L’homme Traqué

Francis Carco · Chapitre 7 sur 13

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L’homme Traqué

Chapitre VI

 

 

Le lendemain, elle se réveilla dans la chambre de Lampieur et non pas comme celui-ci l’aurait peut-être souhaité, mais comme une prostituée qui n’aspire qu’au repos et qui reporte sur un seul homme l’horreur qu’elle a de tous les hommes et de sa propre ignominie. Léontine regarda autour d’elle ; une af-freuse humiliation s’ajoutait à sa honte et elle en sentit l’aiguillon. Or, Léontine ne pouvait s’en prendre qu’à elle seule d’être tombée si bas qu’il lui fallait, désormais, accepter de subir la volonté de Lampieur. Elle n’avait pas à choisir : au contraire, quelques misérables conséquences qui dussent résulter d’une semblable aventure, Léontine devait tenter de s’en accommoder car, par sa faute, elle les avait rendues possibles. À ce trait, la malheureuse reconnut quel lourd destin pesait sur elle et prépa-rait à son intention de nouvelles infortunes. En effet, elle avait cédé à Lampieur par crainte qu’il revînt à ses anciennes me-naces et eût envie de les exécuter. Comment aurait-elle pu l’en détourner ? Léontine se rappela la cave aux murs crayeux, le silence qui gisait au fond de cette cave, son atmosphère com-pacte, son sourd isolement… Pourquoi y était-elle descendue ? La malheureuse ne s’en souvenait pas. Il lui semblait avoir été presque étrangère à ses actes de la veille et c’était, par lam-beaux, que de lointaines impressions se faisaient jour en elle et lui remettaient en mémoire le désir qu’elle avait toujours eu de s’approcher du soupirail, de se pencher, d’appeler Lampieur. Ce désir était cause de tout. Il avait pris sur Léontine un si ferme ascendant qu’il avait fait corps avec elle et lui avait ôté jusqu’à sa personnalité. Même à présent, dans cette chambre où Léon-tine se sentait entourée par sa propre défaite, elle éprouvait d’abord comme le sentiment d’avoir été abandonnée d’elle-

 

– 65 – même pour se retrouver exactement semblable à cette autre créature qu’elle était devenue. Une sensation confuse d’étonnement se mêlait à ce sentiment. Mais Léontine était vraiment cette créature nouvelle et une détresse bizarre l’obligeait, de la sorte, à se prendre en pitié.

– Voilà, constata-t-elle…

À ses côtés, Lampieur, écrasé de fatigue, ronflait et reposait au fond d’un noir sommeil. Ah ! si Léontine avait pu, comme cet homme, se soustraire au tourment qui la dévorait !… Mais elle en était incapable. Elle ne le pouvait pas… Quoi qu’elle tentât, elle retombait toujours à ce tourment et se débattait contre lui.

« C’est comme ça… se redisait à chaque instant la malheu-reuse… c’est comme ça… il n’y a rien à faire. »

La chambre, qu’elle examina, était étroite et mal tenue. Des mégots y traînaient. Une malle servait de table de nuit et, de la lucarne, dans le toit, le jour glissait obliquement sur le parquet et déversait entre les murs une lumière dure, crue, blessante, que le regard supportait avec peine. À la fin, Léontine en fut incommodée ; elle se retourna, considéra Lampieur un long moment, puis elle ferma les yeux et s’efforça de ne penser à rien.

– Ahhhh ! fit alors Lampieur.

Instinctivement Léontine s’écarta de lui le plus qu’elle put et, dans la crainte qu’il se réveillât, conserva l’apparence du sommeil.

– Comment, dit-il comme dans un rêve… Quoi ? vous… vous m’attendiez ? – Il remua, soufflant avec difficulté… – Comment ? débita-t-il encore… je… ne… sais… pas… – Et, déta-chant chacun des mots, il en prononça d’autres qui n’avaient

 

– 66 – entre eux aucun sens et qui cependant trahissaient une indicible terreur.

– Allons ! Allons ! murmura Léontine.

Elle secoua Lampieur et, doucement, le tirant hors du monde dans lequel il parlait :

– C’est moi, le força-t-elle à reconnaître… Vous ne le voyez pas ?

– Oui, répondit Lampieur.

