Mademoiselle de Cérignan
Chapitre XXI
En me mettant aux arrêts, Menou me rendit service. J’eus tout le temps de réfléchir et de me calmer. Je passai en revue toute la conduite de Djémilé, depuis le jour où je l’avais ramassée sur le champ de bataille des pyramides. Elle n’était restée chez moi que parce qu’il ne pouvait en être autrement. Du jour où son père était venu la chercher, elle n’avait pas hésité à le suivre. Quand elle avait fui avec moi, c’était bien plus par haine contre Hassan que par affection pour moi. La vanité était le fond de son caractère. Du moment où Kléber lui avait donné un rôle à jouer, j’étais devenu un bien pauvre sire auprès du sultan des Français. S’il eût vécu, il eût pu me supplanter. Mais, quand elle eut obtenu les confidences de Louis, je fus perdu. Un futur roi de France était un meilleur parti qu’un colonel de dragons. Elle m’avait sacrifié, trompé et bafoué indignement. Elle aurait pu s’épargner la honte d’être prise sur le fait, en rompant plus tôt avec moi. De mon côté, j’aurais dû comprendre les réticences de sa mère, qui, à coup sûr, était sa confidente; mais j’étais aveugle. Aussi, quel diable d’amour à demi paternel, à demi sauvage, avais-je été me mettre au coeur pour une fille de quinze ans? Elle m’avait traité en Cassandre.
Quant à Louis, c’était aussi un enfant, et un enfant qui avait peut-être trop souffert pour que son sens moral ne se fût pas oblitéré jusqu’à un certain point. Il n’avait eu ni assez de conscience ni assez de volonté pour respecter l’hospitalité que je lui accordais. Et cela, c’était un peu ma faute; j’avais eu tort de le laisser des journées entières dans l’intimité d’une fille aussi séduisante que Djémilé. Avais-je mieux agi en le mettant chez Kléber pour m’en débarrasser? Kléber, comme beaucoup de héros, était aussi licencieux dans ses moeurs que dans son langage. Cet enfant n’avait profité que des mauvais exemples. C’était un peu mon ouvrage, mais la punition était bien dure.
Ce n’est pas le premier ni le second jour que je pus raisonner de tout cela froidement; mais, à mesure que le temps marchait, le calme revenait avec l’oubli de l’outrage.
Je m’ennuyais largement dans mon étroite casemate, je ne voyais personne, si ce n’est Guidamour qui, tous les matins, venait cirer mes bottes, me donner des nouvelles et repartait une heure après.
—Mon colonel, me dit-il un jour, je dois vous faire savoir que le citoyen Louis n’est pas rentré une seule fois à la maison depuis la petite noce que vous avez faite avec la cousine Sylvie et les autres. Thomadhyr m’a dit qu’il était parti avec votre odalisque et sa mère pour Esnèh.
—Il est parti? Bon voyage!
—C’est drôle tout de même.
—Je l’y ai autorisé. J’ai rompu avec l’odalisque.
—Et vous avez aussi bien fait de ne pas vous fourrer dans cette famille de mamamouchis! La vieille est une madrée qui entend le français aussi bien que vous et moi. Je ne sais pas si elle croit que le citoyen Louis est le Messie que les Turcs espèrent toujours voir tomber du ciel; mais elle manigance un mariage entre sa fille et lui.
Guidamour ne m’apprenait rien.
Je lui demandai s’il avait des nouvelles de mademoiselle de Cérignan.
—Elle est venue chez vous pour vous parler. Ah! elle n’avait pas l’air content: Elle m’a dit qu’elle reviendrait dès que vous seriez libre. C’est une belle femme et qui parle bien. Il vous faudrait une fille comme elle dans le harem. Après ça, il y a Tomadhyr que ça pourrait contrarier.
—Je n’ai pas besoin de tes commentaires.
—Suffit, mon colonel!
La réponse de mon père m’arriva comme j’étais sous les verroux. Sa lettre était pleine de bonnes raisons pour me faire abandonner mon idée de mariage avec une mameluke.
En résumé, il me refusait son consentement. Je lui répondis sur-le-champ que tout était rompu.
Abdallah-Menou ne me fit grâce ni d’un jour ni d’une heure de prison. Je crois même qu’il me vola de plusieurs minutes. Je retournai enfin chez moi. Dès le lendemain, je vis arriver mademoiselle de Cérignan. Elle m’aborda en me disant:
—Vous êtes décidément fou, mon pauvre colonel! Comment, vous envoyez le Dauphin demander la main de votre maîtresse? Il va épouser la fille d’un mameluk, à quinze ans et demi!
—Louis est maintenant un homme, et
Dans les âmes bien nées…
—J’avoue que je ne m’attendais guère à ce dénoûment! Je vous ferais même mes compliments sincères d’avoir rompu votre extravagant mariage, si vous n’aviez mis le Dauphin dans la situation ridicule où vous étiez il y a un mois. Il faut le tirer de cette fâcheuse affaire, le débarrasser de ces femmes qui veulent exploiter sa position. Il ne peut rester entre les mains des mameluks.
