Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie

CHAPITRE X DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE CHOLÉRIQUE DU XIXe SIÈCLE

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

 

«Si ces moyens échouent, dit-il ensuite, il faut prescrire sans

retard l’ [851] extrait de safran, soit pour provoquer le sommeil,

devenu bien nécessaire dans un pareil état de prostration, soit

pour atténuer la surexcitation humorale et donner à la nature la

force de vaincre son ennemi. Les cholériques expirent presque

toujours dans les convulsions.»

 

Après avoir lu cette description du choléra endémique des Indes-Orientales, tel que l’ont vu de leur temps les médecins anglais, on ne peut s’empêcher d’y reconnaître, sauf les nuances imputables à

certaines influences locales, le choléra observé par Hippocrate[852],

Paul d’Égine[853], Celse[854], Arétée[855], Cœlius Aurelianus[856],

Alexandre de Tralles[857], etc., etc.

Parmi les modernes, Baillou l’a parfaitement dépeint en quelques mots: «Cholera morbus est cum sursum deorsum magno impetu bilis fertur, ut magna brevi tempore spirituum fiat evacuatio et dolores

acerbissimi sint; hinc mors[858].»

J’ai dit qu’on observe cette maladie pendant la saison où les journées chaudes et humides sont suivies de nuits humides et froides. Quand ces alternatives se prolongent avec un certain degré d’intensité, la constitution médicale qui se dessine, multiplie peu à peu les cas individuels, et il en résulte bientôt une petite épidémie. Tel fut le choléra-morbus observé à Nîmes par Lazare Rivière, pendant l’été de 1564. Malouin le vit régner à Paris, dans le mois de juillet 1751. La ville de Lyon en souffrit pendant l’été de 1822. Nous en recueillons annuellement des cas plus ou moins nombreux, sur notre littoral méditerranéen, et toujours à l’époque d’élection fixée par Sydenham. Cette maladie peut prendre un haut degré de gravité qui impose une grande circonspection au diagnostic. Le cholera infantilis, si funeste au jeune âge, était fréquent dans notre pathologie locale, bien longtemps avant l’apparition du choléra moderne. Depuis cette époque, on a souvent pris, à tort, ces cas de choléra nostras, pour des attaques de la grande épidémie.

Les auteurs qui ont étudié la topographie médicale de l’Inde, y ont constaté l’accentuation plus marquée des conditions spéciales qui favorisent chez nous le développement du choléra. La gravité relative de cette endémie s’explique par les mœurs et le régime des populations indigènes, conjointement soumises à l’action de la chaleur et de l’humidité, entrecoupée de brusques variations atmosphériques. Ces causes, dont l’ensemble forme le caractère propre de la climatologie de ces régions, ont un puissant auxiliaire dans l’intoxication effluvienne des rizières et des marais.

Dans certaines circonstances, les symptômes principaux du choléra-morbus, et notamment les déjections bilieuses, manifestent un acte médicateur que les hommes du métier, d’accord avec les gens du monde, considèrent comme un bénéfice de nature. En dehors de ces cas qu’il faut savoir apprécier, le choléra ancien, asiatique ou européen, serait toujours très-grave si on l’abandonnait à lui-même; mais un traitement très-simple dissipe promptement cet effrayant appareil de symptômes. C’est, qu’on me passe l’expression familière, un feu de paille qu’il est facile d’éteindre. Requin souhaite comme une bonne fortune aux débutants dans la carrière, d’être appelés pour cette maladie qui est le triomphe de l’art, malgré ses

apparences si menaçantes[859].

Des données que j’ai réunies sur la pathogénie du choléra nostras, la prophylaxie déduit des indications précises. Éviter les transitions brusques de température pendant la saison d’élection; user d’un régime sobre, suffisamment substantiel; s’abstenir des boissons froides ou glacées, quand on est en sueur; avoir la précaution de se couvrir la peau d’un vêtement de flanelle, pour amortir les impressions extérieures; se tenir en garde contre toutes les causes d’affaiblissement: tels sont les préceptes dont l’observance est la garantie la plus sûre, pendant le règne de certaines constitutions catastatiques.

M. le professeur Moreau, de Paris, communiqua, il y a quelques années, à l’Académie impériale de médecine, un vieux quatrain, qu’il avait lu dans un auteur du e XVII siècle, et qui résumait les prescriptions essentielles pour se préserver du choléra-morbus:

«Tiens tes pattes en chaud;

»Tiens vides tes boyaux;

»Ne vois pas Marguerite;

»Du choléra tu seras quitte[860].»

Cet échantillon de poésie populaire qui dérida un moment la grave assemblée, renferme, comme on le voit, les conseils les plus sages. Cela veut dire, en humble prose, qu’on doit éviter tout refroidissement, surveiller son régime et se garder de tout excès énervant. Mais ce n’est pas par ce côté que ces vers m’intéressent.

Il faut savoir qu’ils furent cités, pendant une séance où s’agitait l’inépuisable question de la grande épidémie cholérique. M. Moreau oublia un moment que la Compagnie, dont il était un des membres les plus distingués, avait été fondée, dans l’origine, pour étudier tout ce qui se rapporte aux épidémies, à leur histoire comparée dans leur

succession à travers les siècles, etc.[861]. Il se laissa entraîner à dire que ce quatrain avait été fait du temps de la peste noire, «qui n’était probablement autre que le choléra.» Cette proposition, qui offensait également l’histoire et la nosologie, fut lancée sans réflexion. M. Moreau était trop instruit, pour confondre, après examen, deux époques si distantes et deux maladies aussi disparates.

Le traducteur de Lucrèce, M. de Pongerville, se demande si le choléra, qui débutait alors, «envahissait nos climats pour la première fois, ou bien, s’il fallait reconnaître dans ses effets, l’épidémie qui

désola l’Europe, au e [862] XIV siècle, sous le nom de peste noire.»

Cet anachronisme, excusable sous la plume d’un membre de l’Académie française, est plus difficile à disculper quand il vient d’un professeur faisant partie de l’Académie de médecine.

