Mademoiselle de Cérignan

Maurice Sand · Chapitre 16 sur 23

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Mademoiselle de Cérignan

Chapitre XVII

Pendant que je m’affectais pour une femme oublieuse ou rebelle, la situation de l’armée devenait des plus graves. Nous avions livré les postes les plus importants, et le visir s’avançait à grandes journées pour occuper le Caire, qui devait lui être remis selon les clauses du traité d’El-Arych. La population était agitée. Celle de la ville, sachant l’armée turque si près d’elle, n’attendait que le signal pour se révolter. Kléber intima au visir l’ordre de rebrousser chemin jusqu’à la frontière. Celui-ci invoqua les traités et continua d’avancer.

Il n’y avait plus qu’à combattre.

Le 20 mars 1800, l’armée française, au nombre de dix mille hommes tout au plus, sous le commandement de Kléber, sortit du Caire avant la pointe du jour, et alla se déployer dans les plaines d’Héliopolis.

Les forces de l’armée turque s’élevaient à près de quatre-vingt mille hommes.

L’affaire s’engagea par un combat de cavalerie et la prise du village d’El-Mattarieh, défendu par les janissaires.

On ne s’amusa pas à ramasser le butin laissé par eux; on se porta en avant. Au delà d’Héliopolis, nous aperçumes un nuage de poussière qui s’élevait à l’horizon sur la largeur de plus d’une lieue et s’avançait sur nous. Un coup de vent dissipa ce nuage, et nous permit de voir l’armée turque, sous le commandement du grand visir. Celui-ci, au milieu d’un groupe de cavaliers aux armures étincelantes, se pavanait devant le front de bandière. Quelques obus envoyés à son adresse le firent promptement rentrer dans la masse confuse de son armée.

Il nous répondit par le feu de son artillerie, mais ses boulets nous passaient par-dessus la tête, ce qui excita l’hilarité de nos soldats. Ses pièces furent bientôt démontées par les nôtres; alors cette masse d’hommes et de chevaux s’ébranle et vient fondre sur nous. On les reçoit sur les baïonnettes, on les mitraille. La fumée, la poussière nous empêchent de voir ce qui se passe. Après plusieurs tentatives infructueuses et des pertes considérables, l’ennemi renonce à nous entamer. La fumée se dissipe, nous distinguons, aussi loin que la vue peut s’étendre, des bandes de fuyards courant dans tous les sens, et du côté du lac des Pèlerins, Mourad-bey qui, à la tête de sept à huit cents cavaliers mameluks, est resté froid spectateur du combat.

En voyant le grand visir se retirer en désordre sur El-Khankah, il prend une direction tout opposée et disparaît dans le désert. Il avait tenu parole à Kléber. Il était resté neutre.

On court au visir qui prend la fuite en abandonnant ses bagages et ses vivres. On fit halte au coucher du soleil, et on déjeuna, dîna et soupa tout à la fois, car nous n’avions eu, pour nous soutenir depuis vingt-quatre heures, que des rations d’eau-de-vie.

Nous célébrions notre victoire, lorsque, dans le silence de la nuit, le canon se fit entendre du côté du Caire. Kléber pressentit tout de suite que les corps qui avaient tourné sa gauche étaient allés soulever la ville. Il avait laissé à peine deux mille hommes pour garder la citadelle et les forts. Il donna l’ordre à quatre bataillons de leur porter secours et de partir surle-champ. Chaque coup de canon me faisait trembler pour la vie de ceux que j’avais laissés au Caire. Je savais par expérience que les révoltés n’épargnaient personne.

Nous poursuivîmes les Turcs pendant quatre jours, sans leur donner le temps de souffler. Le visir s’enfuit à travers les déserts de Syrie avec 500 hommes seulement. Son départ fut, dans son armée, le signal de la déroute la plus complète.

Les Turcs, saisis d’épouvante, se débandèrent, abandonnant tout, camp, artillerie, bagage, et se jetèrent sans vivres et sans munitions dans le désert.