—Pourquoi pas? Il y sera choyé, fêté…
—Si vous prenez votre parti du mal que vous avez fait, moi, je veux le réparer. Je ne me résigne pas si aisément à abandonner le Dauphin. On me l’a confié, je réponds de lui…
—On vous l’a confié, dites-vous: alors pourquoi me l’avez-vous renvoyé après la mort de Kléber?
—Colonel, Louis n’est plus un enfant, vous le dites vous-même, et je ne suis pas une vieille femme.
—Oui, je le sais! Il vous a trouvée belle; il n’est pas aveugle.
—Il s’en est vanté à vous? dit-elle en rougissant. C’est bien sot! Mais qu’importe! Je suis prête à le reprendre si vous me le ramenez. Au bout du compte, il vous a rendu service en vous ouvrant les yeux; il vous a débarrassé d’une fille qui vous serait devenue funeste; aidez-moi à le ramener.
—Oh! quant à cela, non! qu’il devienne ce qu’il pourra!
—J’agirai donc seule.
—Et que ferez-vous?
—J’irai le chercher, l’enlever même, car je m’attends à sa résistance.
—Vous y risquez gros! Allez-vous courir après lui dans la Haute-Égypte? Que ferez-vous dans ce milieu arabe, vous femme européenne, et par conséquent fort peu considérée? Et Mourad? vous l’oubliez. Il ne vous rendra jamais un gendre si haut placé. Vous échouerez, et vous y perdrez sinon la vie, du moins votre liberté ou votre honneur.
—Ah! s’écria-t-elle en s’abandonnant à sa douleur, je ne savais pas à quoi je m’engageais en me chargeant de cet enfant! Si vous ne me venez en aide, je mourrai à la peine.
—Je ne veux pas que vous mourriez: mais je ne vois pas ce que je puis faire pour votre prince.
—Vous pouvez me faciliter les moyens de le soustraire à ce mariage insensé.
—Et comment?
—Je n’ai plus assez de fortune pour parer aux frais de la guerre.
—Vous voulez de l’argent? Est-ce que mylord n’est plus de ce monde, ou vous abandonne-t-il?
—Ah! encore? Vous tenez à ce qu’il soit mon protecteur? Comme vous voudrez! En tout cas, je ne veux pas lui devoir ce service. J’aime mieux m’adresser à vous.
—Je suis flatté de la préférence.
—Vous ne pouvez pas m’aider? N’en parlons plus.
—Si fait! combien vous faut-il?
—Trois cent mille francs!
Après les envois que j’avais faits à mon père, les cadeaux, les dépenses folles, c’était à peu près ce qui devait me rester.
Je n’hésitai pas à le lui offrir. Il y avait assez longtemps que nous étions en délicatesse tous les deux. Il fallait que cela eût une solution, et le service que j’allais lui rendre valait bien un peu de reconnaissance.
—Quand vous faut-il cette somme? lui dis-je.
—Le plus tôt possible; dès demain.
—Je vous la porterai moi-même si vous voulez me recevoir.
Après un moment d’hésitation:
—Pourquoi ne vous recevrais-je pas? dit-elle avec un sourire charmant; ne sommes-nous pas de vieux amis? Venez, et merci d’avance.
Elle s’enveloppa le visage avec soin. Je lui demandai ce qu’elle craignait pour se cacher ainsi.
—Je me méfie des bravi de Sitty Nefyssèh qui a menacé de se débarrasser de moi, si je cherchais à éloigner le Dauphin de sa fille.
—Laissez-moi vous reconduire.
—Oui, donnez-moi le bras.
Tout en marchant, je l’interrogeai de nouveau. Son projet d’aller chercher Louis et de l’éloigner de l’Égypte était bien arrêté; mais elle n’était pas encore fixée sur les moyens à employer. Le devoir ou l’ambition lui faisaient entreprendre une lutte où elle pouvait succomber. Sa résolution était prise. Je la quittai à sa porte. Le lendemain, je lui portai la somme désirée. Comme elle voulait m’en donner un reçu:
—À quoi bon? lui dis-je. Je puis perdre ce chiffon de papier, et j’ai confiance en vous.
—Mais, je ne veux pas de vos dons, répondit-elle d’un air fier. Croyez-vous que je vous emprunte cette somme pour ne pas vous la rendre?
Elle fit un reçu. Je le pris et le déchirai en disant: Laissez-moi vous obliger sans arrière-pensée. Elle me regarda avec curiosité et parut réfléchir, puis elle se leva, fit le tour de la chambre, s’arrêta devant moi, et me demanda brusquement:
—M’épouseriez-vous?
Je gardai le silence.
—Non? reprit-elle, vous me trouvez trop vieille, car je suis presque de votre âge.
—Ce n’est pas là la raison. Vos opinions, vos croyances sont trop différentes des miennes, nous ferions mauvais ménage.
Elle recommença sa promenade et revint à moi.
—Voulez-vous retourner avec moi en France?
—Oh ça! oui, de grand coeur, mais avec vous seule, pas de Dauphin!
—Bien! c’est convenu.
Et, se penchant vers moi, elle me baisa le front, puis me repoussa doucement: Allez-vous-en, reprit-elle, et attendez, pour revenir, que je vous appelle. Ce sera bientôt, j’espère!
J’hésitais: Obéissez, reprit-elle. Prouvez-moi votre respect si vous voulez compter sur ma confiance.