L'illustre corsaire: tragicomedie
Scene III.
Allons j'en suis contente.
SCENE III.
LYPAS, ERPHORE.
LYPAS.
O Fatale Provence! ô desloyale Cour!
Où j'ay pour ennemis la Fortune & l'Amour,
Dont l'un m'oste une femme & l'autre une Couronne,
Ainsi de tous costez le malheur m'environne,
Ainsi de quelque part que j'observe mon sort,
Je ne voy que sujets de desirer la mort;
Battu, mocqué, trahy par un Prince infidelle
Qui choisit à sa sœur un party digne d'elle:
Lasche sœur qui prefere à l'amour d'un grand Roy,
L'indigne affection d'un Pirate sans foy:
Frere ingrat, au delà de toute ingratitude,
Qui pour tous mes bien-faits me met en servitude,
Qui pour mon alliance & mes tresors offers
Me retient mes vaisseaux, met les miens dans les fers,
M'oste mes Officiers, & permet qu'à ma veüe
Un Bourgeois insolent les mal-traite & les tue;
Enfin qui non content de m'avoir abusé,
M'ameine un faux Lepante, un Prince suposé,
Afin de partager la Sicile & la Corse
Avec cet heritier dont le droit est la force.
ERPHORE .
Sire, quand un malheur ne se peut éviter,
Le souverain remede est de le suporter.
LYPAS.
Quoy, l'ombre de Lepante aura donc un Royaume?
ERPHORE .
Il ne faut plus parler d'ombre, ny de phantosme,
C'est Lepante luy-mesme, & vostre Majesté
Doit croire sur ma foy que c'est la verité;
Elle sçait qu'autrefois je fus en Syracuse
Luy faire de sa part quelque sorte d'excuse
Touchant ses dix vaisseaux de Cartage venus,
Qu'elle avoit dans ses ports si long-temps retenus.
Or il m'a rapporté les choses que nous fismes,
Et m'a fait souvenir de celles que nous dismes.
LYPAS.
Si bien qu'à vous ouïr, Lepante n'est point mort:
ERPHORE .
Non, Sire, & ses subjets qui l'aymerent si fort
Feront armes de tout tant sur mer que sur terre,
Et couperont la gorge à tout vos gens de guerre;
Ce qu'ils entreprendront d'autant plus aisément
Que desja vostre joug leur pese infiniment,
Et qu'ils auront appris la nouvelle oportune
Du bon-heur de leur Prince, & de vostre infortune;
La flote de Lepante à la rade paroist,
Croisssant à mesme temps que la lumiere croist,
De sorte qu'en l'estat qu'il est, & que vous estes,
Il peut jusques chez nous estendre ses conquestes,
C'est pourquoy de bonne heure en cette adversité
Faites une vertu d'une necessité,
Et par un politique & prudent artifice,
D'un acte de contrainte, un acte de justice;
Rendez de bonne grace, ou feignez de lascher
Un Sceptre qu'aussi bien on vous doit arracher;
En matiere d'estat la feinte est necessaire.