment nouveau l’habitait… Une espèce d’allégresse imprévue, de déta-chement, de secrète délivrance… Lampieur pouvait à peine y croire. Pour la première fois, depuis son crime, chaque chose devenait simple et naturelle. Il le voyait. Les personnes… les objets… Quel miracle avait donc transformé le chaos, dans le-quel il s’était agité si longtemps, en une façon de petit univers

 

– 32 – paisible et ordonné ? Un miracle, vraiment. Il n’avait pas fallu moins d’un miracle. Lampieur en était convaincu. Autour de lui, de pauvres hères, des filles, des buveurs taciturnes composaient l’ordinaire clientèle du débit. Ils entraient. Ils sortaient. Cer-tains choisissaient, à l’écart, un endroit pour s’attabler devant un verre de vin et le vider. D’autres s’appuyaient au zinc et Lampieur, stupéfait, s’apercevait enfin qu’aucun de ses voisins ne s’occupait de lui.

C’était pourtant les mêmes et lamentables épaves qu’on voyait, chaque soir, à l’approche de la nuit, se rassembler dans les bars des environs des Halles pour s’y défendre du froid et de la pluie. Lampieur les avait si souvent coudoyées qu’au milieu d’elles rien ne pouvait plus le choquer. Mais qu’avait-il imaginé de ces gens-là ? Il se méfiait d’eux. Il n’était pas tranquille à leurs côtés… Quant aux femmes, la phrase de Fouasse à leur sujet n’était pas faite pour corriger Lampieur de sa façon de penser d’elles. Il n’oubliait pas cette phrase. Cependant, l’allusion qu’elle contenait et qui se rapportait à Léontine, Lam-pieur ne l’entendait plus comme jadis… Pourquoi ? C’est que cette allusion grosse, au début, de mystérieuses menaces avait perdu tout son mystère et ne constituait plus véritablement une menace. Lampieur en aurait pu jurer. Qu’aurait fait Léontine ? Elle ne savait rien de précis : elle ne pouvait rien dire. Lui-même ne s’était pas confié à cette fille. Au dernier moment, il avait eu la force de refouler ses paroles, de se dominer, de mettre, entre la malheureuse et lui, comme une barrière. Il se le rappelait fort bien. Puis Léontine était partie… Il l’avait accom-pagnée jusqu’à la porte du magasin et personne ne les avait vus.

Ainsi vont les choses dans la vie sans que leur équilibre en soit troublé ni même, très longtemps, compromis. Lampieur obscurément le comprenait car si, de sa rencontre avec Léon-tine, il tirait l’impression de sa propre assurance, celle-ci ne s’exerçait qu’en raison d’un plus perfide échange. Mais, quoi ! n’était-ce pas le prix de ces marchés bizarres ! Lampieur n’avait

 

– 33 – pas à s’en occuper. L’essentiel était qu’il se trouvât comme isolé du mal dont il avait souffert et qu’il reprît à vivre un anxieux plaisir… Déjà, qu’il le voulût ou non, c’était presque un plaisir… Et il avait beau ne pas y être préparé, il en savourait l’impression et ne parvenait pas à s’en défendre.

– Alors ? demanda M. Fouasse.

Lampieur serra la main que lui tendait le débitant par-dessus le comptoir et avança son verre.

– Attendez donc qu’on trinque ensemble, dit M. Fouasse.

Ils trinquèrent. Dans la rue, des lumières se croisaient et des silhouettes, qui allaient en tout sens, se profilaient rapide-ment sur les carreaux du bar. Une buée grise, où des sillons tra-çaient de longues raies d’eau, les recouvraient. La même buée d’humidité voilait l’unique glace, au cadre brun, de l’établissement. Sur le sol, parmi les mégots et une molle épais-seur de sciure, des rigoles embourbées serpentaient et lorsque, – par instants, – la porte du débit s’ouvrait, un courant d’air glacé courait entre les jambes en même temps que les bruits de la rue, de confus qu’ils étaient, devenaient sonores et tout reten-tissants.

– Eh ! la porte !… la porte ! crièrent deux ou trois hommes à la « mère tout le monde » qui retenait, au moment de sortir, un client sur le seuil.

