Mémoires amnésiques

Myriam Salomon-Ponzo · Chapitre 4 sur 46

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Mémoires amnésiques

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En sortant de la voiture, elle leva la tête pour admirer la barre rocheuse des

Molières où culmine la cime de la Cacia à mille mètres. C’était une petite balade de trois cents mètres de dénivelé, mais elle tenait à la faire. En effet, l’Estéron a la caractéristique d’être à mi-chemin entre montagne et campagne, ce qui confère à cette vallée des paysages et une végétation particulièrement jolis, surtout au mois de juin où beaucoup de plantes sont à l’apogée de leur évolution annuelle.

Elle se chaussa, sortit un bâton en bois, enfila son sac à dos. Après avoir

fermé la voiture, elle rangea la clé dans une pochette spécialement prévue à cet effet et consulta l’heure.

Elle traversa la route et emprunta un sentier à proximité d’une habitation.

Les marques jaunes des randonnées pédestres y étaient bien visibles.

Elles étaient souvent effacées par le temps dans les endroits peu fréquentés.

Ou bien, les balises, des poteaux en bois qui indiquaient les directions principales, étaient cassées, empêchant les marcheurs de s’orienter. C’est pour cette raison qu’elle partait toujours avec sa carte, même pour une petite promenade.

Après avoir fait un kilomètre à travers d’anciens vergers, la montée dans la

falaise débuta sur un chemin caillouteux.

Il n’était que huit heures trente et une légère fraîcheur agréable exacerbait

les essences naturelles.

Au loin, à l’ouest, elle aperçut le village de Sallagriffon. La lumière

augurait une belle journée ensoleillée. Elle s’en réjouit et pensa déjà à la sieste qu’elle ferait après déjeuner. Au fur et à mesure de l’ascension, le sentier se fit plus escarpé et rocheux.

Le franchissement d’un pierrier nécessita l’utilisation des mains. Elle avait choisi cette balade que les promeneurs fréquentaient peu,

préférant les sommets du Mercantour. Elle aimait la nature même et fuyait les sites trop médiatisés qui attiraient les foules. Une bonne sortie représentait un moment de communion avec la végétation, les animaux, leurs odeurs et leurs sons. Or, depuis quelques années, les sentiers du parc national étaient devenus de vraies autoroutes empêchant tout recueillement serein.

Une heure et demie plus tard, alors que le soleil dardait ses rayons de plus

en plus à la verticale, elle atteignit le col de la Cacia qui fait la jonction avec la vallée voisine. Elle admira le panorama : les villages alentours, La Penne et son quartier des Crouettes reposant sous la barre rocheuse qui surplombe l’arrière du village, Saint-Antonin, Ascros.

Très loin sur l’horizon, les sommets du Mercantour portaient encore les

traces d’un hiver particulièrement enneigé.

Il était à peine dix heures. Aussi, elle décida d’aller au véritable point

culminant de la Cacia.

Le parterre était jonché de pâquerettes et de plantes rampantes aux fleurs

minuscules. Une flore méditerranéenne, composée essentiellement d’arbustes, recouvrait le haut de la crête.

Elle observa la falaise en montant : des couleurs ocre et blanches, un peu

de gris aux reflets métalliques par soleil levant. Environ deux cent cinquante mètres de roche abrupte. Elle mesura à quel point une existence humaine est insignifiante face au temps qu’il avait fallu à l’érosion pour sculpter un tel monument. Puis ses pensées se dissipèrent. C’était vraiment une journée agréable.

Le sommet lui offrit la vue sur la mer. Cent kilomètres plus bas fourmillait

une population éclectique et nombreuse. Le soleil faisait scintiller La Grande Bleue.

Angélique respira à fond et sourit béatement en étirant les bras. Elle s’assit

sur un rocher et ferma les yeux.

Malgré des conditions idéales, elle ne put s’empêcher de repenser à

Patrick.

Elle ressentait encore de la colère en pensant à lui. Parfois, elle avait été

dans de tels accès de rage, que des pulsions meurtrières l’avaient assaillie. Bien sûr, cela n’avait été que des phrases insensées qu’elle s’était formulées en son for intérieur.

