Mademoiselle de Cérignan

Maurice Sand · Chapitre 10 sur 23

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Mademoiselle de Cérignan

Chapitre X

En traversant la cour, je vis Louis accoudé sur le bassin du marbre et regardant les poissons rouges, sans donner aucune marque de regret pour son père ou d’inquiétude pour sa soeur.

Je lui reprochai son insensibilité devant le malheur qui venait de le frapper dans la personne de M. de Cérignan.

—Il n’était pas mon père, dit-il.

—Mademoiselle de Cérignan n’est-elle pas ta soeur?

—Non! je suis orphelin. Mon père et ma mère ont été guillotinés; et, sans des amis que je ne connais pas, on m’aurait bien laissé mourir au Temple.

—Qu’est-ce que tu chantes-là?

—Je ne chante pas, dit-il en me regardant d’un air doux, et un jour, quand je serai roi, je me rappellerai que sans vous les Arabes m’auraient coupé la tête comme à mon pauvre menin!

Le Temple, le roi, sa gouvernante, son menin… qu’est-ce qu’il voulait dire? ce pauvre enfant avait-il perdu la raison au milieu d’émotions trop fortes pour son âge?

—Il faut, lui dis-je, te coucher, dormir, oublier tout ça.

—Oui, oui, oublier… il faut oublier, dit-il d’un air singulier; mais en attendant j’ai bien faim!

—En ce cas, viens souper.

Je lui donnai ce que je trouvai. Moi-même, à jeun depuis le matin, je soupai quatre à quatre, car j’attendais à chaque instant l’ordre de monter à cheval. J’étais seul avec l’enfant. Il ne donnait aucun signe de démence et mangeait de fort bel appétit.

—Comment t’appelles-tu? lui dis-je.

—Je te le dirai si tu me promets le secret vis-à-vis de tout le monde.

—Même vis-à-vis de ta soeur?

—Oh! ma gouvernante le connaît bien, mon nom! Cela m’étonne qu’elle ne te l’ait pas confié.

—Pourquoi?

—Parce que tu es son bon ami.

—Cela n’est pas, mon petit garçon. Mais qui es-tu? parle. Je ne le dirai à personne.

—Je suis le Dauphin.

—Quel Dauphin?

—Le Dauphin de France, donc!

—Tu prétends être le fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette?

—Oui.

—Pour le coup tu me la bailles belle! Si tu n’es pas fou, tu es un imposteur ou un mauvais plaisant. Louis Capet est mort au Temple, il y a trois ans.

—C’est celui qui a pris ma place qui est mort. Moi, je me porte bien. Veux-tu boire à ma santé? ajouta-t-il en approchant son verre du mien avec un charmant sourire.

—À la santé du petit Louis, de tout mon coeur! mais pas à celle du roi Louis XVII.

—Soit! dit-il en trinquant, je ne demande pas à être roi. On vous met en prison, on vous tue… Ne dis à personne qui je suis!

Je regardais cet enfant et je lui trouvais en effet une frappante ressemblance avec les portraits de Marie-Antoinette. Son âge était celui qu’aurait eu le Dauphin. Il ne m’était pas prouvé que celui-ci fût mort, car j’avais souvent ouï dire que le petit prisonnier mort au Temple n’était pas Louis de France. Le docteur Desault, chargé de constater son identité, l’avait parfaitement dit: il l’avait même dit trop haut, car on prétendait que sa propre mort était le résultat du poison. On ne voulait pas qu’il divulguât un secret d’État, qui, un jour ou l’autre, pouvait rallumer la guerre civile. Un mystère planait sur cette fin du savant, si rapprochée de celle non moins mystérieuse du prince, et si, en France, on n’y songeait déjà plus, en Égypte, nos esprits inclinés au merveilleux se reportaient aux légendes de la Terreur et ne rejetaient pas l’hypothèse de mainte aventure plus ou moins admissible.

En écoutant les révélations de Louis, je songeais aux soins que ses prétendus parents prenaient pour qu’il ne parlât à personne. Je l’examinai avec curiosité. Peut-être que sa folie me gagnait.

