Mémoires amnésiques

Myriam Salomon-Ponzo · Chapitre 5 sur 46

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Mémoires amnésiques

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§ 5

Le lendemain, Angélique arriva comme un zombie à son travail. Ses

collègues la trouvèrent toute pâle. Elle prétexta une gastro-entérite carabinée et rasa les murs pendant cinq jours. Sa concentration était si mauvaise que son patron lui conseilla de prendre un arrêt de quelques jours. Ce n’était pourtant pas le genre du boss de s’apitoyer. Même l’hiver précédent, une grosse déprime la mettant K.O. moralement et physiquement, il n’avait pas bronché.

C’était après avoir quitté Patrick qui lui en avait fait voir de toutes les

couleurs, jusqu’à porter la main sur elle. Le coccyx cassé après avoir été projetée sur le lit d’où elle avait glissé sur le sol violemment. Crachats à la figure. Menace de lui faire casser les jambes par sa bande de copains pourris qui fréquentaient la pègre de Saint-Laurent-du-Var. Il ne l’avait pas épargnée.

Puis, elle avait fini par prendre son courage à deux mains et lui avait

claqué une grande baffe avant de lui presser les parties. Cela l’avait cloué sur place et laissé muet de stupeur.

Elle-même s’était étonnée de la violence de sa réaction et l’avait tellement

haï sur l’instant, qu’elle avait souhaité qu’il meure.

Il avait essayé de la garder auprès de lui comme objet de défoulement, en

lui faisant croire qu’ils avaient contracté le sida et qu’il fallait qu’ils restent solidaires et soudés dans l’affrontement de la maladie.

« Le fumier ! »

Elle avait cessé de vivre durant quarante-huit heures, le temps d’avoir les

résultats du test. Dès l’obtention de ces derniers, bien sûr négatifs, elle fonça chez lui. Il ouvrit la porte avec un large sourire, rassuré qu’elle soit encore sous son emprise. Sans autre forme de procès, elle lui administra une gifle magistrale.

Ce fut leur dernier échange. Dans le quart d’heure qui suivait, elle

emportait l’essentiel de ses affaires en ne prenant pas la peine d’utiliser une valise, pas même un sac, mais en les fourrant en vrac dans sa Peugeot 205. Cette relation avait, psychologiquement, achevée Angélique. Elle avait été trahie par tous les hommes ayant traversé sa vie. Elle sentait bien que quelque chose était détruit à jamais en elle. Elle était déchue, anéantie, dévalorisée. La jeune femme qu’elle était encore pourtant à trente ans, ne voyait plus que l’avenir en noir et surtout comme un territoire stérile. Froideur de son coeur, froideur de son regard qu’elle portait désormais sur les hommes, la glaciation totale de tous ses rêves, ses espoirs, son envie de vivre. Le compteur était revenu à zéro et cela avait été très dur à encaisser. Angélique était en train de rédiger une lettre pour son boss quand un collègue arriva :

— T’as vu ça ? dit William en jetant le Nice-Matin, sur son bureau. Tombé

de la falaise. Le gars est mort sur le coup. J’ai pensé à toi en lisant ça, vu que tu marches en montagne.

William était un trentenaire avenant au teint subtilement bronzé, toujours

vêtu d’un jean accompagné d’un tee-shirt manches courtes ou longues selon la saison et d’une veste en cuir dont il ne se séparait jamais, été comme hiver. À tel point, qu’Angélique l’avait parfois taquiné à ce sujet, lui demandant si c’était une vieille relique maternelle ou bien le souvenir d’une ancienne fiancée !

Question à laquelle William répondait toujours en faisant la moue,

regrettant que son amie et collègue se moquât de lui. Ils étaient bien amis et sortaient parfois ensemble.

William semblait secrètement amoureux d’Angélique sans toutefois ne lui

avoir jamais rien avoué. Angélique avait toujours fait mine de ne pas se rendre compte de son intérêt pour elle sur ce plan, préférant garder William comme ami, tant elle l’adorait.

À l’entrée du jeune homme dans le bureau et son annonce, le sang

d’Angélique ne fit qu’un tour et pour cacher son trouble, elle saisit le journal et l’ouvrit à la page marquée par William. Un court article signalait le décès d’un homme par accident. À la lecture de ce mot, Angélique ressentit un soulagement au plus profond de son être et demeura muette.

— Angélique. Angélique... Angélique !

— Euh oui !

Elle sursauta et s’empressa d’afficher un sourire qui ne laissa pas dupe

William.

— Toi, tu files un mauvais coton. Qu’est-ce que tu as ? C’est encore les

histoires avec ton ex qui te chiffonnent ?

—... Oui, oui. Non, t’inquiètes, ça va...

— Ça va ? Si tu voyais ta figure, t’en dirais pas autant ! — Non, mais c’est juste cette foutue gastro qui m’a mise patraque et j’ai

dû mal à refaire surface. Ça va bien, je t’assure.

William la regarda en biais.

Il ne dit rien et la quitta en lui envoyant un baiser de la main. — Bise ma belle, ménage-toi. À demain !

— Ouais salut, à demain !

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