Du reste, l’exemple avait été donné par Broussais, que ses préjugés doctrinaux avaient brouillé avec les recherches d’érudition. «Cette épidémie, dit-il en parlant du choléra, avait sans doute paru à plusieurs autres époques. Il est probable que c’est cette peste noire, qui, d’après Villani, parcourut presque tout le monde au e XIV siècle, et enleva les deux tiers des hommes. Cette peste noire offre

effectivement les plus grands rapports avec le choléra asiatique[863].» Le lecteur qui a bien voulu suivre la description que j’ai donnée de la célèbre peste, sait à quoi s’en tenir sur ces prétendues similitudes.

Toujours est-il, que le moment choisi par M. Moreau pour sa lecture, n’est pas une circonstance indifférente. Il est évident, qu’en s’occupant du choléra régnant, on croyait avoir affaire à une reprise du trousse-galant du e XVI siècle, opinion qu’on ne peut soutenir, quand on a bien pesé les termes du parallèle qui va suivre.

Je placerai d’abord sous les yeux de mon lecteur, à titre de pièce justificative, l’extrait d’une dissertation présentée le 4 janvier 1823, à la Faculté de Strasbourg, par M. le docteur Gravier, chargé en chef

du service médical à Pondichéry[864]. Ce document, qui est à mes yeux du plus grand prix pour la question que j’étudie, avait déjà été cité par Fodéré, l’année de sa publication, c’est-à-dire à une époque où l’Europe ne songeait pas au choléra, et où l’auteur des Leçons sur les épidémies ne prévoyait aucune application prochaine de ces

renseignements[865].

En 1832, Broussais essaya d’en tirer parti, quand il s’évertua à appliquer sa doctrine au choléra. M. Gravier, qui était un de ses fervents disciples, avait pris ses conseils avant de livrer sa thèse à l’argumentation de ses juges. Broussais était donc son collaborateur; et il est curieux de voir, neuf ans après, par quelles subtilités il prétend rallier les faits racontés par M. Gravier, aux principes dont il

défend l’infaillibilité[866].

L’auteur de la thèse décrit l’épidémie de choléra qu’il observa dans l’Inde, en 1817, et qui y enleva plus de 600,000 personnes. C’est précisément celle qui donna le signal de l’entrée en campagne du grand fléau. Les médecins qui pratiquaient alors dans cette région, furent complétement désorientés, à la vue d’une maladie qui ne portait plus les traits de l’endémie traditionnelle. Ils furent surtout frappés de ne plus trouver dans l’estomac et les intestins, les matières bilieuses et âcres qu’ils avaient constatées jusque-là, sans exception, pendant la vie, ou après la mort. M. Wise, médecin anglais du Bengale, fut le premier à décrire la maladie nouvelle. M. Corbyn, médecin de la même résidence, l’étudia après lui, et chercha à prouver que ce ne pouvait être le choléra-morbus de

Sydenham[867]. On peut dire que le corps médical fut unanime pour refuser à la maladie son nom habituel. On n’y vit qu’un choléra spasmodique, dont l’indication urgente prescrivait de relever par tous les moyens possibles, les puissances vitales, que les douleurs et les convulsions avaient rapidement anéanties. En conséquence, le Conseil de santé de Madras fit publier une instruction, qui commençait par ces mots, que je recommande:

 

«La pratique, dans cette maladie, doit être absolument

contraire à celle suivie dans le choléra-morbus, le but principal

devant être de ranimer les pouvoirs vitaux languissants, de

rétablir la circulation, d’empêcher l’état violent spasmodique, de

rétablir l’action de l’estomac et des intestins[868].»

Suivent les prescriptions appropriées:

 

«Frictionnez l’épigastre avec l’esprit de térébenthine, des

vésicatoires liquides et des esprits camphrés..... Prenez trente

grammes de laudanum dans une très-petite quantité d’esprit de

menthe; faites ensuite un opiat avec quinze grains de

protochlorate de mercure. Vous pouvez répéter les mêmes doses

jusqu’à quatre fois.

»Si les symptômes s’exaspèrent, un bain chaud avec un

dixième d’arack et un large vésicatoire sur le thorax, sont

indispensables.

»Si le malade est tellement affaibli, que le pouls ne soit plus

sensible au poignet, il est à propos, pour tenter de rétablir les

pouvoirs vitaux, de donner des liqueurs fortes avec du laudanum,

de l’éther, du calomelas et du chili en poudre fine[869].»

Telle fut la méthode officiellement recommandée par l’autorité médicale. Les médecins anglais l’adoptèrent d’un commun accord, et les mestres ou médecins indiens, n’eurent rien de mieux à faire que de suivre leur exemple.

Il ne faut pas perdre de vue que M. le docteur Gravier était imbu des principes de la doctrine physiologique. «Il n’y a pas d’exemple, dit-il, qu’un malade abandonné à lui-même ait guéri; mais il y a eu beaucoup de terminaisons favorables malgré l’influence

perturbatrice d’un traitement stimulant[870].» Moins esclave de ses préjugés médicaux, l’auteur n’eût pas hésité à reconnaître que les succès des stimulants justifiaient leur emploi. Mais comme il fallait expliquer leur efficacité irrécusable, sans faire infidélité au maître, il l’attribue à la révulsion, c’est-à-dire, au déplacement de l’irritation morbide provoqué par l’irritation médicamenteuse. On se rappelle que Broussais avait imaginé cet accommodement fantastique, quand il voyait ses prétendues phlegmasies gastro-intestinales céder aux excitants; ce qui était un véritable non-sens dans sa doctrine, puisque l’identité constante du mode irritant en est le dogme capital. Prétendre donc qu’une irritation en détruit une autre en s’y ajoutant, c’est proclamer cet étrange résultat arithmétique, qu’une addition aboutit à une soustraction. N’était-il pas plus logique d’admettre que la nouvelle maladie qui venait d’éclater aux Indes, n’était pas foncièrement inflammatoire, puisqu’elle était heureusement combattue par la méthode stimulante?