—Voyons, mon prince, lui dis-je en abondant dans son sens, pourquoi me faites-vous l’honneur de me confier un secret qui peut me faire fusiller un jour ou l’autre? car vous êtes fort compromettant, et bien des gens ont intérêt à se débarrasser de vous et de vos confidents.

—Je me fie à toi, dit-il, d’abord parce que tu m’as sauvé la vie, et puis… je ne sais pas, tu me plais, et j’ai besoin de parler, de me confier à un ami; tu feras enrager ma gouvernante en lui disant que tu connais son secret.

—Vous n’avez pas l’air de l’aimer beaucoup?

—Oh! elle m’ennuie tant avec sa dévotion.

—Est-ce une religieuse défroquée, comme elle me l’a dit?

—Elle t’a dit ça pour se moquer de toi.

—Est-ce qu’elle était au Temple avec vous?

—Oh non! quand je suis sorti de dessous les paquets de linge de la citoyenne Simon, où on m’avait caché, pour monter en chaise de poste, je l’ai trouvée là avec son père.

J’allais lui demander des détails sur son évasion du Temple quand les trompettes sonnèrent le boute-selle. Je lui montrai sa chambre et je le quittai.

Les nouvelles du grand Caire étaient désastreuses. Les insurgés, auxquels s’étaient joints des bandes d’Arabes du désert et des mameluks, étaient maîtres de la ville. Le général Dupuy, commandant la place, Shulkowsky, aide de camp de Bonaparte, deux officiers appartenant à la commission des arts, avaient été tués. La plupart des maisons habitées par les chrétiens avaient eu le sort de celle des Cérignan.

C’en était fait de tous les Français, si Bonaparte n’eût dompté la révolte, qui avait pris des proportions formidables. Pendant la nuit, il couvrit de canons et de mortiers les hauteurs du Mokattam. À la pointe du jour, il lance ses colonnes d’infanterie sur la ville. Les murailles sont franchies, les insurgés combattent avec énergie. Mais rien ne résiste à l’attaque furieuse des Français. Pourchassés de rue en rue, de maison en maison, les révoltés courent se retrancher dans la grande mosquée d’El-Azhar. Bonaparte eut pitié d’eux, et, comme je me tenais prêt à charger:

—Colonel! me cria-t-il, vous qui parlez l’arabe, allez, de ma part, offrir le pardon à ces malheureux.

Je me détachai en parlementaire avec un trompette. Un mameluk, accompagné d’une dizaine d’insurgés, s’avança au-devant de moi; c’était Souleyman. Ma première pensée fut de lui demander ce qu’il avait fait de Djémilé.

—Elle est sous la tente de son père, dit-il, et elle sera ma femme quand j’aurai remis à Mourad la tête de celui qui a enlevé sa fille.

—Chien maudit, lui répondis-je, la tienne ne tient qu’à un fil, et ce fil, c’est moi qui le trancherai. Si tu as tant soit peu de courage, tu viendras te mesurer avec moi après que les tiens se seront soumis au général.

—Je refuse le combat, et les miens ne veulent pas se soumettre.

Je m’adressai aux autres en leur disant que le général en chef leur offrait le pardon.

—Nous n’en voulons pas, dit l’un d’eux avec emphase. Les troupes aussi redoutables que nombreuses du chef des croyants s’avancent par terre, en même temps que ses navires, hauts comme des montagnes, touchent déjà les rivages de l’Égypte. Vous n’avez plus de flotte, vous ne pouvez fuir, et nos sabres sont tranchants, nos flèches aiguës, nos lances perçantes. Ce pays sera votre tombeau!

—Est-ce toute la réponse que je dois reporter au général?

—C’est toute la réponse! dirent en choeur les musulmans.

J’allai reporter ces paroles à Bonaparte. Il fronça le sourcil, pinça les lèvres, et commanda qu’on fît jouer l’artillerie.

