Mademoiselle de Cérignan

Maurice Sand · Chapitre 15 sur 23

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Mademoiselle de Cérignan

Chapitre XVI

Dès trois heures du matin, Poussielgue était devant chez moi avec son escorte de cavaliers à dromadaires. Le fondé de pouvoir montait un de ces animaux. Djémilé s’installa sur un autre et moi sur un troisième. Nous avions vingt lieues à faire tout d’une traite et nos chevaux n’eussent pu fournir une pareille étape. Le voyage pour se rendre au lac Temsah, où nous devions trouver Mourad, n’offre rien d’intéressant. Le désert s’y montre dans toute son aridité. C’est une surface plate, sablonneuse, d’un gris noirâtre, sillonnée par des lits de torrents desséchés. Une stérilité et un silence de mort, un soleil impitoyable. De temps à autre, un coup de vent qui soulève le sable et nous couvre de poussière. Le mirage était le seul événement qui vînt rompre la monotonie du trajet. C’était des lacs, des montagnes, des forêts de palmiers, des villes. En réalité, il n’y avait rien sur cette immense étendue: tout au plus un bouquet d’alfa sur les rares renflements du sol.

Djémilé était très-préoccupée et ne disait rien.

Nous arrivâmes dans la soirée en vue du campement de Mourad. Bien que brisée de fatigue, Djémilé résolut de se présenter sur-le-champ devant sa famille. Elle aimait mieux, disait-elle, savoir à quoi s’en tenir tout de suite que de passer une nuit dans l’incertitude. Il me sembla qu’elle était impatiente de revoir ses parents. C’était assez naturel, mais je lui en fis un crime. Je dus céder pourtant. Remettre l’entrevue au lendemain nous eût exposés à des désagréments avec les Bédouins qui étaient déjà venus galoper et hurler autour de nous. Nous avançâmes donc jusqu’à ce qu’un détachement de mameluks accourût à notre rencontre. L’un d’eux demanda ce que nous voulions.

Djémilé porta la parole et demanda, à son tour, dans des termes assez humbles, que Sitty Nefyssèh voulût bien accorder l’hospitalité à une personne qui venait lui apporter des propositions de paix et des nouvelles de sa fille.

Un cavalier sortit des rangs, vint me regarder sous le nez d’un air insolent et partit au galop du côté des tentes. C’était Souleyman le déserteur.

—Monsieur, dit Djémilé à Poussielgue, avez-vous pensé, avant de partir, que vous pouviez laisser votre tête ici?

—Pas le moins du monde. La personne d’un parlementaire est inviolable.

—Pour des Européens peut-être, reprit-elle, mais pour des gens qui ont une insulte à venger, non!

—Vous n’êtes pas rassurante, belle dame! Je vous avoue que je n’aimerais pas laisser ici ma tête.

Il me sembla que Djémilé, en mettant le pied sur les domaines de son père, prenait une attitude fière et un ton presque menaçant.

—Vous allez savoir votre sort, dit-elle en nous regardant, comme pour interroger notre courage.

Souleyman revenait transmettre l’ordre que nous eussions à entrer dans le camp. À trente pas de la tente de Mourad, il nous signifia de nous arrêter, nous dit que nous pouvions nous installer là, et pria Djémilé de le suivre.

—Reste, me dit-elle, tu peux m’entendre d’ici. Si je crie, viens à mon secours avec tous tes soldats.

Je ne tins compte ni de son ordre ni de la défense de son guide d’aller plus loin.

—Prenez vos pistolets, dis-je à mon compagnon, et brûlez la figure du premier qui vous empêchera de passer. En même temps je tirai les miens de ma ceinture et j’en fis jouer les batteries en regardant Souleyman. Il doubla le pas et n’osa nous empêcher d’escorter Djémilé jusqu’à l’entrée de la tente.

—Attendez ici, nous dit-elle, et elle ajouta pour moi seul: J’ai bien peur, adieu!

Je prêtai l’oreille:

—Noble voyageuse, dit une voix de femme qui ressemblait extraordinairement à celle de Djémilé, sois la bienvenue puisque tu m’apportes des paroles de paix, mais de la part de qui?

—De la part du sultan des Français.

—Alors, il faut appeler Mourad.

—Non, pas encore. Je viens aussi te donner des nouvelles de ta fille.

—De ma fille! mais… c’est toi-même. C’est toi! enlève ton voile, Djémilé?

—Ah! ma mère, ma mère… Oubliez ma faute, pardonnez-moi!

—Oui, va, je te pardonne, je suis si heureuse de te retrouver! Viens m’embrasser.

Voyant que les choses prenaient si bonne tournure, je fis signe à Poussielgue, et nous nous retirâmes par discrétion. Une heure après, Mourad fit mander Poussielgue près de lui. Il y resta si longtemps que je crus qu’il y coucherait. Je fus appelé à mon tour et introduit auprès d’une femme d’un certain âge, encore très-belle. En la voyant, il me sembla voir ce que serait Djémilé dans une vingtaine d’années: c’était la même taille, le même genre de beauté, le même regard et la même voix.

—Tu ne peux être que la mère de celle que j’aime, lui dis-je.

—Oui, répondit-elle, je suis Nefyssèh; je suis ta mère aussi, car je te pardonne et te regarde comme mon fils.

Après l’avoir saluée avec les cérémonies orientales, je l’assurai de mon respect.

