L’homme Traqué

Francis Carco · Chapitre 8 sur 13

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L’homme Traqué

Chapitre VII

 

 

Lampieur comprit alors pourquoi il avait voulu quitter Léontine et il en fut découragé, car il voyait qu’il n’y parvien-drait pas… Trop de souvenirs le liaient à cette fille. Pouvait-il rompre avec elle sans avoir aussitôt tout à en redouter ? C’était pour cette raison qu’il l’avait suivie jusqu’ici et qu’il ne se déci-dait pas à s’en aller. Pour lui, le monde entier se limitait à cette chambre d’hôtel où se trouvait la malheureuse. Il le sentait : il faisait plus que le sentir… il en était certain et cela l’irritait.

Pourtant, dans cette chambre, un terrible danger menaçait à présent Lampieur s’il se laissait gagner aux demi-confidences dont il avait pris le chemin ; elles l’auraient entraîné trop loin ; elles auraient pu le perdre. Lampieur heureusement s’en aper-çut à temps. Il regarda Léontine et la haine qu’elle lui inspirait se réveilla.

– Enfin, demanda-t-il, qu’est-ce qu’on va faire mainte-nant ?

– Mais… rien…

– Bien sûr, dit Lampieur, il n’y a rien à faire… C’est raté, ta combine…

– Comment ?

– Oh ! je m’entends, souffla Lampieur, je m’entends… Si tu crois qu’elle ne se voyait pas ?

 

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Léontine secoua la tête.

Il reprit :

– Allons donc !… D’abord, pourquoi es-tu rentrée à ton hô-tel ? Ce n’était pas pour que je te suive ?

– Non.

– Et la photo, là, sur la cheminée ?… dis voir… tu n’avais pas idée qu’elle était là, pour moi ? C’est un bon truc, tu sais, le portrait d’un gosse mort… Y en a qui s’y font prendre…

– Taisez-vous ! implora Léontine… Vous n’avez pas le droit de dire ces choses… Ce n’est pas vrai… Si vous m’avez suivie, je ne pouvais pas vous empêcher…

– Probable !

– Et la preuve… la preuve…

– Oh ! laisse tomber, railla Lampieur… avec ta preuve !

Léontine poursuivit :

– La preuve, c’est que je voulais me sauver de vous…

– Quoi ?

– M’en aller… oui, dit-elle avec force… n’importe où… mais m’en aller où vous ne seriez pas, loin… loin… où j’aurais pu vous oublier.

Lampieur eut un sursaut.

– Toi, gronda-t-il, tu voulais ?…

 

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Et, s’approchant de Léontine :

– Écoute, fit-il très pâle, tu mens. On ne peut pas oublier… Ne raconte pas d’histoires… On n’oublie pas. C’était pour que je reste seul que tu avais l’idée de partir, pour que je me ronge les sangs… pour que je cherche après toi… Va donc ! pour que…

– Ne me tourmentez plus.

– C’est toi qui me tourmentes, riposta Lampieur d’une voix rauque. C’est toi… Hier soir, tu n’es revenue que pour ça… tu as jeté la ficelle… Hein ?… dans la cave… et puis tu as appelé… et puis, encore, tu as fait exprès de lâcher ta ficelle pour des-cendre… Diras-tu le contraire ?

Il marcha sur Léontine.

– Réponds, ordonna-t-il… Ce n’est pas ça ? Réponds-moi !… Je le veux… je veux savoir qui t’a poussée à faire ces choses… Pourquoi tu es revenue… qu’est-ce que tu veux de moi ?

– N’approchez plus ! le prévint Léontine.

Lampieur s’arrêta net.

Devant lui, Léontine, toute tremblante, s’appuyait au re-bord du lit et elle regardait Lampieur droit dans les yeux, pro-fondément, avec une telle intensité qu’il ne put pas soutenir son regard.

– Partez, dit-elle alors… Allez-vous-en… Allez, allez… Vous voyez bien qu’il faut vous en aller… qu’il faut me laisser seule… je n’ai plus la force, à la fin. Vous ne cherchez qu’à me faire du mal.