Il se hissa, s’assit dans le lit et, dévisageant Léontine :

– Tu ne dormais donc pas ? demanda-t-il d’une voix qui n’était pas la sienne.

– Non, je ne dormais pas, avoua Léontine.

Lampieur posa sur elle un regard hébété, puis il parut ras-sembler ses esprits et s’absorba dans une pesante méditation.

Léontine s’était assise elle aussi dans le lit et elle ne quittait pas des yeux Lampieur qui, par moment, semblait l’avoir tout à fait oubliée. À quoi pouvait-il bien penser ? Elle eût été fort en peine de le dire. Toutefois, à de certains froncements de sour-cils, il était évident que Lampieur pensait à quelque chose et qu’il associait Léontine à ses étranges réflexions, car les regards qu’il lui jetait alors étaient empreints de défiance et d’une nuance de soupçon et d’ennui.

– Est-ce que nous n’allons pas sortir ? s’informa brusque-ment Léontine.

 

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Pour réponse, Lampieur se leva, chaussa ses vieilles savates et, enfilant un pantalon, se dirigea vers une table où il fit mine de se débarbouiller. Léontine suivait tous ses gestes. Elle le vit plonger la tête dans l’eau froide, se laver, s’essuyer. Il apportait à sa toilette un soin méticuleux où l’on sentait qu’il employait toute l’attention d’un homme peu sûr de lui et que poursuit une idée fixe. Cependant, en vidant l’eau sale de la cuvette :

– On va sortir, accepta-t-il. Et il laissa la place à Léontine qui se mit debout à son tour et commença de s’habiller.

Il pouvait être trois heures de l’après-midi ; la lumière du jour répandait dans la chambre une clarté toujours égale et rayonnante, mais qui déjà semblait ployer sur son oblique fais-ceau. Lampieur consulta sa montre, puis il la replongea dans la poche d’où il l’avait tirée et ouvrit la fenêtre. Sur son visage l’anxiété le cédait quelquefois à une expression chagrine et réso-lue. Mais Lampieur gardait son secret pour lui. Il marchait dans la chambre, s’arrêtait, s’asseyait, repartait et, quand il rencon-trait Léontine, s’écartait d’elle, silencieusement. Elle lui était odieuse, cette fille. Ne s’en doutait-elle pas ? Entre elle et lui, Lampieur mesurait l’intervalle qui les séparait et il se souvenait des mille terreurs où il avait passé. Il voyait Léontine dehors, rasant les murs. Il voyait Léontine dans la cave et toutes ces im-pressions finissaient par n’en former plus qu’une qu’il ne pou-vait chasser.

Mais qu’étaient donc ces impressions et le tourment qu’elles lui donnaient en comparaison de la présence, dans sa chambre, de cette fille aux façons insolites ? Lampieur ne le sa-vait que trop et, tout en observant Léontine, c’était elle d’abord qu’il aurait désiré de chasser s’il avait pu. Or, Léontine s’habillait près du lit, et Lampieur se reprochait sa conduite de la veille et le désir inexplicable qui s’était emparé de lui. À pré-sent que ses sens ne le conduisaient plus, il n’éprouvait aucun désir pour Léontine. Avait-il pu, même, la désirer ? Il ne com-

 

– 68 – prenait pas. Quel appétit malsain l’avait poussé vers elle ? Quels goûts bizarres ? Lampieur les reniait. Il ne pensait qu’à sortir de sa chambre, qu’à descendre dans la rue et, là, qu’à trouver une excuse pour abandonner Léontine à son sort et ne plus la revoir.

… Cependant, quand ils furent dans la rue, ils éprouvèrent une gêne insurmontable et, bien que désireux l’un l’autre de se quitter, ils n’osèrent pas s’en faire l’aveu, car ils avaient la même crainte d’aborder cette question et d’en brusquer les consé-quences. Autour d’eux les passants se hâtaient. Les autobus rou-laient à grand tapage. Que se seraient dit Léontine et Lam-pieur ? Ils avaient beau chercher leurs phrases, les bruits qui s’élevaient de tous côtés les empêchaient de se parler. En outre, il ne faisait pas encore nuit. Le jour à son déclin éclairait les fa-çades et suspendait, dans le couloir des rues, comme un halo qui permettait d’y voir encore. C’était ce jour, ce halo qui trou-blait Lampieur et embarrassait Léontine. Sans lui, probable-ment, les mots seraient venus tout seuls et les phrases… Mais Lampieur redoutait de surprendre l’effet qu’elles produiraient sur Léontine, et en même temps il avait peur de ne pouvoir pas demeurer maître de lui devant cette fille dont il ne savait pas ce qu’elle pensait.

