Mademoiselle de Cérignan
Chapitre XVIII
On ne songeait plus à évacuer l’Égypte. Bonaparte, à la tête du gouvernement, surveillait de loin la colonie. Il ne se passait pas de semaine sans qu’il arrivât quelques bâtiments qui apportaient des munitions, des denrées d’Europe, des journaux, la correspondance. La solde était payée régulièrement en argent. Notre armée était encore de vingt-trois mille hommes, sans compter les auxiliaires et les recrues. Le commerce avec l’Arabie, la Grèce et l’intérieur de l’Afrique prenait chaque jour plus d’extension. Les officiers, voyant l’occupation résolue, s’étaient arrangés pour vivre le moins tristement possible. Beaucoup avaient pris chez eux des filles de l’Orient, soit comme esclaves, soit comme maîtresses. Enfin la tristesse était bannie et la colonie florissante.
Souleyman reparut sur l’horizon.
Djémilé m’avertit, un jour que j’avais été la voir, qu’il était revenu chanter sous son moucharaby, et qu’il l’avait menacée de l’enlever si elle ne lui accordait pas un rendez-vous.
—Et tu ne lui as pas répondu?
—Non, mais je n’ose plus sortir.
—Il faut se débarrasser de ce chanteur-là; mais c’est difficile. Il a le don de disparaître, et puis il est défendu expressément à tout Français de porter la main sur un musulman, et, si je le bâtonnais dans la rue, j’encourrais les peines les plus sévères: tout ce que je peux faire, c’est de le dénoncer comme déserteur à la police arabe; mais c’est parfaitement inutile.
—Si je m’en plaignais au général Kléber lui-même? Il doit venir causer demain avec ma mère.
—Ce serait le meilleur moyen; mais est-ce que Kléber vient souvent voir Sitty Nefyssèh?
—Il est venu deux fois depuis que nous sommes ici.
—Seul, ou avec Louis?
—Une fois avec Louis.
—Pourquoi rougis-tu?
—Je ne sais, tu me questionnes comme si tu me soupçonnais!
—Ce n’est pas toi que je soupçonne! Ta mère est encore fort belle…
—Que tu es fou! dit-elle en riant, ils ne s’entretiennent que de politique!
—En ce cas, parle à Kléber à propos de Souleyman, et ne bouge pas de chez toi. De mon côté, je vais me mettre à sa recherche.
Huit jours après, j’appris qu’il avait été arrêté et conduit devant Kléber, qui l’avait interrogé. Souleyman ne se vanta ni d’avoir failli assassiner Poussielgue en croyant s’adresser à moi, ni d’avoir été chercher un refuge dans l’armée turque après sa méprise. Je n’étais malheureusement pas présent à son interrogatoire. Il prétendit que Mourad lui avait promis la main de sa fille et qu’il usait de son droit d’amant en chantant sous son moucharaby. Kléber, sachant fort bien qu’il n’en était rien, lui signifia qu’il eût à quitter l’Égypte, et, comme Souleyman lui répliqua insolemment, il lui fit donner vingt-cinq coups de bâton, après quoi il ordonna sa déportation.
Je croyais mademoiselle de Cérignan bien loin, quand je reçus d’elle le billet suivant:
«Colonel, je suis de retour au Caire depuis quinze jours. J’ai revu Louis, que vous avez placé en qualité d’ordonnance auprès du général en chef. Je ne sais si vous avez bien fait. En tout cas, j’ai à vous parler de lui, en sa présence et devant son général. Veuillez donc bien venir dîner chez moi, demain 14 juin, à quatre heures. J’habite en ce moment l’ancien palais d’Osman-bey, dans l’île de Roudah. Venez, vous ferez grand plaisir à celle qui se dit votre servante.
«OLYMPE DE C….»
