L’homme Traqué
Chapitre I
Il y avait déjà trois semaines que la police recherchait l’assassin de la rue Saint-Denis et que, régulièrement, Lampieur se rendait chaque soir, près des Halles, dans un débit où on le connaissait.
– Ah ! voilà m’sieur François ! annonçait aussitôt le patron. Toujours exact… ça fait plaisir !
Il alignait sur le zinc deux verres à pied qu’il emplissait de bordeaux blanc, puis, trinquant avec le client, avalait d’un trait sa rasade.
C’était l’heure vague et vide qui précède celle de l’apéritif. De rares consommateurs, assis sur les banquettes, devant un demi-setier d’aramon, étalaient des mégots qu’ils avaient ra-massés dehors et en confectionnaient pour leur usage des ciga-rettes. Certains expédiaient un restant d’arlequin qu’ils dé-pliaient d’un vieux journal. Enfin, près de la porte, une femme sans âge, qu’on appelait « la mère tout le monde », regardait dans la rue et guettait l’arrivée des habitués pour les implorer, un à un, d’un air digne.
Étrange retraite que ce débit ! resserrée en façon de cou-loir, malpropre, pleine d’une poisseuse humidité… Mais elle avait son caractère, quand, se mêlant aux malheureux qui en formaient la peu brillante pratique, des prostituées en cheveux et grossièrement maquillées y venaient à la nuit se chauffer près du poêle… On voyait, là, Renée qui portait un chandail, Mme Berthe et son parapluie, Gilberte la poitrinaire, la grosse
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Thérèse, Yvette, Gaby, Lilas, une Bretonne, et Léontine dont on racontait qu’elle s’était enfuie de sa famille pour « faire la vie ».
Lampieur connaissait plusieurs de ces filles qu’il croisait invariablement aux alentours d’un hôtel borgne quand il allait à son travail… Parfois, elles lui disaient bonsoir.
– Bonsoir ! répondait-il. Et il passait sans s’occuper de leur manège, le long des magasins fermés.
À minuit, elles étaient encore là, sur les trottoirs dont elles frappaient l’asphalte des hauts talons de leurs bottines et cinq ou six d’entre elles, qui remontaient, très tard, la rue Saint-Denis, s’accroupissaient devant le soupirail de la boulangerie et demandaient qu’on leur vendît un morceau de pain chaud… Elles avaient une ficelle qu’elles jetaient tour à tour dans la cave avec des sous… et elles attendaient pour la retirer que le mor-ceau de pain, noué à son extrémité, y suspendît un poids.
Lampieur abominait ces filles. Leurs voix rauques et ef-frontées qui le hélaient de dehors, leur présence dans la rue, à cette heure où n’erraient plus que les agents, des passants iso-lés, des ivrognes et ces ombres singulières qui semblent se mou-voir sans corps, lui étaient insupportables. En outre, ces mal-heureuses le dérangeaient dans son travail et lui causaient tou-jours une sombre irritation. Qu’avaient-elles donc à l’appeler ainsi ?… C’est bon ! C’est bon ! Il y allait… Pas la peine de faire tant de bruit !… Pour douze sous de pain ! Il y allait parce qu’il voulait bien… Il n’y était pas obligé. Et qu’est-ce qu’elles fabri-quaient, maintenant, au lieu de tirer leur ficelle ?
– Bon Dieu ! criait Lampieur, faut-il vous le monter ?
C’est qu’il ne pouvait voir sans déplaisir, le long du mur, cette ficelle qu’aucune main ne paraissait tenir, car elle lui rap-pelait l’horrible nuit où, de retour dans la cave qui servait de
– 5 – fournil, il l’avait trouvée, là, qui pendait, inerte, du soupirail, comme à présent… Qui l’y avait lancée, durant son absence ? Lampieur n’osait pas se le demander. Et il était resté, béant, à la considérer sans trouver rien d’abord à se dire, pour reprendre courage… À la fin cependant, il avait ramassé la ficelle dont un bout traînait sur le sol et il y avait attaché un gros quignon de pain. Puis il ne s’en était plus soucié et quelqu’un était venu qui, de la rue, avait remonté le pain et la ficelle, en silence, sous la pluie qui tombait…
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* *
– Quel temps ! fit observer Mme Berthe, en secouant son parapluie.