« Tout à l’heure, songea-t-il en se passant avec accable-ment la main sur le visage, ça vaudra mieux. »

Léontine demanda :

– On va chez Fouasse ?

– Non, répondit Lampieur, on va par là…

Il désigna d’un geste une direction tout opposée à celle du bar et, machinalement, la suivit sans mot dire.

 

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– C’est que, murmura Léontine au bout de peu d’instants, il va falloir que j’aille à mon hôtel.

Lampieur ne sourcilla point.

– Ben ! tu iras, fit-il… Est-ce que c’est loin d’ici ?

– C’est assez loin.

– Je t’accompagne, dit Lampieur. Et il marcha contre Léontine qui prit à gauche et remonta bientôt le boulevard de Sébastopol où les devantures s’allumaient.

À pareille heure, toute sorte de gens encombraient les trot-toirs et les tramways glissaient sur leurs rails comme des flèches de lumière. Des agents, à certains croisements, arrêtaient les voitures ; des piétons attendaient, se rassemblaient, puis les voitures reprenaient, une à une, leur course perpétuelle et les piétons traversaient la chaussée.

La nuit tombait. Çà et là, bordant les trottoirs, des bancs entre les arbres accueillaient de vieilles femmes dont on n’eût point pensé qu’elles pussent faire commerce de leurs charmes tant ils étaient flétris et répugnants. D’autres vieilles longeaient les boutiques. Des hommes-sandwiches promenaient leurs pan-cartes. De blêmes voyous allaient de compagnie et de très jeunes prostituées que l’agonie du jour rendait à leur métier, circu-laient parmi les passants en leur jetant des sourires peints et de sournoises invites.

Lampieur regarda Léontine.

– C’est encore loin ? questionna-t-il.

Léontine ne l’entendait point. Elle avançait dans la foule et ne s’occupait pas de Lampieur. Qu’il l’escortât, elle n’en avait

 

– 70 – nulle gêne. Cela ne la dérangeait pas. Pour elle, Lampieur n’était pas cet homme qui marchait à ses côtés et ne parvenait pas à vaincre sa sombre indécision. Elle pensait à l’autre, au Lam-pieur dont elle avait imaginé le crime et elle avait horreur de lui. C’était ce crime qui exerçait sur Léontine une influence où rien de ce qu’elle pouvait vouloir n’avait la force de s’affirmer. Il ap-puyait sur elle de tout son poids ; il l’écrasait ; il l’emplissait de lâcheté et de tristesse. Lui échapper n’était à la fin plus possible. Comment lui échapper ? Il ne s’agissait pas de rompre avec Lampieur. Elle l’avait fait déjà et il avait fallu que Léontine re-vînt, qu’elle appelât à nouveau Lampieur, qu’elle redescendît dans la cave. La veille encore, cela s’était produit. Elle ne l’oubliait pas et, comme pour passer la mesure, Lampieur l’avait prise et il s’était ensuite écarté d’elle avec un outrageant mépris.

*

* *

C’était cela que Léontine n’arrivait point à effacer de sa mémoire, car elle avait bien vu qu’il n’était pas question d’amour entre elle et Lampieur, mais d’un de ces désirs gros-siers auxquels rien ne pouvait l’aider à se soustraire. La malheu-reuse ne conservait pas d’illusions. Cependant, à défaut d’amour, si Lampieur lui avait fait l’aveu de son tourment, elle y aurait sûrement compati puisque c’était ce même tourment qui l’avait attirée vers lui et amenée à le subir… Hélas ! pour la fille qu’elle était, Léontine constatait comment vont les choses et elle n’en accusait personne. C’était ainsi… C’était la loi commune, et il fallait s’y soumettre comme à tant d’autres nécessités vul-gaires et quotidiennes dont chacun a sa part.

Ainsi, plongée dans ses amères réflexions, Léontine remon-tait le trottoir et Lampieur l’accompagnait. Ils ne se parlaient pas ; ils allaient côte à côte, ne regardant rien. Les Boulevards, qu’ils traversèrent, promenaient leur cohue.