Que signifiait ce dîner en petit comité, avec le général en chef? Que pouvait-elle vouloir de moi? Qu’était-elle devenue depuis six mois? L’ambition lui faisait-elle tenter auprès de Kléber quelque démarche en faveur de Louis? Elle l’avait donc revu et lui avait pardonné? J’étais fort intrigué. Je pouvais savoir d’avance quelque chose par Louis, et j’allai le relancer au quartier général. Il avait suivi Kléber à Abou-Zabel, et ils ne devaient rentrer qu’à la nuit.
Le lendemain, dès trois heures, j’étais chez mademoiselle de Cérignan. Il n’y avait encore personne, et elle s’habillait. Je l’attendis trois quarts d’heure. Enfin, elle apparut dans une toilette à la grecque qui, pour une personne si austère, était une véritable transformation. Robe et tunique de gaze lamée d’argent; plusieurs rangs de camées lui ceignaient la taille, le cou et les bras, qu’elle avait nus jusqu’à l’épaule, et qui, par parenthèse, étaient les plus beaux que j’eusse vus de ma vie; des perles étaient mêlées à son abondante et souple chevelure blonde. Je l’avais toujours rencontrée en costume de voyage, ou si enveloppée que je ne soupçonnais pas sa beauté. J’en fus ébloui et inquiet en même temps. Je l’avais laissée dénuée de tout, je la retrouvais dans un palais, entourée de serviteurs, couverte de bijoux. D’où venait tout ce luxe, sinon du milord anglais, comme l’appelait le petit juif?
Cette pensée m’apportait une grande déception: je le lui donnai à entendre.
—Fort bien, dit-elle avec un sourire amer, vous me croyez entretenue! Oh! dites le mot. Nous sommes dans un milieu et dans un pays où il faut s’habituer à tout. Eh bien, quand cela serait? Je ne sache pas avoir de comptes à vous rendre. Mais je veux bien vous dire que tout ce que vous voyez ici est à moi et me vient de bonne source. J’ai converti ce qui me restait de biens-fonds pour vivre libre et à ma guise; car, depuis que je ne vous ai vu, j’ai été en France.
—Avec l’Anglais?
—Quelle est cette nouvelle folie?
—Vous ne pouvez nier l’existence d’un Anglais mystérieux qui venait vous voir en cachette.
—Je ne suis pas sa maîtresse! dit-elle en relevant la tête.
—Sa femme, peut être?
—Pas davantage.
—Comment s’appelle-t-il?
—Que vous importe!
—Il m’importe de savoir quel est l’homme auquel vous avez recours plutôt qu’à moi pour vous obliger. D’ailleurs, je le saurai un jour ou l’autre: à quoi bon me le cacher?
—Eh bien, c’est lord Humphrey. En êtes-vous plus avancé?
—Humphrey? c’est le nom de l’officier qui est venu de la part de lord Keith apporter à Kléber des conditions si insolentes! Et c’est cet homme-là que vous aimez? Non, c’est impossible! Je vous estime trop pour le croire, et pourtant vous le recevez en secret.
—Ah ça, vous me faites donc espionner? c’est beaucoup d’honneur pour moi. Cela prouve que vous pensez à moi.
—Oui, je pense à vous, ou du moins j’y ai pensé beaucoup trop.
—En vérité? dit-elle en me regardant d’un air étonné. Mais alors, comment arrangez-vous cela avec votre mariage? car vous aimez la fille de Mourad-Bey au point de vouloir l’épouser.
—Oui, et d’ailleurs je me suis engagé vis-à-vis de sa famille.
—Ce n’est pas la possession de cette fille que vous ambitionnez, c’est la couronne d’Égypte dont vous voulez parer un jour votre front de colonel. Comme Bonaparte, tous ses officiers se croient appelés à renouveler les aventures et conquêtes des Croisés. Ils sont ridicules d’ambition, ces beaux républicains. Ils ne se contentent plus de couronnes civiques.
—Vos railleries ne m’atteignent pas, mademoiselle de Cérignan; je suis plus sérieux que cela.
