Mémoires amnésiques

Myriam Salomon-Ponzo · Chapitre 31 sur 46

Pages du PDF

Mémoires amnésiques

34 § 31

§ 31

Enfin, un soir, après dix-neuf jours d’absence, le téléphone d’Angie sonna.

Avant de décrocher, elle regarda l’écran qui affichait « Fran ».

Elle hésita une seconde, puis prit l’appel avec une voix qu’elle se voulait la

plus détendue possible.

— Hé la vieille ! Ça va ?

Le rire clair de Fran résonna comme si elle était dans la pièce. — Bébé, j’ai une surprise pour toi !

— Super, mes raviolis ! Dis donc, c’est dingue comme je t’entends trop

bien ! C’est fou maintenant, même avec les portables, ce que la technologie a fait !

— Hé patate, si tu m’entends aussi bien c’est parce que je suis derrière ta

porte !

— Quoi ? !

Angie bondit et courut ouvrir à la volée, découvrant une Fran rayonnante !

Elle enlaça son amie si fort que cette dernière écarta les bras.

— Hé doucement ! Tu ne vois pas que je suis chargée ! Au moment où elle dit cela, un miaulement étrange émana d’un de ses

sacs.

— Mais qu’est-c...

Fran posa le sac parterre, l’ouvrit, laissant un chat gris bondir et filer se

cacher sous un meuble.

— Vingt-Trois ! Tu l’as ramené ! Génial ! Oh merci ! Elle étreignit une nouvelle fois Fran.

— Va plutôt le rassurer. Il n’en peut plus. Douze heures d’avion,

t’imagines !

— Le pauvre.... Vingt-Trois, viens-là, mon chou... Le chat regarda d’un air méfiant son ancienne maîtresse qu’il n’avait pas

vue depuis un an.

— Il ne va jamais me reconnaître... dit tristement Angie. — Ça m’étonnerait. Dès que je lui ai mis sous le nez tes chaussettes, il a de

suite ronronné.

— Ah mais c’est toi ! Je les ai cherchées partout ! Sacrée farceuse va !

Comment pourrais-je un jour te remercier ?

— Entre amies, on fait les choses, c’est tout.

Un laps de temps infime, une connivence flotta dans l’espace.

— Bon, raconte maintenant ! Je te sers quelque chose ? — Allez, ce que tu veux.

— Limoncello ?

— Parfait !

— Tiens, sans te commander, dans le petit meuble de coin, il y a les verres. — OK, je m’en occupe !

Elles s’affalèrent sur le canapé deux places, en se tenant le ventre. — Oh là là, va me falloir encore trois semaines pour assimiler le jet-lag. — Tiens ! Après ça ira mieux !

Angie lui tendit un verre qu’elle avait rempli du délicieux liquide jaune

sirupeux.

— Trop bon ! s’extasia Fran après la première gorgée. Elles enchaînèrent sur deux autres doses et Fran raconta une anecdote

d’aéroport à Angie :

— L’avion avait du retard, on patientait tous. Ce pauvre Vingt-Trois feulait

à tout ce qui passait à côté de nous ! Je n’ai pas voulu le mettre en cabine. Il a eu son fauteuil exprès pour lui !

— La classe !

— C’était affiché en énorme qu’il y aurait quinze minutes de report du vol,

quand un gars s’approche. Oh mon Dieu, l’allure, j’aurais aimé que tu sois là pour le voir !

— Ah oui ? Comment était-il ?

— Type très classe, habits super distingués aussi, chaussures vernies façon

mafia, tu vois le truc ! Manteau long en cuir noir posé sur les épaules qu’il tenait d’une seule main.

— Whaou la dégaine !

— Tu peux le dire ! Il s’est approché du comptoir et a demandé ce qui se

passait.

— Mais c’était affiché pourtant ?

— Oui, mais le type était du genre : « On me doit des explications

personnellement à MOI ! » Enfin, tu vois quoi !

— Tu m’étonnes !

— Bref, après on est entrés dans l’avion et le gars a demandé à l’hôtesse de

prendre son manteau pour le ranger dans son compartiment au-dessus de lui !

— Je ne le crois pas ! Il était en première ?

— Même pas ! Un vrai con qui se la jouait à mort ! Enfin, au moins, j’ai

bien ri ! Et toi ? Qu’as-tu fait depuis ?

Angie lui raconta rapidement comment elle s’était occupée et surtout lui

annonça la bonne nouvelle de ses comptes de trésorerie et le fait qu’elle allait pouvoir rester ici, où elle se plaisait beaucoup.

Elles reburent un verre et commencèrent à être sérieusement éméchées au

bout d’une heure et demie. Du moins en apparence, car Fran avait une idée derrière la tête.

Alors qu’elles s’esclaffaient de plus belle, Fran demanda tout à coup sur un

ton sérieux.

— Dis-moi, j’ai une question.

Elle rit encore un peu d’un air stupide.

