Mademoiselle de Cérignan

Maurice Sand · Chapitre 14 sur 23

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Mademoiselle de Cérignan

Chapitre XV

Je pris le parti de garder Louis et de veiller sur lui. Comme il était peu ferré sur sa grammaire et voulait apprendre un peu l’arabe, je l’associai aux leçons que Fosco donnait à Djémilé. Elle commençait à parler passablement notre langue, mais avec un accent arabe très-prononcé. La petite fellahine, qui, pour les convenances, assistait aux leçons, apprit sans y songer, et parla bientôt plus purement qu’elle; mais il n’eût fallu lui demander ni de lire ni d’écrire. Louis était doux, nonchalant et distrait. Il préférait à l’étude, des exercices corporels, l’équitation, l’escrime, la natation. Sa santé s’en trouva bien, et je le vis grandir rapidement. Il devenait fort joli garçon, un léger duvet blond teintait déjà sa lèvre supérieure. Ce n’était plus un enfant et ce n’était pas encore un jeune homme. Il avait quinze ans.

De son secret ou de sa monomanie princière il ne se confiait qu’à moi. Sa réserve vis-à-vis de tous les autres n’indiquait pas un état de démence, et je ne lui en vis jamais donner le moindre signe. Quand il me parlait de ses droits à la couronne, je rabattais ses espérances en lui disant qu’il fallait être avant tout un citoyen, savoir se rendre utile à son pays, et ne pas songer à le dominer. Je ne sais si je l’ennuyais, mais il ne me le fit jamais dire.

Un soir, en rentrant chez moi, j’entendis chuchoter dans la chambre du rez-de-chaussée, où couchait Louis. Comme il taquinait beaucoup la fellahine, qui devenait une fillette assez gentille et pas trop mal tournée, je voulus savoir s’il ne l’avait pas attirée là dans un but moins innocent que ne le comportait son air novice.

Je m’approchai sans bruit. La personne avec laquelle le petit-fils de Louis XV causait, n’était autre que Djémilé. Je prêtai l’oreille.

—Pourquoi pleurez-vous? lui demandait-elle, avec intérêt.

—Parce que vous m’avez fait de la peine.

—Moi? je ne vous ai jamais grondé!

—Oui, c’est vrai, vous êtes bonne pour moi, petite fée, très-bonne! mais vous êtes méchante aussi quand vous agissez comme hier au soir.

—Qu’ai-je donc fait?

—Vous ne m’avez pas embrassé en me disant bonsoir.

—C’est que vous devenez trop grand. Vous voilà bientôt un homme, et moi qui ne suis guère plus âgée que vous, je ne dois plus vous traiter comme un enfant.

—En ce cas, vous ne m’aimez plus, petite Djémilé de mon coeur?

—Si fait, mais je ne puis avoir d’amour pour vous.

—Je comprends bien ce que vous dites; mais j’en ai bien du chagrin! Je voudrais être encore petit! Vous parlez d’amour: qu’est-ce que c’est donc, au juste?

—C’est de livrer son coeur tout entier, c’est d’être prêt à verser son sang et à faire le sacrifice de sa vie pour la personne que l’on aime.

—En ce cas, je suis amoureux de vous, car je donnerais tout cela pour vous et davantage. Je vous ferais reine dans mon pays.

—Vous parlez comme un enfant.

—Alors, si je suis un enfant, embrassez-moi comme par le passé.

Et elle l’embrassa en lui disant: C’est pour la dernière fois.

Je jugeai à propos d’intervenir et je me montrai en disant à Louis:

—Si tu tiens tant à être embrassé, va trouver mes négresses.

Il resta tout penaud. Djémilé éclata de rire.

Quand j’eus remmené ma compagne, je lui dis qu’il n’y avait là rien de si risible, et je lui demandai ce qu’elle avait été faire chez Louis.