 

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Elle se cacha brusquement la figure dans les mains et Lam-pieur se tut. Sa haine l’abandonnait… Elle faisait place à une stupeur qui, par un étonnant détour, amenait Lampieur à craindre que Léontine maintenant finît par lui échapper. Il avait tout fait dans ce but. Il avait même souhaité, deux ou trois heures auparavant, de quitter cette fille et juré de ne jamais plus la revoir. Mais il avait compté sans elle. Il n’avait pas imaginé qu’elle pût également nourrir de son côté le même désir, et cela le blessait dans sa dignité d’homme et lui était insupportable.

 

Il n’en fallut pas plus pour que Lampieur, envisageant sous son vrai jour la situation, ne tentât pas d’y remédier. Rien ne semblait encore entièrement perdu. Léontine avait beau faire. Tant que Lampieur ne serait pas parti, ce n’était pas elle, c’était lui qui avait l’avantage. En effet, Léontine n’osait plus dire à Lampieur de s’en aller. Elle s’était écartée de lui. Elle attendait et Lampieur voyait, à sa pâleur, qu’elle était incapable de lui résister bien longtemps.

– C’est bon, grommela-t-il, puisque tu veux qu’on ne se connaisse plus, je vais te laisser…

Il coiffa sa casquette, puis, se dirigeant vers la porte :

– On a la même idée, fit-il à demi-voix… Nous deux, vivre comme j’avais pensé… c’est plus possible.

Léontine soupira.

– Oh ! pas de boniments, répliqua Lampieur… Te fatigue pas… On a essayé… on n’a pas pu… Y en a des tas comme nous…

– Pourquoi me dites-vous cela ? demanda Léontine.

 

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Lampieur eut un sourire désabusé.

– Parce que, répondit-il. Et, désignant du geste les murs de la chambre, il regarda la malheureuse d’un air si singulier, qu’elle le crut sincère et qu’elle s’y laissa prendre.

– Enfin, conclut Lampieur… chacun sa vie, n’est-ce pas ?

En ce moment, il était véritablement sincère, car il sentait qu’il ne tenait pas seulement à Léontine parce qu’elle pouvait le dénoncer, mais encore parce qu’il tirait une espèce de plaisir du fait de se venger sur elle des maux dont il avait souffert. Aucun autre sentiment n’entrait dans ce partage. Aucune pitié. Lam-pieur le savait bien et là était sa force…

Cependant Lampieur ne s’en allait pas et Léontine n’avait pas le courage de le pousser dehors. Entre eux mille liens nou-veaux s’étaient déjà formés… et ils se resserraient. Ils rappro-chaient l’un de l’autre ces deux êtres. Ils les enchaînaient et Léontine, au fond d’elle-même, peut-être, les bénissait comme s’ils l’eussent arrachée au néant…

*

* *

Une existence étrange devint la leur après cette scène où ils avaient failli se séparer. Léontine habita chez Lampieur. C’est-à-dire qu’elle attendait Lampieur, parfois jusqu’au matin, dans un comptoir des Halles où il venait la prendre et qu’ils montaient ensuite se coucher et dormir. Le soir, on les voyait dîner en-semble rue Saint-Denis ; puis Lampieur allait à son travail et Léontine employait, comme elle l’avait toujours fait, son temps jusqu’à minuit, heure à laquelle Lampieur la retrouvait chez Fouasse et lui offrait à boire…

 

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Personne n’avait rien à dire à cela. C’était tout naturel. On savait que Lampieur gagnait sa vie et qu’il était bon ouvrier. Il avait donc le droit, aux yeux de tous, de faire ce qu’il voulait. Mais les compagnes de Léontine ne jugeaient pas les choses de la même manière et elles avaient quelque surprise de cette liai-son dont elles parlaient parfois, quand Léontine n’était pas là, et elles y flairaient un mystère.