Lampieur se secoua.

– Voulez-vous fermer cette porte ! intervint M. Fouasse.

Et, comme on lui obéissait :

 

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– Je voudrais voir, – émit-il simplement, – que je sois obli-gé de faire deux fois, chez moi, la même observation.

– Bien jeté ! admira Lampieur.

La veille encore, cela lui eût été sans doute égal que la « mère tout le monde » se fût montrée docile aux ordres du dé-bitant. Il n’y prêtait pas attention. Mais, à présent, Lampieur s’intéressait aux moindres événements auxquels il assistait et il y prenait part.

– Ainsi, fit-il, tout marche droit.

– C’est qu’il le faut ! conclut M. Fouasse.

Lampieur eut un ricanement. « C’est qu’il le faut, répéta-t-il pour sa propre satisfaction… il le faut. » Une « mère tout le monde » n’avait aucune raison de troubler l’ordre par ses ma-nières. C’était inadmissible. « L’ordre d’abord », songeait Lam-pieur. Il entendait par là que le plus faible doit céder à qui lui dicte sa volonté. Autrement, rien n’avait plus de sens. Comment aurait-il fait, par exemple, si Léontine s’était mise à lui résister ? Heureusement Léontine ne lui résistait pas : elle était commode à conduire. Elle s’effaçait. Elle se faisait, là-bas, toute petite, devant un verre auquel elle n’avait pas touché. Lampieur lui en sut gré. Au moins, avec cette fille, il n’aurait pas d’ennuis. Ce qu’elle pensait, ses soupçons, la maladive inquiétude qu’on pou-vait lire dans ses regards, étaient sans importance. Ils finiraient, un jour, par s’altérer d’eux-mêmes et par se dissiper. Lampieur n’en doutait pas. D’ailleurs, à supposer que Léontine tentât d’aller plus loin dans le désir qu’elle avait d’en venir à de ter-ribles précisions, Lampieur était bien décidé à ne pas lui en fournir les moyens. Pour elle comme pour lui, tout valait mieux plutôt que cette curiosité malsaine dont il se rendait compte que Léontine était la proie. S’il en jugeait d’après les effets qu’il en avait ressentis, pareille curiosité ne faisait inutilement que

 

– 35 – compliquer les choses et les pousser hors des limites com-munes. Après cela, qu’attendre ? Lampieur en conservait un souvenir abominable.

– Eh bien ! murmura-t-il en fouillant dans ses poches pour y saisir son porte-monnaie…

Il régla sa dépense.

– C’est fini, se dit-il, d’être comme j’étais. Bonsoir, patron !

– À la revoyure ! répondit M. Fouasse.

Dehors, Lampieur tourna l’angle de la rue des Prêcheurs. L’air vif et plein d’odeurs marines qui montaient des ruisseaux lui gonfla les poumons. Et il songeait :

« Tout ça, c’est des histoires… »

*

* *

Des histoires !… C’était, en effet, des histoires auxquelles Lampieur venait d’échapper. Mais Léontine avait quitté le bar après lui et elle le suivait sans qu’il s’en aperçût. Quand il péné-tra dans le restaurant où il dînait tous les soirs, elle le vit, n’osa pas pousser plus loin et attendit dehors si bien que Lampieur, lorsqu’il sortit, retrouva Léontine.

– Ah ! fit-il, pris au dépourvu.

Son premier mouvement, qu’il ne réprima point, le rejeta vivement en arrière et il en éprouva du mécontentement. Puis il se ressaisit… À l’entour, les boutiques éclairées, les passants, les voitures formaient devant ses yeux une arabesque animée d’ombres et de reflets.

 

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– Ça serait que vous m’espionnez ? demanda Lampieur.

Du geste il abaissa davantage sur les yeux l’épaisse visière de sa casquette.

– Je ne vous espionne pas, répliqua Léontine.

Lampieur regarda la rue, à droite, dans la direction qu’il al-lait prendre ; il regarda Léontine et, haussant les épaules :

– Si c’est pas malheureux ! observa-t-il d’une voix harg-neuse.

