Métamorphoses
Métamorphoses
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.
FRANÇOIS VALLEJO
MÉTAMORPHOSES
VIVIANE HAMY
OceanofPDF.com
© Éditions Viviane Hamy, août 2012
D’après une conception graphique de Pierre Dusser
© Illustration de couverture : Andreas Mahl, Danse dans les arbres
ISBN 978-2-87858-657-2
Ce livre numérique a été converti initialement au format EPUB par Isako
www.isako.com à partir de l'édition papier du même ouvrage
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Ma première réaction : non, impossible, mon demi-frère n’est pas comme ça. La seconde, presque simultanée : si, l’évidence, rien ne pouvait lui ressembler davantage.
Tout à l’heure, un de nos amis m’appelle pour me parler d’Alban. Voyons-nous le plus vite possible. Pourquoi pas au téléphone ? Face à face, ce sera mieux. Où est l’urgence ? Tu ne vois pas ? Vraiment ? Je sens bien que mon ignorance surprend Didier Ostend, le dérange.
Ne fais pas l’innocente.
Je proteste, sincère, pas vu mon demi depuis un certain temps, quelque chose a dû m’échapper. C’est bien ça, raison de plus pour se voir tout de suite. J’allais traverser les Buttes-Chaumont, pour rentrer chez moi, de l’autre côté, rue Botzaris.
Attends-moi dans le parc, je ne suis pas loin.
Qu’est-ce qu’Ostend peut bien vouloir à mon demi ? Trou noir, pendant mon attente. Il ne traîne pas, à croire qu’il me suivait. Je le trouve agité ; pas de politesses inutiles. Comme ça, je n’ai rien vu venir ? Ou je fais semblant ? Peut-être, c’est souvent compliqué entre Alban et moi. L’impression qu’il m’a évitée, ces derniers mois, oui, toujours occupé, je n’ai pas creusé. Rien d’autre.
Didier ne veut pas me brusquer. Si je suis capable de l’entendre ? Il en doute à présent. Nous grimpons, dans le parc, jusqu’au pseudo-temple de la Sibylle.
Alban Joseph, ton demi, comme tu l’appelles… Alban, c’est arrivé depuis un bon moment déjà… ton demi, ce n’est plus un secret, il s’est converti. L’intérêt pour la religion, chez lui, n’a jamais été visible, c’est vrai, mécréant parmi les mécréants. Mais, là, c’est violent, conversion, musulman, on pourrait presque dire du jour au lendemain, mais c’est sans doute plus subtil.
J’ai pensé : non, ça ne tient pas. Notre ami, l’adversaire de toutes les religions, de tous les extrémismes, voit l’obscurantisme partout, tendance à l’exagération. Aussitôt : non, pas l’air d’exagérer. Si je réfléchis une minute, bien forcée de m’avouer que je m’attendais, non à ça, mais à un truc du même genre.
Ostend voudrait me donner des détails, j’écoute, je n’entends plus que des mots sans suite ; une langue maternelle étrangère ; je n’avais pas prévu un bouleversement de cette nature.
Il me sent en déséquilibre, me prend le bras… m’aider à redescendre du temple de la Sibylle. Je repousse sa main. Salaud, je ne lui ai rien demandé, je préférais ne pas savoir ce qui se préparait depuis si longtemps.
Je m’échappe, une bousculade de flashes dans ma tête, pendant que je dévale les escaliers des Buttes-Chaumont et que la voix de Didier, de plus en plus lointaine, crie mon prénom, Alix, Alix, dans le vide.
Je traverse la rue Botzaris, vite mon cinquième étage, me retrouver seule, faire retomber le rythme cardiaque. La sonnerie de l’interphone n’arrête plus. Je me penche à la fenêtre : mon ami agite un bras en criant. Je ne parviens pas à reprendre mon souffle, il insiste. Que je lui ouvre, qu’on parle tranquillement… Ma réaction lui semble excessive… Il admet ma surprise, mais de là à être aussi secouée… Après tout, on a le droit de trouver la foi… Lui non plus n’aime pas les religieux… les durs de n’importe quelle religion… Pas un crime pour autant. Est-ce que je m’agiterais autant, s’il s’était fait catholique, même intégriste ?