Elle s’approcha du poêle : Gilberte toussait.
– Un marc ? proposa la grosse Thérèse.
– Oui, dit Gilberte, d’une voix éteinte.
– Et vous ? demanda Léontine à Yvette et à Lilas dont elle copiait les manières.
Elles acceptèrent un grog et Lampieur, qui se tenait de-bout, contre le zinc, les regardait.
Toute son angoisse lui venait de ces filles, car il ne savait pas laquelle s’était certainement aperçue de son absence du fournil, la nuit du crime, à l’heure précisément que les journaux indiquèrent, dès le lendemain, pour avoir été cette heure-là.
Comment se faisait-il que cette désignation formelle n’eût pas éveillé dans l’esprit de ces femmes le plus léger soupçon ? Lampieur, les premiers jours, pensa qu’il était perdu et s’il ne se
– 6 – perdit pas lui-même, en prenant la fuite, c’est à coup sûr moins par raisonnement qu’à cause de la proximité où il vivait du lieu où s’était déroulé le drame. Une force bizarre l’empêchait de s’en écarter. Non pas qu’il éprouvât déjà le besoin de revoir l’entrée de la maison, sa porte brune, son long et banal vestibule et, tout au fond, les carreaux par lesquels il avait pénétré dans la loge de la concierge. Il eût fait un détour plutôt que de passer devant. Mais quelque chose d’obscur, qu’il ne pouvait analyser, s’opposait à ce qu’il s’éloignât du voisinage de cette maison et qu’il changeât en rien ses habitudes.
– Ben, moi aussi, un grog ? commanda Léontine… ça fera trois…
C’était presque une enfant que Léontine ou plutôt un de ces êtres chétifs, comme on en rencontre dans les villes et qui, flé-tris avant même que d’avoir jamais eu de couleurs, accusent seize ou trente ans à vingt et ne vieillissent plus. Petite avec cela, pauvrement mise, l’air sérieux sous son maquillage, empressée, peu bavarde, elle ne ressemblait à aucune de ses infortunées compagnes.
Lampieur la suivait des yeux… Était-ce celle-ci ? Il ne pou-vait répondre mais, à surveiller Léontine, – sans rien montrer de son tourment, – et à la détailler dans tous ses gestes, il s’apercevait, peu à peu de sa gentille figure, de son regard bleu et cerné, de sa douceur et de la soumission qu’elle témoignait à Lilas la Bretonne et à Yvette, dont une résille tendue sur des cheveux très noirs les empêchait de perdre le tour plein d’agrément que M. Paul leur imprimait.
« Laquelle ? » songeait Lampieur.
Il souffrait ; il était sans force devant elles et sans espoir de jamais rien surprendre qui l’aiderait à tromper son angoisse. Et cependant que n’eût-il pas donné pour savoir à quoi s’en tenir
– 7 – sur le compte de cette fille qui n’avait qu’à parler pour le livrer à la police ! Parlerait-elle ? Pourquoi ne l’avait-elle pas fait, dé-jà ?… Pour quelles raisons ? Lampieur ne les discernait point. Mais à se taire comme elle lui semblait parfois y être décidée, cette fille devenait sa complice et le tenait à sa merci.
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On imagine l’effroi, le tourment puis l’angoisse de cet homme et l’incertitude dans laquelle il vivait… Ce n’était pas son crime qui l’obsédait. Lampieur n’y pensait plus ou presque et, quand il lui arrivait d’évoquer la vieille femme qu’il avait étouf-fée dans sa loge pour lui voler l’argent du terme, aucun remords ne se faisait jour dans son âme et il ne songeait qu’à l’argent. Alors, Lampieur se félicitait d’avoir mis cet argent à l’abri des plus minutieuses recherches, dans l’excavation d’un des murs du fournil qu’il avait rebouchée ensuite et saupoudrée, comme l’était la paroi, d’une uniforme et naturelle épaisseur de farine. Personne n’irait, là, découvrir sa cachette… Il en était certain. Il n’y avait que lui à la connaître et il en ressentait parfois comme une détente heureuse de tous les nerfs au milieu de ses plus sourdes appréhensions.