Il y avait, évidemment, un mystère dans tout cela et on ne pouvait pas en douter, pour peu qu’on y prît garde, car rien n’était plus disparate qu’une telle union. L’air soucieux de Lam-pieur, ses façons ennuyées et bourrues, la réserve de Léontine près de cet homme, frappaient tout aussitôt. Ils avaient beau se montrer ponctuels, l’un et l’autre, aux rendez-vous qu’ils se donnaient, ni l’un ni l’autre n’y apportaient assez d’élan ou de plaisir. Assis à la même table, ils buvaient sans se dire un seul mot… Une indifférence réciproque les isolait d’eux-mêmes plus qu’on ne l’eût pu croire… Qu’est-ce que cela signifiait ? On ne le savait pas. Cela sortait des habitudes… Enfin, quand Lampieur appelait le garçon et payait les consommations, on avait remar-qué bien souvent qu’il quittait Léontine sans lui adresser même le bonsoir et que celle-ci demeurait à sa place, immobile et si-lencieuse, comme perdue dans un rêve.

Sombre rêve, s’il en fut… Mais qu’aurait-on pensé de Léon-tine et de Lampieur si on les avait vus chez eux, quand ils ren-traient et se mettaient au lit ? Ils n’échangeaient pas une parole. Lampieur se couchait le premier. Il suivait un moment du re-gard sa compagne, dans la chambre, puis il s’endormait et Léon-tine, en s’étendant à ses côtés, finissait à son tour par le suivre et le rejoindre au fond d’un noir repos peuplé de cauchemars.

C’était là qu’ils se retrouvaient. Un même tourment les possédait… Il leur faisait toucher du doigt l’abominable nécessi-té qui les forçait ensemble à se réfugier, hors des réalités, dans un monde de frayeurs et de perpétuelles angoisses. Durant tout

 

– 83 – leur sommeil, à travers l’enchevêtrement confus de leur cons-cience, ils se cherchaient et se donnaient l’illusion de se com-prendre et de se soutenir. Léontine n’en était jamais lasse. Elle apportait à cette cause un zèle infatigable. Elle s’y dépensait sans compter. Et lorsqu’à son réveil la malheureuse s’apercevait qu’il lui fallait reprendre, mais autrement, sa tâche quotidienne, elle se blottissait contre Lampieur et quelquefois se mettait à pleurer.

De son côté, Lampieur, les yeux ouverts, croyait voir se dé-rouler les formes vagues qui, de toutes parts, l’avaient entouré dans son rêve. Il les voyait. Il en discernait l’apparence, puis tout ce monde s’évanouissait sans raison, comme sous une in-fluence magique, et Lampieur se trouvait en présence de Léon-tine qui ne lui était plus d’aucun secours.

Ces réveils exerçaient sur eux une profonde dépression qui ne faisait que s’aggraver, car plus Lampieur et Léontine tâ-chaient à se soustraire à leur tourment, plus ils étaient con-traints d’y retourner. Aussi, quel intérêt voulait-on que ces deux êtres pussent prendre à autre chose ? Dans la rue, dans les bars, rien ne les distrayait d’eux-mêmes. Ils avaient beau, parfois, se méfier des gens dont ils se sentaient observés… c’était en pure perte… Ces gens leur paraissaient aussitôt incohérents, gro-tesques, inoffensifs. Qu’avaient-ils à tout observer ? Lampieur ne se souciait d’eux en aucune manière. À leur indiscrétion, il opposait une machinale rudesse. De même pour son travail. Il l’accomplissait, on eût dit presque sans y prendre part, comme un mécanisme qui fonctionne et débite la besogne avec une mé-thodique indifférence. C’était le cas pour Lampieur. Dans la cave, près du four, il ne s’y trouvait pas. Son corps seul y peinait, l’esprit était ailleurs, très loin, là-bas ou à côté, ou peut-être même dans cette cave, mais employé à une toute autre fonction.