Dis tout de suite que je suis raciste.
Didier Ostend s’impatiente, on ne peut pas rester comme ça, à se gueuler des soupçons de la rue à la fenêtre et de la fenêtre à la rue. Je le laisse entrer, j’espère qu’il n’a rien d’autre à m’annoncer. Pour l’instant, rien de plus… Si c’est pour me voir m’effondrer au premier mot…
Je ne m’effondre pas, j’ai été submergée, c’est tout, des rafales de flashes, difficile de mettre de l’ordre, c’est crevant. Il m’aide à m’allonger sur mon lit.
Qu’est-ce que tu appelles des flashes ?
Je ne sais pas… ce que tu m’as dit a fait monter à la surface de vieilles images… une vision… ça s’entrechoque sans logique… Je sens que Didier me regarde d’un seul coup comme une hystérique. À ne pas contredire trop brutalement… De vieilles images, quel genre d’images ?
La plus impressionnante, la première, je n’arrive pas à m’en défaire, qu’a-t-elle à voir avec la conversion de mon frère ? Rien, à première vue ; beaucoup, j’ai l’impression, si je veux avoir une chance de saisir ce qui se passe.
Ce flash, c’est nous, Alban et moi, adolescents, à l’Europa-Park, un parc d’attractions près de Fribourg, en Allemagne. Je ne t’en ai jamais parlé ? Aucun souvenir, et puis, un parc d’attractions, une conversion religieuse, franchement, quel rapport ? Tu ne délires pas, des fois ?
Je n’y peux rien, image persistante. Tant que je n’aurai pas extrait le sens de cette image, je ne m’en sortirai pas. Je revois notre parcours, un été, à l’Europa-Park. Barthélemy Joseph, le père d’Alban, mon beau-père, tient une agence de voyages près de l’Opéra, reçoit, à titre promotionnel, des accès gratuits aux lieux touristiques.
Il nous envoie, gratis, dans tous les parcs d’attractions de France et d’Europe. On n’a plus l’âge, plus envie. Ces attractions débiles, pour petizégrands, même gratuites, on n’en peut plus, on n’en veut plus. Barthélemy Joseph, ancré dans son métier, reste convaincu que rien ne pourrait faire plus plaisir à des jeunes de notre âge. Combien de fois lui ai-je laissé entendre qu’on s’en tapait, de ses attractions mondiales ? Il ne me contredisait pas… Je suis sa belle-fille, bizarre quelquefois, pas dans l’esprit du temps, mais gentille, à la fin, elle accepte les offres du beau-père. Parions qu’elle y trouve son compte… Le vrai fils, Alban, mon cadet de trois ans, ne proteste jamais, c’est l’essentiel. On est sûr de lui faire plaisir en l’expédiant dans les parcs, sous la protection de sa sœur. Nos parents n’ont pas de temps à nous consacrer ; distraire les autres, c’est tellement de travail.
Nous errons tous les deux dans l’ennui des parcs d’attractions, tous frais payés. Cette fois, nous avons passé la frontière allemande, un des plus attractifs parcs du genre, selon Barthélemy Joseph, l’Europa-Park, culturel, avec ça ; sa belle-fille prétend, à seize ans, un cas isolé, préférer la culture à la distraction, elle sera servie… Elle comprendra que la culture sans le sérieux, c’est encore mieux… Toute l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe transformée en jeux à l’Europa-Park, tu m’en diras des nouvelles, Alix.