Mais il avait fait son coup seul et voilà que, par un oubli de sa part, quelqu’un qui demeurait dans le mystère pouvait inter-venir et réclamer le prix de son silence… Combien demanderait-il ? Ou bien ne finirait-il pas plutôt, après avoir pesé tous ses scrupules, par ne point risquer la chance d’une telle combinai-son en révélant à la police la singulière coïncidence qu’il avait établie entre l’heure présumée du crime et l’absence de l’homme qui se trouvait toujours dans le sous-sol à cette heure-là ? Simple coïncidence ! dira-t-on. Mais comment détourner la po-lice de cette fâcheuse révélation et lui interdire d’y flairer la bonne piste ? Lampieur en était incapable. Bien plus, il eût suffi que l’on dirigeât des recherches dans ce sens pour découvrir la
– 8 – vérité. Les témoignages ne manquaient pas. Et quels témoi-gnages ! C’était celui d’une petite bonne devant laquelle, trois mois auparavant, terme pour terme, la concierge que Lampieur avait tuée s’était ingénument plainte de l’argent qu’elle portait sur elle. Une autre bonne, qui attendait qu’on la servît, n’avait pas manqué de parler d’imprudence et la patronne était du même avis.
– Cachez donc vos billets, madame Courte ! avait-elle dit entre ses dents.
– C’est qu’il y en a… Pensez ! s’était alors bornée à ré-pondre l’autre.
Et Lampieur, qui rangeait son pain sur les rayons du maga-sin, se rappelait le jaune éclat de ce matin d’hiver où, sans qu’il y pensât sérieusement, l’idée qu’une vieille femme avait, dans son porte-monnaie, plusieurs milliers de francs, l’avait empli d’un sombre étonnement.
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… Qu’aurait-il répondu à ces déclarations pour peu qu’on les eût provoquées ? Il n’y avait rien à répondre. Aussi Lampieur se débattait entre la crainte d’avoir un jour à les entendre for-mulées devant lui et l’espoir, vague encore et sans cesse menacé, qu’on n’aurait pas recours à elles. Qui donc pouvait le soupçon-ner ? Sa conduite, jusqu’alors, le mettait à l’abri des soupçons. Et elle était irréprochable, sa conduite… Jamais aucun de ses patrons n’avait eu à lui faire la moindre observation. Et puis, Lampieur n’était pas de ces ouvriers qui, si ponctuels qu’ils soient dans leur travail, ont des relations équivoques et fréquen-tent les concerts et les bals. Ce n’est pas là qu’on pouvait l’avoir vu. Il n’allait pas dans de pareils endroits. Quant au débit du père Fouasse aux Halles, où il prenait chaque soir un verre de
– 9 – vin blanc avant dîner, on l’y connaissait de longue date et Fouasse lui-même, s’il avait été nécessaire, aurait juré que, pas une seule fois depuis qu’il était son client, Lampieur ne s’était enivré.
D’ailleurs, à voir Lampieur avec ses cheveux coupés ras, son pantalon tenu comme au régiment par une bretelle qui ser-vait de ceinture, son tricot à raies bleues, son attitude déjà cour-bée, ses larges mains, ses épaules puissamment arrondies et l’expression sérieuse de son visage, l’idée ne venait à personne qu’il pût cacher, sous des dehors semblables, autre chose qu’une espèce d’honnête homme bourru, d’une quarantaine d’années et sans aucune conversation. De fait, il ne parlait jamais. Il écou-tait les uns se plaindre des mégots qui devenaient rares et les autres des métiers qu’ils faisaient… et des flics… Il écoutait et regardait. Et l’on ne s’occupait de lui que lorsqu’il reposait son verre sur le comptoir, en déclarant :
– Patron ! du même !