Dans de pareils moments, Lampieur oubliait Léontine ; elle ne lui était rien ou plutôt elle ne se rattachait que par de sou-

 

– 84 – dains raccourcis à telle ou telle pensée, et cela n’avait pas d’importance. Le seul fait grave pour Lampieur était que, main-tenant, il songeait à son crime et que, sans en souffrir, il en était importuné. Déjà, à cinq ou six reprises, il avait dû se ressaisir et faire effort sur sa mémoire pour admettre que ce crime, lui, Lampieur, l’avait réellement commis. Il lui arrivait, en effet, de se croire le jouet d’une affreuse obsession et de ne plus savoir. Mais, tel détail venant à la rescousse, Lampieur reconnaissait, au retentissement qu’il avait sur sa conscience, que ce détail était exact et il s’en souvenait avec lucidité…

Cela le conduisit bientôt à essayer de rassembler le plus possible de ces détails et à se servir d’eux pour retracer, dans l’atmosphère qui l’avait entouré, le meurtre banal dont il était l’auteur. Mais alors Lampieur se troublait ; il cherchait à com-prendre les raisons qui l’avaient décidé et il n’y arrivait que très imparfaitement, au prix de mille peines. Était-ce l’argent ?… Était-ce le goût du risque ?… Il y avait des deux sans doute dans son cas… Et parfois autre chose encore qui tenait à la nature même de Lampieur et qui s’expliquait par l’instinct obscur qui le poussait à exercer sur Léontine une sadique tyrannie.

Léontine ne s’en rendait pas compte. Pour elle, Lampieur ne se montrait brutal et insensible que parce qu’il avait commis un crime et cela suffisait à ses yeux pour le lui pardonner. Que de fois, elle avait imaginé ce crime et s’était mise à la place de Lampieur pour mieux approcher sa souffrance et la partager avec lui ! Un besoin de se dévouer dévorait Léontine… Il l’habitait. Il ne la quittait point et, à la fin, la malheureuse lui devait cent consolations… La femme qu’elle était devenait, de la sorte, une autre femme. Rien ne la rebutait. Chez Fouasse, par exemple, quand elle s’accoudait à la table après le départ de Lampieur, elle n’éprouvait aucune vexation qu’il fût parti sans lui avoir parlé : elle le suivait par la pensée, au contraire, avec une tendresse humble et résignée. Elle l’accompagnait. Elle

 

– 85 – souhaitait qu’il eût quelque repos et, s’il l’avait fallu, elle aurait été prête à le lui assurer par le sacrifice du sien.

Mais le repos que pouvait goûter Léontine était si misé-rable qu’il n’aurait su tenter personne… Pouvait-on appeler de ce nom l’état d’anxiété et de détresse dans lequel elle se débat-tait ? La malheureuse se levait ; elle sortait du bar et, loin de reprocher à Lampieur de l’avoir éveillée à de pareils sentiments, elle lui en savait gré au fond d’elle-même et l’en remerciait… Par eux, du moins il le semblait à Léontine, elle découvrait un but, une raison d’être à sa lamentable existence et en était comme rachetée. C’était une existence nouvelle qui la purifiait de celle dont elle avait subi les quotidiennes souillures. Léontine s’exaltait… Tout son passé de fille l’aidait à se confectionner une espèce d’idéal, de vie ardente et supérieure, dont elle se sentait pénétrée. Grâce à cet idéal, qu’une fille seule était capable de placer si haut devant soi, Léontine ne regrettait rien. Peut-être même éprouvait-elle une âpre satisfaction à se rappeler quelles nécessités l’avaient, jour à jour, préparée à payer de son prix une telle transformation. Celle-ci n’était pas en contradiction avec ce qu’aimait Léontine et qui formait sa vie. Elle ne faisait, sans rien changer, que hausser Léontine sur un plan différent et prêter à la malheureuse un moyen étonnant d’être en accord avec elle-même et de n’en point douter… Elle n’en doutait plus à présent. Une sorte de félicité, mêlée à son tourment, l’attachait à Lampieur et la récompensait de reporter sur lui tout ce confus besoin qu’ont les femmes de se dévouer à l’homme qu’elles ai-ment et de prendre à leur charge ses plus sombres soucis.