La page que je viens de détacher de la thèse de M. Gravier nous fait assister, en quelque sorte, à la surprise des médecins anglais devant une maladie inconnue. Au premier coup d’œil, ils s’assurent qu’elle n’est point la vieille endémie cholérique; et ils lui opposent un traitement nouveau, dont les cordiaux et les excitants font la base. L’indication capitale commande de ranimer les forces qui s’éteignent; les moyens propres à suspendre les évacuations ne viennent qu’en sous-ordre. Les médecins de la station, premiers témoins de l’épidémie qui allait envahir le monde, étaient d’autant mieux placés pour la distinguer de l’endémie séculaire de l’Inde, qu’ils avaient sous leurs yeux les deux termes de comparaison. Cette opinion si juste a été perdue de vue quand le choléra s’est éloigné de son premier théâtre. Les médecins européens, trompés par les apparences, crurent à un vaste débordement du choléra-morbus, jusque-là confiné dans le delta du Gange. On garda l’ancien nom, sans prendre le temps de vérifier l’identité, et cette confusion a poussé de si profondes racines qu’en protestant contre elle dans l’intérêt de la vérité, on a l’air de se pourvoir en cassation contre un verdict rendu sans appel. Il faut cependant être juste envers tout le monde et signaler d’heureuses exceptions.

M. le professeur Fuster a parfaitement exposé et résolu cette question nosologique. Le lecteur me saura gré de lui indiquer le

beau chapitre qui renferme cette argumentation décisive[871].

Le langage de Requin ne saurait être plus explicite:

«Le choléra pestilentiel, choléra épidémique proprement dit...

doit être regardé... comme une maladie essentiellement,

radicalement distincte du choléra vulgaire. Quoique sous des

apparences symptomatiques fort semblable à celui-ci, il a

assurément une tout autre nature. Comment méconnaître cela,

rien qu’en considérant le degré incomparablement plus élevé de

la léthalité, rien qu’en méditant sur le fait même de l’épidémie? Il

y a là quelque cause morbifique extraordinaire, θειον τι

d’Hippocrate, je ne sais quel empoisonnement occulte et

miasmatique[872].»

Et ailleurs: «Il y a une distinction profonde, une distinction

radicale entre le choléra vulgaire et le choléra pestilentiel. Il faut

reconnaître en celui-ci une spécificité véritablement hors ligne, en

un mot, ce que je proposais dernièrement d’appeler une

spécificité pathogénique de premier ordre[873]... Dans l’Indostan

même, le choléra vu et décrit par Bontius, il y a de cela près de

deux siècles, n’était pas encore le choléra pestilentiel; ce n’était

qu’un choléra sporadique, le choléra d’Hippocrate et de

Sydenham. Il apparaissait là de temps immémorial sans doute,

comme partout ailleurs; peut-être seulement plus commun que

partout ailleurs[874].»

 

Il est impossible de mieux dire, et d’exprimer d’un ton plus affirmatif l’énergie d’une conviction; mais il faut reconnaître que le corps médical de Paris s’est en général montré peu favorable à cette interprétation.

M. le professeur Grisolle déclare «qu’il ne veut pas discuter si le choléra est une affection nouvelle ou bien si elle remonte à une haute antiquité,» et jusqu’à preuve contraire, il considère la grande épidémie de ce siècle, comme une extension accidentelle de l’endémie indienne décrite par les auteurs qui ont tracé la topographie médicale de sa circonscription originelle. Il prend dans son sens littéral la qualification d’asiatique qui l’a accompagnée dans

son voyage [875].

M. le professeur Andral est parfaitement édifié sur les différences symptomatiques des deux choléras; mais ces différences ne lui suffisent pas, pour en reconnaître deux espèces. Il préfère admettre,

comme moyen terme, deux variétés de la même maladie[876].

J’espère établir solidement l’opinion contraire sur l’ensemble des données pathologiques qui se rapportent aux deux faits que je vais comparer.

La simultanéité des vomissements et des déjections alvines est un trait qui leur est commun, et rend parfaitement compte d’une série de symptômes congénères.

Les crampes douloureuses des membres, l’extinction de la voix, l’enfoncement des globes oculaires, l’amaigrissement rapide de la face, la petitesse du pouls, la suppression de la sécrétion urinaire, sont autant de phénomènes étrangers à la nature de l’affection initiale, et qui tiennent uniquement à l’état convulsif des voies digestives et à l’abondance des matières rejetées par l’estomac et l’intestin. En médecine pratique, c’est un fait d’observation générale que la surexcitation des premières voies provoquant des évacuations répétées et excessives, donne naissance aux divers troubles morbides que je viens d’énumérer. La même cause les reproduit dans les maladies les plus disparates. On les retrouve dans l’empoisonnement par les substances âcres, qui a pu passer pour un vrai choléra, jusqu’au moment où la découverte de la cause toxique a redressé la méprise. Certaines indigestions graves peuvent aussi présenter la même forme. Enfin, ce groupe de phénomènes caractérise quelques attaques névropathiques, notamment celles qui dépendent de l’hystérie. Cet appareil de symptômes n’a donc, au point de vue de la pathognomonie, qu’une valeur très-secondaire.

Ce qui constitue le caractère individuel et distinctif du choléra moderne, c’est sa division en deux périodes bien tranchées.

Voici le signalement de la première période ou période algide: résolution des forces, abolition du pouls, froid visqueux cadavérique, couleur cyanique ou bleuâtre de la face et des membres, arrêt presque complet de la circulation générale, conversion du sang en une bouillie noire et épaisse.

Tous ces phénomènes apparaissent dès les premières heures de l’invasion, et trahissent l’énergie antivitale de l’impression qui a étreint l’organisme. Les mouvements musculaires conservent toute leur liberté. L’intelligence reste intacte; le malade assiste à son agonie. Les traits décomposés, la face livide, l’œil terne et flétri, la peau glacée et ridée comme celle des batraciens, la voix rauque, d’un timbre fêlé caractéristique, l’anxiété inexprimable manifestée par l’attitude générale du patient: telle est l’image monstrueuse d’un cholérique pendant la période algide. Cet aspect annonce une maladie extraordinaire, et Magendie a parfaitement rendu l’impression générale des témoins de cet émouvant tableau, en disant qu’il présente quelque chose de diabolique. Rien de semblable ne s’observe dans le choléra-morbus ancien.

