Mémoires amnésiques

Myriam Salomon-Ponzo · Chapitre 39 sur 46

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Mémoires amnésiques

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§ 39

Le mercredi suivant, Angie claqua sa porte à six heures du matin. Elle

démarra son 4x4 et partit en direction des Big Belt Moutains, dépassant le panneau indicateur de la ville en trombe.

Environ un kilomètre après la sortie de Townlake, elle s’arrêta devant un

gros rocher. Fran, cachée derrière, courut jusqu’au véhicule, sac à dos à l’épaule.

— Personne ne t’a vue ?

— Je pense.

— Tu penses ? !

— Ben, j’ai fait au mieux ! Tu sais aussi bien que moi que ce patelin est

bourré d’oreilles et d’yeux de tous les côtés !

Angie, agacée, ne répondit rien, sachant bien que Fran avait raison. À

peine Fran eut-elle refermé sa portière, qu’elle appuya sur l’accélérateur, conduisant nerveusement, mais sûrement.

— On va où ? Demanda Fran.

— Un sentier qui monte sur les premières crêtes de Big Belt Mountain.

Autant faire une belle balade !

Fran regarda dans le rétroviseur.

— On est suivies ?

— Non, non, je vérifiais.

— Bon... Punaise. Tu m’as fait peur...

Angie malaxa le volant. Fran remarqua que ses cheveux repoussaient déjà. — Ça fait un genre... dit Angie.

Elle amorça une moue se voulant drôle, mais ayant plutôt des airs de

grimace.

— Habillée en mec, tu ferais illusion...

— Je t’en prie !

— J’déconne !

Le silence retomba et Angie le brisa seulement après avoir négocié deux

virages délicats.

— Tu crois qu’on pourra encore être amies après tout ça ? — Quelle question ! Bien sûr ma vieille !

— Hé, c’est toi la vieille, je te signale !

Angie se détendit. Elles terminèrent le trajet en silence. Angie gara le 4x4

devant une barrière. Elle mit sa carte professionnelle sur le pare-brise à l’attention des rangers.

Le jour commençait à poindre. Rapidement, le cercle orange vif grossit de

seconde en seconde. Les nuages furent comme écartés par les bras invisibles d’un géant, serviteur du soleil, chargé de faire place nette au lever de son Dieu. Ce dernier en profita vite pour transpercer les malheureux cotonneux de ses rayons puissants, comme pour montrer sa domination incontestable, sa victoire, une fois de plus, sur les ténèbres de la nuit.

Fran et Angie observèrent, émerveillées, le spectacle. Angie pensa que

depuis la création de la Terre, ce miracle s’accomplissait incessamment, mais qu’il y aurait, un jour lointain, un terme à tout cela.

— Plus que cinq milliards d’années de beauté ! lança Fran comme si elle

venait de lire dans les pensées d’Angie.

— Profitons ! Profitons ! ironisa Angie. Je me demande à quoi ressemblera

la Terre quand il ne sera plus là.

— Qui sait...

Elles marchèrent sur un sentier bien entretenu, bordé d’herbes desséchées

par les chaleurs de l’été. Angie était talonnée par Fran. Angie avait été étonnée la première fois qu’elles étaient sorties, que Fran marche si bien, mais elle s’était vite rappelé l’avoir vue sur la falaise en France, ce fameux jour du meurtre. Encore que ce mot-là ne lui semblait pas approprié dans la mesure où elle savait maintenant que Fran avait été victime d’une machination.

Elle s’empressa d’essayer de chasser ses pensées. Mais ces dernières et

tout le mystère gravitant autour de cette affaire continuaient à la parasiter. Elle se concentra pour revenir à ses préoccupations présentes et à la Fran qu’elle connaissait ou croyait connaître.

Elle entendit un caillou rouler dans leurs dos et se retourna. — Fais gaffe, parfois, il y a des caillasses qui dégringolent. — Oui, t’inquiète... Je fais attention.

Angie remarqua que Fran avait l’air bizarre, mais n’y accorda pas

d’importance, toute à son rôle de guide, la déformation professionnelle s’emparant d’elle.

Après avoir parcouru un sentier d’approche pendant une heure, elles

traversèrent une forêt de sapins de Douglas. Fran admira les arbres hauts d’au moins cinquante mètres. En France, ils ne dépassaient guère les trente mètres maximum. Elle se sentit toute petite au milieu de ces colosses qui laissent à peine le soleil passer à travers leurs ramures. Il faisait sombre dans cette forêt épaisse. Le sentier s’y faufilait comme un intrus, en lacets successifs superposés, les faisant s’élever, en à peine deux heures, de trois cents mètres.

Elles débouchèrent au milieu d’une végétation plus espacée, dans une

pente qui s’était faite plus raide.

