Mademoiselle de Cérignan
Chapitre XXIII
Nous arrivâmes avec le général en chef à Rahmanyeh, le 13 mars au soir; nous y perdîmes toute la journée du lendemain. Le 16, on coucha à Damanhour, et on se prélassa encore le jour suivant. Il faut croire que rien ne pressait, ou que le général en chef avait peur de fatiguer les jambes de nos chevaux. Nous arrivâmes le 19 sous les murs d’Alexandrie au camp du général Lanusse, en face des Anglais commandés par lord Abercromby. Ils s’étaient retranchés en avant de Canope, sur le banc de sable d’une lieue de large qui se termine par le fort d’Aboukir. La mer et le lac Maréotis étaient couverts de leurs chaloupes canonnières. Le 21 mars 1801 avant le jour, l’armée française s’ébranla; il s’agissait d’enlever au pas de charge toute la ligne d’ouvrages défendus par de l’artillerie, afin d’attaquer le gros de l’armée anglaise en bataille sur deux lignes au delà des retranchements. Le régiment des dromadaires commence le branle. Il enlève les redoutes sur la droite et tourne les pièces contre l’ennemi, pendant que la division Lanusse emporte celles de gauche. Au plus fort de la bataille un boulet parti des chaloupes anglaises frappe mortellement le général Lanusse, ce qui met le désordre dans sa division. En ce moment, Menou qui allait de droite et de gauche sur le champ de bataille, sans rien ordonner, arrive devant notre cavalerie commandée par le général Roize et lui ordonne de charger.
—Charger quoi? demande Roize.
—Mais, le gros de l’armée anglaise!
—Ses lignes ne sont pas même ébranlées, le moment est mal choisi.
—Chargez à fond, vous dis-je!
Roize se tourna vers nous et enfonçant avec force son casque sur sa tête:
—À moi! mes amis, s’écrie-t-il, on nous envoie à la gloire, à la mort. En avant!
Les trompettes sonnent, nous partons, nous traversons au galop le défilé formé de droite et de gauche par les redoutes qui nous mitraillent; un véritable coupe-gorge.
Après avoir franchi un fossé, nous tombons sur les Anglais avec fureur. Ils sont renversés, culbutés, sabrés; ils reculent. Nous pénétrons jusque dans leur camp; mais ils avaient creusé des puits, semé des chausses-trappes et croisé les cordes des tentes. Ces obstacles nous firent perdre tout le fruit d’une si belle charge: les chevaux s’abattaient ou refusaient d’aller plus loin, les cavaliers à terre étaient criblés de coups de baïonnettes par les Anglais furieux. Le général Roize combattit jusqu’à ce qu’il fut tué sous mes yeux. Ce fut le signal de la retraite. Je venais de reconnaître, auprès de la tente du général en chef, lord Humphrey sous l’uniforme de major.
Je crus que j’aurais le temps d’aller lui payer ma dette avant de rejoindre mes dragons qui tournaient bride. Je courus sur lui à fond de train, et, à la manière des mameluks, j’arrêtai brusquement mon cheval sur les jarrets en portant au major un coup de pointe dans les côtes. Il riposta par un coup de pistolet qui abattit ma monture. Je sautai lestement à terre, il recula sous la tente. Le général Abercromby mit l’épée à la main pour lui porter secours. Il eut grand tort de m’attaquer. L’espadon d’honneur que m’avait donné Bonaparte était une fière lame; je la passai à travers le corps de l’Anglais. Il tomba à la renverse sur sa table et roula à terre avec ses cartes et ses plans. Le major Humphrey se jeta sur moi comme un furieux, en criant à l’aide. Il me blessa à l’épaule. Je n’en fus que plus acharné. Je le clouai sur le corps de son général. Au même instant, quelques soldats écossais pénétrèrent sous la tente, la baïonnette croisée. C’était le moment de jouer le tout pour le tout.
—Voilà les Français! leur criai-je.
