L'illustre corsaire: tragicomedie
Lettre D'axala A Dorante.
ERPHORE .
Ainsi vous trompiez le Corsaire.
DORANTE .
Point, je pouvois le faire & sauver mon honneur.
ERPHORE .
Comment?
DORANTE .
J'ay son escrit, voyez-en la teneur.
LETTRE D'AXALA A DORANTE.
Dorante, il y a quatre mois que vous promistes à mon Lieutenant Artaxes, que vous m'accorderiez pour femme vostre sœur unique la Princesse Ismenie, à la premiere semonce que vous en recevriez de ma part, & que vous jurastes entre ses mains par l'ame de vostre Pere, que vous me la donneriez si dans un mois apres je venois vous la demander en personne dans vostre ville de Marseille: Je vous asseure donc que vous m'y verrez au plustost, pour vous sommer moy-mesme de l'execution de vostre promesse. C'est la rançon que je vous demande, & vous ne pouvez me refuser sans offencer les Dieux, & perdre parmy les hommes la reputation où vous estes du plus loyal & du plus genereux Prince de la terre.
AXALA.
A ces conditions, vous voyez bien Erphore,
Que tantost, l'honneur sauf, je le pouvois encore,
Et non plus maintenant qu'il l'a fait demander.
ERPHORE .
Vostre Altesse, Seigneur, me doit donc accorder,
A voir comme Axala prit mal son asseurance,
Que si la chose est vraye elle a peu d'aparence;
Car pour ses seuretez il estoit à son choix
De vous prescrire encor de plus estroites loix,
Et vous obliger mesme à cette tyrannie
De luy mener chez luy vostre sœur Ismenie,
Et ne l'ayant pas fait.
DORANTE .
Il fit plus sagement,
Sa moderation surprit mon jugement,
Je creus que ce galand & genereux Corsaire
Me menaçoit d'un coup qu'il ne voudroit pas faire,
Et que sa vanité (comme il peut advenir)
M'obligeoit à promettre, & non pas à tenir:
Cependant s'il le veut, il faut que je le fasse,
Et le grand Roy Lypas m'excusera de grace;
C'est pourquoy, sage Erphore, allez le disposer
A gouster la raison qui me doit excuser;
Dites luy que pour moy (comme il est veritable)
J'ay de son déplaisir un regret incroyable,
Qu'apres un accident si digne de pitié,
Je suis encor heureux d'avoir son amitié,
Et que je perds assez perdant son alliance,
Sans que mon mauvais sort m'oste sa bienveillance;
Enfin obligez-moy de luy representer
Le destin qui me force à la mécontenter,
Puisque telle est pour moy ma parole donnée
Touchant ce malheureux & funeste hymenée.
ERPHORE .
Seigneur, à dire vray, je souhaiterois bien
Qu'un autre luy donnast ce fascheux entretien;
Car je ne doute point qu'il ne treuve bien dure,
Et la chose elle-mesme, & vostre procedure,