— On mange un petit truc ? Là-bas, il y a une grosse souche de pin pour

s’asseoir, dit Angie en indiquant l’endroit de l’index.

— Ce n’est pas de refus, suis déjà crevée.

— On n’ira pas plus loin. Ici, on est assez éloignées pour discuter. — … Ouais...

— Ça va pas ?

— Si, si, tout va bien...

— C’est bien pour ça qu’on est venues, non ?

— Oui, bien sûr... Pas de problème... Allez on y va, je crève de faim ! Angie commençait à douter de Fran, mais ne dit rien. En quelques

enjambées, elles atteignirent la souche et se débarrassèrent de leur sac.

Angie sortit une brioche au sucre.

— On partage ?

— Yes !

Elles dégustèrent la viennoiserie en la mastiquant avec délice. — T’as déniché ça où ? demanda Fran. C’est typiquement français ! — Chutttt ! Je les commande sur internet ! Les Américains, je les aime

bien, mais j’aime moins leur bouffe ! Leur viande est délicieuse par contre. Tu penses, ici, y a que de l’élevage ! Mais sinon, j’ai du mal à me passer de mes petites habitudes françaises !

— Tu me donneras tes adresses !

— No problem...

Angie se leva, car elle avait vu quelque chose bouger à la lisière de la

forêt... « Qu’est-ce qu.... Punaise, y a jamais personne dans ce coin, juste aujourd’... Mais....? Ah ben ça alors ! » Elle fut si surprise qu’elle ne trouva rien à dire de plus alors que la personne s’approchait, si abasourdie qu’elle en resta bouche bée.

— William ! Que fais-tu là, espèce de traître ? — C’est pas très gentil de m’accueillir ainsi après plus de trois ans de

séparation !

— Comment avez-vous su que j’étais ici ? demanda Fran. — Ce serait long à expliquer, dit Simon Templar prenant un air méchant

qui transforma son visage, tout en sortant un calibre 38 d’un mini sac à dos qu’il jeta à terre et qui, vraisemblablement, ne contenait que cela.

Angie, effrayée, recula d’un pas, en fixant tour à tour, l’arme puis Simon.

Elle n’avait jamais vu son collègue avec un tel accent de férocité dans la voix. Elle avait un regard d’interrogation mêlé de terreur envers Fran.

Elle s’adressa à Simon :

— Depuis le début, depuis qu’on se connaît, tu savais que je... — Que t’étais un gentil petit cobaye ma chérie ? Oui. Désolé de te

décevoir...

— Et moi qui croyais...

— Que j’étais amoureux de toi ?

Simon se gaussa sardoniquement.

— Oui, enfant, je faisais partie d’une troupe de théâtre et ma mère disait

que j’étais doué. Ah ! Ah ! Mais le métier de comédien, ça payait pas assez...

Sa voix se durcit pour continuer.

— La LISTE Fran, il me la faut... S’il vous plaît... — Non... Jamais ! Vous m’entendez, jamais, je ne vous la donnerai ! — Oh... Comme c’est dommage... Je ne vais tout de même pas devoir vous

tuer ?

— Non ! cria Angie. Donne-la-lui ! Dis-lui où elle est ! — Angie est plus raisonnable, vous voyez...

— T’inquiètes Angie, il ne va pas me tuer. Il sait trop bien que sans moi, il

ne retrouvera jamais la LISTE.

— Alors, je vais tuer plutôt cette chère Angie. Il saisit fermement Angie

par le bras et pointa son arme sur sa tempe.

— Non. Ça non plus, vous n’allez pas le faire, car vous savez très bien

qu’ILS ont besoin d’elle pour parfaire leurs expériences.

À ce moment-là, Angie comprit que Fran bluffait et qu’il allait falloir jouer

serré.

Simon Templar abaissa son arme.

— C’est agréable d’avoir affaire à des gens intelligents... Qui plus est des «

implantées »... Au moins, on se dit qu’on a bien travaillé...

— Salopard ! siffla Fran. Pourquoi vous êtes-vous débarrassés de Stephen

?

— Mais c’est vous qui l’avez tué, vous ne vous rappelez pas ? — Arrêtez votre baratin, je sais que c’est vous que me l’avez ordonné ! — Oui, en effet. Sous prétexte qu’il avait fait une grande partie du boulot

et se sacrifiait en vivant avec un cobaye, aussi joli soit-il, il voulait une plus grosse part du gâteau... Pourtant, il savait mieux que quiconque à qui il avait affaire. Ah... L’appât du gain et du pouvoir font parfois faire des grosses bêtises... Mais voyez-vous ce qui est drôle, c’est que vous ne saurez jamais si c’est VOUS ou NOUS qui l’avons tué.