J’en dirai tout autant de la seconde période qui a reçu le nom de période réactive ou æstueuse, et qui est aussi l’attribut exclusif du choléra moderne.

Lorsque le médecin appelé à traiter un choléra-morbus vulgaire, est parvenu à suspendre les vomissements et les selles, la guérison est complète dès ce moment. La physionomie se recompose à vue d’œil; le pouls se relève; les crampes disparaissent; les forces opprimées se réveillent, et le malade, tout à l’heure en proie aux symptômes les plus alarmants, est déjà sur pied, conservant à peine un reste de fatigue, après l’assaut qu’il vient de subir.

Il en est bien autrement du choléra nouveau. Lors même que l’issue doit être heureuse, elle se fait bien plus attendre. Si le sujet a franchi la période algide, la réaction qui la remplace apporte avec elle d’autres périls, et n’atténue en rien la gravité du pronostic. Tant qu’elle dure, on doit toujours craindre le retour constamment mortel de l’algidité. Quelquefois cette réaction se présente avec un caractère encourageant de régularité. Souvent elle est entrecoupée de bons et de mauvais signes, véritable conflit entre la vie et la mort. Dans les cas trop fréquents où elle mérite le nom de typhoïde, elle s’accompagne de délire, d’agitation, en un mot, de tous les symptômes de la fièvre ataxo-adynamique la plus grave. Des fluxions congestives menacent les viscères des grandes cavités, et quand elles s’y portent avec violence, la terminaison est infailliblement funeste.

Si le malade est sorti vivant de cette épreuve, l’ébranlement qu’il a reçu a laissé une profonde empreinte. La convalescence est lente, chanceuse. Le réservoir des forces radicales a été épuisé; il faut, pour les restaurer, du temps et des soins assidus. Que de personnes qui ne peuvent se rétablir complétement et restent valétudinaires!

Les phénomènes secondaires que nous allons comparer, gardent le reflet de ces différences fondamentales.

Les gens les plus étrangers à la médecine savent que les déjections du choléra moderne sont constituées en général, par un liquide blanchâtre, à odeur fade, semblable à une décoction de riz, dans laquelle nagent quelques flocons albumineux.

MM. les docteurs Haspel et Mortoin, témoins de l’épidémie cholérique qui éclata à Toulon en 1849, eurent l’idée de traiter par la potasse et la chaux, la matière des déjections rizacées. Ils en dégagèrent une sorte d’arome ou principe odorant particulier, qu’ils n’étaient pas éloignés de considérer comme le germe reproducteur du choléra. Je cite en passant ce fait qui laissait pressentir la

contagiosité, aujourd’hui certaine, de ces évacuations[877].

Dans le choléra-morbus vulgaire de l’Inde ou de l’Europe, les matières rejetées offrent une tout autre apparence. Elles sont odorantes, bilieuses, jaunes ou verdâtres et mêlées de sang. Leur expulsion est préparée et provoquée par de violentes douleurs abdominales. Dans le choléra nouveau les liquides excrétés sont rendus avec de légères tranchées, ou même sans aucune douleur, et ils jaillissent sans efforts. On dirait une cavité trop pleine qui se vide d’elle-même par regorgement.

Dans ce choléra, la face est noire ou bleue, le ventre souple et indolent, le pouls imperceptible, la peau glacée.

Dans les autres choléras, la face est pâle, le ventre très-sensible, le pouls faible, mais toujours appréciable, la chaleur âcre et mordicante.

Au point de vue de la symptomatologie posthume, les différences ne sont pas moins saillantes des deux parts.

La mobilité des altérations organiques trouvées sur les victimes de la grande épidémie, contraste avec la constance des lésions laissées sur le cadavre par le choléra asiatique ou européen.

Dans la plupart des cas, en effet, l’estomac et le tube digestif sont contractés et parsemés de traces de phlogose plus ou moins prononcées. Le foie et les conduits biliaires participent aux mêmes désordres. La bile dont l’hypersécrétion était si marquée, pendant la vie, teint en vert la surface gastro-intestinale et distend fortement la vésicule du fiel. Il n’est pas rare de découvrir çà et là, dans le foie ou sur la muqueuse de l’estomac et de l’intestin grêle, de véritables eschares gangréneuses.

Rapprochons maintenant les deux maladies au point de vue de leurs causes, nous verrons surgir les mêmes divergences.

Je les résume en deux mots: notre ignorance est absolue sur l’étiologie du choléra moderne. Nous possédons au contraire des notions très-précises sur les conditions qui provoquent ou favorisent le développement du choléra ancien. Quelle que soit la partie du globe où on l’observe, c’est la chaleur de l’atmosphère entrecoupée matin et soir, par les brises fraîches de la mer ou des grands fleuves, qui en est la cause évidente. Dans notre région pathologique, nous vérifions, chaque année, l’observation de Sydenham sur la préférence significative de cette maladie pour les mois d’août et de septembre.

Arétée fixe aussi la même époque de l’année: «Id genus, dit-il, maximè æstate grassari consuevit; secundò per autumnum; minus

vere; hyberno tempore minimè [878].»

On a vu que Bontius, énumérant les causes provocatrices de l’endémie indienne, fait une grande part à l’action de certains aliments et surtout des fruits qui n’ont point atteint leur maturité. Cette observation se reproduit annuellement parmi nous. Certains fruits dont l’usage est très-répandu sont vulgairement réputés très-malfaisants. Les abricots et les melons jouissent à cet égard d’un fort mauvais renom qui n’est pas tout à fait immérité. Le peuple lui-même, toujours prêt à enfreindre la défense, recommande de s’en abstenir aux époques où la multiplicité des vomissements, des diarrhées, des dysenteries, semble annoncer les approches d’une épidémie cholérique. Vienne un cas de choléra, ancien ou moderne, on se rassure en l’attribuant à un écart gastronomique. L’attaque a toujours été précédée d’un repas imaginaire qui a fait cruellement expier à la victime sa passion pour le melon.