Léontine essaya de s’approcher de lui.

– Allez-vous-en ! cria Lampieur… Allez ! ouste !… D’abord, est-ce que je vous connais ? murmura-t-il en se glissant le long des devantures. Je ne vous connais pas !

Et, comme Léontine se taisait :

– Faudrait voir à me laisser la paix maintenant, annonça-t-il, avant de se remettre en marche.

Or, Léontine accompagnait, de loin, Lampieur vers la bou-langerie et Lampieur ne pouvait pas l’en empêcher… Qu’aurait-il fait ? Léontine ne le quittait pas des yeux. Quand elle le voyait se retourner, elle était attirée davantage par ses gestes et l’inquiétude qu’ils trahissaient. À la fin, Lampieur s’arrêta tout à fait et attendit. Que lui voulait cette fille ? N’allait-elle pas se mettre à ne plus le lâcher d’une semelle ? Il n’osait le penser. Cela le remplissait de haine et de détresse.

– Bon Dieu ! grommela-t-il.

 

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Le long des bars, de vagues passants montaient et descen-daient la rue. Des femmes à la porte d’un hôtel leur faisaient signe. Lampieur se détourna. Il vit, dans la perspective, des toi-tures profiler sur le ciel de sombres avancées d’où s’élevaient les flèches jumelles de l’église Saint-Leu.

– Pourquoi me suivez-vous ? dit Lampieur quand Léontine fut à portée de l’entendre… Vous voulez me parler ?

Léontine inclina la tête.

– Attention ! murmura-t-il alors entre les dents. Venez plus haut.

– Oui, y a les flics, observa-t-elle en jetant un coup d’œil rapide à deux agents postés près d’un débit.

Ils dépassèrent les agents.

– Hier soir… commença Léontine.

– Comment ?

– Ce n’est pas moi qui vous ai cherché, n’est-ce pas ? débi-ta-t-elle tout d’une traite.

– Je ne parle pas d’hier soir, riposta Lampieur. Je parle de maintenant et je ne comprends pas, maintenant, votre idée d’être après moi comme vous l’êtes.

– Ce n’est pas une idée, fit la malheureuse.

– Si, dit Lampieur…, c’est une idée d’être après moi pour m’embêter, pour me faire du tort, des désagréments. Vous croyez que je ne l’ai pas senti ?

 

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– C’est mal que j’ai, murmura Léontine.

Lampieur se renfrogna.

– Puisque j’ai mal, affirma-t-elle d’une voix sourde. Et il y a longtemps que ça me tient, allez ! Depuis des jours et des nuits… C’est là… ici, vous voyez ?

Elle toucha sa poitrine.

– Dedans, expliqua-t-elle… Je ne peux pas m’empêcher. Non. Je ne peux pas. C’est impossible. Ainsi, tout à l’heure, quand vous m’avez crié de ne pas vous suivre, est-ce que vous pensiez que je vous écouterais ?

Lampieur leva un bras et le laissa retomber.

– Voilà, fit Léontine. On voudrait et on ne peut pas… Dites ! c’est plus fort que vous… Ça vous pousse… Ça fait comme si on ne serait plus soi-même…

Elle parut se recueillir, puis :

– Est-ce que vous avez mal ? demanda-t-elle.

Lampieur ne répondit pas. Il pétrit un moment le bord de sa casquette et s’arrêta.

– Moi, n’est-ce pas ? reprit Léontine, en s’arrêtant aussi, j’ai pas d’abord pensé à rien, la nuit, que je venais pour le pain… J’avais jeté la ficelle et mes sous…

– Bien sûr, articula péniblement Lampieur. Je sais…

 

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Il examina, d’un air contraint et soupçonneux, les abords de l’endroit où il se trouvait et, tâchant à reprendre sur soi quelque assurance :

– Je sais, dit-il encore. Cette nuit-là, j’étais couché dans le bûcher à côté du fournil et j’ai entendu que quelqu’un appelait…

– J’ai appelé, reconnut Léontine.

– Puis vous êtes revenue ?

– Je suis revenue.

Lampieur eut un drôle de sourire.