Mais depuis, elle s’était souvent demandée ce qu’elle aurait fait et jusqu’où

elle serait allée si elle n’avait pas eu la force de partir.

Elle pensa à ces couples qui s’entretuent, comme on en voit souvent dans

les journaux.

« Sont-ils mentalement déséquilibrés, fous, psychopathes, autre chose ou

bien simplement en colère et tout à fait normaux ? Après tout, j’ai bien eu de telles idées qui m’ont traversé l’esprit. Je ne suis pas folle pour autant. Bien sûr, je ne suis pas passée aux actes. Il y a un monde entre penser et faire, mais tout de même... Qu’aurais-je fait à leur place ? Non, en fait, je n’aurais rien fait ! La preuve, je suis partie et puis c’est tout ! »

Elle se leva, irritée de s’être laissée rattraper par ses démons. Cette

sensation, d’avoir pu un jour être dans la peau d’une hypothétique meurtrière, la mit mal à l’aise.

Elle redescendit au col pour y déjeuner, bien qu’il ne soit que onze heures.

Elle aimait avoir cette liberté de faire comme bon lui semble.

Elle choisit un renfoncement sous un arbuste ; à l’ombre ; le soleil

commençait à être mordant.

Elle mâcha doucement ses bouchées de sandwich au pâté tout en

parcourant du regard les alentours. Un bourdonnement ambiant, généré par une multitude d’insectes, emplissait l’espace.

Elle prit sa gourde métallique et s’envoya une bonne gorgée d’eau fraîche. Soudain, elle crut entendre des voix. Il n’y avait personne à l’arrivée du

sentier sur le col. Elle fit rapidement une observation du reste des lieux, mais constata seulement un grand vide. Elle en conclut qu’il s’agissait du fruit de son imagination.

Son repas terminé, elle rangea son sac et s’y adossa pour faire un somme

dix minutes.

Après une plongée dans une torpeur relative et reposante, elle se frotta les

yeux et se leva doucement. Elle remit son sac à dos, reprit son bâton de marche, ajusta sa casquette rose fluo ainsi que ses lunettes de soleil ; admira une dernière fois à regret la vue et rejoignit le sentier pour la descente. Elle prévoyait de la faire à pas lents pour ménager ses genoux.

Elle regarda machinalement sa montre qui indiquait douze heures trente.

Elle estima être à son véhicule en deux heures. De cette manière, elle pourrait lézarder un peu et ramasser quelques jolis cailloux ou bouts de bois aux formes noueuses comme elle les aimait. Ces trésors viendraient s’ajouter aux précédents, sur le rebord de la fenêtre de sa cuisine. Elle accumulait ainsi les témoins de ses balades, parmi lesquels on pouvait voir des fossiles dénichés sur le plateau calcaire de Caussols.

Elle admira à nouveau la falaise bien qu’à cette heure-ci elle ait été écrasée

par la lumière vive du soleil et fût moins spectaculaire.

Elle fit plusieurs arrêts pour ramasser du thym qu’elle broierait plus tard

pour en retrouver, tout l’hiver, les senteurs estivales dans ses petits plats cuisinés. Accroupie, elle aperçut de la sarriette et en cueillit aussi quelques brins.

Soudain, elle entendit à nouveau des voix, pareilles à celles de gens qui se

disputent. Elle se retourna, mais, une fois de plus, ne vit personne ; ni devant, ni derrière. Cependant, la querelle s’intensifia. Elle leva alors la tête et aperçut une silhouette en bord de falaise, cent mètres au-dessus d’elle. Cela semblait être un homme qui s’adressait à quelqu’un d’autre, hors de son champ de vue. « Drôle d’endroit pour s’engueuler ! »

Elle devina une voix féminine particulièrement en colère qui correspondait

à la personne qu’elle ne voyait pas. En fait, elle réalisa que la femme hurlait complètement. Elle se releva et emballa les herbes aromatiques dans un linge tout en regardant le gars au bord du vide. « Il ferait bien de s’écarter... »

Bien qu’elle soit, cent mètres plus bas, la femme criait si fort, qu’elle

pouvait l’entendre distinctement : « Salaud ! Fumier ! Je te déteste ! »

Angélique accéléra le pas pour s’éloigner. Cette violence lui rappelait trop

son passé. Les cailloux freinaient sa progression.