—Je l’ai trouvé, dit-elle, pleurant au milieu de la cour; je l’ai questionné, ce qui a augmenté son chagrin et l’a fait fuir. Voulant savoir s’il n’était pas malade, je l’ai suivi dans sa chambre, où il m’a enfin répondu.

—En es-tu plus avancée, maintenant que tu connais son amour pour toi?

—Bah! ce n’est pas de l’amour. Crois-tu que je prenne cela au sérieux?

J’avais confiance dans ma compagne; mais elle était fille de l’Orient, c’est-à-dire facile à émouvoir, et, devant les promesses extravagantes d’un garçon tout bouillant d’ardeur juvénile, elle pouvait faiblir. Il valait mieux ne pas l’exposer au danger.

Il fallait donc éloigner Louis. Il savait assez monter à cheval et suffisamment manier le sabre pour devenir l’ordonnance, voire l’aide de camp d’un général. Je commençai par lui faire endosser un uniforme et porter un sabre, ce qui le rendit fou de joie. Puis, dans un bal que donnait Kléber, je le lui présentai comme un mien cousin et lui demandai de le prendre dans son état-major. Kléber l’accepta, et dès le lendemain, après avoir recommandé à Louis de ne jamais confier à personne le secret de sa naissance s’il ne voulait être fusillé, je le conduisis au quartier général; après quoi je défendis à Guidamour de le recevoir jamais chez moi quand je n’y serais pas.

En quittant l’Égypte, Bonaparte avait promis à Kléber de lui envoyer des secours: non-seulement les secours n’arrivaient pas, mais encore nous étions sans nouvelles. Les uns le croyaient mort ou pris par les Anglais durant la traversée, les autres disaient qu’il abandonnait l’armée, et parlaient tout haut d’évacuer l’Égypte. Il y eut même des tentatives de révolte dans l’armée. Cette irritation des esprits, jointe à un nouveau débarquement des Turcs soutenus par une flotte anglaise, décida le général en chef à entrer en négociations avec le grand visir et sir Sidney Smith, dont l’intervention était indispensable.

Les Anglais, maîtres de la mer, nous eussent empêchés de passer. Après bien des pourparlers la convention fut signée à El-Aryeh, avec le grand visir, le 28 janvier 1800.

Les généraux Desaix, Davoust et Rapp, contraires à l’abandon de notre conquête, se brouillèrent avec Kléber et partirent sur-le-champ pour la France.

Le général en chef donna l’ordre du départ à la satisfaction de l’armée. La nouvelle du changement de gouvernement qui venait de s’opérer en France et l’avénement de Bonaparte au consulat remplissaient le coeur des soldats d’espérance et de joie. Je n’étais pas moins désireux de revoir mon pays, mon père et mes amis, après cinq ans d’exil tant en Italie qu’en Égypte.

Si Djémilé était enchantée à l’idée de voyager sur mer et de voir la France, ses deux négresses se croyaient déjà la proie des requins. Je vis bien qu’il valait mieux les laisser sur leur terre d’Afrique, et, après leur avoir assuré à chacune une petite fortune qui les affranchissait à jamais de l’esclavage, je les congédiai. Elles partirent après avoir versé beaucoup de larmes et en me couvrant de bénédictions. La petite fellahine refusa de nous quitter.

Nous étions à la fin de février. Plusieurs régiments étaient déjà prêts à s’embarquer à Alexandrie; quelques places fortes du littoral avaient été remises fidèlement, selon les clauses du traité d’El-Arych, à l’armée turque, quand un officier Anglais, du nom de Humphrey, envoyé par l’amiral Keith, informa Kléber que le gouvernement britannique ne consentirait point à ce que nous sortissions d’Égypte sans mettre bas les armes, en abandonnant nos munitions et nos vaisseaux.

Si Kléber, dégoûté du séjour de l’Égypte, avait faibli un instant en consentant à livrer notre colonie aux Turcs et aux Anglais, il se releva avec fierté devant tant d’insolence. Il convoqua tous les officiers généraux en conseil de guerre, et, leur mettant la lettre de Keith sous les yeux:

—Messieurs, dit-il, que devons-nous faire? J’attends votre décision.