– Je suis revenue deux ou trois fois, poursuivit Léontine et, chaque fois, j’ai appelé…

Le sourire de Lampieur se crispa. Il souligna profondément un regard anxieux et l’expression fixe et sérieuse d’un immobile visage.

– Mais, questionna Lampieur, quand vous êtes revenue la dernière fois, vous m’avez vu ? Est-ce qu’il y avait du monde dehors ?

– J’étais seule, confia Léontine.

– Et quand vous avez appelé ?

– Il n’y avait que moi, dit-elle.

Elle ajouta :

– Seulement le lendemain, dans les journaux, tout ce qu’on a raconté…

 

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– Je m’en fous des journaux, interrompit brutalement Lampieur… qu’est-ce que ça prouve ?

Il éclata d’un rire forcé.

– N’est-ce pas ? exposa-t-il ensuite en se remettant à mar-cher… moi, je ne les lis jamais, les journaux… je ne m’en occupe pas. Ce n’est pas mon affaire… Avec mon travail, je n’ai pas le temps… Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ?

Léontine le tira par la manche.

– Il ne faut pas vous mettre en colère, prononça-t-elle craintivement.

Lampieur la rabroua.

– Des fois ! s’emporta-t-il… Où trouvez-vous cela ? Parole ! j’en ai assez de tous ces boniments. Si je vous écoutais, ça serait à devenir fou…

… Et tu ne le voudrais pas ? fit-il avec une sorte de raillerie amère pour se dégager du malaise qui l’habitait.

 

À cet instant, rasant les murs et cherchant un refuge dans les bars, des filles passèrent rapidement et des individus qui relevaient le col de leur imperméable.

– La rafle ! glapit une voix.

On entendait courir sur les trottoirs. Des portes claquaient comme à l’approche d’un brusque orage. Puis il y eut un mo-ment de silence et les filles se jetèrent entre elles des appels an-goissés.

 

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– Donnez-moi le bras, vite, vite… supplia Léontine.

Lampieur le lui tendit.

Les agents des mœurs se hâtaient. À l’angle des rues, on les voyait opérer des barrages et rabattre devant eux leur misérable proie. De toutes parts ils accouraient, formant la chaîne et se livrant à une besogne obscure.

– Pourvu qu’on passe… pourvu qu’on passe… demandait Léontine.

– Mais, naturellement, dit Lampieur.

Il avança, donnant le bras à Léontine et la tirant presque après lui, dans la direction des agents.

– Pardon, murmura-t-il et, déclinant ses noms et profes-sion, il fouillait dans ses poches pour en extraire une pièce d’identité, quand le cordon d’agents, sur un aigre coup de sifflet, se porta en avant et livra un passage.

– Maintenant, conclut Lampieur, dépêchons-nous. Ils n’auraient qu’à barrer la rue plus haut.

– Oh ! là ! là ! gémit Léontine… Quel métier !

– Quel métier ! répéta Lampieur.

Il pressa le pas et entraîna sa compagne, après la rue Ti-quetonne, dans le passage du Grand-Cerf qu’ils franchirent sans échanger leurs impressions. Le passage conduisait à de nou-velles rues mais plus calmes et moins éclairées. Lampieur et Léontine les suivirent et, sans savoir où ils allaient, ils mar-chaient en silence et n’osaient pas se retourner. À la fin, ils ga-

 

– 42 – gnèrent une buvette écartée où ils commandèrent du vin blanc, s’assirent, l’un devant l’autre, à une table et Lampieur tira sa montre.

– Voilà bien la onzième depuis un mois, observa Léontine.

– Et ils ne t’ont jamais prise ?

– Non, jamais.

– La onzième rafle ! dit Lampieur en regardant l’heure à sa montre.

Léontine ajouta :

– Qu’est-ce qu’ils croient faire ?

– On ne sait pas, murmura Lampieur… des fois que quel-qu’un parlerait.

– Pensez-vous !

– Pourquoi pas ? insista Lampieur en se penchant vers Léontine.

Elle tressaillit.

– Écoute, la prévint-il.