—Alors, pourquoi contracter une union qui va faire de vous un bey mameluk? Voyons, monsieur de Coulanges, parlons sensément. Que cette Djémilé vous plaise, je le comprends; elle est jeune et jolie. Quant à son esprit, ce n’est pas le côté par où elle brille; ignorante et superstitieuse comme ceux de sa race, elle ne dit que des niaiseries. Dans le monde français du Caire, où vous la montriez comme une des sept merveilles du monde, ses naïvetés ont prêté à rire. Vous avez voulu lui donner des maîtres, lui apprendre le français et les bonnes manières: elle n’a pu perdre ni son accent arabe, ni ses allures d’odalisque; mais elle a pris les minauderies de nos coquettes et la vanité des courtisanes. C’est un produit métis, qui n’est ni turc ni français, et vous eussiez mieux fait de lui laisser son originalité. Quand vous présenterez madame de Coulanges dans le monde, on dira certainement: Voilà une charmante créature! mais ne lui laissez pas ouvrir la bouche, si vous ne voulez qu’on dise aussi: Mon Dieu! qu’elle est sotte! Non, non, si vous voulez vous marier, ce n’est pas la fille d’un mameluk qu’il vous faut, ce n’est pas la fille d’un homme dont le père était un simple paysan, grossier et farouche, d’un aventurier qui a été d’abord l’esclave, puis le favori, et enfin l’assassin de son maître. Je ne parle pas de votre future belle-mère, une femme qui n’a pas hésité à se donner au meurtrier de son époux et qui a laissé exiler son fils! Et ce fils lui-même, qui n’avait d’autre but dans la vie que de boire le sang de son beau-père! Ce sont là les moeurs orientales, me direz-vous! Oui, c’est possible; mais vous êtes un Français, un être civilisé, intelligent, instruit; et vous allez vous jeter de gaieté de coeur dans la barbarie et l’ignorance!
»Devenu le gendre de Mourad, vous allez avoir un millier de sujets et d’esclaves. Vous ferez donner des coups de bâton à ceux qui refuseront l’impôt à votre beau-père, car sa cause et ses intérêts seront les vôtres. Vous lui succéderez même, c’est possible; alors vous renierez forcément le christianisme pour conserver votre influence sur vos scheyks et kiatchefs. Et un jour vous ferez la guerre à votre pays, car vos intérêts seront diamétralement opposés aux siens.
»Après avoir été ridicule, vous deviendrez odieux; et tout cela pour une petite fille de quinze ans qui n’est ni plus jolie, ni plus distinguée, ni plus intelligente que l’une de nos grisettes, et qui ne vous en saura pas le moindre gré, car elle vous trompera avec le premier venu. Elle s’est donnée à vous, me direz-vous; le beau mérite chez une femme qui, par éducation et par principe, croit devoir subir avec résignation le droit du vainqueur!
»Vous pensez lui devoir la réparation du mariage? C’est trop naïf! Alors pourquoi ne pas épouser toutes celles à qui vous avez fait la cour, moi entre autres? J’ai encore votre furieuse déclaration d’amour, et, si je n’avais pas été enchaînée à la garde du Dauphin et que je vous eusse répondu, vous m’offriez donc votre main? Non, n’est-ce pas! Eh bien, sans fatuité, je suis autrement intelligente que cette petite Arabe. Je ne suis pas aussi jolie qu’elle, c’est vrai; je n’ai plus quinze ans, c’est encore vrai, mais à vingt-quatre, je peux encore prétendre à plaire, non pas à vous, je le sais, et je n’y tiens pas; d’ailleurs, je ne veux pas faire assaut de coquetteries et de séductions avec votre maîtresse; non! Gardez-la. Emmenez-la à Paris, achetez-lui un fonds de magasin et qu’elle mette pour enseigne: À la Belle Mameluke. Je n’y vois pas d’inconvénients. Elle fera fortune. Soyez-lui fidèle tant que vous voudrez, je souhaite qu’elle vous le rende. Ce ne sera pas moi qui chercherai à porter le trouble dans votre ménage; mais ne l’épousez pas. Croyez-moi, réfléchissez-y vous-même, et soyez assez sincère pour m’avouer que j’ai raison. C’est dans votre intérêt que je vous donne ce conseil. Tout à l’heure vous m’avez dit que vous m’estimiez trop pour me croire la maîtresse de lord Humphrey. Moi, je vous estime assez pour vouloir vous dissuader d’un mariage qui vous deviendra funeste.»
