L’homme Traqué

Francis Carco · Chapitre 6 sur 13

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L’homme Traqué

Chapitre V

 

 

Il lui resta de ces réflexions échangées, cette nuit-là, devant elle un désenchantement tenace et une espèce de méfiance dont elle souffrit plus qu’on ne l’eût imaginé. C’est que, maintenant, Léontine avait peur des agents autant que de Lampieur et elle vivait avec sa peur sans essayer même de la raisonner. Où qu’elle allât, Léontine se sentait poursuivie. Elle voyait, partout, des embûches préparées à son intention, des combinaisons louches, des intrigues. Chez Fouasse, des individus qu’elle n’avait jamais rencontrés semblaient s’intéresser à elle. Léon-tine n’aimait pas leurs regards. Et ces individus disparaissaient après deux ou trois nuits, cherchant ailleurs on ne savait quelle piste mystérieuse et embrouillée. D’autre part, Lampieur ne mettait plus les pieds chez Fouasse. Où pouvait-il aller ? Plu-sieurs soirs, Léontine l’attendit dans les environs du petit res-taurant où il prenait jadis ses repas. Elle attendit en vain. Lam-pieur ne parut point. Il avait dû changer de restaurant. C’était fort simple. Mais il y avait dans tout cela quelque chose de bi-zarre dont Léontine était frappée et dont elle nourrissait sa peur… Cette peur devint bientôt si maladive que Léontine s’écartait, sans raison, des passants les plus inoffensifs. Tous prenaient, à ses yeux, une allure déguisée. Tous lui étaient sus-pects et la malheureuse en arrivait quelquefois à se demander s’il ne serait pas préférable pour elle de changer de quartier.

Celui qu’elle habitait en meublé, près de la gare de l’Est, avec ses boulevards animés et certaines de ses rues bien faites pour y proposer des échanges, ne lui déplaisait pas. Mais, dans ce quartier-là, comme dans tous les quartiers, les agents des mœurs font leur ronde et les femmes qu’ils surveillent n’ont rien

 

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à leur cacher. Qu’aurait pu leur répondre Léontine ? Elle était seule. Elle n’avait personne pour la défendre. C’était donc une chance à courir et cette chance l’épouvantait. Elle ne croyait plus à la chance. Superstitieuse comme toutes les filles des rues et lâche devant elle-même, Léontine balançait à prendre une détermination. Elle n’osait pas le faire. Puis elle s’en remit au destin, par lassitude, et elle s’abandonna complètement à lui et demeura où elle était.

*

* *

– Tiens ! fit Lampieur… c’est toi ?

– Oui, dit-elle avec crainte.

Il lui parlait d’en bas et Léontine, accroupie devant le sou-pirail, regardait dans la cave. Elle avait jeté une ficelle dans la cave… puis elle avait appelé.

– Qu’est-ce que tu veux ? questionna Lampieur… Tu veux du pain ?

– Donnez-m’en pour dix sous, murmura Léontine.

Elle le vit se baisser ; ensuite il se recula et disparut pour réapparaître à nouveau.

– Envoie l’argent, ordonna-t-il.

Elle obéit.

– Eh bien ? s’étonna Lampieur comme Léontine ne faisait plus un mouvement. Qu’attends-tu ?

 

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Il secoua le long du mur la mince ficelle que lui avait lancée Léontine, mais celle-ci la lâcha et la ficelle tomba par terre aux pieds de Lampieur.

– Quoi ? grogna-t-il.

Léontine agita les mains.

– Je ne l’ai pas fait exprès, expliqua-t-elle, en témoignant d’une volubilité extrême… Non… non… elle m’a échappée quand vous avez tiré dessus…

Lampieur ne répondit pas. Il hocha la tête plusieurs fois et son visage prit une expression soucieuse.

– Vous ne croyez pas que je l’aurais fait exprès ? reprit tou-jours très vite Léontine.

Enfin elle demanda :

– Est-ce que je peux descendre dans la cave la chercher ?

– Descends ! accepta Lampieur.

Léontine se retint aux barres du soupirail et son premier mouvement, quand elle se releva, fut d’essayer de fuir. Mais c’était inutile. Elle poussa donc la porte de la boulangerie dont le timbre, lui sembla-t-il, vibra prodigieusement. Puis elle ferma derrière elle cette porte et s’approcha de l’escalier.

De la cave, la lumière éclairait par-dessous les objets et la partie des murs qui se trouvait dans son prolongement. De longs rayons, dirigés comme ceux d’un projecteur, les frap-paient et laissaient dans un demi-jour rougeâtre le reste de la boutique.

 

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– Par ici, appela la voix de Lampieur.

Une ombre, qui masqua brusquement la lumière, remua sur les murs.