Aujourd’hui, cette réserve qu’il n’avait cessé de montrer – quelque question qu’on agitât à ses oreilles – permettait à Lam-pieur de garder le silence lorsque après la lecture des journaux, par exemple, M. Fouasse émettait son avis sur le crime.
– Oui, oui, disait Lampieur… bien sûr !
– Et vous verrez, monsieur François… poursuivait le patron du débit, qu’ils ne l’auront pas de sitôt, le lascar !
– Ah !
– Par exemple ! Qu’est-ce que vous pariez ?
Lampieur ne pariait pas. Il hochait la tête et, lentement, d’un air qui semblait naturel, élevait son verre de vin blanc,
– 10 – d’une main mal assurée à hauteur de sa bouche et buvait une gorgée.
– Non, ils ne l’auront pas ! affirmait de nouveau le débi-tant. Parce que pour faire un coup pareil, en plein quartier des Halles, c’est sûrement pas une mazette !… Et puis, moi, mon idée, la voulez-vous ? Eh bien, c’est qu’il n’était pas seul à l’ouvrage, le bonhomme… ils devaient être deux… ou bien qu’une femme lui aura fait le guet.
– Une femme ?
M. Fouasse haussait les épaules.
– Parfaitement, affirmait-il… Une femme !… Et si jamais on met la patte dessus, cherchez pas… allez donc, ça sera cause à la femme… comme toujours.
– Comme toujours ! répétait l’assassin et, l’instant qui sui-vait, il achevait son verre et s’en allait de sa pesante démarche, la tête emplie d’un noir bourdonnement et ne sachant plus s’il devait encore chercher à découvrir celle à qui désormais il se sentait lié.
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Or, il suffisait que Lampieur descendît dans le sous-sol de la boulangerie et qu’il s’y trouvât seul, devant le four, le pétrin, les panetons empilés l’un dans l’autre, contre un côté des murs, pour que l’idée de cette fille revînt le tourmenter. Elle ne s’imposait pas d’abord à lui, comme quelqu’un qui se lève du coin où il était assis et marche à votre rencontre. Mais elle était là, dans un coin de sa tête, assise et silencieuse et elle ne bou-geait point… Elle semblait attendre. Et, chaque fois, Lampieur s’apercevait qu’elle était là et il était troublé… Qu’est-ce qu’elle
– 11 – attendait ? Voyons, il n’allait pas se mettre à avoir peur… C’était stupide. Alors, en alignant sur une planche les panetons où il semait deux ou trois molles poignées de farine avant de les em-plir d’une pâte qui épousait leur forme, Lampieur allait, mar-chait, mettait du bois dans le foyer du four et chassait toute idée. Il avait tort de se laisser impressionner ainsi. Est-ce qu’il n’était pas de taille à réagir ? Devant lui, accrochée à un clou, sa montre indiquait l’heure. Lampieur pesait la pâte, la modelait. Il ne pensait à rien. Le four chauffait… et, dans cette cave, l’homme, à la longue, oubliait son angoisse pour ne s’occuper que de l’heure qui, petit à petit, avançait dans la nuit et y frayait sa route au tic tac de la montre.
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L’idée cependant revenait et Lampieur en était prévenu par une sorte d’anxiété soudaine qui s’emparait de tout son être et le rendait attentif aux moindres bruits. Elle revenait. Elle l’attirait et, s’il essayait de lutter contre sa dangereuse emprise, il n’en était pas maître, car elle empruntait, pour le frapper au vif de sa détresse, le plus furtif craquement derrière lui ou le plus sourd écho, dans le mur de la rue, de talons arpentant les trottoirs.