Elle promena, gênée, sur la table, le verre auquel elle n’avait point encore touché et tâchant à tourner la question :

– C’est pas des rafles, allez ! confia-t-elle, qui leur donne-ront des renseignements… Qu’est-ce qu’ils ramènent dans les rafles ? Ils prennent du mal pour pas grand’chose.

 

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– Suffit d’un coup, l’arrêta Lampieur… Ainsi, toi, s’ils te possédaient… Hein ? toi… toi… oui… Ça peut se trouver…

– Je ne dis pas non.

– Hé bien ? Si ça se rencontrait que tu sois faite par eux, comment t’arrangerais-tu ?

– Moi ?

– Ils t’interrogeraient ?

– Probable.

– Ah ! probable… Tu vois ?… Ils te poseraient des ques-tions.

– Et après ? riposta Léontine.

– Après ?… Mais après ? Après ? Rien… Pourtant toutes tes histoires… tes façons de rôder sans cesse, autour de la boulan-gerie… Crois-tu qu’ils ne les auront pas remarquées ?

Léontine cherchait ses mots.

– Et puis, enfin, il y a ton idée, lui reprocha tout bas Lam-pieur… ton idée que tu ne m’avoues pas et que tu gardes tou-jours pour y penser et pour y revenir. Je ne suis pas aveugle.

– Je n’en parle pas… à personne… se défendit Léontine.

– Mais tu y crois ?

– Ça dépend.

 

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– Oh ! déclara Lampieur… il ne faut pas me conter ça, à moi. Quand une femme a dans la tête quelque chose…

– Qu’est-ce que cela peut faire ? demanda Léontine.

Lampieur se recula.

– Allons, dit-il, n’en parlons pas… ça vaudra mieux.

Un instant, il se balança sur sa chaise en affectant de ne plus prendre part à la conversation, mais les regards qu’il atta-chait sur Léontine le trahissaient et il le comprenait mieux que personne.

– N’en parlons plus ! grogna-t-il et, luttant contre lui-même, essayant d’échapper au besoin d’en apprendre davan-tage. Tu as raison… Moi, ça ne me fait rien, ton idée… Tu es libre… Je n’ai pas à m’en occuper… Seulement (il cessa de se balancer) elle me ferait du tort, un jour, je ne le permettrais pas…

– Voyons ! protesta Léontine, ne parlez pas si fort !

Lampieur accentua le sens de ses paroles.

– Tu me trouverais, fit-il sérieusement et, posant ses énormes mains à plat sur le rebord de la table, il eut dans l’attitude un tassement si redoutable que Léontine en perdit contenance.

– Mais… balbutia-t-elle… mon idée…

– Aussi vrai que je suis là, précisa Lampieur. Je le jure… Comprends-tu ?

 

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Entre eux, la bouteille et les deux verres absorbaient dans leurs flancs une pâle lumière qu’ils contemplaient l’un et l’autre pour ne pas lire sur leurs visages les sentiments qui s’y pei-gnaient. Léontine avait peur. Lampieur l’épouvantait et cepen-dant, quoi qu’elle tentât, l’idée qu’il était véritablement l’assassin de la vieille, Léontine ne pouvait la chasser ni même l’écarter de devant soi, car toutes les allusions qu’y avait faites Lampieur donnaient à cette idée une force plus grande et plus pressante. Sans aucun doute, Lampieur avait commis le crime dont il se défendait. Ses manières, ses façons ambiguës et fuyantes, ses mouvements de colère, sa violence, tout l’accusait. Pourquoi revenait-il toujours, par des moyens plus ou moins détournés, à ce que Léontine pensait de cette tragique histoire ? Pourquoi s’inquiétait-il à ce point de tout ce qui se rapportait au crime ? Un autre, qui n’aurait point été coupable, s’en serait peu soucié. Il aurait eu sa conscience pour lui, tandis que Lam-pieur…

Celui-ci rompit le silence.

– À quoi réfléchis-tu ? s’informa-t-il, sans détacher son re-gard du point vague qu’il fixait… C’est encore ton idée ?

– Oui, dit-elle.

Il s’accouda pesamment à la table et, ramenant sur la toile cirée ses mains inertes et obsédantes :

– Explique, murmura-t-il.