—Il faut, dit-elle, que tu aies ensorcelé ma fille pour lui avoir fait quitter sa famille. Du reste, tu es beau, jeune et vaillant, cela suffit pour émouvoir le coeur des femmes. Ce que tu as fait pour la venir enlever jusque dans l’oasis est d’un brave, et Mourad apprécie le courage; nous sommes alliés maintenant. Djémilé a transmis à son père les propositions du sultan des Français. Mourad ne veut s’engager à rien avant d’avoir réfléchi. Seulement je peux te dire tout de suite qu’il restera neutre tant que les hostilités avec la Turquie n’auront pas été reprises. Après la première bataille livrée, il se prononcera. Djémilé restera avec nous jusque-là. Tu viendras faire ta demande selon les usages, et il t’accordera sa main. Tu te feras musulman. C’est, avec sa succession la souveraineté de l’Égypte, car les Français la quitteront un jour ou l’autre, chassés, non par la force, mais par l’ennui et la lassitude, et l’ambassadeur a promis d’en faciliter l’entière possession à Mourad.

Quelques jours auparavant, un prétendant au trône de France m’avait offert d’être son conseiller et son ministre; aujourd’hui la femme du futur sultan d’Égypte m’offrait le sceptre des Pharaons. Décidément, je montais en grade; mais la condition de me mahométiser ne m’allait pas plus que celle de laisser Djémilé.

En ce moment une portière à laquelle je n’avais pas pris garde se souleva au fond de la tente pour donner accès à Mourad et à Djémilé.

Mourad s’avança vers moi d’un air majestueux et me dit avec un accent de colère mal dissimulé:

—Sitty Nefyssèh t’a-t-elle fait part de ma volonté relativement à toi?

—Oui.

—Et tu acceptes?

Je fus sur le point de lui rompre en visière et de refuser net; mais c’était perdre Djémilé.

Je cherchai à tourner la difficulté.

—Si je t’écoute, lui dis-je, ce sera à une condition, celle de remmener Djémilé, comme otage, jusqu’à ce que tu aies ratifié le traité avec Kléber.

—Je refuse cela! dit Mourad d’un ton sec.

—N’insiste pas, me dit Djémilé, aie confiance dans la parole de mon père et nous nous reverrons bientôt.

—Si tu désires rester, soit, lui répondis-je; et je sortis de la tente après avoir salué la famille aussi respectueusement que ma colère me le permettait.

La nuit était fort avancée lorsque je rejoignis mon compagnon. Il dormait et se réveilla en m’entendant entrer.

—Ah! c’est vous, enfin, colonel? je vous croyais à tout le moins empalé.

—Et vous ne vous dérangiez pas plus que cela pour venir me débrocher?

—Que voulez-vous? je suis fatigué… Je suis brisé, je tombe de sommeil. Maudit dromadaire, va! Quand je pense qu’il faudra recommencer demain! C’est égal, nous avons enlevé la chose. Votre maîtresse est une femme d’esprit. Vous êtes-vous arrangé de votre côté avec M. votre beau-père?

—Tout va selon mes souhaits, cher monsieur. Dormez en paix.

Il me répondit par un ronflement.

Je me débarrassai de mon casque et de mon uniforme, que je posai, faute d’autre meuble, sur la malle de mon compagnon, au pied de son lit de camp, et je m’étendis sur ma couche, mon sabre d’honneur et mes pistolets à portée de la main, car je me méfiais de quelque trahison. Je voulais me tenir éveillé, mais la fatigue l’emporta et je m’endormis.

Je fus réveillé par des cris étouffés et par la lutte de deux hommes dans l’obscurité. Je lâchai un coup de pistolet en l’air, un homme s’échappa de la tente. Je courus sur lui; mais il disparut comme par enchantement. Je revins vers l’envoyé de Kléber qui criait: À moi! je suis assassiné. Mon coup de feu avait jeté l’alarme. Quelques cavaliers de notre escorte entrèrent avec un fallot, et je vis mon compagnon baigné dans son sang. Il avait une légère entaille au cou, comme si on eût voulu lui trancher la tête. Je ne pouvais soupçonner Mourad de cet attentat. À quoi cela lui eût-il servi? C’était plutôt l’oeuvre de Souleyman. Dans l’obscurité, et trompé sans doute par la présence de mon uniforme près de mon compagnon, il l’avait frappé, croyant s’adresser à moi.

Une espèce de chirurgien arabe vint donner des soins au blessé et dit que ce ne serait rien.

Au jour, je portai plainte à Mourad et j’accusai Souleyman en demandant qu’on me le livrât. Mais Souleyman fut introuvable. Il faut dire qu’on ne mit pas beaucoup d’ardeur à le chercher.

Dans la soirée, Poussielgue se sentant en état de se remettre en route, et moi n’ayant plus rien à faire là, nous prîmes congé de Mourad, qui nous répéta ce qu’il nous avait déjà dit la veille, et nous partîmes en lui laissant Djémilé.

C’était bien la peine d’être descendue du haut d’une tour au risque de se rompre le cou, d’avoir fait tuer la malheureuse Tomadhyr, d’avoir été cause de la mort de son frère Malek, d’avoir failli mourir de soif dans le désert, enfin d’avoir tant de fois exposé sa vie et la mienne pour m’abandonner ainsi!

J’étais en proie au désespoir, et je me trouvai stupide de l’aimer; mais je l’aimais follement et je n’étais pas au bout de mes chagrins.

Le soir, nous étions de retour. Poussielgue alla rendre compte de sa mission au général et je rentrai chez moi de si mauvaise humeur que je rudoyai la petite fellahine qui, ne m’attendant pas sitôt, n’avait rien préparé. Elle se mettait en quatre pour réparer sa faute; moi, pour l’en punir, je refusai d’attendre et je me couchai sans souper, comme un enfant qui s’en prend à lui-même pour faire enrager les autres. Aussi la faim augmentant le chagrin, je ne profitai pas de la fatigue, qui, du moins, m’eût fait dormir et oublier.