— Si tu devais un jour faire partie d’un jury, tu crois que tu voterais quoi ? Angie était encore en train de ricaner sottement, mais finit par regarder

fixement son amie.

— Pourquoi me poses-tu cette question tout à coup ? — Pour rien. Pour parler.

— M’ouais, drôle de sujet de conversation...

— Un comme un autre. C’est vrai quoi, je me suis toujours demandée moi,

ce que je ferais. Ça doit faire bizarre quand même, de devoir décider du sort d’une personne.

Angie lui jeta un coup d’oeil de biais sans lui faire face. — Oui... Sûrement...

Elle fit mine de se lever pour regarder par la fenêtre donnant sur l’artère

principale de Townlake.

— Qu’est-ce que t’en penses ? insista Fran. Tu ferais quoi toi ? Cette fois Angie lui répondit durement.

— À quoi joues-tu ?

— À rien, c’est juste pour discuter.

Angie la coupa, levant une main en l’air pour stopper Fran. — Attends ! Je vais reformuler ma question.

Elle laissa passer une seconde et prononça sa phrase en appuyant sur

chaque mot et en plongeant son regard dans celui de son amie.

— À quoi joues-tu CATHERINE ?

Fran était décontenancée, mais pas au point de perdre son sang-froid. Elle

leva ses deux mains en l’air, paumes ouvertes en signe d’excuse.

— OK. Un silence pesant régnait dans la pièce. Depuis quand le sais-tu ? — Depuis quand je le sais ? Mais depuis le début, voyons ! Tu me prends

pour qui ?

Angie haussa le ton.

— Pourquoi n’as-tu rien dit alors ?

— Pourquoi n’ai-je rien dit ? Et toi ? Pourquoi te balades-tu sous un faux

nom ? Pourquoi cela aurait dû être à moi de te dévoiler ? J’attendais que tu le fasses de ton propre chef ! Et toi, au lieu de ça, tu t’es fichue de moi !

— Non, là, je te coupe, je ne me moque pas de toi ! — Ah non ! ? Et comment appelles-tu ça ? Devenir amie avec quelqu’un

tout en lui cachant sa réelle identité ?

— Mais enfin... Oui, d’accord, t’as raison sur ce point. Mais pourquoi n’as-

tu quand même rien dit ?

— Parce qu’on est devenues si amies, que j’ai prié depuis, pour m’être

trompée. Oh, je savais que c’était toi, mais...

Angie marqua une hésitation...

— Je n’ai jamais eu d’amie comme toi. Peux-tu comprendre ça ? — Oui, parce que moi auss....

— Oh arrête tes boniments ! Tu m’as menti dès l’instant où tu as passé

cette porte y a deux mois ! Pourquoi ? Qu’est-ce que tu me veux ? Me faire du mal ? C’est fait ! Mission accomplie, tu peux rentrer chez toi !

— Mais non...

— Qu’est-ce que tu cherches ? Qu’est-ce que tu es venue faire ici ? Fran prit une profonde respiration quand Angie la coupa dans son élan. — Une question. Il y a quelque chose qui m’a étonnée lors du procès et

que je retourne dans ma tête depuis plus de trois ans.

— Je t’écoute.

— Je n’ai jamais trouvé, tout au long de cette semaine qu’a duré le procès,

que tu aies l’air inquiet. Comme si tu savais que tu allais être acquittée. Je me trompe ?

—… Non.

Fran répondit tête basse et, alors qu’elle était restée assise sur sa chaise

depuis le début de leur conversation, Angie se précipita s’asseoir à ses côtés et lui saisit le poignet fermement, comme quelqu’un qui a peur de tomber.

— Comment ça, non ? Tu veux dire que tu savais, de façon sûre, que le

jury ne voterait pas coupable ?

— Oui... Enfin... Je m’en doutais beaucoup.

— Je ne te suis pas.

Fran se prit la tête dans les mains.

— Oh mon Dieu, je n’aurais jamais dû te mêler à ça. Mais je voulais savoir

!

— Savoir quoi ? ! Parle ! Il faut que je sache maintenant ! Fran releva son visage et saisit les deux mains d’Angie fortement. — Mais ils te tueront s’ils apprennent que tu sais quoi que ce soit ! Ils te

tueront !

Angie écarquilla les yeux de terreur et se leva prestement en se dégageant

de l’étreinte de Fran.

— Mais qui ? Et pourquoi ?

— Je ne peux pas te le dire ! Je ne veux pas que tu sois en danger. Je ne

veux pas te perdre.

— C’est déjà fait. Tu m’as menti. Tu m’as trahie. Sors, je ne veux plus te

voir.

Angie indiqua la porte d’un bras tendu le regard baissé. Fran soupira, prit son sac et sortit, sans oser souffler ne serait-ce qu’un au

revoir.

Durant tout ce temps, le chat gris était resté à l’écart, non sans avoir fait un

tour en cachette sur le bar de la cuisine et volé un bout de jambon.

OceanofPDF.com