Léontine se leva. La frayeur l’empêchait de répondre : elle l’agitait d’un tremblement pénible à voir.

– Ah ! bien, fit Lampieur… On va s’en aller si tu préfères. D’abord, j’ai mon travail… Attends !

 

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Il vida son verre, se dressa, s’essuya la bouche d’une main lourde et tendit au garçon un billet de vingt sous.

– Eh bien ? appela-t-il une fois dehors. Léontine !

Elle répondit par un soupir si faible qu’il répéta : Léontine ! avant de la rejoindre le long des façades grises d’où elle épiait son approche. Puis ils avancèrent, côte à côte, dans la rue, tra-vaillés par un sourd malaise qui les empêchait de parler.

– Va pas si vite, ordonna Lampieur…

Léontine l’implora.

– Dites ! gémit-elle… vous n’allez pas me tourmenter en-core… vous n’allez pas, exprès, encore me poser vos ques-tions ?… J’ai peur de vous, maintenant… Est-ce que je sais ?… J’ai peur… Pourquoi êtes-vous en colère après moi ?

– Je veux savoir, affirma-t-il.

Instinctivement, Léontine s’abrita la figure de son bras.

– Oh ! pas de comédie, grommela Lampieur… Baisse ton bras et réponds. Tu as l’idée que c’est moi, n’est-ce pas ?…

– J’ai pas d’idée…

– Pour la vieille ? acheva-t-il d’une voix vide d’accent.

Léontine chancela.

– N’aie pas peur, dit Lampieur en la soutenant.

Elle lui fit signe de la lâcher et, s’appuyant contre le mur, elle promena à l’entour un regard égaré. Lampieur s’approcha.

 

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Elle se mit alors à respirer profondément comme si le souffle allait lui manquer.

Lampieur la secoua :

– Je vais crier, le prévint-elle, cherchant toujours à respi-rer… Je vais… Je vais crier… me touchez pas… ne me…

– Si je veux, affirma-t-il. Mais je ne veux pas, entends-tu ? je ne veux pas… Tant mieux si tu as peur !… Je m’en fous… Si tu me connaissais, tu comprendrais vraiment comme je m’en fous… Ça m’est égal… Et ne crie pas, surtout… Ne t’amuse pas à crier… Tiens… vois… (il avança ses mains). Je ne te conseille pas de pousser un seul cri, parce qu’autrement…

Il se piéta devant elle… Léontine sentit qu’elle s’évanouissait.

*

* *

Quand Léontine revint à la notion des choses, la rue dé-serte où elle se trouvait étendue ne lui rappela rien et elle dut faire un long effort avant d’expliquer sa présence dans un pareil endroit. La pluie tombait. Léontine se prit la tête entre les mains, puis elle chercha son sac par terre, à tâtons, et l’essuya contre son manteau, car il était mouillé. Soudain, elle s’aperçut que ses vêtements aussi étaient mouillés et elle se releva. Mais Léontine ne pouvait commander à ses jambes ; elles se déro-baient ; elles ne lui obéissaient pas. Cela l’emplit d’une sensa-tion curieuse et elle dut, un moment, se retenir au mur. Alors, ce geste la fit confusément souvenir de s’être appuyée de la même manière à ce mur et retenue comme à présent. Léontine rassembla ses esprits. Elle reconnut la rue et se mit à trembler de tous ses membres et à claquer des dents.

 

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– Mon Dieu ! Mon Dieu ! se plaignit-elle.

Elle crut que Lampieur ne l’avait pas quittée et que, de-bout, dans l’ombre, il ruminait d’obscurs et tortueux desseins. Des yeux, elle chercha Lampieur. Elle regarda de tous côtés et, ne le voyant pas, essaya de se ressaisir… Non, Lampieur n’était plus là. Léontine regarda encore ; elle se pencha. La rue, plon-gée dans une demi-obscurité, ne lui révéla rien. Un calme étrange semblait peser sur elle comme dans un songe.

– Où êtes-vous ? appela Léontine.