Il va sans dire que le public qui n’est pas au courant de nos disputes nosologiques, confond les deux choléras dans la proscription d’une alimentation insalubre. Mais l’expérience prouve qu’il y a une distinction à faire, et que l’abus des fruits verts et des mets indigestes, est une des causes le plus directement actives du choléra-morbus vulgaire, quand les prédispositions lui viennent en aide.

Plus on y réfléchit, et plus on s’assure qu’en dépit du préjugé populaire, les antécédents ordinaires du choléra nostras ne sont point ceux du choléra épidémique de ce siècle. Quand on a voulu annoncer la venue de celui-ci, prédire sa marche, ou l’expliquer après coup, on n’a eu que des démentis ou des mécomptes. Je fais mes réserves pour la propagation contagieuse, sans absoudre les fausses inductions qu’on n’a pas toujours su éviter.

On ne peut suspecter la préférence de la grande épidémie pour les pays chauds et la période estivale. Elle s’est établie à Moscou au cœur de l’hiver. Quand on la suit attentivement dans sa course, on voit qu’elle dissémine indifféremment ses étapes, sans distinction de climat, de saison, d’exposition, de circonstances topographiques. Elle a porté ses coups en même temps sur le monde entier. Les relevés comparés du nombre des atteintes et des morts, n’ont pas donné partout le même chiffre; mais on doit être convaincu, après de longs débats, que l’observation rigoureuse ne peut expliquer ces divergences par des conditions locales déterminables. Ici encore la science est obligée de se rejeter sur les caprices du fléau.

Dans l’origine, la proximité de la mer ou des grands cours d’eau, parut exercer une sorte d’attraction sur la maladie nouvelle. L’expérience a bientôt fait justice de cette hypothèse.

Dans une foule de cas, cette condition réputée si puissante, n’a exercé aucune influence sensible. On peut se passer de tout autre preuve, quand on a vu l’imperturbable immunité de la ville de Lyon, située précisément au confluent de deux grands fleuves, plongée une partie de l’année dans d’épais brouillards, et renfermant notoirement, dans ses murs, des éléments d’insalubrité très-menaçants.

 

Le pronostic des deux choléras est un de leurs traits différentiels les plus frappants.

Livrés à la nature, ils sont incontestablement très-graves, et le vieux nom de trousse-galant leur convient également; mais il faut distinguer.

Le traitement du choléra moderne est d’une impuissance proverbiale, et les variations de l’art n’ont abouti qu’à l’anarchie la plus absolue.

J’abuserais de la patience de mon lecteur, si je renouvelais ici mes doléances. On a compté, sauf erreur, plus de cinquante méthodes pleines de promesses, tour à tour démenties à l’épreuve. Tout a été essayé parce que tout avait échoué.

Plus heureuse contre le choléra vulgaire, la thérapeutique possède l’arme qui assure sa victoire: c’est l’opium. Nul remède, on peut le dire, ne mérite mieux cette qualification d’héroïque dont l’expérience clinique n’est pas prodigue. Administré par la bouche, par le rectum, par la voie endermique et sous toutes les formes, il remplit directement l’indication fondamentale. Il va droit à l’affection; et s’il ne rentre pas dans les instruments de la méthode spécifique, c’est qu’on peut se rendre compte, par l’analyse, du mode d’action qu’il exerce.

L’usage de l’opium contre le choléra-morbus, était expressément recommandé par les anciens. Cœlius Aurelianus, qui prescrivait les astringents intus et extra, conformément aux principes de la secte méthodique dont il était le fervent adepte, nous apprend que les praticiens de son temps employaient conjointement le suc de pavot

blanc, la jusquiame et l’opium en bols et en pilules[879].

Sydenham qui vantait les effets de l’anodyn avec tant de conviction, avait le tort de temporiser, au début, en administrant les délayants. Ses préjugés humoristes lui interdisaient d’arrêter trop tôt le vomissement. L’expérience a surabondamment démontré qu’il faut se hâter de donner le narcotique, sans quoi les symptômes empirent rapidement et deviennent irrémédiables.

Joseph Quarin dont l’exemple ne manque pas d’autorité, avait compris les dangers de la lenteur de Sydenham, contre une maladie aussi aiguë dans sa marche. Il avait renoncé à l’emploi préalable des délayants, et se félicitait hautement des succès nombreux qu’il avait obtenus, en prescrivant, dès sa première visite, les

préparations d’opium, à dose rapprochée[880].

Pierre Frank, si haut placé en médecine pratique, après avoir jugé les diverses médications vulgairement appliquées au choléra-morbus, met au-dessus de tout, l’opium qu’il déclare, en pareil cas, un remède divin. Quoi-qu’il soit d’avis de ne pas supprimer trop brusquement les évacuations, il fait très-justement remarquer que le médecin qui est mandé, n’arrive qu’un certain temps après l’invasion, et qu’en conséquence l’emploi de l’opium ne doit point

être différé [881].

Lind, si familier avec les maladies des pays chauds, n’avait pas renoncé encore aux anciens errements, et commençait le traitement du choléra-morbus en ordonnant une tisane délayante; mais, immédiatement après quelques vomissements et quelques selles, il faisait prendre le narcotique, combiné avec la potion de Rivière. Si la teinture thébaïque qu’il préférait, était rejetée, il prescrivait cinq centigrammes d’opium en pilules. Dans le cas où le remède était encore vomi, il l’injectait dans le rectum en doublant la dose. Il assure avoir été quelquefois obligé de mettre dans les lavements jusqu’à quinze grammes de teinture thébaïque. Il appliquait aussi sur

l’épigastre, des topiques dont l’opium faisait partie[882].

Fodéré suivait, depuis trente-cinq ans de pratique, la méthode de Quarin, et n’avait eu qu’à s’en louer. Vers la fin du siècle dernier, il avait observé, dans les environs de Nice, une épidémie de choléra-morbus qui enleva beaucoup de malades, tant qu’ils furent traités par les délayants, les laxatifs et les clystères. Il n’y eut plus de décès, lorsqu’on suivit le conseil qu’il donna de recourir sans retard à l’opium. Dans le canton des Martigues, où le choléra-morbus est commun, Fodéré avait eu aussi de nombreuses occasions de vérifier

les heureux effets de ce mode de traitement[883].