Les canons vomissent la mitraille, les obus pleuvent, les maisons croulent, et, comme s’il eût voulu se mettre de la partie, le ciel, ordinairement si pur, s’obscurcit, le tonnerre gronde, la foudre éclate et répond au fracas de l’artillerie. Les révoltés, saisis de terreur, croient que les éléments se déclarent en faveur du sultan El-Kebir (le sultan du feu), c’est ainsi que les Musulmans appelaient Bonaparte. Ils le supplient maintenant de faire grâce: «L’heure de la clémence est passée, répond Bonaparte; vous avez commencé, c’est à moi de finir.»

Le canon foudroie la mosquée, les portes sont enfoncées à coups de hache, et cavaliers, fantassins, généraux, soldats s’y précipitent pêle-mêle. Tous frappent sans trève ni merci. Au milieu du carnage, je cherchai Souleyman pour le tuer; mais il avait péri ou pris la fuite. Le massacre de la grande mosquée décida du sort de la journée. Dans le quartier de Hussein, pourtant, les Caïrotes soutinrent encore notre feu jusqu’au milieu de la nuit.

Le lendemain on compta quatre mille morts parmi les révoltés et environ trois chefs dans l’armée.

En rentrant, je trouvai Morin et mademoiselle Sylvie qui étaient venus chercher un refuge chez moi. Je dis à Morin de regarder ma maison comme sienne et de choisir la chambre qui lui plairait.

—Eh bien, et moi? dit Sylvie; m’enverrez-vous dormir dans la rue, blessée comme je le suis?

—Blessée?

—Oui, voyez comme votre Malek m’a arrangée.

Elle ouvrit ses voiles, car elle était encore vêtue en odalisque, et nous montra, sans vaine pudeur, sa poitrine sillonnée d’une égratignure peu profonde.

—Où en serais-je, s’écria-t-elle, si j’avais manqué de présence d’esprit! Il m’eût poignardée, ce tigre! mais je me suis esquivée à temps, et c’est bien à temps aussi que la révolte est venue me délivrer de lui. Je la bénis, moi, la révolte!

Je m’abstins de lui répondre qu’elle nous coûtait un sang plus précieux que le sien, mais j’hésitai à lui accorder l’hospitalité.

—Pour le coup, reprit-elle, je ne vous reconnais plus. Vous, le plus généreux, le plus aimable colonel de l’armée, le plus riche en même temps que le plus beau…

Je savais que ma richesse m’embellissait beaucoup, et Sylvie prit mon sourire d’ironie pour un témoignage de gratitude.

—Je reste! s’écria-t-elle.

—Non, repris-je, vous reviendrez plus tard, si vous voulez; mais il y a ici une personne que vous n’appréciez pas autant qu’elle le mérite, et à qui j’ai dû offrir un asile avant que vous me fissiez l’honneur de me demander le même service.

—Mademoiselle de Cérignan? Je ne lui en veux pas, moi! Elle n’est pas coquette, elle ne se soucie pas de vous, elle ne sera pas jalouse de moi.

En ce moment, Louis entrait en sautillant. Je le pris à part pour lui demander des nouvelles d’Olympe.

—Elle va mieux, dit-il, et elle veut s’en aller. Fais-la donc rester. Nous n’avons plus de maison, pas d’argent, et je me plais bien ici. Ta petite esclave est si drôle, avec tous ses colliers! Elle ressemble à la châsse de Sainte-Geneviève, et je ris, rien qu’à la regarder. Et puis, madame Sylvie est bien aimable, elle m’a bourré de confitures. Et le peintre Morin sait un tas de drôleries. Je m’amuserai bien mieux avec vous tous qu’avec ma gouvernante toute seule.

—Va la prier de me recevoir, et je lui ferai part de tes désirs.

Olympe était encore très-pâle, mais moins abattue.

Je commençai par lui dire que sa maison ayant été effondrée par les boulets, ce qui était la vérité, et la ville n’étant pas encore bien apaisée, il y aurait imprudence de sa part à vouloir chercher une autre demeure que la mienne.