Là-bas, à des distances qui lui paraissaient être invraisem-blables, la rue débouchait dans une autre rue où des lumières éclairaient les façades. À l’angle, des silhouettes d’hommes ac-cumulaient sur ces lumières un grouillement paisible, épais… on eût dit calculé, de gestes et de mouvements. Et des voitures pas-sèrent sous des bâches… les chevaux… les rayons des roues… Léontine observait ces choses… Elle les comptait et, petit à petit, la distance à laquelle toutes ces images se succédaient perdit de son éloignement et devint à peu près normale.

– Bien sûr, découvrit Léontine, la rue Dussoubs !

Elle s’achemina dans cette direction qui lui permettait de s’orienter et de se reconnaître. Pas à pas, elle avançait comme elle pouvait. À droite étaient les Halles. Léontine voyait, dans le ciel, le buisson de clartés qu’elles élevaient très haut et que striait la pluie. Par-dessus les maisons noires, une atmosphère enflammée occupait tout l’espace et des vapeurs y couraient et s’y partageaient en lambeaux.

Maintenant, plus elle approchait de l’angle des deux rues et plus l’animation des Halles adaptait à sa vie nocturne cent élé-ments épars ; des chiffonniers aux voix rauques visitaient les poubelles ; des resserres s’entr’ouvraient ; des débits obscurs ;

 

– 49 – de vagues porches humides où des charrettes à bras étaient louées à l’heure et à la nuit ; des corridors aux vacillantes lueurs ; des fritureries. Léontine, mêlée à cette animation, y as-sistait et y redevenait elle-même. Elle regardait les gens, les ob-jets. Elle oubliait Lampieur et, en même temps, une immense fatigue la chargeait qu’elle tirait derrière elle, comme une bête son fardeau.

– Hé, la p’tite mère ! émit à son adresse un débardeur ployé sous un énorme sac et qui la bouscula.

– Hou ! fit un autre.

– La demoiselle a tombé ! observa laconiquement un troi-sième.

Des rires moqueurs escortaient Léontine et elle ne les écou-tait pas. Dans la foule qu’elle dut traverser, sous des quolibets de toute sorte, elle ne pensait qu’à ne pas s’écarter de sa route et qu’à gagner, par le plus court, le caboulot de Fouasse. Mais le grand diable qui venait de parler et qui se tenait à l’abri de la pluie, sous une entrée de porte, répéta pour lui-même et presque innocemment.

– La demoiselle a tombé… dans la boue.

– Oh ! ce n’est rien, répondit Léontine.

Et, comme pour s’excuser d’attirer ainsi l’attention :

– Je ne me suis pas fait mal, murmura-t-elle avec simplici-té.

– Hi, hi, hi ! esclaffa l’inconnu.

 

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Néanmoins, Léontine approchait des Halles et prenait, par les rues de la Grande-Truanderie et Pierre-Lescot, le chemin qu’elle s’était fixé. Partout, dans les recoins et dans les bars, des maraîchers, des hommes de peine, des pauvresses, de mornes individus habillés de guenilles se pressaient, s’agitaient. Des camions pesants circulaient parmi ce flot humain et stoppaient sans dommage pour personne devant les entrepôts. Des por-teurs arrivaient ; ils déchargeaient les camions. Celui-ci conte-nait, proprement découpés en deux, des cochons aux chairs roses ; celui-là, des moutons, et d’autres, qui se frayaient non-chalamment une voie à travers tant d’issues encombrées, des peaux roulées ou entassées l’une sur l’autre et puant l’abattoir.

– Voilà, dit Léontine.

Elle parcourut encore, de sa démarche fourbue, quelque trois ou quatre cents mètres et pénétra chez Fouasse…

À pareille heure – il était près de minuit – il n’y avait d’habitude pas grand monde chez Fouasse, mais, à cause de la rafle, le débit était comble et personne n’en osait sortir.

– Léontine ! Eh ! pssst ! Léontine ! la hélèrent plusieurs voix.

Elle s’approcha d’une table où Renée, Mme Berthe, la grosse Thérèse et Lilas s’offraient entre elles à boire et parlaient à voix basse.

– D’où que tu viens ? s’informa Mme Berthe, en la considé-rant.

Lilas reprit :

– C’est-y les flics qui t’ont passé la purge ?