 

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– Bon Dieu ! grommela Lampieur.

Il hésita. Puis comme Léontine continuait sa route et ne se souciait aucunement de lui, il la rejoignit, étonné de n’avoir pas mis à profit cette occasion de se séparer d’elle.

« Eh bien, se dit-il… qu’est-ce que c’est ? »

Un sentiment bizarre d’amour-propre le piquait et il se sentait offensé du peu de cas que Léontine faisait de sa pré-sence. « On verra ! se promit-il alors intérieurement… On ver-ra… Ça n’ira pas comme ça longtemps ! » Au fond de lui, toutes sortes d’obscures et hostiles intentions se formaient, s’animaient. Lampieur ne les écarta pas. Au contraire, elles étaient pour lui comme un acheminement vers le but où depuis son réveil, dans la chambre, il se sentait porté. Et quel but ! Lampieur ne le distinguait pas encore et il n’entendait pas non plus que les menaçantes intentions qu’il nourrissait contre la malheureuse remontaient à plus loin que ce jour. En effet, s’il croyait que son dégoût pour Léontine et le secret besoin qui le poussait à la faire souffrir dataient du moment où il s’en était aperçu, Lampieur se trompait, car de tout temps, depuis son crime, il abominait cette fille et lui vouait une haine tenace. Peut-être était-ce cette haine qui avait amené Lampieur à prendre Léontine et à l’humilier. Il avait beau ne pas s’en rendre compte, l’emportement de son désir ne s’expliquait pas autre-ment. C’était la haine de Léontine qui en avait imposé le désir… mais il ne le comprenait pas.

Près de cette fille, du reste, qu’avait besoin Lampieur de comprendre d’où lui étaient venus ses désirs de la veille ? Il n’en aurait pas éprouvé plus d’âpre satisfaction dans la promesse qu’il se faisait.

– Hé ! dites, dites ! appela Léontine, tandis que Lampieur suivait confusément le cours de ses pensées.

 

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Il s’arrêta, surpris, et demanda :

– C’est ici ?

– Oui, c’est ici murmura sa compagne.

Lampieur vit une entrée malpropre, des escaliers, une rampe, un globe blanc, avec le mot « Hôtel », tracé dessus en lettres noires. Il vit également Léontine, et Léontine le regardait et attendait qu’il prît une décision.

– Bon, bon, grommela Lampieur… Va toujours… Je te suis.

Puis il saisit Léontine par un bras et la fit passer la pre-mière.

La chambre, au quatrième étage, donnait sur une cour et les cuisines d’un immeuble délabré qui, plus haut que l’hôtel, l’absorbait, même en plein jour, dans une demi-obscurité.

La fenêtre de cette chambre fermait mal. Un rideau hail-lonneux l’ornait ; sous les pieds, des carreaux disjoints tenaient lieu de parquet… Léontine alluma une lampe ; elle tira le rideau et, pendant que Lampieur poussait derrière lui la porte, elle ôta son manteau et s’assit sur le lit.

– Elle est grande, observa Lampieur.

– Quoi ?

– Je parle de la chambre, dit Lampieur, et ne sachant qu’ajouter, il s’assit à son tour sur une chaise, enleva sa cas-quette et se tut.

 

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Il fixait la flamme rouge de la lampe, comme s’il eût atten-du qu’on le mît en devoir de parler. Mais les minutes se succé-daient et l’embarras de Lampieur s’accroissait à mesure, car quelque chose à quoi n’avait pas jusqu’alors pensé cet homme s’imposait à sa surprise et lui donnait à réfléchir.

Pour la première fois, en effet, Léontine cessait d’être aux yeux de Lampieur cette fille quelconque, hors de la vie, et comme inexistante dont il ne savait rien sinon qu’elle avait peur et qu’elle enfermait un secret. Où était ce secret ? Lampieur voyait la chambre, le lit, la lampe, le rideau misérable qui mas-quait la fenêtre et cela – qui n’avait qu’une médiocre impor-tance – en prenait une sur son esprit et l’obligeait à situer Léon-tine non plus hors de la vie, mais dans la vie et peut-être plus expressément qu’une autre.