La culture amusante, tu parles. Je ne voyais rien d’amusant ni d’instructif là-dedans. On marchait au hasard en attendant l’heure du retour, on s’ennuyait. D’un seul coup, Alban, pour rire, comme je l’ai cru, me dit : On n’a qu’à faire un truc quelconque, le plus gros, le plus spectaculaire. On aura moins l’impression d’être venus pour rien. Je réserve deux places dans le Silver Star, un des coasters les plus réputés, le plus élevé, soixante-dix mètres de haut, le plus rapide, cent trente kilomètres à l’heure, une expérience inoubliable, des sensations exceptionnelles. Peur de rien pour vanter leurs montagnes russes rebaptisées coasters. Ça fait plus technologique, plus américain, surenchère et sophistication.
Nous prenons la file d’attente. Des grosses dunes en métal, on en a vu d’autres, notre expérience mondiale, blasés à force de ne jamais nous amuser, alors que nous sommes les deux enfants qui ont eu le plus d’occasions, en si peu d’années, de s’amuser. Je me dis, après Alban, que cette activité fera passer le temps plus vite, l’heure du train de retour nous semblera plus proche.
Nous avançons lentement, trouvons deux places au milieu du convoi, rangées de quatre. Deux filles excitées à côté de nous crient de terreur avant même le départ. Qu’est-ce que ce sera au moment du circular loop ?
La montée est lente, ça n’en finit donc jamais, ces jeux infantiles ? En haut, je me sens prête à découvrir le panorama, ce sera au moins une curiosité, pas le temps, accélération, je m’enfonce, comme dans du sable, la chute, accélération, des tonnes sur la poitrine, l’envie de dégueuler. Vraiment pas faite pour l’amusement, Alix Thézé.
Je récupère dans la remontée, une poussée contraire, amplifiée par un virage, corps de plus en plus incliné sur la droite, un arrachement possible. Je ne veux pas crier comme les deux folles à côté de nous. Alban me semble impassible, il sait s’ennuyer sans en souffrir autant que moi. Nos mains se serrent pourtant, au moment du plus grand looping, tête à l’envers, le sang aux tempes, au bord de l’éclatement, qui tarde, tarde tant, jusqu’à la brève remontée, l’inclinaison sur la gauche, ligne droite plus paisible, ultime accélération, incurvations plus sèches, droite, gauche, je me sens flancher dans cet enchevêtrement de rails aériens.
Je descends du convoi immobilisé, écœurée, encore plus écœurée du bonheur expansif de nos voisins : ils ont ressenti exactement ce que leur promettait la brochure, les mêmes mots en boucle, des sensations exceptionnelles, inoubliables. La vitesse, mais la sécurité aussi, ils en crient encore, avoir eu si peur en se sachant si bien protégés.
Je laisse entendre à Alban que nous en avons assez fait pour aujourd’hui, je parle des activités et des concessions. J’ai seize ans, ce jour-là, je me sens trop vieille pour ce genre de distraction ; ou trop jeune, puisque la plupart des adultes ont l’air d’y trouver leur compte, les grands-parents plus enthousiastes que les autres.
C’est là qu’Alban me surprend, là que se rejoignent les deux images, le flash d’aujourd’hui. Tu saisis, maintenant ? À l’instant où tu m’as dit : ton demi s’est converti, j’ai revu ce moment, à l’Europa-Park, où Alban Joseph est devenu un autre sous mes yeux. Quel autre ? Un gamin de treize ans bouleversé par son tour de Silver Star, peut-être pas amusé ou joyeux comme tous les gamins qui en sortaient ; lui, sérieux comme tout, des gestes mécaniques, il m’ignore dans la foule, s’éloigne, retourne au guichet prendre un nouveau ticket pour le coaster, se presse pour être le premier à monter dans un wagon, force le passage, bouscule une famille indignée par son manque de respect. Il s’installe dans le wagon de tête, première rangée, les mains à plat sur les genoux, les yeux fixes et graves.