– Oh ! je sais… je sais… articula péniblement Léontine.

Elle saisit la corde aux lourds crampons de fer qui la sus-pendaient comme une rampe et descendit :

– Bonsoir ! dit-elle.

– Bonsoir ! dit Lampieur.

Léontine fut touchée par l’accent sans rudesse avec lequel il l’accueillit, et cela la troubla.

– Il ne faut pas que je vous dérange, débita-t-elle déconte-nancée.

– Mais tu ne me déranges pas, assura Lampieur.

Il alla lui-même jusqu’à l’endroit où la ficelle et le morceau de pain étaient tombés et il les ramassa.

– Tiens, fit-il en les tendant à Léontine. Ils sont à toi… prends-les.

– Je ne sais pas, observa-t-elle pour déguiser son embar-ras. Il n’y a pas quelque chose de changé, ici ?

– Non, rien, dit Lampieur.

Il regarda Léontine et poursuivit :

– C’est plutôt toi qui es changée… Tu ne trouves pas ?

 

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– Moi ?

– Oui, toi.

– Par exemple, balbutia Léontine. Pourquoi me dites-vous une chose pareille ?

– Je constate, déclara Lampieur, et il s’adossa contre une des parois de la cave en fixant Léontine d’un air plein d’intentions.

– Ah ! fit alors celle-ci, vous trouvez ?

– Bien sûr, insista-t-il, tu es revenue. Et… pour revenir, il faut que tu n’aies plus peur de moi… comme avant.

– J’ai toujours peur, avoua Léontine.

Lampieur fit entendre un petit rire discret.

– On ne le dirait pas, murmura-t-il ensuite et, changeant tout à coup de ton et de manières, il s’enquit avec une sorte d’empressement.

– Tu n’auras pas trop chaud ?

Léontine était atterrée.

– Eh bien ! reprit Lampieur, ôte ton manteau. Tu pourrais prendre froid dehors. Je te dis d’ôter son manteau. Tu ne veux pas ?

Il s’approcha de Léontine.

 

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– Bah ! tu as bien le temps, proposa-t-il… D’ailleurs, puisque tu es revenue, nous avons à parler… n’est-ce pas ?

« Nous y voilà », pensa l’infortunée.

Cependant elle défit son manteau et le passa à Lampieur qui ouvrit une porte et l’accrocha derrière.

– Ici, désigna-t-il caché par la porte, c’est le bûcher…

Et il ajouta, sans marquer d’allusions :

– Le bûcher où des fois je vais dormir, comme ça… quand le four cuit… et que je suis trop fatigué…

Léontine, interdite, l’écoutait parler de derrière la porte, et elle interrogeait du regard les murs épais et blancs et la voûte qui l’emprisonnaient. Il faisait, là-dedans, une chaleur étouf-fante et l’on n’entendait rien du dehors…

« Même si je criais, supposa-t-elle, ça servirait pas à grand’chose ! »

Une idée insensée lui traversa l’esprit et un petit frisson la parcourut. Quelle aventure ! Léontine estima qu’elle était per-due.

– Mais qu’est-ce que vous faites derrière cette porte ? trou-va-t-elle toutefois le courage d’interroger.

– J’amène du bois, fit Lampieur.

Il y eut un silence que troublaient, en lui échappant, les rondins que l’homme prenait à la brassée et qui roulaient par terre. Puis Lampieur repoussa la porte et il revint, plié en deux

 

– 60 – jusque devant le four sous une charge de bois qu’il laissa s’écrouler à grand bruit.

– Ça dépense, observa Lampieur en désignant le four. Jour et nuit, sans arrêt… Tu peux penser…

– Oui… oui, balbutia Léontine, je pense.

– Viens donc voir, reprit Lampieur en la menant vers le bû-cher, un tas comme ça dure quatre jours.

Il lui montra le bois dont les piles s’étayaient l’une l’autre et s’étageaient jusqu’à la voûte.

– Ainsi, fit-il en guise de commentaire.

Une odeur de forêt, de mousse, de lichen et de sève emplis-sait le bûcher…

– Et ça ? questionna Léontine en découvrant, posée à même le sol, une couverture.

– Ça, c’est mon lit ! répondit Lampieur.

Léontine se détourna. La voix de Lampieur en prononçant : « Mon lit », venait d’avoir un tel accent qu’une femme ne pou-vait s’y tromper.

– Sortons, fit alors Léontine.

Ils se retrouvèrent face à face, dans le fournil où la chaleur était si suffocante qu’on y entrait comme dans du feu.

– Je vais partir, proposa Léontine pour secouer l’espèce d’engourdissement qui s’emparait à demi d’elle.

 

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Lampieur ne sourcilla point. Il dirigea sur Léontine un re-gard si concentré que celle-ci s’en alarma.