Les bédouins, qui suivaient les deux armées comme des nuées de vautours pour profiter des dépouilles du vaincu, se mirent à leur poursuite et les massacrèrent tous sans pitié.

C’était le sort qui nous était réservé, si nous eussions été mis en déroute. Nous trouvâmes dans le camp abandonné, sur une superficie d’une lieue carrée, une multitude de tentes, de chevaux, de canons, sur quelques-uns desquels était gravée la devise anglaise: Honni soit qui mal y pense. Une grande quantité de selles et de harnais, 40,000 fers de chevaux, des vivres à profusion, des coffres pleins d’or, de vêtements, d’étoffes, de soie, de flacons d’essences, de parfums et d’autres objets de luxe. À côté de douze litières en bois sculpté et doré, se trouvait une voiture suspendue à l’européenne et de fabrique anglaise. Quelques-uns de nos officiers s’amusèrent à l’atteler et à se faire promener dedans; d’autres prirent des vêtements orientaux, se coiffèrent de turbans et se livrèrent aux danses les plus folles, avec accompagnement de grosse caisse et de fanfares. Au lieu de se reposer, on ne songeait qu’à rire et à s’amuser. S’il y avait eu quelques sultanes parmi le butin, ce bal improvisé eût été complet.

Kléber, après avoir chargé les généraux Lanusse et Rampon de parcourir le delta et de faire rentrer dans le devoir ou de reprendre les villes et villages du littoral, laissa à Salahyeh la division Reynier pour surveiller la frontière, et partit pour le Caire avec une demi-brigade d’infanterie, le 7e de hussards, le 3e et le 14e de dragons.

Nous arrivâmes le 27. La ville était en pleine insurrection. Les Turcs de Nassyf-pacha, les mameluks d’Ibrahim-bey, la population soulevée, avaient commis des atrocités. Une partie de la garnison française était enfermée dans la citadelle, l’autre retranchée sur la place d’Esbekieh avec les Cophtes qui tenaient pour nous. La division envoyée à leur secours campait dans les jardins du quartier général. Si beaucoup de Français et de chrétiens avaient pu y trouver un asile, combien d’autres avaient été massacrés! Les habitants de Boulaq, du vieux Caire et de Gizèh s’étaient également révoltés et avaient pillé les maisons des chrétiens, la mienne, par conséquent. Au milieu de cette tourmente, qu’étaient devenus Louis, Morin, Dubertet, Sylvie, la petite fellahine?

Je les retrouvai tous au quartier général. Mourad, en apprenant le retour de Kléber, vint établir son camp à Torrah, sur la rive droite du Nil, à deux lieues au-dessus du Caire, et y amena sa femme et sa fille. Après avoir ratifié ses conventions avec Kléber, et, comme preuve de sa bonne foi, il lui offrit ses services pour faire rentrer les Caïrotes dans le devoir. Ses négociations restèrent sans succès; alors il ne trouva pas d’autre expédient que celui d’incendier la ville. Kléber refusa, voulant ménager la capitale du pays où nous devions rester et dont nous avions besoin pour vivre. Cette considération l’avait déjà empêché de la bombarder du haut de la citadelle. Lancer ses soldats à travers des rues défendues par des barricades, et prendre un à un tous les quartiers, était s’exposer à perdre plus d’hommes que n’en eussent coûté dix batailles. Il résolut de gagner du temps et de laisser l’insurrection se fatiguer elle-même. Il fit bloquer toutes les issues en attendant le retour de la division Reynier.

Les pourparlers, les négociations, les opérations pour reprendre la ville menaçaient de durer longtemps. Sylvie m’offrit gracieusement de partager la tente de Dubertet. Il l’y autorisait, tant il comptait sur elle. S’il comptait aussi sur moi, il avait raison. Je refusai.

