L’homme Traqué
Chapitre VIII
Il arriva qu’après une de ces scènes Lampieur, pris de scru-pules inattendus, fit à Léontine des excuses et que celle-ci ne retint pas ses larmes…
– Mais ne pleure pas… voyons, ne pleure pas… dit Lam-pieur… Qu’est-ce que tu as ?
– C’est pas ma faute, murmura-t-elle.
Lampieur eut un fléchissement.
– Bien sûr, observa-t-il et, s’approchant de Léontine, il la considéra sérieusement avec un mélange de surprise et de com-passion qui lui amollissait le cœur et lui prêtait à réfléchir.
– Pourquoi pleures-tu ? demanda-t-il, comme si la réponse de Léontine eût dû lui apporter une singulière révélation.
Léontine secoua la tête.
– Il y a des moments qu’on ne sait plus, fit Lampieur… On ne peut pas se retenir… On est poussé… on est entraîné par les mots… On va trop loin.
– Oh ! répliqua, sans le regarder, Léontine, ce n’est pas pour ça que je pleure…
– Alors ?
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– C’est pour des autres choses, avoua-t-elle.
Lampieur n’insista pas.
– Oui, conclut-il d’une voix sourde.
Une gêne inexprimable le saisit, car ces autres choses que Léontine venait brusquement d’évoquer, Lampieur ne cessait d’y penser et il ne voulait pas qu’elle s’en aperçût.
C’était le soir. Par la lucarne ouverte Lampieur voyait le ciel tout rosissant s’emplir d’un duvet de vapeurs calmes et délicates qui s’élevaient avec lenteur. Il demeura presque une minute à regarder en l’air, puis il se secoua et, se tournant vers Léontine :
– Quelles choses ? questionna-t-il péniblement.
Léontine tressaillit.
– Ben, reprit Lampieur en s’efforçant de déguiser, sous une fausse assurance, le sentiment qu’il éprouvait… Raconte… Qu’est-ce que tu veux donc dire par là ?
– Mon Dieu ! l’arrêta Léontine.
Lampieur continua.
– Faudrait tout de même qu’on soye d’accord une fois… avec ces choses… et toutes tes façons d’en parler… T’y as pensé ?
– Je ne peux pas.
– Oh ! là, là… grommela Lampieur, je m’en doutais. Suffit que je veuille pour que tu ne veuilles plus. Mais c’est assez comme ça… J’en ai ma claque qu’on ait toujours à y revenir et que ça fasse des drames. Je ne peux plus le supporter… Et toi ?
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Il posa sur l’épaule de Léontine sa large main et, simple-ment :
– C’est encore ta sacrée idée, n’est-ce pas ? demanda-t-il.
Lampieur n’attendit pas que Léontine lui répondît. Il retira sa main et, la laissant glisser pesamment contre lui :
– T’as pas raison, prononça-t-il d’un air maussade, d’avoir contre moi cette idée. C’est à cause d’elle qu’on se fait du mal. Ne dis pas non… Depuis qu’on est ensemble, il y a toujours eu ton idée entre nous… Alors, qu’est-ce que tu veux ? moi, j’ose pas m’en défendre parce que tu ne ferais qu’y croire encore plus et te méfier…
Léontine l’écoutait parler sans l’interrompre et tous les mots qu’il lui disait n’arrivaient pas à la convaincre. C’était ceux qu’il lui avait dits, déjà, pour essayer de la persuader qu’il n’était pas coupable. Pourquoi mentait-il à nouveau ? Pourquoi pre-nait-il tant de peine pour tenter de faire accroire le contraire de la vérité ? Léontine savait que Lampieur avait commis le crime de la rue Saint-Denis. Il le lui avait presque avoué le soir où elle s’était évanouie… Bien plus, par ses manières, ses perpétuelles inquiétudes, son tourment, Lampieur n’avait fait, chaque jour, – aux yeux de Léontine – que pousser plus loin ses aveux… Pen-sait-il qu’elle n’en avait rien conclu ? Cela l’humiliait… Elle n’était pas sotte à ce point. Voulait-il donc se moquer d’elle ? La malheureuse se posa la question. Mais non, Lampieur ne se moquait pas d’elle. Il parlait… il parlait toujours d’une voix con-fuse et altérée parfois, rauque, enrouée et il avait dans l’attitude une gaucherie sournoise d’homme qu’on accuse et qui s’applique en vain à se justifier.
Léontine pourtant se taisait. C’était lui qui revenait sans cesse à cette idée et qui la combattait sous toutes ses formes.