La nuit, quand dans les rues Léontine retrouvait ses sem-blables, cette singulière félicité l’accompagnait et la fortifiait davantage dans ses résolutions. Elle voyait Lampieur… Elle l’imaginait, dans la cave, travaillant et se surveillant… L’idée du crime la dominait. Léontine n’en avait plus horreur : elle était faite à cette idée ; elle en avait pris l’habitude. Bien plus, c’était pour elle le seul moyen de s’identifier à Lampieur et de ne pas

 

– 86 – l’abandonner, fût-ce un instant, aux conséquences du meurtre dont il était l’auteur. Ces conséquences étaient terribles. Mais elles avaient aussi l’attrait inexprimable du châtiment et d’une puissante détresse. Léontine le savait… Elle savait aussi que Lampieur, si rude qu’il fût, était un homme et qu’il pouvait être amené, comme elle, à cet attrait qu’exerce tout châtiment sur qui l’a mérité. Cela lui était odieux. Elle ne voulait pas s’y sou-mettre et, en même temps, luttant ainsi contre l’idée de châti-ment, elle pensait qu’elle en détournait Lampieur et l’empêchait secrètement d’en subir l’influence.

Jamais, – si décidée qu’elle pût se croire à tout tenter pour arracher Lampieur aux dangers dont elle l’entourait, – Léontine n’avait pris une seule fois sur elle d’oser l’en avertir. À quoi bon ?… Elle manquait d’assurance près de lui ; elle n’était pas à l’aise. Si familiers que fussent devenus entre eux les détails de la vie, ils ne leur avaient pas donné encore cette absolue sécurité de pouvoir se parler librement et de se dire parfois les choses les plus banales. Sous de pareils dehors, en effet, que d’intentions se seraient glissées… que d’allusions… de questions ambiguës ! Lampieur ne l’avait pas permis. Lui qui, naguère, s’était si ma-lencontreusement confié à Léontine, se taisait avec elle… Ou bien, s’il lui parlait, c’était comme à regret et de façon si décou-sue qu’il n’estimait pas que l’on pût rien en déduire. Comment aurait pu faire la malheureuse pour obtenir de Lampieur qu’il l’écoutât ? Il l’aurait empêché de poursuivre et Léontine, qui en était certaine, gardait pour elle toutes ses appréhensions et ne s’en ouvrait à personne.

*

* *

Cependant, à l’idée que Lampieur en vînt à ressentir comme elle le charme redoutable qui émanait du crime et de ses conséquences, Léontine s’alarmait et elle passait les nuits jus-qu’au matin dans les environs de la boulangerie où Lampieur

 

– 87 – achevait sa besogne. Il semblait à la malheureuse que sa pré-sence, toute proche, protégeait Lampieur. Du moins, elle s’efforçait d’y croire. Cela la rassurait et la réconfortait. Dans ses rêves, l’impression qu’elle aidait Lampieur à déjouer les plus sournoises combinaisons, qu’elle le sauvait, qu’elle le tirait chaque fois hors d’une manière de guet-apens, lui donnait du courage. Léontine aimait de tels rêves… Ils l’éclairaient sur la conduite qu’elle se devait d’observer vis-à-vis de Lampieur pour qu’il en supportât, s’il l’apprenait, la touchante ambition. De la sorte, Léontine n’avait pas à parler… Elle errait, décrivant len-tement autour de la boulangerie une ronde vigilante, dont le cercle peu à peu se rétrécissait pour s’arrêter enfin, à trois mai-sons plus haut, dans un bar d’où Léontine, sans y paraître, sur-veillait attentivement la rue et se tenait prête à prévenir Lam-pieur dans le cas du moindre danger. Mais, dans ce bar, au mi-lieu des buveurs, Léontine se sentait chaque nuit prise d’une pitié baroque pour Lampieur et elle ne lui résistait pas. Elle s’abandonnait à cette pitié ; elle lui trouvait un goût étrange. Pour elle, c’était comme une raison de mieux tenir à Lampieur que de le plaindre ; elle en avait la conviction et à la longue elle ne distinguait plus quels sentiments entraient dans cette pitié, si elle ne leur devait pas presque un involontaire plaisir.