—Vous n’y songez pas, colonel! Je ne suis ni votre soeur, ni votre parente pour braver les commentaires que l’on ferait sur notre intimité, et, d’ailleurs, cela pourrait paraître étrange à mademoiselle Sylvie qui va être, m’a-t-elle dit, la maîtresse de la maison.

—Elle en a menti! Je vais lui signifier de s’en aller sur-le-champ, si vous le désirez.

—À quoi bon? De toutes façons je ne dois pas rester ici, quand ce ne serait que pour mon frère.

—Êtes-vous bien sûre que Louis soit votre frère?

—Parfaitement sûre.

—Vous l’avez vu naître?

—Voyons! Est-ce que vous persistez à le croire mon fils?

—Non, certes, oubliez ma sottise.

—Le service que vous m’avez rendu en secourant mon pauvre père et en sauvant cet enfant, efface le souvenir de votre injure.

—Eh bien, écoutez, ma chère demoiselle; puisque j’ai sauvé cet enfant si précieux et que vous voilà orpheline, sans autre protecteur que moi, confiez-moi la vérité. Je vous aiderai à cacher ce redoutable secret de la naissance de Louis. Sachez qu’il me l’a déjà dit; mais, moi, je ne sais pas s’il rêve qu’il est le Dauphin. Si cela est je ne m’engage pas à servir sa cause. Au contraire, je la combattrai jusqu’à la mort; mais je protégerai sa vie. Je ne suis pas de ceux qui font la guerre aux enfants et aux femmes, vous le savez bien.

Mademoiselle de Cérignan était redevenue pâle, et il me sembla lire dans ses yeux un moment d’hésitation; mais, tout aussitôt, elle reprit son air froid et accablé.

—Le véritable secret, répondit-elle, et le plus douloureux, c’est que mon pauvre frère est frappé d’aliénation mentale. Il est si jeune, il pourra guérir. Mais il y a des malheurs qui sont presque des taches de famille. Un homme atteint de folie, ne fût-ce que dans son enfance, n’inspire jamais la confiance et le respect. Tout l’avenir de mon frère est perdu si je ne parviens, tout en le guérissant, à cacher le malheureux état de son cerveau. Voyez d’ailleurs à quel prix nous exposeraient ses fausses révélations, si on venait à les prendre au sérieux! Vous-même vous avez failli en être dupe. Aidez-moi donc à me cacher, au lieu de vouloir me garder chez vous, où l’hospitalité vous fait un devoir d’accueillir vos nombreux amis.

—Laissez-moi les renvoyer tous et faire la solitude autour de vous.

—Non, votre caractère ouvert et bienveillant souffrirait trop de mon égoïsme.

—Vous craignez de contracter envers moi une dette d’affection?

—Eh bien! oui, je le crains, dit-elle avec fermeté. Je ne m’appartiens pas, je vous l’ai déjà dit. Je serais forcément ingrate, et j’en souffrirais trop. Laissez-moi partir.

Je dus céder. Je lui demandai s’il était vrai qu’elle fût sans ressources, comme Louis me l’avait raconté.

Elle répondit que c’était encore une des chimères du pauvre enfant, qu’elle avait une somme de cinquante mille francs chez le payeur général, enfin, qu’elle n’avait besoin de rien.

Elle consentit seulement à ce que je me misse en quête pour elle d’une autre habitation. Je lui en trouvai une assez jolie sur la berge du Nil, au vieux Caire, et je l’y installai le soir même. Je la quittai le coeur gros. Son isolement, sa fierté, son courage, imposaient le respect. Me trompait-elle? Était-elle la victime d’un malheur de famille noblement accepté, ou me refusait-elle sa confiance pour mener à bien une intrigue politique? L’amour-propre me portait à croire à la folie du prétendu Dauphin et à la sincérité d’Olympe. Elle ne s’expliqua pas sur ses projets ultérieurs, me promit de m’appeler si elle avait besoin de moi, et me laissa entre le doute et l’espérance, content de moi, en somme, car, dans le désastre commun, j’avais songé beaucoup aux autres, fort peu à moi-même.