Sydenham était trop médecin pour ne pas modifier sa méthode habituelle quand l’indication était urgente. Je lui emprunte le récit d’un fait de sa pratique particulière, qui peut servir de modèle pour l’administration des narcotiques dans les cas très graves de choléra nostras:

 

«Vers la fin de l’été (1676), le choléra-morbus était

épidémique; et comme la chaleur extraordinaire de la saison

augmentait sa violence, il était accompagné de convulsions si

terribles et si prolongées, que je n’en avais jamais vu auparavant

de semblables. Elles n’attaquaient pas seulement le ventre,

comme c’est l’ordinaire dans cette maladie, mais encore tous les

muscles du corps et principalement ceux des bras et des jambes,

en sorte que pour se soulager, le malade se jetait quelquefois

hors du lit et prenait toutes les positions. Quoique le traitement

de ce choléra-morbus ne réclamât que la méthode généralement

usitée, on était obligé de donner les narcotiques à dose plus

élevée et plus souvent réitérée que d’habitude. En voici un

exemple:

»Je fus appelé pour voir un homme attaqué des symptômes

atroces que je viens de décrire. Ce malade était exténué et

semblait prêt à rendre l’âme; il avait un vomissement affreux, des

convulsions horribles avec une sueur froide, et son pouls était à

peine perceptible. Je lui donnai vingt-cinq gouttes du laudanum

liquide dont j’ai autrefois indiqué la préparation, dans une

cuillerée d’eau spiritueuse de cannelle, craignant qu’une plus

grande quantité de véhicule ne fît vomir le remède; ce qui arrive

souvent dans cette maladie, par suite des efforts incessants des

patients. Après quoi, je restai une demi-heure auprès de son lit;

et voyant que la dose que j’avais administrée ne suffisait pas

encore pour arrêter le vomissement et apaiser les convulsions, je

fus obligé de répéter plusieurs fois le remède et d’en augmenter

toujours la dose, en ayant soin de laisser assez d’intervalle entre

chaque prise, pour voir ce que je pouvais attendre de la

précédente, avant d’en donner une nouvelle.

»Par ce moyen, je parvins à calmer complétement les cruels

symptômes dont il s’agit. Mais comme ils étaient prêts à revenir

au moindre mouvement que faisait le malade, je lui ordonnai très-

expressément de garder le repos le plus absolu, pendant

quelques jours. En même temps, il devait prendre, par

intervalles, le médicament susdit, mais à moindre dose, et en

continuer l’usage, même après sa guérison, pour éviter une

rechute: ce qui réussit à souhait[884].»

 

Le traitement dont on vient de voir l’heureuse issue entre les mains de Sydenham, ressemble-t-il à celui du choléra moderne? L’opium sous forme de laudanum liquide en a eu tout le mérite, et son action est si sûre, en pareil cas, que l’habile praticien se contente de proportionner la dose du remède, à l’intensité et à la résistance des symptômes. Est-il aujourd’hui, après tant d’épreuves démonstratives, un médecin qui se croirait maître d’une attaque de choléra pestilentiel, après avoir prescrit de fortes doses de cette préparation d’opium ou de toute autre? Je sais bien que la médication anodyne a gardé sa place dans la cure symptomatique de la terrible maladie. On en préjugeait l’efficacité probable, d’après ses succès reconnus contre la maladie du même nom. On se souvient que Velpeau s’en servait contre la diarrhée prémonitoire; mais sa confiance n’allait pas au delà, et l’Académie des sciences fut visiblement scandalisée et peut-être un peu émue, lorsque l’éminent chirurgien fit, devant elle, l’aveu sincère de son profond découragement. La vérité est, que l’opium ne peut revendiquer aucun avantage contre le choléra confirmé. S’il a paru atténuer quelques épiphénomènes, il n’a jamais ralenti sa marche fatale.

Dans le choléra nostras, l’opium répond par ses effets, aux prévisions de l’analyse pathologique; il remplit à la fois deux indications majeures. Il modère et suspend les évacuations par une appropriation spéciale; il tempère en même temps l’éréthisme nerveux général et local, qui est un des éléments dominants de la maladie.

Quel est le praticien qui, ayant vu guérir (je n’ose pas dire, ayant guéri) un malade frappé par le choléra moderne, prétendrait en faire honneur à l’action isolée d’un remède, à moins qu’il ne fût infatué de quelque panacée dont il serait décidé, bon gré mal gré, à proclamer l’infaillibilité curative? Quel contraste entre nos hésitations, nos embarras, nos craintes, notre méfiance, notre désespoir quand nous sommes en présence de l’inflexible maladie, et l’assurance calme et confiante de Sydenham, attaquant de front le choléra de son temps!

Les anciens ne se laissaient pas émouvoir non plus par la gravité des symptômes; ils comptaient sur les ressources de l’art. Encore une preuve que leur choléra n’était pas de même nature que celui de notre siècle.

Alexandre de Tralles sait bien que si la maladie débute avec violence, elle compromet la vie: «acutissima si oboritur, subito periculum inducit;» mais il a foi au traitement qu’il prescrit. En suivant ces conseils, dit-il, on doit guérir sûrement: «eo pacto,

choleræ curatione non frustraberis[885].» Un médecin consciencieux (eris magnus Apollo) oserait-il promettre en ces termes, l’heureuse solution d’une attaque de choléra?

Je trouve enfin dans Baillou, une observation qui peut, à un autre point de vue, confirmer la distinction nosologique dont je rassemble les preuves.

Il s’agit d’un haut personnage qui avait essuyé plusieurs atteintes de choléra-morbus dont Baillou avait été lui-même témoin, ainsi que quelques confrères. Ces crises étaient si violentes que sa vie paraissait ne tenir qu’à un fil (c’est l’expression de l’auteur). Sa face était hippocratique, ses traits décomposés, ses yeux caves. Baillou rédige pour lui une consultation, dans laquelle il se borne à indiquer quelques moyens prophylactiques contre le retour menaçant de ces accidents. N’est-il pas évident qu’un choléra qui récidive, à plusieurs reprises, chez le même sujet, avec des caractères aussi alarmants et sans devenir mortel, ne peut être qu’un choléra vulgaire,

essentiellement différent du choléra de ce siècle[886]?