De la cave, Lampieur ne voyait rien et il n’osait se deman-der qui pouvait bien se promener et parfois s’arrêter près du soupirail. Il pensait à la phrase de Fouasse et la certitude qu’une femme, comme l’avait dit le débitant, est toujours dans l’échec des entreprises les mieux conduites, lui ôtait maintenant l’envie de connaître cette femme. Hélas ! pourquoi y avait-il une femme, là-haut, le long du magasin ?… Lampieur l’entendait qui marchait. Qu’espérait-elle ? Qu’est-ce qui l’obligeait à faire les cent pas au-dessus de sa tête et à ne pas partir ? Quel but était le sien ? Voulait-elle, par sa présence de toutes les nuits, le forcer à sortir et à se compromettre ? Lampieur sentait que, s’il cédait à l’appel de cette volonté tendue vers lui, il se perdait… et non pas
– 12 – tant à cause du fait d’abandonner son travail pour approcher cette femme… que du besoin maladif qu’il éprouvait, dans de pareils moments, de lui parler et de lui faire préciser ses soup-çons.
Déjà, dans le débit, près de ces filles dont il pensait tantôt que c’était l’une, et tantôt l’autre, Lampieur devait prendre sur lui de ne pas leur adresser la parole comme il en ressentait à présent le désir. Que leur aurait-il dit ? Non… non… Ce n’était qu’un désir… un de ces désirs insensés auxquels, si l’on ne ré-siste pas aussitôt, rien ne saurait plus empêcher qu’ils vous con-duisent aux catastrophes. Lampieur s’en rendait compte et il se ressaisissait, mais est-ce qu’il n’était pas fou de se laisser ainsi tenter ? Il était fou… il perdait la raison… Ou bien, est-ce qu’il ne vivait pas, tout éveillé, dans un rêve ?
Il en avait comme l’impression, certaines nuits, quand, ha-bité par il n’aurait pu définir quelle influence, il imaginait les allées et venues, autour du soupirail, de sa mystérieuse com-plice. Certainement, la nuit du crime, elle avait dû rôder ainsi, étonnée au début qu’il n’y eût personne en bas dans le fournil, puis surprise et se demandant la raison pour laquelle il n’y avait personne, se penchant, appelant, jetant les sous et la ficelle, et regardant encore par le soupirail si l’homme qui répondait d’habitude n’était pas endormi. Combien de temps avait-elle attendu ? À la fin, elle avait dû partir… Était-elle revenue avant qu’il eût regagné le sous-sol ? Lampieur aurait voulu le croire. Mais si elle avait plusieurs fois opéré ce manège et insisté pour mieux se faire entendre ? Il tremblait alors qu’un passant, peut-être même un voisin, assistant à toute la scène, n’en eût, quelques jours plus tard, fait part secrètement à la police.
Il n’y avait là rien d’impossible. Ainsi cette fille, qui sta-tionnait le long du magasin, obéissait à la police. Son but était visible. Elle tendait un piège. Elle voulait attirer Lampieur dans la rue et, une fois devant elle, comment Lampieur aurait-il fait
– 13 – pour ne pas se trahir ? Il n’était pas d’homme, dans ce cas, qui eût pu se défendre… Bien sûr, Lampieur n’avait qu’à nier qu’il fût sorti à l’heure du crime. Qui l’avait vu ? Voilà : il s’était en-dormi dans le bûcher contigu au fournil. Tout le monde peut être fatigué, n’est-ce pas ? Surtout dans ce métier de nuit, si pé-nible qu’il n’est presque plus en usage dans les boulangeries. Pouvait-on prouver qu’il ne se fût pas endormi dans l’autre cave ainsi qu’il l’affirmait ? Lampieur n’avait pas d’autre défense… Il ne démordait pas de là.
Mais qui donc le poussait si fort à se défendre ? On ne l’accusait pas. Bien plus, quand il lui arriva par la suite, à deux ou trois reprises, de quitter le fournil pour aller boire chez Fouasse et créer à rebours une espèce d’alibi confus, il n’y avait personne dehors. Lampieur n’en avait pu croire ses yeux. Pour-tant, il eût juré que quelqu’un était là, comme tous les soirs… Était-ce possible ? La rue vide avec ses trottoirs luisants, ses réverbères, les façades closes de ses maisons, s’ouvrait large-ment devant lui et ce n’est qu’à la hauteur des Halles, où com-mençait l’animation, qu’il avait rencontré les premières filles qui se promenaient.
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