Il devenait pourtant urgent d’y songer un peu, car Sylvie me menaçait d’un envahissement qui ne me souriait en aucune façon.

Dès le lendemain de la prise de possession de mon harem par cette naïve personne, je mis Guidamour en campagne pour lui trouver un logement en ville. Mais elle ne tenait pas à s’en aller et elle sut si bien gagner mon brosseur en daignant enfin le reconnaître pour son cousin, qu’il ne trouvait pas pour sa cousine d’habitation plus convenable que la mienne. Chaque fois que je rentrais, je pensais la savoir déguerpie. Il n’en était rien et il me fallut prendre le parti d’en rire. J’avoue que j’étais un peu faible à l’endroit des femmes, même quand l’amour n’y entrait pour rien. Dans cette vie bizarre de l’Orient, je m’étais habitué à les regarder toutes comme des enfants, même celles de ma race. Mademoiselle de Cérignan était la seule qui eût le droit d’être prise au sérieux. Sylvie arriva donc à m’amuser avec ses extravagances et ses goûts de luxe. Je ne pouvais rencontrer une hôtesse mieux disposée à dépenser follement mon argent. J’eus tous les jours quatorze ou quinze personnes à dîner, avec bal ou soirée. Elle y paraissait dans des toilettes bizarres. Je me rappelle entre autres un dolman de hussard tout chamarré d’or avec une tunique prétendue grecque et une sorte de turban à aigrette, qui fit rire Morin jusqu’aux larmes. Elle prenait des poses au milieu du salon, pinçait de la harpe, assez mal, je dois le dire, tenait le haut de la conversation, tranchait à tort et à travers, débitait des bourdes de l’autre monde; enfin elle était d’un ridicule achevé. Elle tourna pourtant la tête à deux généraux, trois colonels, quinze capitaines et je ne sais combien de lieutenants; mais elle se montra invulnérable. Ne pouvant s’emparer de moi et, sachant qu’après moi, le plus riche et le plus prodigue était Dubertet, elle ne songeait qu’à reprendre son empire sur lui. Je pressentais son dessein et, ne voulant pas être brouillé avec mon plus ancien ami, je me gardais bien de rendre la réconciliation impossible. Cela eut lieu plus vite que je ne le pensais, car il y vint de lui-même. Elle le reçut comme un transfuge et l’engagea, d’un ton protecteur, à lui présenter sa Grecque. Elle manoeuvra si bien qu’il amena Pannychis, et qu’elle l’écrasa de sa supériorité, ce qui ne fut pas bien difficile. Dès le lendemain, elle me déclara que je n’avais pas besoin de m’occuper davantage de lui chercher un logement, vu qu’elle réintégrait le domicile conjugal. Je lui souhaitai de faire bon ménage, tout en blâmant l’incorrigible faiblesse de mon ami.

Mais l’aventure eut des conséquences inattendues. Il n’y avait pas une heure que Sylvie était partie et je déjeunais avec Morin, quand je vis arriver Pannychis.

—Et que viens-tu faire ici? lui dis-je.

Elle me répondit sans marquer ni honte, ni repentir, ni chagrin:

—Le Français m’a répudiée et, comme j’ai conservé une bonne amitié pour toi, je reviens à la maison. Fais-moi manger.

—Assieds-toi là et mange! Quant à te reprendre chez moi, tu dois bien comprendre que cela ne se peut pas. Tu ne m’as même pas demandé la permission d’en sortir.

—Oui, j’ai eu tort; mais le Français m’avait fait perdre la tête, et puis, je croyais revenir le soir même.

—Comment trouvez-vous l’aplomb de ces femmes-là? dis-je à Morin.

—Grand comme les pyramides! répondit-il, tout est grand en ce pays-ci. Mais c’est une beauté splendide, reprenez-la, colonel! Elle fait si bien à table! Voyez! son appétit est à la hauteur de sa confiance. Je voudrais bien faire une étude d’après elle.