Ce bar, où Léontine échouait à présent toutes les nuits, avait pour habitués des débardeurs, des hommes de peine et quelquefois de vieilles femmes sordides qui se régalaient de vin rouge. On n’y menait pas grand tapage. Sur chaque être pesait comme un égal destin auquel nul n’aurait su se dérober. Nuits des Halles ! Ce buveur accoudé au comptoir y avait l’attitude endormie des bêtes attelées qui attendent dans les rues le coup de fouet qui les réveillera ; cet autre était plus qu’à demi couché en travers de la table et, à deux mains, il se tenait la tête et re-gardait, sans voir, autour de lui. Un lourd silence, accumulé par la fatigue, emplissait tout le bar. Il y entretenait comme l’atmosphère incohérente d’un cauchemar où la lumière luisait d’une cruelle et maussade fixité. Plus le jour approchait, plus

 

– 88 – l’atmosphère d’un tel endroit prenait sur Léontine de force et d’attirance. Elle ne pouvait s’en détacher… De ces gens, qui avaient chacun sa peine et son muet tourment, à la femme qu’elle était et si lasse, si véritablement exténuée, rien ne mar-quait de différence. Seulement, une immense déception se mê-lait au désir que Léontine avait de se rendre utile à Lampieur et, quoi qu’elle entreprît, cette déception avait toujours sur elle le dessus et lui ôtait jusqu’à l’espoir de ne pas s’employer en vain au but qu’elle poursuivait.

C’était vers le petit matin que Léontine s’apercevait d’un pareil changement en soi-même et qu’elle s’en désolait. Dans les vitres du bar, une lueur incertaine se glissait. Elle cernait d’un halo blême, en face, la découpure des toits. Puis le ciel blanchis-sait. Il devenait gris, d’un gris sale, uniforme, sans limite, d’un gris qui s’effaçait, qui se décolorait lentement à mesure que le jour se levait et se confondait avec lui. Dans la rue, Léontine voyait d’abord une sorte de remous trouble entourer les lu-mières des derniers becs de gaz. Et ces lumières, bientôt, n’existaient plus : elles jaunissaient, elles brûlaient sans raison tandis que, tout à coup, le timbre dur d’un tram et son roule-ment insolite déchiraient le silence, en en secouant les lam-beaux.

Alors Lampieur poussait la porte du bar et Léontine se re-prenait à vivre comme toutes ces choses, dehors, qui lui sem-blaient soudain s’animer, se mouvoir, se presser. Des boutiques qu’on ouvrait dépliaient leurs volets ; des persiennes s’écartaient ; des gens passaient contre la devanture ou, comme Lampieur, entraient et commandaient, debout, un café chaud qu’on leur apportait sur le zinc. Léontine appelait Lampieur. Il s’approchait, s’asseyait à côté d’elle et ils comprenaient, l’un et l’autre, au brusque regard qu’ils se jetaient, combien ils éprou-vaient d’âpre satisfaction à se sentir unis… Ce seul regard leur suffisait. Puis Lampieur et Léontine faisaient signe au garçon

 

– 89 – qui les servaient ; ils partaient ensuite à petits pas, sans attirer sur eux l’attention de personne.

– Viens-tu ? disait Lampieur.

Léontine s’empressait de le suivre et ils rentraient ainsi rue des Prêcheurs, dans leur chambre, sous le toit, où ils n’avaient que la hâte de se coucher.