– Je voudrais mon manteau, dit-elle précipitamment.

– Ah ! ton manteau ?

– Donnez-le-moi.

– Attends ! murmura Lampieur.

En lui, distinctement, se livrait une lutte étrange dont on voyait sur son visage se fixer tous les mouvements.

– Ah ! ah ! grommela-t-il. Ton manteau…

– Il faut que je m’en aille, supplia Léontine.

– Non, fit Lampieur. Tu t’en iras après…

– Après quoi ?

– C’est une proposition, commença-t-il en essayant de donner à ses mots un ordre intelligible. Ou un arrangement… comme tu voudras… – Il eut un geste irrité. – En tout cas réflé-chis avant de me répondre… Est-ce que tu as eu plaisir à me re-voir ?

– Par pitié ! implora Léontine.

– Eh ! grogna Lampieur, laisse ça là… Il n’y a pas de pitié… Entends-tu ? Mais depuis l’autre nuit, j’ai réfléchi à toute la peur que tu as de moi et j’ai eu de l’ennui à te donner cette peur parce que je ne suis pas mauvais comme j’en ai l’air… Non… Non… je ne suis pas mauvais… je ne suis pas… Alors j’ai réfléchi à ces choses, seul… tel que je vis… dans ma chambre… ici et là, tou-

 

– 62 – jours seul, même dans les restaurants. Et je m’ai dit… Hein ? Tu vois ça. Moi et toutes ces manières d’être embêté de t’avoir fait des peurs. C’est pourtant vrai. Vrai de vrai, précisa-t-il. Tu ne crois pas ?

Léontine se recula.

– Quoi ? s’étonna Lampieur, tu as des doutes ? Allez donc ! pour ce qui est que j’ai eu du regret vis-à-vis de toi, tu peux en être sûre. Mais tu ne sais rien comment c’est arrivé de me mettre dans la tête l’idée d’être aimable avec toi et que tu com-prennes. Tu ne peux pas savoir. Et pourtant, ça m’a travaillé sans quitter, d’abord, jusqu’au matin… Entends-tu ? J’étais d’abord comme pris par toi… Et, le lendemain, j’avais bien cette idée-là dans la tête, qui y est encore… Cette idée que je m’ai aperçu de ce que tu étais devenue pour moi… avec déjà des choses…

– Quelles choses ? articula faiblement Léontine.

– Des choses, reprit-il avec force, qui faudra bien un jour qu’elles s’en aillent. Aussi je n’ai pas osé le lendemain de cette idée revenir où je pouvais te trouver… Ça me faisait honte… Et puis, qu’est-ce que tu aurais dit ? N’est-ce pas ? Est-ce qu’on sait ? Ça me gênait d’avoir l’air de te courir après pour te parler. Tu n’aurais pas voulu m’entendre. Enfin, pendant les premiers jours et les nuits, j’étais ici comme fou. Rien n’allait… C’est de ta faute, vois-tu ? avec toutes tes frayeurs… elles m’empêchaient d’aller, là-bas, dans la rue, au-devant de toi et t’expliquer mes embêtements. Heureusement que le travail m’a permis de me reprendre et de me dire que ça serait toi qui viendrais la pre-mière…

– Je ne voulais pas venir, dit Léontine.

 

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– Mais tu es venue, constata Lampieur. Je le savais. J’en étais sûr… aussi sûr que je suis là et tu n’imagines pas quel plai-sir ça m’a fait… Voilà. Je ne t’oblige point ce soir à me répondre. Réfléchis… Prends ton temps… Prends jusqu’à demain soir… Tu n’auras qu’à passer directement par la boulangerie.

– Et si je répondais tout de suite ? demanda Léontine avec une visible répugnance.

Lampieur se dandina :

– Il faudrait alors que ce soit comme je veux, déclara-t-il d’une voix sourde. Puis, très calme, remontant sur les reins le large pantalon de toile dont il était vêtu, il attendit.

Léontine devint blême et durant un moment on aurait cru qu’elle allait parler, mais sa gorge se nouait et aucun mot n’en pouvait sortir.

– Enfin, s’informa Lampieur, c’est oui ?

Il fit un pas vers elle… deux pas… Elle le regardait appro-cher ; il répéta :

– C’est oui ?

Léontine s’aperçut soudain qu’il était nu jusqu’à la cein-ture. Elle vit ses bras, son torse, blancs et luisants, ses épaules et une honte, – qu’elle n’avait encore ressentie de sa vie, – en même temps qu’un immense dégoût, l’accablèrent… Seulement, il était trop tard et elle ne put que dire quand il la pressa contre lui :

– Qu’est-ce que vous voulez faire encore de moi ?

 

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