Il avait relâché Angie pour parler. Fran, hors d’elle, se rua sur lui. — Vous trouvez ça drôle ! Je saurai un jour qui je suis ! Simon, surpris, appuya sur la gâchette du 38, atteignant Fran au ventre.

Angie hurla en se précipitant sur son amie qui s’écroula.

— NOOOOONNNNN !!!

Simon s’enfuit.

Angie était en larmes devant Fran qui agonisait. — Je t’en prie, ne meurs pas, ne meurs pas ! Je vais aller chercher du

secours !

— Non. Non. Tu sais bien que tu ne pourras pas revenir à temps. Fran l’attrapa par le poignet.

— Mais si ! Dis pas de conneries, tu vas survivre bordel ! Tu vas pas me

lâcher ! Hein, dis ?

— T’inquiète pas pour moi.

Fran sourit en grimaçant de douleur. Écoute, écoute. Elle lui intima de se

rapprocher de son visage.

— Oui, quoi ?! Non, ne parle pas, ça t’épuise ! Fran resserra son étreinte et dit dans un râle :

— La veste...

— La veste ?

— La veste du bowling...

Angie interrogea Fran silencieusement d’un regard. — La LISTE y est... Donne-la à Brody, il saura quoi en faire. Je me suis

renseignée sur lui. Il n’est pas impliqué. Pardon de ne pas rester avec toi, on aurait fait une belle paire d’amies.

Elle essaya de sourire une dernière fois et ses yeux se fermèrent en même

temps que son corps s’affaissa.

— Fran... Fran ! Non ! Noooonnn !

Le cri d’Angie emplit l’espace.

Après un temps si long, pendant lequel elle tint son amie dans ses bras,

sentant peu à peu doucement ce dernier se raidir et se refroidir ; après avoir versé toutes les larmes de son corps, Angie frissonna.

Le soleil vint se cacher derrière les nuages et elle revint à la réalité. Elle ne

pouvait pas rester ici à pleurer son amie. Il fallait qu’elle prévienne la police.

Pendant plus d’une demi-heure, elle avait craint que William ne revienne

lui régler son compte. Malgré l’effroi que cette pensée avait généré en elle, elle n’avait pu se résoudre à abandonner la dépouille de Fran aux éléments hostiles de la nature, sans compter que les charognards ne feraient aucune différence entre un animal mort et un cadavre humain.

Elle sortit sa polaire de son sac et en recouvrit le visage de Fran avant

d’appeler les secours. Ces derniers répondirent rapidement et promirent d’être sur place en moins de trente minutes, le temps de réquisitionner l’hélicoptère.

Angie se rappela soudainement les derniers mots de Fran et, alors qu’elle

s’était assise en tailleur près de son amie, elle se releva précipitamment pour chercher aux alentours le sac de Fran.

Celui-ci retrouvé près de la souche où elles s’étaient installées, elle l’ouvrit

et prit la clé de l’appartement de Fran, qu’elle cacha dans son soutien-gorge. Son coeur battait à nouveau son plein.

Afin de retrouver son calme, elle s’assit sur la souche. Il y avait moins de

deux heures, elle dégustait avec Fran, sa brioche ici même.

Elle aperçut un morceau de mie dans l’herbe. Elle se demanda si c’était

elle ou Fran qui l’avait laissé tomber. Elle n’osa pas la ramasser. Des bêtes viendront le manger ou des insectes, profitant de l’aubaine de gourmandise. Quelle ironie de l’existence ! Ces petits êtres qui vont se gaver de cette nourriture opportune n’auront jamais conscience qu’elle provient du déroulement d’un drame.

Assise les mains entre les cuisses, son cerveau était vide de pensées,

complètement dérouté ; son regard se perdit dans l’immensité du paysage qu’elle ne voyait même plus. Le temps s’était effacé et malgré la course du soleil qui amorça sa descente, amenant les ombres et leur fraîcheur, elle ne ressentait pas l’air sur son corps, comme si son esprit en était détaché.

En fait, après avoir agi, Angie était sous le choc psychologique de la perte

de son amie. Elle avait l’impression d’être en dehors de son enveloppe charnelle, dans un nouvel espace-temps. Même l’arrivée d’un ours n’aurait pu la déraciner de son assise tant le sort de son existence lui était, tout à coup, indifférent.

À Townlake, Brody s’activa dès qu’il apprit la nouvelle. — Greg ! Appelle Gabriel et Sofia ! ILS ont eu Fran et Angie est toute

seule là-haut. Je pars en hélico avec deux de mes gars ! Rendez-vous ce soir au QG !

— Tu ne veux pas que je vienne ?