—Faites son portrait tant que vous voudrez, mon cher Morin, et gardez l’original avec la copie, si vous voulez, à condition de la loger, de la nourrir, de lui donner deux esclaves pour la servir, car elle se prétend de bonne famille, de lui fournir deux vêtements complets par an, sans compter les cadeaux.

—C’est trop de choses, c’est au-dessus de mes moyens. Gardez-la.

Elle me portait sur les nerfs, mais je ne pouvais la jeter dehors.

—Puisque tu veux rester, lui dis-je, reste; mais à condition que tu ne prendras pour te servir que Daoura la négresse, et que tu n’iras plus passer des mois entiers chez mes amis.

—Épouse-moi, tu seras bien plus sûr de ma fidélité!

—Madame est bien bonne, répondis-je en la saluant jusqu’à terre.

Les jours suivants se passèrent à rechercher les instigateurs de la révolte. Douze scheyks, un grand nombre d’agents subalternes et de pillards furent arrêtés et enfermés à la citadelle. Chaque nuit on en fusillait une vingtaine. Le Divan fut dissous et remplacé par une commission militaire. Puis, quand les exécutions eurent suffisamment jeté parmi les habitants ce qu’on appelle une terreur salutaire, Bonaparte proclama une amnistie générale. Les scheyks envoyèrent dans le Delta et les provinces révoltées un manifeste pour les inviter à déposer les armes et à payer l’impôt, en accusant de mensonge et d’imposture les beys Ibrahim et Mourad qui se disaient les amis du sultan dans le seul but de rallumer la guerre et de remettre le pays sous leur joug.

Le Caire reprit son aspect précédent, on oublia les massacres des 22 et 23 octobre, les relations amicales se rétablirent entre les soldats et les habitants.

Il y avait un mois que mademoiselle de Cérignan habitait sa nouvelle maison, quand le juif qui la lui avait louée et qui cumulait auprès d’elle les fonctions de propriétaire, de fournisseur et domestique, se présenta chez moi pour me demander de lui payer son loyer, ainsi que les déboursés pour les frais de nourriture; car, disait-il, je n’ai pas encore vu la couleur de l’argent de ces Français-là.

Mademoiselle de Cérignan m’avait donc trompé en prétendant avoir de quoi pourvoir à ses besoins? Je payai le loyer et les dépenses, et je répondis de celles à venir.

Le juif revint, huit jours après, me rapporter mon argent, en me disant que la jeune dame ne voulait pas de mes dons et qu’elle l’avait payé.

—Et où a-t-elle trouvé des fonds?

—Ah! voilà! fit-il d’un air malicieux.

—Garde cette bourse que tu me rapportais, et apprends-le moi.

—Comment ne te dirais-je pas la vérité? s’écria-t-il, les yeux brillants de cupidité; je te dirai tout comme à Jéhovah! mais à condition que tu me garderas le secret.

—Oui, parle!

—Eh bien, hier, à la nuit, un homme que je crois être un mylord anglais, est arrivé en bateau. Il m’a demandé si la dame française était seule, et sur ma réponse affirmative, il est entré chez elle, est resté un quart d’heure, puis il est remonté en barque.

—Comment s’appelle cet Anglais?

—Il ne m’a pas dit son nom; c’est un homme grand, un peu fort, blond et sans barbe, d’une quarantaine d’années.

—Peux-tu savoir d’avance quand il reviendra et venir m’avertir? Tu seras content de ma générosité.

—Je ferai de mon mieux, seigneur, dit-il en empochant la gratification.

Quel était cet Anglais mystérieux? j’aurais donné n’importe quoi pour le savoir, car je me sentais véritablement jaloux de mademoiselle de Cérignan. Je me pris à réfléchir autant que me le permettaient l’agitation et le décousu de mon existence. Si je suis jaloux à ce point, pensais-je, c’est que je suis très-amoureux. Eh bien, il ne faut pas que cela soit. Olympe a peut-être eu envie de m’aimer, mais elle a eu la force de s’en défendre. Elle l’a dit, elle ne s’appartient pas. C’est à moi de respecter ses liens, quels qu’ils soient, et de l’oublier.