Ils se retournèrent comme des niais. Je fendis d’un coup de sabre la toile de la tente et je filai par là; mais je tombai de Charybde en Scylla. Les Écossais, revenus de leur surprise, passèrent par la brèche que j’avais ouverte, me lâchèrent quelques coups de fusil sans m’atteindre. D’autres vinrent à leur aide, me barrèrent le chemin. J’en ruai deux par terre, mais je rompis mon épée et je fus abattu d’un coup de crosse sur la tête. Heureusement, j’avais mon casque. Je fis le mort.
J’en étais quitte à bon marché; mais je ne pouvais plus rejoindre les débris de mon régiment, qui s’étaient repliés sur le centre. J’attendis, couché sur le sable. Tomadhyr s’était trompée en me prédisant que je serais tué par les Anglais.
La bataille n’avait l’air d’être ni gagnée ni perdue pour nous. L’ennemi ne faisait aucun pas en avant, et les Français avaient repris leurs positions du matin. J’étais à vingt pas de la tente d’Abercromby. Les officiers y entraient tour à tour et en sortaient avec des figures longues. Tout à coup je vis au milieu d’un groupe d’officiers un jeune homme en uniforme bleu-ciel, la brette au côté. Je reconnus Louis.
Il passa à trois pas de moi.
—Monsieur, lui dis-je, si vous êtes Français, voici le moment de sauver un de vos compatriotes.
—Comment, dit-il en s’écartant du groupe et en venant à moi, c’est toi, de Coulanges? tu faisais partie de cette charge brillante et tu es blessé?
—Oui, monsieur, vous le voyez bien.
—Pourquoi m’appelles-tu monsieur?
—Pourquoi? la question est jolie. Vous demandez de vous aider à fuir, et vous me laissez maltraiter et emprisonner derrière vous!
—Emprisonner? derrière-moi? où ça? quand?
—Parbleu! à l’île de Roudah, deux minutes après m’avoir parlé.
—Ils t’ont maltraité? Oh! c’est bien mal, bien mal! Je croyais que tu étais retourné au Caire; mylord Humphrey me l’avait assuré, ainsi qu’à mademoiselle de Cérignan.
—Eh bien! ton mylord, je lui ai payé ma dette aujourd’hui, et, par la même occasion, j’ai tué son général en chef.
—C’est toi qui as tué lord Abercromby?
—Mais oui; je m’en vante.
—Ne le dis pas si haut devant ses officiers. Beaucoup comprennent le français, et je ne pourrais peut-être pas te sauver. Tu ne peux rester là. Je vais te faire porter sous ma tente.
—C’est inutile, je peux marcher, je ne suis blessé qu’à l’épaule.
Et je me levai, alerte et dispos.
—Est-ce que ta première dame d’honneur est là? lui dis-je en me dirigeant vers son campement.
—De qui veux-tu parler?
—De mademoiselle de Cérignan!
—Mais non, elle est à Rhodes.
—Comme elle sera contrariée en apprenant la mort de son amant!
—Lord Humphrey n’était pas son amant.
—Son mari, peut-être?
—Elle n’a jamais été mariée.
Nous entrâmes sous sa tente. Il fit demander un chirurgien qui pansa ma blessure, et je soupai avec lui de bon appétit. Il me demanda, en hésitant, des nouvelles de Djémilé.
—Elle est revenue chez moi, lui dis-je, et je lui ai pardonné.
Il devint rouge, essaya de sourire et se mordit la lèvre.
—Dès lors, lui dis-je, tu ne l’aimes plus?
Il s’efforça de montrer un air dégagé pour me répondre qu’il ne l’avait jamais prise au sérieux. Je ne crus pas nécessaire de lui faire savoir qu’elle était morte. Le lendemain, Louis m’apprit que le général Hutchinson avait succédé, dans le commandement de l’armée anglaise, à Abercromby, et qu’il voulait me voir.
Je me rendis près de lui. Il me reçut très-poliment et me pria de lui rendre mon épée.
—Je n’en ai plus, général, lui dis-je, je l’ai brisée sur le dos de vos soldats.
—En ce cas, colonel, veuillez vous constituer prisonnier de guerre.
—Vous êtes bien bon de me le demander.
—Je rends hommage à votre bravoure, et je compte sur votre honneur. Je ne vous demande que la promesse de ne pas chercher à vous évader et de ne jamais plus porter les armes contre l’Angleterre.