— Non, on perdrait trop de temps pour t’attendre. Angie doit être en état

de choc et donc incapable de réagir à tout danger ! J’y serai dans moins de vingt minutes ! Essaie plutôt de mettre la main sur le meurtrier !

— T’as un signalement ?

— Français, brun, environ un mètre soixante-dix. — C’est tout ? !

— Oui. Désolé, Angie n’a pas su dire comment il était vêtu. — Génial ! C’est truffé de Français ici ! Bon, on fait du mieux qu’on peut.

Je vais faire quadriller l’aéroport d’Helena et faire mettre des barrages sur les routes principales ! Mais s’il est malin, il va se faufiler à travers la forêt...

— Oui, j’en ai bien peur.

Tout en parlant Brody, avait enfilé une parka et se précipitait au volant de

son pick-up, démarrant en faisant crisser les pneus dans l’artère principale de Townlake.

Nancy le vit par la porte vitrée de son auberge : « Ça sent mauvais... » Cinq minutes après, Brody effectuait un dérapage contrôlé dans la cour des

pompiers, alors que le rotor de l’hélicoptère tournait déjà et que ses gars l’attendaient à bord, équipés d’armes de poing. Un médecin était également avec eux, tenant fermement sa mallette noire.

Brody boucla sa ceinture sur le siège passager : « Go ! »

Il leur fallut à peine cinq minutes pour survoler l’endroit où les attendait

Angie, inerte.

— Un peu plus loin ! ordonna Brody au pilote qui posa l’appareil à cent

mètres pour ne pas projeter des pierres.

Les patins eurent à peine le temps de toucher terre que Brody et son équipe

bondirent. Les trois hommes se ruèrent sur le corps de Fran pensant que cette dernière était peut-être encore en vie. Pendant ce temps, Brody s’approcha d’Angie et posa une main compatissante sur son dos tout en croisant les yeux de ces trois gars qui lui signifiaient déjà, silencieusement, qu’il n’y avait plus rien à faire.

Brody ramassa le sac de Fran.

— C’était le sien ?

Angie opina de la tête. Brody ôta sa parka et la déposa sur le dos de la

jeune femme, pendant que les intervenants mettaient le corps de la défunte dans une housse hermétique pour l’embarquer. Angie se dressa doucement, Brody l’accompagna à bord en la prenant par les épaules.

— Venez, il n’y a plus rien à faire ici. Faut que vous veniez avec moi à

mon bureau, dit doucement Brody.

— OK, murmura Angie.

Ils traversèrent la ville à bord du pick-up du shérif. Brody conduisit sans se

presser pour ne pas attirer l’attention, bien qu’il se doutât que son départ trois quarts d’heure plus tôt, avait eu l’effet inverse. Il fit pénétrer Angie, aussi discrètement que possible, dans son bureau, après avoir fait comprendre à son personnel, de ne poser aucune question à leur passage.

Gabriel, Gregory et Sofia les attendaient. Dès que Brody et Angie entrèrent

dans le bureau personnel de Brody, Sofia s’empressa de réconforter du mieux qu’elle le put Angie en se pressant contre elle.

— Il n’y a pas les clés de l’appartement de votre amie dans son sac...

Sauriez-vous où elles se trouvent ? demanda à brûle-pourpoint Brody.

— Tu ne crois pas que ça pourrait attendre ? s’insurgea Gabriel. — Non ! Je ne crois pas.

Brody scanda ses mots.

— Je vous rappelle qu’on a un mort sur les bras et que son meurtrier est en

train de filer ! Mon job n’est pas de faire du sentiment, mais d’arrêter les gens comme lui ! Alors, je redemande à Mademoiselle Parisot : savez-vous où sont ces clés ?

Personne n’osa contrer Brody et un silence lourd s’abattit sur eux. Angie

releva la tête et dit clairement.

— Non, je ne sais pas.

— Dans votre 4x4 peut-être ?

Brody posa la question, sachant à l’avance, que ses gars avaient fouillé le

véhicule et qu’ils n’y avaient rien trouvé.

— Non. Elle ne les laissait jamais dedans.

— Elle les avait donc sur elle...

— Je... Je ne sais pas. Je crois qu’elle les laissait sous son paillasson. Elle

disait qu’au moins ainsi elle ne risquait pas de les perdre...

— Nous avons vérifié, elles n’y sont pas.

Pendant que Brody lui parlait, Angie sentit le contact du métal de la clé

entre ses seins et la transpiration la gagna. Cependant, elle répondit à nouveau :

— Je ne peux pas vous dire. Peut-être qu’elle est tombée du sac... — Ce n’est pas grave, coupa Brody. Nous n’en avons pas besoin pour

entrer. Vous pouvez rentrer chez vous.

Angie prit congé en remerciant.

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