 

– 51 –

– Jamais de la vie, expliqua Léontine… J’ai glissé en me sauvant d’eux.

– Tu sais, confia la grosse Thérèse, ils ont coincé Gilberte.

– Ah !

– Yvette aussi, souffla Renée, en ôtant de sa bouche une ci-garette à bout doré.

– Et Marguerite à la jambe en bois… qui crânait tant, émit posément Mme Berthe… Ben, ma petite, ils l’ont emballée comme les autres.

– C’est dégoûtant observa Lilas-la-Bretonne.

– C’est-à-dire, constata Renée, en tirant sur les molles manches de son chandail, que ça devient moche, le quartier.

– On n’est plus tranquille.

– Non, on n’est plus tranquille, dit Léontine.

Elle enleva son manteau, le tâta, le brossa et l’installa près du poêle, contre un dossier de chaise.

– Ben, assieds-toi, proposa Mme Berthe.

Elle s’assit.

Lilas-la-Bretonne déclarait :

– Ils veulent faire du service depuis qu’on a tué la vieille de la rue Saint-Denis… et dame ! comme ils peuvent pas en reve-nir, de ce coup-là, c’est nous qu’on en a les ennuis.

 

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– Naturellement, approuva Mme Berthe.

– Comme s’ils se doutaient pas que celui qui a fait le coup les a mis ! jeta la grosse Thérèse avec admiration. Oh là ! là ! y a des chances.

Léontine se taisait. Elle examinait un à un les plis humides de sa jupe et regardait ses chaussures sous la chaise pour ne pas être tentée de prendre part à la conversation. Qu’aurait-elle ajouté à ces plaintes ? Elle en aurait trop dit. Et le souvenir de Lampieur, qui demeurait pour elle gros de menaces et de dé-tresse incohérente, interdisait à Léontine de raconter ses im-pressions. Ce n’était après tout, songeait-elle attentive aux pa-roles prononcées à sa table, que des impressions. Que savait-elle de plus ? Elle ne voulait rien en conclure. Si fortes qu’elles fus-sent, ces impressions n’impliquaient pas formellement que Lampieur eût tué. Léontine avait pu le croire… Peut-être même le croyait-elle encore… Fallait-il en déduire qu’elle était dans le vrai et qu’il dépendait d’elle de sauver ou de perdre Lampieur ? Cela la dépassait… Pourtant, la terreur qu’inspirait à la malheu-reuse la scène qu’elle venait d’avoir avec cet homme l’animait contre lui d’un sourd ressentiment. Léontine, à présent encore, en était pénétrée. Mais ce ressentiment ne s’exerçait que vis-à-vis de Lampieur et non vis-à-vis de l’assassin. Qu’il fût un assas-sin, cela ne concernait pas, après tout, Léontine. Elle le sentait. Elle n’avait point à intervenir. Et pour qui ? Au nom de quels principes ? Léontine n’avait pas de principes. C’était pour elle un mot privé de sens, ou qui prêtait à une odieuse confusion, puisqu’il justifiait l’usage de la police. Léontine allait-elle épou-ser les haines de ces gens-là ? Elle en avait trop souffert.

« Plutôt crever ! » estima-t-elle intérieurement.

D’ailleurs, à supposer que Léontine éprouvât un jour le be-soin de mêler ces messieurs à des impressions toutes person-nelles, qui la garantissait qu’elle n’en serait pas, la première,

 

– 53 – victime ? Elle n’avait aucune défense contre eux. Bien plus, ne la rendraient-ils pas solidaire de Lampieur pour avoir si long-temps reculé de parler ? Déjà il était trop tard. Elle passerait pour la complice de Lampieur ; qu’elle le voulût ou non, Léon-tine n’empêcherait pas qu’on ne la crût complice et, de ce fait, qu’on ne lui fît supporter une part du châtiment…

– Oui, oui, déclarait Renée, y a des chances qu’il aura changé de quartier.

Léontine se secoua.

– Mais, qu’est-ce que tu en penses ? lui demanda Lilas, d’un air maussade.

– Je pense comme vous, se hâta de répondre Léontine.

 

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