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L’argument qu’il prodiguait était que, la nuit même du crime, à l’heure où Léontine avait jeté ses sous et la ficelle, il dormait, – comme il en avait l’habitude, – dans le bûcher où se trouvait sa couverture. N’était-ce pas une preuve ? Qu’est-ce qu’une cou-verture aurait fait là, si Lampieur n’allait pas quelquefois s’y reposer ?… Et puis il en avait assez de s’évertuer à fournir une telle preuve ! Est-ce qu’il avait à se reprocher quelque chose ?… La police s’en serait sûrement mêlée. Lampieur n’avait pas peur de la police… Elle n’avait qu’à l’interroger. Il répondrait, mot pour mot, les mêmes phrases. D’ailleurs si, véritablement, Lam-pieur avait participé d’une façon quelconque au crime, des soupçons se seraient portés sur lui. On l’aurait fait venir au commissariat. On lui aurait au moins demandé de fournir l’emploi de son temps lors de cette fameuse nuit. On l’aurait cuisiné. On l’aurait fait parler… Au lieu de cela, que se passait-il donc ?… Lampieur vivait parfaitement tranquille. On ne s’occupait pas de lui… Aucun soupçon ne l’effleurait… Léontine dirait-elle le contraire ?
– Ce n’est pas moi, fit celle-ci, les yeux baissés, qui dirais rien, allez !
– Oh ! toi, jeta Lampieur, toi… toi !… même que tu parle-rais…
Léontine intervint :
– Mais je n’ai pas à parler, fit-elle timidement.
– Tais-toi, cria Lampieur.
Il se mit à marcher dans la chambre à grands pas, tout en grommelant des injures à l’adresse de Léontine et en lui lançant par instant des regards courroucés. Qu’avait-il ? Léontine le sui-vait des yeux. Est-ce qu’il allait recommencer une autre scène ? La malheureuse, cette fois, n’aurait pas pu la supporter. Elle
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était à bout de courage et la pitié, qu’elle avait jusqu’ici ressentie pour Lampieur, faisait place à un amer ressentiment. Non seu-lement Lampieur se conduisait avec elle comme il n’eût point osé le faire avec personne mais, encore, il se méfiait d’elle, il la traitait en ennemie… et il la repoussait. Léontine comprit qu’elle n’obtiendrait jamais de lui qu’il se comportât autrement vis-à-vis d’elle et elle ne sut que devenir. Même à présent, malgré la part qu’elle avait prise à la terrible angoisse de Lampieur, celui-ci n’en tenait pas compte. C’était en vain que Léontine s’était usée et dépensée à lui donner, par sa présence, un réconfort qu’il ne soupçonnait pas : elle restait étrangère à cet homme. S’il avait accepté qu’elle ne le quittât point, c’était parce qu’il en avait peur et qu’il craignait qu’elle attirât un jour l’attention des gens par des histoires qu’elle eût pu raconter. Lampieur avait beau affecter d’en rire et mettre au défi Léontine de dire ce qu’elle savait, il ne lui pardonnait pas de savoir… Dans de sem-blables conditions, la malheureuse se demandait quel but restait le sien. Elle n’en avait plus. Tout ce à quoi elle s’était employée s’émiettait, devenait inutile… Un vide immense s’ouvrait devant ses pas… un désert… un abîme… Léontine en mesurait la pro-fondeur et une horreur sans nom s’emparait d’elle et lui donnait comme le vertige.
– Eh bien ! fit alors Lampieur… t’as des visions ?
Il avait coiffé sa casquette et, sous les faux dehors d’une es-pèce d’ironie, sa lâcheté était si évidente que Léontine en fut frappée.
– Où allez-vous ? demanda-t-elle.
Lampieur ouvrit la porte.
– Tu vois, dit-il… Bonsoir, je descends.
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Et il partit précipitamment, sans proposer à Léontine de venir avec lui dîner, rue Saint-Denis, comme il le faisait tous les soirs.
*
* *
Léontine resta seule dans la chambre et, pour la première fois, depuis longtemps, elle ne pensa pas aussitôt à Lampieur ni au mal qu’il lui avait fait.
