Mémoires amnésiques

Myriam Salomon-Ponzo · Chapitre 3 sur 46

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Mémoires amnésiques

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ANGÉLIQUE

§ 3

Le réveil sonna. Difficile de se lever à l’aube le dimanche matin. Le prix à

payer pour profiter des meilleurs instants dans la nature.

Or, Angélique avait deux heures de trajet à faire, car elle habitait Cagnes-

sur-Mer, sur le littoral, non loin de Nice.

Depuis un an, Angélique s’était prise de passion pour la marche en

montagne. Initiée par un ami quelques années auparavant, elle avait soudainement réalisé à quel point cela lui manquait.

Depuis l’âge de quinze ans, elle avait erré dans des soirées qui ne lui

ressemblaient pas. Tout cela, sans se rendre compte qu’elle avait été le jouet de son ex boy-friend, gros goujat au caractère cyclonique, l’écrasant de son omniprésence et passant son temps à la tourner en dérision.

Libérée de lui après maintes péripéties, elle revivait enfin. À tout juste

trente ans, cela avait été bien facile de refaire surface, et malgré quelques litres de larmes versés, Angélique jouissait à présent pleinement de sa nouvelle vie.

De tempérament plutôt solitaire, bien qu’aimant quelquefois la compagnie,

elle s’était procuré les cartes IGN de ses coins préférés. Ainsi, elle organisait ses propres itinéraires à travers l’arrière-pays niçois, sa terre natale.

Toute la semaine, après le repas du soir, elle prenait un plaisir tout

particulier à déplier la carte, pour étudier son prochain parcours sur les sentiers des grandes et petites randonnées.

Seule, elle ne pouvait pas vraiment aller où elle le désirait, car un accident

arrive vite en montagne, mais pour l’heure, l’inscription à un club ne la tentait pas. Elle n’aimait pas marcher au milieu d’un groupe trop important et avait une prédilection pour les petites équipées.

Néanmoins, pour le moment, Angélique se moquait un peu d’être sans

compagnie. Son boulot était si prenant et stressant, qu’elle aspirait au silence et à la solitude lors de ses dimanches.

Angélique se leva tranquillement, mais ne traîna pas pour autant. Son sac à

dos et ses chaussures de marche, préparés la veille, étaient appuyés à la porte d’entrée.

Elle rajouta deux bouteilles d’un litre d’eau à demi congelée ainsi qu’un

pique-nique digne de ce nom, sans oublier la petite gourmandise qu’elle s’octroyait tous les jours : du chocolat noir aux amandes, sans restriction quantitative, bien emballé dans du journal mouillé pour éviter qu’il ne fonde.

Tout en avalant un copieux déjeuner de tartines de pain, fruits secs et jus

d’orange, elle enfila un sifflet autour de son cou ; objet faisant partie de la panoplie de secours en cas de pépin. Le reste de l’attirail était déjà dans son sac.

Un tour de clé et voilà Angélique partie pour une journée ensoleillée, à

mille mètres d’altitude dans l’Estéron.

Son objectif : la cime de la Cacia, au-dessus de Roquestéron et Sigale,

charmants villages de cette vallée méconnue qui regorge de trésors naturels.

Elle démarra de Cagnes-sur-Mer à six heures, car on était au mois de juin

et il faisait déjà bien chaud dès la moitié de la matinée.

Angélique se rappela les sensations éprouvées lors des débuts de marches,

au petit matin, dans les herbes trempées de rosée sur les sentiers encore exempts de soleil. Voir les perles d’humidité se transformer en millions de miroirs sous les premiers rayons de soleil ; sentir la montée graduelle de la chaleur, être aveuglée malgré le rebord de sa casquette et ses lunettes polarisantes, se transformer en île d’accueil pour les insectes qui aspirent le sucre de votre peau, marcher sur un sol moelleux composé d’herbes, de mousses et de brindilles de pins qui, peu à peu, fait place aux cailloux dont il faut se méfier constamment ; réaliser la composition indissociable de son corps et son esprit ; s’exalter lors de chaque lacet de sentier, à la découverte du paysage, pour être récompensé de ses efforts par une nature qui donne sans retenue, comme un petit enfant faisant un présent. Tout en conduisant, Angélique pensa à Henri.

Cet homme aurait mieux répondu à ses attentes que Patrick dont il était son

meilleur ami avec qui elle s’était embourbée pendant sept ans.

Il s’était servi de sa grandiloquence pour la charmer, puis en avait fait une

faiseuse de courses et de ménage ; un meuble d’appartement sur lequel il n’avait même plus fait la poussière de temps en temps.

Henri était très différent. Angélique s’était souvent demandé ce qui avait

bien pu réunir deux êtres aussi disparates.

Toujours est-il qu’Angélique avait quitté Patrick, mais était restée en

contact avec Henri. Une longue correspondance écrite avait commencé entre eux et durait depuis plus de dix ans.

Aujourd’hui, ils échangeaient encore quelques courriers amicaux.

Angélique aurait aimé qu’il en soit autrement, mais ne faisait jamais aucune allusion. Henri était marié. Or, ses principes moraux l’empêchaient de s’autoriser à envier l’homme d’une autre femme. Et puis, c’était plutôt agréable d’avoir une amitié masculine loin des jugements acerbes de la gent féminine, sur des sujets totalement dénués d’intérêt, tels que la façon de s’habiller ou l’adresse de son coiffeur.

Mises à part, deux très bonnes amies datant des années collège, Angélique

n’aurait sûrement jamais d’amie féminine tant elle se sentait à dix mille lieux de la façon d’être et de penser de celles qu’elles avaient rencontrées jusqu’à présent.

Après avoir quitté l’agglomération de Cagnes-sur-Mer, Angélique prit

l’autoroute, direction Digne. Après trente kilomètres sur la RN2202, elle bifurqua au pont Charles Albert vers le village de Gilette. Elle passa le carrefour menant, sur la droite, au bourg de Bonson, perché sur un éperon rocheux et visible depuis la RN2202. Elle prit la route menant à Revest-les-Roches, Tourrettes du Château, puis Pierrefeu, le long d’une départementale sinueuse, gagnant régulièrement de l’altitude.

Une fois, dépassés Roquestéron et la chapelle Saint-Sébastien en bord de

route, Angélique arriva à Sigale qu’elle traversa tout doucement par sa rue principale.

L’eau coulait toujours à la fontaine sur la placette de l’église. Des fleurs

ornaient le devant des maisons dans des pots dont le charme réside dans le manque d’assortiment des couleurs et les multiples ébréchures qu’ils comportent. Des personnes âgées bavardaient, assises sur des bancs de fortune. Angélique continua son chemin en direction de Puget-Théniers. Elle se gara juste après une montée d’un kilomètre et demi, précédant la clue du Riolan, réputée pour le canyoning.

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