 

En dernière analyse, la distinction radicale de ces deux espèces morbides est un fait irrécusable, en conformité complète avec les principes élémentaires des classifications nosologiques. Que leur rapprochement ait vérifié des analogies frappantes, c’est ce qui n’est pas contestable. Il faut bien que les médecins qui les ont confondues, aient eu au moins de leur côté, le prétexte des apparences. Mais quand on se pique de distinguer les objets surtout par leur nature, on doit élever, entre le choléra des temps hippocratiques et celui de notre époque, une barrière inamovible. Ce n’est point ici une de ces spéculations théoriques que renverse l’hypothèse du lendemain; c’est le dernier mot de l’observation pathologique consultée sans esprit de système. J’ai fondé ma démonstration sur la différence des causes appréciables de ces maladies, de leurs prodromes, de leurs principaux symptômes, de leur marche, de leur mode de propagation, de leur léthalité, de leur traitement, de leurs lésions posthumes, de leurs suites. Pour la nosologie, la conclusion est forcée. Quelques similitudes se perdent au milieu de tant de divergences. Comme l’a dit Montaigne, «la ressemblance ne fait pas tant un, que la différence fait aultre.»

Mais si le choléra du présent n’est pas le même que celui des siècles passés, quelle est donc cette maladie?

J’ai déjà confessé mon ignorance, et je demande la permission d’en éviter un nouvel aveu. Le seul dédommagement qui me reste, c’est que personne n’est, sur ce point, plus avancé que moi; et comme je n’ai pas d’hypothèse à défendre, je suis bien à l’aise pour dire toute ma pensée.

J’entends quelques confrères qui se récrient, et m’accusent peut-être, Dieu sait avec quelle justice, de prendre mon horizon personnel pour les bornes de la science. Je demande à m’expliquer.

On ne peut avoir l’idée de mesurer le progrès accompli, à la multitude de travaux sur le choléra, qui ont inondé notre littérature médicale. Si je redisais que ce luxe apparent dissimule une déplorable indigence, je ne serais que l’écho de l’opinion générale.

Nul doute que depuis l’apparition de la maladie nouvelle, la pathologie n’ait eu le temps de la mieux connaître. L’observation et l’expérience se sont prêté leurs lumières, et l’histoire naturelle du fléau s’est rapidement enrichie. Nous avons appris tout ce qu’il nous importait de savoir sur sa symptomatologie, et nous le démêlons sans peine, sous ses formes les plus insolites. L’anatomie pathologique n’a gardé d’autre secret que celui d’une lésion caractéristique et constante, jusqu’à ce jour insaisissable. La contagion, si vivement disputée, est devenue un fait imprescriptible, dont la pratique s’est avidement emparée. La prophylaxie doit de salutaires inspirations à la découverte de la période prémonitoire, etc., etc.

Loin de moi la pensée de rabaisser le prix de ces conquêtes! Mais le grand problème posé au monde médical, est-il sorti de ses ténèbres? La nature intime de l’entité morbide, n’est-elle pas restée impénétrable? L’analyse peut-elle se flatter d’atteindre séparément ses éléments constitutifs, dans l’ordre de leur prédominance? Possédons-nous, après tant de vaines assurances, un spécifique capable de la combattre en bloc? En un mot (et c’est là qu’il faut toujours en venir) guérit-on mieux aujourd’hui le choléra confirmé, qu’aux premiers jours de son règne? Je m’en rapporte aux praticiens sérieux qui ne cherchent que la vérité clinique, et qui se méfient, à bon escient, du sophisme: post hoc ergo propter hoc, père de tant d’illusions, conseiller de tant de fautes.

J’aime à reconnaître que l’hygiène, secondée par les vastes assainissements qu’elle dirige, donne déjà plus que des promesses. Si les dernières épidémies ont paru, à certains égards, moins cruelles, je n’hésite pas à lui en laisser tout l’honneur. Quant à la thérapeutique, elle n’a aucun motif de s’enorgueillir, en comparant sincèrement ses états de services, dans les diverses campagnes qu’elle a entreprises contre l’indomptable maladie. On sait que l’Académie des sciences dispose, depuis quelques années, d’un prix de cent mille francs destiné à l’auteur d’un remède efficace contre le choléra. Les prétendants affluent; mais l’heureux lauréat se fait toujours attendre. Le hasard, qui est le véritable inventeur des spécifiques, réserve peut-être cette surprise à l’humanité. Espérons que la disparition de la maladie devancera la grande découverte; cette solution serait encore la plus sûre.

 

Parvenu au terme de ma tâche, je m’aperçois que le chapitre qu’on vient de lire, me dispense de formuler une conclusion générale.

Le choléra est, dans l’ordre chronologique, le dernier représentant des grands fléaux dont j’ai tracé la sinistre biographie. C’est une affection nouvelle, ubiquitaire, originale, implacable. Il échappe par tous ses côtés, aux lois de la pathologie commune, ou, pour mieux dire, nous n’avons pu saisir le lien secret qui l’y rattache. L’actualité donne un intérêt exceptionnel à son étude. Il est né sous nos yeux, et nous l’avons suivi depuis lors dans sa course vagabonde à travers tous les peuples de la terre. Il constitue une pièce de conviction unique, qui certifie et légalise, si je puis parler ainsi, tous les documents que j’ai exhumés des siècles antérieurs. Je tiens surtout à faire remarquer, que son avénement a été la réhabilitation la plus manifeste de la sage circonspection d’Hippocrate. La science actuelle qui a fait tant de conquêtes sur le passé, s’incline encore devant un mystère qui excède la mesure de ses pouvoirs. Aujourd’hui comme autrefois, les hypothèses se sont succédé sans relâche. Aucune, quoi qu’on en dise, n’a même entrevu la vérité. Pendant la peste d’Athènes, Thucydide fut frappé de la surprise et de l’embarras des médecins en présence d’un mal inconnu. Si cet homme illustre revenait au monde, il retrouverait le même étonnement et la même indécision devant cette peste nouvelle. Après plus de deux mille ans, le problème des grandes épidémies n’a point encore été effleuré. Le modeste aveu d’Hippocrate était une prévision du génie.