Lampieur toutefois parvenait à se ressaisir et, petit à petit, à se familiariser avec des impressions d’un ordre si nouveau pour lui et si déconcertant. Que faisait après tout que Léontine eût une existence propre ! Il n’en pouvait aller différemment. Quel être au monde, même dépendant d’un autre, n’a pas d’abord sa vie particulière ? Lampieur n’avait pas à s’en étonner. Lui-même était un de ces êtres ; il ne l’ignorait pas… Seulement il avait si longtemps vécu hors des réalités et dans une atmos-phère de soupçons et de craintes qu’il ne comptait plus qu’avec eux et les fantômes qu’ils engendrent. De cela venait sa surprise et elle s’était manifestée par l’embarras où Léontine avait vu Lampieur, quand celui-ci s’était assis tout à l’heure auprès d’elle et n’avait plus soufflé mot.

Pourquoi se taisait-il ? Léontine en cherchait la raison et ne la trouvait pas. Pourtant, puisque Lampieur l’avait accompa-gnée jusque dans cette chambre c’est qu’il tenait à lui parler ?… N’allait-il pas le faire ? Ce silence, à la fin, devenait intolérable ; il n’était pas de circonstance ; il gênait, il effrayait Léontine. D’autre part, la malheureuse fille se demandait à quelle mau-

 

– 74 – vaise inspiration elle avait obéi en acceptant que Lampieur montât avec elle dans sa chambre. Il s’y conduisait de si étrange façon. Était-il fou ?… Léontine le vit se dresser, s’approcher de la lampe qui filait, en baisser la mèche. Puis, sur la cheminée, où se trouvait la lampe, il examina différents objets, lentement, un à un, comme s’il leur demandait de répondre à la curiosité qui l’attirait vers eux et concentrait sur eux son attention.

– Ça, fit-il à voix basse en s’emparant d’une petite photo-graphie… c’est à toi ?

Il se tourna vers Léontine et, tenant toujours la photo dans ses doigts, il ajouta :

– C’est un portrait de gosse.

– Bien sûr !

– Quel gosse ? questionna Lampieur… Tu en as un ?

– Il est mort, dit Léontine.

Lampieur replaça la photo où il l’avait prise et, s’écartant alors de la cheminée, il promena son regard autour de lui d’un air maussade.

– Il est mort à trois ans, précisa Léontine… chez des gens où je l’avais mis à la campagne.

– Quand ça ?

– Après que j’ai quitté chez nous, répondit-elle.

Elle reprit :

 

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– C’est même à cause de lui que j’ai quitté chez nous. Vous comprenez qu’on voulait pas de moi à la maison, avec un môme… n’est-ce pas ?… Le père m’aurait fichue dehors.

– Et la mère ?

– J’ai jamais eu ma mère, expliqua Léontine. Et vous ?

– Oh ! moi… moi… j’ai toujours mes vieux, grogna-t-il. Seu-lement ils n’habitent pas Paris. Ils connaissent pas Paris… C’est des bonnes gens de leur patelin, là-bas !…

Son bras, qu’il avait levé, retomba.

– Là-bas, dit encore Lampieur ; et, durant un instant, ses yeux s’attachèrent sur des images qu’ils étaient seuls à voir.

Cet instant dura peu. Pourtant dans le regard de Lampieur une flamme soudain avait brillé qui n’était pas celle qui s’y mon-trait d’habitude et Léontine s’en aperçut, mais elle en fut inti-midée ; aussitôt Lampieur, rompant le charme, éclatait d’un méchant rire et devenait un autre homme.

– Hein ! quoi ? s’informa-t-il… J’ai parlé ?

– Je ne sais pas ce que vous voulez dire, répliqua Léontine avec hésitation. Vous ne vous en souvenez pas ?

– C’est possible, observa Lampieur… J’ai parlé de mes vieux. – Il ricana. – Quand ça m’arrive, prononça-t-il ensuite sur un ton de mépris, je ne pense pas qu’à eux… Je pense à moi… et je me souviens comme c’était des gens durs… Oh… là, là… C’est loin, ce temps-là, heureusement.

– N’y pensez plus, proposa Léontine.

 

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– Oui, fit-il comme s’il s’adressait à lui-même, oui… oui.

– On a des souvenirs.

– C’est drôle !…

Il rectifia :

– Des sales souvenirs…

– Tout le monde, dit Léontine.

 

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