C’est alors qu’un cri d’effroi déchira l’air. Elle se retourna et vit un homme

tomber, durant quelques secondes qui lui semblèrent interminables.

Son coeur se mit à battre si vite qu’Angélique en eut le souffle coupé. Elle

regarda une dernière fois la crête. Une femme penchée, cheveux au vent, la tête entre les mains, s’était écroulée à genoux en pleurant.

Instinctivement, Angélique s’était tapie au moment où la dispute s’était

intensifiée. Elle pensa au corps qui devait être tout déchiqueté et la nausée lui vint. Son esprit avait du mal à ordonner ses pensées tant elle était terrifiée.

Elle se redressa après un temps qu’elle n’aurait su estimer et surtout, pas

avant de s’être assuré que la femme ait disparu.

Ne se demandant pas ce qu’elle était devenue, elle pensa uniquement au

cadavre qui devait ensanglanter les rochers, non loin d’elle. Elle ne voulut pas y aller : «… De toute façon pour faire quoi, il doit être mort. »

Ses jambes tremblaient. Elle repartit sur le sentier quasiment en courant

comme si elle s’était attendue à ce que la meurtrière la rattrape, jetant un oeil inquiet par-dessus son épaule toutes les trente secondes.

À quoi venait-elle d’assister ? Un meurtre passionnel ? Un accident ? Un

assassinat ? Une vengeance mûrie pendant des mois ? Un règlement de compte orchestré ?

Qui sait, la femme n’était-elle pas seule avec le gars ? Et peut-être qu’elle

avait été repérée et que les assassins étaient à sa poursuite ?

Autant de questions qui fusèrent à toute vitesse dans le cerveau

d’Angélique, faisant grandir son angoisse chaque seconde.

Elle arriva en tremblant au bord de la route. Après un regard furtif de

gauche et de droite, elle courut à la voiture tout en enlevant son sac.

Dans l’affolement, elle eut du mal à dénicher ses clés et s’énerva. « Où les

ai-je mises ? Ah ! Les voilà ! »

Elle ouvrit le véhicule dans lequel elle balança ses affaires, sauta sur le

siège et introduisit la clé de contact pour démarrer en trombe.

Arrivée au village de Sigale, elle ralentit et stoppa sur le parking pour

reprendre ses esprits.

« Bon, calme-toi. Personne n’a dû te voir. Tu vas rentrer gentiment à la

maison et réfléchir. Et si j’allais direct à la police ? Et s’ils croyaient que c’est moi qui ai tué le type ? Mais non, après enquête, ils verraient bien que je n’ai rien à voir avec lui. Et s’ils croyaient quand même que j’ai un rapport avec ça ? Non, non, je n’y vais pas. Je fais la morte et j’attends.

Punaise, non, je ne peux pas laisser ce pauvre gars moisir là-bas quand

même ? Il a bien de la famille, quelqu’un, un gosse peut-être ? Oh mon Dieu non, faites qu’il n’en ait pas ! Une femme ? Celle de la falaise ? Une maîtresse, dont elle aurait été jalouse ?

Bon... déjà, je rentre chez moi et après je verrai ! » Elle redémarra. Durant tout le trajet, elle revit la chute du corps, essaya de

réfléchir, de se remémorer ce que faisait la femme exactement à ce moment, mais tout était embrouillé. Elle se rappelait uniquement de cette femme au bord de la falaise, de ses cheveux longs et blonds qui flottaient dans l’air et de ses mains sur son visage. À une telle distance, même à découvert, elle n’aurait pu la distinguer avec précision.

Quand Angélique coupa le moteur au bas de son immeuble à Cagnes-sur-

Mer, elle prit la décision de ne rien faire. Déjà fragile, si elle se collait un interrogatoire de police, elle n’allait pas en dormir pendant des mois. C’était égoïste, mais que pouvait-elle faire ? La culpabilité la rongea quand même et elle ne ferma pas l’oeil de la nuit. Et encore moins les jours suivants.

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