Mademoiselle de Cérignan avait raison. J’étais un Français et non un Arabe. Elle faisait vibrer en moi des cordes qui s’étaient détendues dans la mollesse de la vie orientale.
Si j’étais violemment épris de la jeunesse, de la beauté et de l’originalité de la jeune Mameluke, je n’avais pas cessé d’être amoureux de la distinction et de l’esprit de la charmante Française. Avec elle, je pouvais causer de tout, je ne trouvais jamais ces hautes murailles qui, chez Djémilé, m’interdisaient l’accès de son intelligence. Il n’y avait pas de portes closes entre elle et moi, pour empêcher l’échange de nos sentiments, de nos impressions, de nos idées. Enfin, c’était ma pareille et Djémilé n’était pas l’égale de mademoiselle de Cérignan. Je le sentais bien, je n’y pouvais rien changer, aussi je ne trouvais rien à répondre.
Olympe me tira de mes réflexions en me disant:
—Il est six heures, Kléber ne viendra plus.
—Devait-il venir? lui dis-je en souriant.
—Ah ça, reprit-elle, vous devenez très-fat avec vos succès mameluks; vous croyez que je me ménageais un tête-à-tête avec vous?
—Où serait le mal? nous avons tant de choses à nous dire!
—C’est vrai, et je ne vous ai pas tout dit, mais le dîner ne peut attendre davantage, offrez-moi le bras.
Nous passâmes dans la salle à manger aux murailles émaillées d’arabesques. Olympe me fit asseoir en face d’elle en donnant l’ordre d’enlever les couverts de Kléber et de Louis. En présence de ses gens, je ne pouvais l’entretenir que de choses sans intérêt direct. Le théâtre du Caire, achevé et ouvert, fournit un sujet de conversation. Sylvie avait organisé une troupe d’amateurs, composée de jeunes officiers. Dubertet, sur l’instigation de sa maîtresse, en avait pris la direction et faisait jouer des pièces françaises.
Je racontai à Olympe, curieuse comme toutes les femmes du monde des détails de coulisses, comment Sylvie, soi-disant par amour de l’art, mais en réalité pour exhiber ses toilettes et briller aux yeux de son cortége d’adorateurs, avait tout combiné, tout arrangé et mis un bandeau sur les yeux de Dubertet.
Au dessert, quand ses gens se furent retirés, Mademoiselle de Cérignan m’adressa des questions plus directes. Elle voulait savoir jusqu’où avaient été mes relations avec Sylvie, quel genre de femme c’était, si je l’avais aimée; enfin elle se montrait jalouse avec plus de naïveté que je ne l’eusse espéré d’une personne si indépendante et si fière.
—Il m’est très-facile de vous répondre, lui dis-je. Je ne suis nullement le sultan que vous croyez. Je suis au contraire un des Français qui ont le moins abusé des faciles voluptés de l’Orient. J’ai assez de raison pour n’être infatué de rien, et de mademoiselle Sylvie moins que de toute autre. Je n’ai fait à Dubertet aucun sacrifice en ne lui disputant pas cette conquête; mais vous paraissez curieuse d’entendre ma confession, la voulez-vous?
—Je vais en entendre de belles! dit-elle en souriant, et je ferais aussi bien de me boucher les oreilles.