 

Une question d’avenir s’offre à l’esprit et je dois dire ce que j’en pense.

Le choléra finira-t-il par se naturaliser en Europe, et comptera-t-il désormais parmi les endémies indigènes?

Cette prédiction menaçante n’est pas, il faut bien en convenir, absolument dépourvue de fondement. On y est amené malgré soi, quand on observe, depuis un demi-siècle, les allées et venues du fléau, ses retours inopinés que rien n’annonce et que rien n’explique, ses invasions si prolongées dans certaines localités, donnant lieu à des foyers secondaires d’une assez longue durée. La conférence internationale de Constantinople s’en est aussi préoccupée: «N’y a-t-il pas lieu de craindre, dit-elle, que le choléra ne vienne à s’acclimater dans nos pays?» La réponse a été unanime: «La Commission, sans rejeter la possibilité du fait, le regarde comme

problématique[887].» Cette opinion est sagement exprimée; mais sa forme dubitative fournit matière à réflexion.

Pendant treize cents ans, à dater de sa mémorable irruption du VIe siècle, la peste inguinale a élu domicile dans nos cités.

La fréquence de ses attaques éparses, leur périodicité attestée par les contemporains, semblent incompatibles avec l’importation constante de ses germes exotiques. Il est même une opinion très-répandue qui n’a peut-être contre elle que son exagération; c’est que les villes d’une autre époque, livrées sans défense à toutes les influences délétères, constituaient des foyers permanents de peste. La dévorante maladie s’y formait de toutes pièces, après une sorte d’incubation plus ou moins prolongée. N’est-ce pas ainsi que les anticontagionnistes endurcis persistent à expliquer l’explosion de l’épidémie de Marseille, en 1720?

Je n’invoque ici qu’une analogie. Avant d’admettre décidément que le choléra a acquis son droit de cité parmi nous, j’aurais besoin d’être éclairé sur le sens encore débattu de certaines observations. Mais il n’en est pas moins vrai, que cette éventualité, considérée, par quelques médecins très-compétents, comme un fait accompli, n’est pas en désaccord avec les précédents. J’ajoute qu’elle se concilie fort bien avec l’idée que je me suis faite des grandes épidémies en général, et de l’épidémie cholérique en particulier.

Éloignons les tristes pressentiments, pour entrevoir une perspective plus rassurante.

Si l’on en juge par la dernière épidémie dont nous sommes à peine délivrés, on est tenté de croire que le choléra prélude à sa disparition par une atténuation graduelle de ses ravages. Il a frappé moins de victimes, et la préservation inespérée de plusieurs contrées qu’il menaçait de près, accuse une propagation moins active. La proportion plus rare des cas foudroyants a été aussi remarquée. En somme, on croit avoir constaté une amélioration sensible. On m’opposera sans doute quelques invasions locales qui nous ont reportés aux plus mauvais jours. Certaines statistiques ont vérifié aussi la persistance du nombre habituel des décès, eu égard au chiffre total des atteintes. Le fait général d’une sorte de décroissance n’en subsiste pas moins, et on peut l’accepter, à condition de n’en point exagérer la valeur actuelle.

La progression sera-t-elle continue, ou doit-elle rétrograder? Le temps seul peut nous l’apprendre. Nous savons par expérience qu’il est prudent, en matière d’épidémies, de ne pas anticiper sur ses décisions.

Mais sans oublier la réserve commandée par l’observation, on peut exprimer une conjecture, que justifient d’avance les antécédents inscrits aux annales des grands fléaux populaires.

Nous savons que leur règne, quelle qu’en soit la longue durée, n’est que temporaire. Le moment venu, ils rentrent dans l’ombre d’où ils étaient sortis à l’improviste, et la cause de leur éclipse définitive est aussi insaisissable que celle de leur apparition première. Rien n’indique que le choléra doive échapper à la loi commune.

Le jour viendra donc, et puisse-t-il être prochain, où la grande épidémie nouvelle, dont le e XIX siècle était fatalement prédestiné à faire l’épreuve, abandonnera la scène médicale, et se retirera dans le groupe historique des maladies éteintes.

 

FIN

NOTES.

[1] L. Peisse, De la médecine et des médecins, 1857, t. I, p. 204.

[2] Ch. Anglada, Quels sont les avantages de la connaissance de

l’histoire de la médecine pour la médecine elle-même? Thèse de concours pour la chaire de pathologie et de thérapeutique générales. Montpellier, 1850, 183 pages.

[3] La Bruyère, les Caractères, chap. I, des ouvrages de l’esprit.

[4] Le livre de Ramazzini (De morbis artificum diatriba. Modène,

1701, in-8o), traduit et annoté par Fourcroy en 1777, a été repris et complété en 1822 par M. le docteur Patissier (Traité des maladies des artisans et de celles qui résultent des diverses professions. Paris, 1822, in-8o.) Depuis lors, cette étude s’est enrichie d’un grand nombre de publications importantes. Sous ce rapport, les Annales d’hygiène publique et de médecine légale (Paris, 1829-1869) ont servi les progrès de la science.

[5] Voyez Bouvier, Bull. de l’Académie de médecine, tome XXV, p.

1031;—Tardieu, Étude hygiénique et médico-légale sur la fabrication et l’emploi des allumettes chimiques e ( Annales d’hygiène , 2 série, tome VI, p. 5).

[6] Ch. Anglada, Traité de la Contagion, t. I, chap. III, de la

Spontanéité des affections contagieuses. Paris, 1853.

[7] Voyez Boudin, Traité de géographie et de statistique médicales.

Paris, 1857, 2 vol. in-8o.

[8] Voyez Ch. Martins, du Spitzberg au Sahara. Paris, 1866, p.

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