Autour d’elle une demi-obscurité se glissait dans la chambre et en brouillait tous les objets. Léontine ressentit un bien-être étonnant. Que lui faisait que Lampieur s’en fût allé ?… Là-bas, dans les rues éclairées, dans le restaurant médiocre où elle le vit assis à une petite table, elle estima qu’il devait déjà regretter d’être parti si vite. Cela certainement changeait ses habitudes… Irait-il ensuite au travail ? Léontine n’en pouvait douter… Elle avait donc tout le loisir de prendre une décision que le départ de Lampieur rendait à présent nécessaire. La mal-heureuse y était décidée. Elle n’attendait plus rien d’un pareil homme. Sa grossièreté, sa sécheresse de cœur avaient eu raison de ses dernières résistances. Léontine ne le plaignait plus : elle éprouvait plutôt du mépris et de la rancune pour Lampieur, et elle n’en souffrait point. Le bien-être qu’elle avait ressenti tout à l’heure la gagnait, jusqu’au fond d’elle-même. Quelle délivrance, quel repos l’absorbaient ! Elle ne savait encore y croire et, ce-pendant, elle comprenait, elle constatait qu’après tant de fa-tigues et de tourments, il lui était permis de se détendre et de goûter aux calmes délices d’un absolu détachement…
La nuit descendait, une nuit pure, fondante, molle et, – comme dégrafée, une écharpe glisse et tombe, – elle entourait Léontine et la pénétrait de douceur. Peut-être était-ce la pre-mière nuit de printemps… Elle en avait déjà la force égale et tendre sur Léontine qui s’étonnait de l’accueillir sans larmes ni
– 98 – dégoût… Pourtant, par une nuit si différente des autres, Lam-pieur devait avoir quitté le restaurant. Quelles idées l’agitaient ? Quels sentiments obscurs ?… Léontine essaya de les associer aux siens. Elle évoqua la rue, ses lumières, ses passants, ses boutiques, ses façades uniformes. Est-ce que Lampieur, qui re-montait cette rue en ce moment, ne sentait pas qu’autour de lui l’air était plus léger ?
En effet, Lampieur qui se rendait à la boulangerie trouvait à toutes choses un charme inexplicable. Où qu’il portât les yeux, il ne voyait qu’un spectacle insolite. Les lumières des bistros brillaient avec éclat ; elles répandaient dehors un feu si dense et si profond qu’on était attiré par lui. Des portes restaient ou-vertes. Sur les murs recouverts d’affiches, la lueur jaune des ré-verbères animait les couleurs, les lettres, les dessins des ré-clames. Enfin, il paraissait à Lampieur que, sous ses pieds, les trottoirs eussent comme une espèce d’élastique tassement à me-sure qu’il marchait.
Lampieur se laissait prendre au jeu de si neuves décou-vertes. Elles venaient à son secours ; elles lui étaient aimables à savourer et il déduisait de l’heureuse influence, qu’elles avaient sur lui, qu’il avait eu raison de rompre avec Léontine et de ne plus s’en soucier. Pourtant, si Lampieur se mettait à penser à Léontine, tout son plaisir cessait : il se mélangeait d’inquiétude et de sournoise irritation. Cela n’était point naturel. Lampieur se ressaisit. Il opposa directement à ce confus plaisir dont il res-sentait les effets l’image de Léontine et son irritation devint plus forte ; elle le domina : elle l’emplit d’amertume et Lampieur bientôt n’eut que cette image devant lui et il ne s’occupa que d’elle tandis que, remontant la rue, rien de ce qu’il voyait ne l’intéressait plus…
C’est alors que, là-haut, dans la chambre, Léontine qui avait décidé de quitter Lampieur et d’essayer de vivre comme elle le pourrait, se dit qu’il était temps de s’en aller et n’en trou-
– 99 – va pas l’énergie… Durant plus d’une grande heure, elle se repro-cha sa faiblesse… L’idée que Lampieur, au petit jour, reviendrait seul dans cette chambre, qu’il se coucherait dans ce lit et s’y éveillerait le lendemain, l’attendrissait. Léontine ne pouvait supporter cette idée. Elle avait beau tenter de s’y habituer, elle avait beau vouloir partir, elle dut faire un effort immense avant de se lever, de se diriger vers la porte, de l’ouvrir… Là, elle faillit manquer tout à fait de courage. Mais, tout de même, la porte était ouverte et Léontine n’eut qu’à la tirer derrière elle et elle se crut sauvée… Sauvée de qui ?… Au milieu des passants, Léon-tine y pensa. Elle n’était pas sauvée de Lampieur. Quelle pitié ! Jamais plus qu’à présent, il n’avait exercé sur elle de sombre fascination. Ah ! il la tenait bien… Il était fort… Même à dis-tance, le noir pouvoir qui émanait de lui conservait sa malsaine attirance. Léontine n’y échapperait pas… D’ailleurs, avait-elle eu vraiment la volonté de se séparer de Lampieur ? Si réel qu’eût été son désir, il l’abandonnait à présent ; il cessait de la soutenir et la pauvre fille comprenait qu’elle était impuissante à ne pas obéir à son destin.
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