—N’en bouchez qu’une. J’ai d’abord été vivement épris de vous, le jour où je vous ai rencontrée sur la frégate; mais vous êtes restée à Alexandrie et je vous ai perdue de vue. J’ai ramassé sur le champ de bataille une petite fille que je respectais comme un objet merveilleux. Je vous ai retrouvée au Caire, et vous savez bien que j’étais sincère en vous disant que je vous aimais. Vous m’avez rebuté par vos dédains, et puis j’ai été jaloux de votre Anglais, comme je le suis encore aujourd’hui. J’en ai pris du dépit. Je suis parti pour ne plus vous voir, pour vous oublier.
—Vraiment, vous avez une manière d’entendre l’amour qui n’appartient qu’à vous, et je serais bien sotte de vous croire! Vous me faites une cour assidue pendant tout un bal, sous les yeux de mon père, vous m’écrivez que vous m’aimez, vous passez tous les jours sous mes fenêtres, vous me sauvez d’un danger effroyable au péril de votre vie, vous m’entourez de soins et d’affection, enfin vous faites tout votre possible pour me brûler le coeur; et puis, tout à coup, vous partez sans m’en avertir. J’apprends votre retour par hasard. Je cours chez vous. J’avais les droits de l’amitié et de la reconnaissance; si je m’en étais arrogé d’autres, que n’aurais-je pas souffert en me trouvant en présence de votre maîtresse! Trouvez-vous que votre conduite, en ce qui me concerne, ait été celle d’un galant homme? Aujourd’hui mon ressentiment est dissipé; je puis vous parler avec calme, et vous dire…
Elle fut forcée de s’interrompre. Elle feignit de tousser, mais je vis une larme briller à travers ses longs cils.
Je me jetai à ses pieds.
—Non, relevez-vous, monsieur de Coulanges, dit-elle avec un regard suppliant; ne cherchez pas à me rendre plus malheureuse que je ne le suis. Je sais bien que je vous ai plu, mais je veux être aimée; c’est bien différent du sentiment que je vous inspire.
—Je vous comprends! aimez-moi, et il me sera facile de me dégager de tout autre lien. Djémilé ne m’aime pas ou ne m’aime plus. Sa famille me trompe en feignant de consentir à notre union, Moi-même j’ai senti le vide de cet amour des sens qu’une femme de sa race inspire et partage, sans croire son coeur ou sa conscience engagés. Dites un mot, je reprends possession de moi-même.
Olympe réfléchit: Je sais, dit-elle, que vous ne doutez de rien et que vous me ferez les plus belles promesses du monde; mais si je vous demandais votre fortune?
—Je vous la donnerais.
—Votre vie?
—J’en ferais le sacrifice.
—Écoutez-moi. J’ai quitté le Caire, où je ne pouvais plus être utile à Louis, puisqu’il était en révolte contre moi, pour aller savoir quel avenir lui réservait la France. Depuis la mort de mon pauvre père, j’avais formé ce dessein. Le dépit que m’a causé votre conduite a précipité ma résolution. Je pouvais revoir la France, les émigrés rentrent tous. J’ai vu ce qui se passait, j’ai étudié l’état des esprits: il est temps que le Dauphin se fasse connaître; si ce n’est pas l’avis de quelques membres de sa famille qui ont tout intérêt à le laisser croire mort, c’est celui de ses véritables amis et le mien.
—Il s’agit, alors, d’une conspiration contre le repos de la France?
—Appelez-vous repos, l’ordre de choses actuel? après une révolution sanglante, une réaction terrible; la peur, la famine, l’échafaud, les massacres, les noyades, les déportations, les dénonciations, la lutte de tous les partis, que sais-je? Il faut sauver la France de ses propres fureurs, et le général Bonaparte le peut seul aujourd’hui.
—C’est mon avis.
—Sa valeur, ses triomphes ne la sauveront pourtant pas s’il ne rétablit la fixité et cette fixité ne peut se trouver que dans le retour de la monarchie. Voilà ce dont je voulais m’entretenir ce soir avec vous et avec Kléber.
—Kléber est un républicain sincère qui ne peut vouloir retourner à l’ancien régime.