—Nous devons nous battre! répondirent-ils tous.

—C’est aussi mon avis, dit Kléber; on ne répond à de telles insolences que par des victoires. Préparons-nous donc!

Kléber contremanda sur-le-champ les ordres de départ et rassembla ses divisions sur le Caire.

Il me fit appeler.

—Haudouin, me dit-il, Desaix m’a appris que tu avais pour maîtresse la fille de Mourad. L’as-tu toujours?

—Oui, général. J’ai eu assez de peine à la ravoir.

Sur sa demande, je lui racontai brièvement comment je l’avais trouvée aux Pyramides, comment son père était venu me l’enlever en mon absence, et ce que j’avais fait pour la lui reprendre à mon tour.

—Bien! dit Kléber, Mourad est un héros de légende, sa fille une héroïne de roman, et toi, un enragé troupier. Je voudrais la voir, ta sultane, parle-t-elle français?

—Oui, général.

—En ce cas, je désire m’entretenir avec elle d’un projet qui, s’il réussit, doit avoir une grande importance pour l’armée. Elle peut me rendre un service signalé dans les circonstances présentes. J’irai avec mon secrétaire Poussielgue te demander à dîner demain, sans façon, en famille.

—Ne puis-je savoir de quoi il est question?

—Je te le dirai demain. D’ici-là, tu contrecarrerais peut-être mes plans.

Je m’en retournai assez inquiet et je prévins Djémilé de la visite du général en chef. Elle en fut très-fière. Le sultan des Français n’allait pas dîner chez tout le monde et c’était un grand honneur, disait-elle.

Je recommandai qu’on soignât le dîner, car le général aimait la bonne chère, et je l’attendis avec impatience.

Il arriva à l’heure dite avec Poussielgue, baisa galamment la main de la maîtresse de la maison, lui adressa sur sa beauté un compliment qui la fit rougir de satisfaction, et lui offrit le bras pour se rendre à table. Il avait déjà conquis ses bonnes grâces.

Au dessert, quand j’eus renvoyé Guidamour et la petite fellahine qui s’acquittaient du service, j’engageai Kléber à me faire part de ses projets.

—Parfaitement, dit-il.

Et, se tournant vers Djémilé:

—Belle dame, il s’agit d’une mission que je veux vous confier, mission délicate à remplir; mais je m’en rapporte à votre intelligence et à votre coeur pour vous en acquitter mieux que personne. Il s’agit d’aller trouver votre père, en ce moment du côté de Suez.

—Vous voulez qu’elle retourne dans le désert? m’écriai-je en voyant pâlir Djémilé. Elle en a assez, du désert, je vous en avertis!

—Et moi aussi, répondit-il, j’en ai assez, ainsi que de la vallée du Nil, de la ville du Caire et de ses environs. J’y reste pourtant; mais ce n’est pas à toi que je m’adresse. Ne dégoûte pas d’avance madame d’un rôle glorieux pour elle. Nous allons avoir fort à faire avec les Anglais et les Turcs réunis. Nous les battrons; mais nous n’y gagnerons rien si nous n’avons la sympathie de la population et si nous ne faisons alliance avec de vaillants guerriers comme Mourad. Voyons, chère enfant, portez-lui de ma part des propositions de paix. Vous n’aurez rien à redouter. Poussielgue vous accompagnera, et je vous donnerai un régiment si vous le souhaitez. Offrez en mon nom à votre père le gouvernement de la Haute-Égypte. Je ne lui demande en échange que son amitié, et de prêter serment à la République Française, car nous sommes toujours la république, bien qu’on l’ait coiffée d’un consul.

Djémilé l’avait écouté avec un calme apparent; au fond, sa vanité était extrêmement flattée. Comme elle se taisait, je pensais qu’elle refuserait.