—Je vous promets tout le contraire. Je m’évaderai dès que je le pourrai, et je vous jure une haine mortelle.
—En ce cas, colonel, je me vois dans l’obligation de vous faire fusiller sur-le-champ. C’est une satisfaction que je dois à l’armée en expiation de la mort du général Abercromby.
—Il n’était pas besoin de faire tant de manières.
Il me salua, je ne lui rendis pas son salut, et, entre quatre soldats, je fus conduit au bord de la mer.
Un peloton m’attendait, l’arme au pied. On me lia les bras, et je fus placé à quinze pas.
Un sous-officier vint pour me bander les yeux; je refusai. Les Anglais chargèrent leurs armes. Je ne m’étais pas encore trouvé dans une position aussi critique, et la prédiction de Thomadhyr me revint à la mémoire. J’en pris mon parti. Je voulais montrer à l’ennemi comment un Français sait mourir.
—Attention! leur criai-je; j’ai bien le droit de commander le feu.
L’officier fit un signe d’adhésion.
—Apprêtez armes! En joue!
Les armes s’abaissèrent. Je regardai sans crainte les gueules de ces vingt-quatre fusils, et j’allais crier: Feu! quand Louis, à cheval et suivi d’un colonel anglais, se présenta et se plaça au-devant de moi, au risque de recevoir la décharge en plein corps, ce qui n’était pas d’un lâche!
Il présenta un papier à l’officier, les soldats remirent l’arme au bras et me délièrent.
—Il était temps, me dit Louis. J’ai obtenu ta grâce, mais non ta liberté. Tu vas être embarqué avec d’autres prisonniers.
—Tu as fait ce que tu as pu, lui dis-je, et je t’en remercie. Tu n’es pas un ingrat, et tu sais te faire pardonner. Je te rends mon amitié.
Il me sauta au cou, et, les larmes aux yeux, m’embrassa sur les deux joues.
C’était une bonne nature au fond, et je regrettai qu’il fût le Dauphin, ou qu’il crût l’être! Mais je ne regrettai pas de lui avoir fait cadeau de trois cent mille francs; selon moi, ce n’était pas payer ma vie trop cher.
L’officier me demanda si j’étais prêt à le suivre. Je dis adieu à mon sauveur, et, après lui avoir conseillé de ne pas rester avec les Anglais, au moins tant qu’ils nous feraient la guerre, je me remis entre les mains du peloton qui me conduisit vers une embarcation.
Au moment de me quitter, l’officier anglais m’offrit cordialement la main. Je ne crus pas devoir lui refuser la mienne, et je montai à bord du Swiftsure. Je fus mis à fond de cale en compagnie de quelques officiers de chasseurs à cheval et de plusieurs de mes dragons, parmi lesquels je retrouvai Guidamour intact. Il pleura de joie en me voyant; il m’avait cru mort, et s’était fait prendre en me cherchant.
Nous restâmes à l’ancre pendant plus de quinze jours. Tous les soirs on nous faisait monter sur le pont, deux par deux, et alternativement, pour respirer l’air.
Si on ne nous gorgea pas de nourriture, on ne nous laissa pas tout à fait mourir de faim. Les officiers du bord eurent même la bienveillance de nous apprendre que, chaque jour, notre armée perdait du terrain en Égypte, et quand nous partîmes, ils daignèrent nous dire que nous allions en Angleterre. On nous réservait pour les pontons de Plymouth. Mais ces messieurs comptaient sans la flotte française. Ils se croyaient seuls maîtres de la mer.
En traversant le canal de Candie, le Swiftsure rencontra les vaisseaux de l’amiral Gantheaume, fut canonné, enveloppé et pris. Ce fut au tour des Anglais d’aller à fond de cale, et à nous de monter prendre leurs places.
Gantheaume, après avoir tenté de débarquer sur la côte d’Afrique les renforts qu’il amenait de Brest, reprenait la route de France. Il n’est pas besoin de dire combien nous fûmes fêtés à bord et questionnés par nos compatriotes.
Au mois de juillet, nous étions en vue des montagnes grises de la Provence!