J’allai bivaquer avec Guidamour et la petite Fellahine qui s’attachait à moi comme une âme en peine. La crainte et la pudeur lui étant venues avec ses quatorze ans, elle se blottit au fond de la cabane de planches qui me servait d’abri et n’osa plus en bouger. Le fait est qu’elle aurait pu courir quelques risques au milieu de tous nos soldats entassés dans les jardins. Avec moi elle pouvait être fort tranquille. Ce n’en était pas moins une singulière installation. Mon logement se composait de deux pièces, la première de six pieds carrés, dont un lit de camp occupait la moitié; la seconde n’avait pas deux pieds de large, c’était là que nichait Zabetta, séparée de moi par une barre de bois. À force de passer et de repasser, elle finit par trouver plus simple de rester dans ma chambre, de faire de la sienne le garde-manger, et de dormir roulée dans sa couverture à mes pieds. Comme elle ne ronflait ni ne bougeait, je la souffris dans cette intimité.

Dès que la division Reynier fut arrivée, le vieux Caire et Gizèh furent promptement réduits. Boulaq fut bombardé, car il fallut en venir là pour soumettre les Osmanlis, qui s’en étaient emparés. Enfin la ville se rendit, et les troupes turques se retirèrent le 25 avril. Tout cela avait demandé un mois.

Kléber sentait qu’il avait commis une grande faute en se hâtant d’abandonner la colonie, aussi la réparat-il glorieusement.

En trente-cinq jours et avec vingt mille hommes, il reconquit toute l’Égypte sur les Turcs, les mameluks d’Ibrahim et la population soulevée.

Il ne se montra pas moins humain qu’habile après la victoire. Il pardonna et se contenta de frapper une contribution sur les villes insurgées. Il s’occupa ensuite de l’administration et de l’organisation de la colonie. Il fit entrer dans les rangs de l’armée des Égyptiens, des Cophtes, des Syriens, des Turcs déserteurs. Les caravanes d’Éthiopie amenaient une grande quantité d’esclaves noirs, il les fit tous acheter, et la 21e demi-brigade, qui avait beaucoup souffert, fut complétée par des nègres qui, étrangers à tous les préjugés des musulmans, prirent bien vite les habitudes et se montrèrent jaloux d’égaler la bravoure du soldat français. Ils étaient tout fiers de se dire nos compagnons, ne se croyant d’abord que nos esclaves.

J’étais retourné avec Guidamour et la petite fellahine dans ma maison qui, vu sa distance de Boulaq, avait peu souffert du bombardement. Les meubles avaient été brisés ou enlevés, mais les pertes matérielles n’étaient pas bien graves et j’avais chez le payeur général de quoi les réparer.

Mourad, investi de son commandement, fit ses préparatifs de départ pour aller chasser de la Haute-Égypte les détachements de l’armée turque, venus par la mer Rouge. Ne voulant pas se faire suivre de sa femme et de sa fille dans son expédition, il les mit sous la protection de Kléber. Elles s’installèrent avec leurs esclaves et le reste du harem dans le palais qu’elles avaient à Gizèh avant notre occupation, et que le général leur fit restituer.

Ce fut là que je revis enfin Djémilé, mais sous les yeux de sa mère, contrainte qui parut lui être beaucoup moins pénible qu’à moi. Sitty Nefyssèh me déclara encore qu’elle me considérait comme son gendre, vu que Mourad me dispensait de me faire musulman; mais il exigeait que sa fille ne retournât chez moi que bien et dûment mariée selon la loi de mon pays. Notre intimité la plaçait au rang des esclaves, disait-elle, et je devais trouver bon qu’une personne de sa qualité reprît le rang qui lui était dû.

Je n’avais rien à dire, d’autant plus que Djémilé, redevenue princesse dans ses habitudes et dans ses idées, n’eût pas compris ma résistance. Il me fallut donc, pour remplir les formalités devant le commissaire des guerres, attendre que mon père m’eût envoyé son consentement, ce qui exigeait au moins quatre mois. Je lui écrivis, non sans appréhension d’un refus: mon père était excellent, mais notaire et positif. Ma future position de successeur au gouvernement de la Haute-Égypte pouvait fort bien ne pas le séduire. Il se pouvait aussi qu’une bru mameluke lui fît l’effet d’une sauvage ou d’une sorcière.