… Si Léontine l’avait voulu, c’est dans cette chambre qu’elle aurait attendu Lampieur au lieu de passer toutes les nuits dans le bar où elle se fatiguait et se laissait aller aux plus pénibles appréhensions. Lampieur le lui avait maintes fois proposé. Mais Léontine ne voulait pas. Là-bas, du moins, elle avait à ses yeux l’excuse de veiller sur Lampieur et de se rendre compte qu’il n’était menacé d’aucun danger, tandis qu’ici que n’aurait-elle imaginé ?… C’eût été pis encore. Elle y serait devenue folle ; elle n’y aurait pas pu tenir. Parfois, près de Lampieur, dans cette chambre, elle se sentait si oppressée qu’elle éprouvait comme une envie obscure de tout quitter et de partir, droit devant elle, au hasard de Paris, dans les rues, et d’essayer d’y vivre une autre vie. Le pouvait-elle ? Aussitôt, la présence de Lampieur la rap-pelait à la réalité et lui faisait entendre qu’une telle envie, Lam-pieur peut-être aussi la partageait et qu’il en souffrait autant qu’elle… Pourquoi ne lui cédait-il pas ? Léontine n’osait pas y penser. Elle n’eût plus rien été sans Lampieur, car il l’avait tirée hors de sa voie et préparée à de si curieuses destinées qu’elle redoutait d’être incapable de reprendre, comme avant, son an-cienne existence et d’en porter le poids. Ce poids était trop lourd pour elle. Il l’aurait écrasée… À peine si Léontine en soutenait la charge avec l’aide de Lampieur et en se raccrochant à lui. Qu’il quittât simplement Léontine, qu’il s’en allât de son côté, cher-chant ailleurs un repos dont il savait d’avance qu’il ne le rencon-trerait pas et c’en était fini pour elle… Léontine aurait tout per-du en même temps et, quoi qu’elle eût tenté, elle ne serait pas arrivée à en prendre son parti.

 

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Heureusement, de pareils moments ne duraient pas long-temps et ils ne découvraient de si mornes perspectives aux yeux de Léontine que pour lui faire apprécier, plus fortement, les joies amères de son actuelle condition. Après tout, Lampieur la sauvait d’elle-même… Il lui procurait l’illusion de n’être pas qu’une fille et cette illusion avait son prix. Grâce au crime qu’il avait commis, la vie prenait un autre sens. Elle n’était pas qu’une suite de jours et de nuits, de plaisirs, d’actes séparés… Au contraire… À n’importe quelle heure du jour ou de la nuit le crime de Lampieur gardait, pour lui comme pour la malheu-reuse, sa signification. Il leur était sans cesse présent à la mé-moire ; il les ramenait l’un à l’autre et ils avaient beau faire, ils avaient beau n’en point parler, c’était ce crime qui décidait de tout et s’imposait à eux.

On s’en fut aisément convaincu chez Lampieur pour peu qu’on en eût pris la peine car, lui aussi, avait changé. Son hu-meur, ses façons devenaient excessives : il n’en était plus maître. Il avait des moments terribles. Certains soirs, quand il se levait dans la chambre et s’habillait, une affreuse détresse se lisait dans ses yeux. Tout lui était égal… Il n’avait aucun goût à vivre. Son accablement devenait si pénible qu’on s’en aperce-vait. Puis, une espèce de rage s’emparait quelquefois de lui. Elle n’avait pas d’objet précis mais la moindre des choses la faisait éclater et Léontine la subissait sans se plaindre, tellement sa pitié pour Lampieur se réveillait alors et l’emplissait de soumis-sion. Lampieur ne pouvait pas ne pas s’en rendre compte. Mais cela, justement, le mettait hors de lui et il s’acharnait d’autant plus après la malheureuse qu’elle ne lui tenait pas tête et n’avait pas l’air de lui en vouloir.

C’était des scènes d’une violence inouïe au cours desquelles Lampieur criait à Léontine le dégoût qu’elle lui inspirait et lui reprochait âprement d’avoir changé sa vie. Léontine l’écoutait. Ces injures ne l’atteignaient pas ni même, à deux ou trois re-

 

– 91 – prises, les coups qu’il lui donna pour l’obliger à répondre… Elle savait trop que ce n’était pas elle qui avait pu changer la vie de Lampieur. Et lui, ne le savait-il pas ? C’était parce qu’il souffrait qu’il s’emportait ainsi. Léontine le comprenait… Elle ne rendait donc pas Lampieur responsable du mal qu’il lui faisait. Elle le lui pardonnait… et, en elle-même, la malheureuse se disait que c’était moins à elle qu’à lui qu’il cherchait à faire mal, à en juger par les instants affreux qui suivaient ces violences, terrassaient Lampieur et le plongeaient ensuite dans une stupeur où il ne se retrouvait pas.

 

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