—Je ne nie pas les vertus civiques de M. Kléber! Mais l’esprit des généraux de l’armée du Rhin est royaliste. Parmi ceux qui portent envie au vainqueur de Lodi et de Castiglione, le héros d’Héliopolis s’est toujours montré le plus frondeur. Bonaparte voulait conserver la colonie égyptienne, c’était une raison pour que Kléber voulût l’abandonner.
—Il a voulu quitter l’Égypte par ennui, par lassitude.
—Qu’importe le motif? Il allait partir sans la nomination de Bonaparte au titre de premier consul et son refus d’acquiescer aux conventions du traité d’El-Arych. Il emmenait Louis, et à l’heure qu’il est, nous serions tous à Paris.
—Et aux Tuileries, n’est-ce pas? dis-je en riant.
—Qui sait? la chose n’est que différée. En attendant, si vous m’aimez, vous allez vous charger du Dauphin et le conduire en France, avec moi. Kléber doit vous envoyer porter aux consuls les drapeaux enlevés à la bataille d’Héliopolis.
—La mission est honorable, et je suis prêt à la remplir. Seulement, je voudrais savoir d’avance à quoi je m’engage en ramenant en France un brandon de discorde tel que Louis.
—Le roi de France, un brandon de discorde! dit-elle avec animation. Oui, cela aurait pu être l’année dernière encore, mais aujourd’hui, c’est bien différent.
—Je ne comprends plus.
—Je vais me faire comprendre. Après huit ans de guerre et de troubles civils, la population tout entière désire la paix avec l’Europe, et la majeure partie souhaite tout bas le retour des Bourbons. L’intérêt du conquérant de l’Italie et de l’Égypte exige donc qu’il s’unisse au roi s’il veut répondre aux voeux de tous. Il ne peut préférer à la gloire de remettre la couronne au front de l’héritier légitime, une vaine célébrité et la fantaisie d’usurper une place où il ne saurait se maintenir; tandis qu’assis sur les premières marches du trône relevé par lui, il serait l’objet de la reconnaissance du monarque, de l’admiration et de l’estime de toute la France.
—C’est parfait! et vous croyez qu’il acceptera?
—Nous devons tenter cette démarche et aller à Paris. Vous vous chargerez du dauphin que vous présenterez au premier consul en temps opportun, tandis que je demanderai à faire partie des filles d’honneur de Joséphine. Elle est de noble famille, et ses relations avec notre monde, ses sentiments pour les Bourbons sont connus. L’influence que j’aurais bientôt prise sur elle et son intervention auprès de son mari seraient d’un grand poids pour que Bonaparte remît le pouvoir aux mains du roi. Personne ne peux mieux l’en convaincre que celle dont le sort est lié au sien.
—Bonaparte, lieutenant-général du roi Louis XVII, lui, le fils de la Révolution? Allons donc! Ce serait risible! Est-ce qu’il a pris la place de quelqu’un, d’ailleurs? Ses victoires, son génie et le voeu de la nation lui donnent bien le droit d’être à la tête de la République. Quant à Joséphine, détrompez-vous, elle n’a pas l’influence que vous lui supposez. Personne n’en a sur le premier consul. C’est un boulet de bronze qui renverse tous les obstacles et va droit au but. Ne cherchez donc pas à entraîner Joséphine dans une trame royaliste, vous seriez balayées toutes deux. Vous êtes aveugle, comme tous les émigrés qui ont vécu dans l’exil. Quand vous ferez part de vos projets à Kléber, il vous rira au nez; quant à moi je refuse positivement d’entrer dans votre conspiration. C’est renoncer à vous, je le sais, et ce n’est pas un mince sacrifice! Mais il ne s’agit plus ici de ma fortune et de ma vie, il s’agit de celles de milliers de Français qui se feraient tuer avant d’accepter l’abandon de nos conquêtes révolutionnaires.
Elle allait me répondre, quand nous entendîmes battre la générale et tirer le canon d’alarme.
—Que se passe-t-il donc? s’écria-t-elle, en me regardant avec effroi. Encore une révolte! Ne me laissez pas seule…