—C’est à la mort que vous voulez l’envoyer, dis-je à Kléber. Son père est capable, dans un premier moment de fureur, de la tuer sans vouloir l’entendre.

Elle m’imposa silence, et en relevant le front:

—J’accepte la mission, dit-elle. Je saurai bien parler à mon père. Si je suis coupable envers lui, je n’en suis pas moins sa fille, et je lui apporte, avec l’amitié du plus grand guerrier de l’Occident, la couronne de la Haute-Égypte. Peut-être me pardonnera-t-il? En tout cas, je n’aurai pas passé dans la vie sans avoir tenté de faire une action courageuse. Si j’échoue et si je meurs, on me plaindra, mais on parlera de moi. Si je réussis, j’aurai la gloire d’avoir assuré la paix de l’Égypte.

—Vous êtes une brave fille! s’écria Kléber. Vous réussirez. Il n’y a que les imbéciles qui échouent, et vous êtes une femme d’esprit!

—Dans tout ceci, dis-je avec dépit, on me laisse un peu de côté. Aurai-je au moins le droit d’accompagner madame?

—Je n’y vois pas d’empêchement, dit Kléber, si tu peux être revenu à temps pour rentrer en campagne.

—Il vaut mieux que tu ne viennes pas, me dit Djémilé; tu as amassé trop de colère sur ta tête; et puis, tu brusquerais mon père.

J’allais répondre que je la suivrais malgré elle, mais c’eût été entamer une querelle d’intérieur devant le général; je me tus.

Il fut convenu qu’elle partirait dès le lendemain avec Poussielgue, muni des pouvoirs du général pour traiter, et avec un détachement du régiment des dromadaires. Auprès de ma maîtresse comme à la bataille, Kléber l’emportait sur toute la ligne.

Dès que je fus seul avec Djémilé:

—Alors, lui dis-je, tu veux me quitter?

—Te quitter, toi? répondit-elle en venant se jeter dans mes bras. Non, jamais!

—En attendant, tu vas partir sans moi. Tu prends des décisions sans même me consulter. Tu as la tête montée par cette folle entreprise et pour le général lui-même. Je le vois bien. Mais est-ce là ce que tu m’avais promis? N’avais-tu pas juré de m’obéir aveuglément?

—Tu ne m’as pas défendu d’aller porter la paix à mon père, et tu ne peux vouloir me le défendre. Je veux rendre service à l’armée française. Est-ce que tu ne m’en aimes pas davantage?

—Je ne puis t’aimer davantage tu le sais bien. C’est pour cela que je ne veux pas te laisser aller là-bas sans moi.

—Je le désire aussi, mais cela peut rendre les choses plus difficiles.

—Pourquoi cela? Ne m’as-tu pas dit jadis que je devais aller demander ta main à ton père? J’irai dans ce but.

—C’est bien inutile.

—Tu ne veux plus être ma femme?

—C’est au contraire le plus ardent de mes désirs; mais il n’est pas nécessaire que tu t’exposes pour cela. Je dirai à mon père et à ma mère que nous sommes mariés. Ne le sommes-nous pas, de fait: N’ai-je pas bu ton sang? N’as-tu pas donné ta vie pour moi? Quel plus beau contrat?

—Bien. En attendant je pars demain avec toi.

—Viens donc! dit-elle d’un ton dépité qui m’irrita davantage et me décida d’autant plus à ne pas la perdre de vue.

Je ne savais pas Djémilé si vaillante. Je l’avais aimée avec toutes les idées de domination que les femmes d’Orient autorisent par leur soumission passive ou leur nullité absolue. Elle me faisait voir que cette nullité n’existait pas chez elle et que sa soumission était toute volontaire. Elle me devenait d’autant plus chère et plus précieuse; mais l’amour est inconséquent et tyrannique. J’étais furieux contre elle, j’avais cru régner sans contrôle; le devoir du citoyen et du soldat me mettait pour ainsi dire aux ordres de mon esclave.