Mon frère est un étranger, à cette minute-là. C’est ça, la vision. Je n’existe plus pour lui, physiquement, mentalement transformé, enthousiaste, la grâce, je ne sais pas comment dire. Je suis son parcours à distance. Je l’ai connu étriqué et soumis, il semble soudain mener le convoi, chef de guerre, donnant les inflexions, le tempo, maître de la vitesse et de l’élan. Aucune famille n’a voulu s’asseoir à proximité d’un mal élevé pareil. Il ne daigne pas regarder en arrière, seul à l’avant, le dos bien droit jusqu’au bout, comme si les forces gravitationnelles n’avaient plus prise sur son corps, offrant toute sa résistance à l’air, sans joie apparente, sans frayeur jouée. Courbes ascendantes, courbes descendantes, il tient.
Je l’accueille à sa descente, il ne me connaît pas plus que tout à l’heure. Au guichet, vite, un troisième tour. Alors quoi ? Nous n’avons jamais été des enfants normaux, jamais été heureux de bénéficier de l’entrée gratuite dans les plus grands parcs d’attractions de la planète, et Alban, bien avancé dans l’adolescence, entrerait pour la première fois dans le jeu de nos parents ? Il serait enfin conquis par les dernières prouesses technologiques au service de la distraction mondiale ? Je n’arrive pas à y croire, ce jour-là, pas plus qu’aujourd’hui je n’accepte le changement annoncé.
Ça va durer, s’amplifier : un quatrième tour de Silver Star, un cinquième, encore, encore, exaltation de plus en plus voyante, brutalité de plus en plus ouverte pour évincer les candidats et occuper le premier rang du coaster. Des vigiles interviennent pour le calmer, il les rassure, baisse la tête en signe de soumission apparente. Ça ne l’empêche pas de se retrouver seul devant : les familles se méfient de ce jeune agressif et s’écartent d’elles-mêmes, inutile de prendre la peine de les défier.
Je sens mon demi de plus en plus hagard à chaque sortie, la démarche moins assurée, ces tonnes de pression répétée ne peuvent pas rester sans effet. Un corps frêle comme le sien ne pourra pas supporter sans fin ce poids. Je ne l’ai jamais vu dans cet état, il me fait peur. À l’époque, le mot conversion ne m’est pas venu à l’esprit, aujourd’hui, si, l’évidence.
À la fin du septième tour, je le vois incapable de se détacher seul, de descendre du Silver Star. Je demande de l’aide aux responsables, peu empressés, ce gêneur n’a qu’à se débrouiller. Comme un nouveau tour se prépare, qu’il ne s’est pas extrait du wagon et n’a pas pris de nouveau ticket, on se décide à le descendre de force, raide, puis flageolant. On l’évacue, les trois derniers pas de travers, il s’abat sur mon épaule. Je le maintiens comme je peux, je crois bien qu’il fait un malaise. Je l’allonge sur le sol, en position latérale, l’évanouissement se prolonge. Il serait temps de faire appel aux services d’urgence du parc, mais Alban revient, me sourit, un sourire heureux.
Il me répète jusqu’au soir qu’il s’est senti nouveau, vivant, vraiment vivant, pour la première fois, une renaissance. J’ironise facilement : Vivant… Tu veux dire que tu t’es bien amusé, pour la première fois comme tout le monde… Ils ont fini par t’avoir, avec leurs jeux de plus en plus grandioses… Ce n’est pas ce que je crois, il ne parle pas d’amusement, rien de puéril, bien plus fort que ça, une expérience radicale : la violence de la pression exercée sur sa poitrine lui a semblé amplifier sa force vitale. Au premier rang, il dominait l’espace, il menait les autres sur une voie tracée. La même sensation renforcée à chaque passage, il se demandait jusqu’où il pourrait tenir, si ça finirait par s’émousser ou s’il devrait mourir. Il guettait chaque nouveau choc au cœur, merveilleux et épouvantable. Il s’est senti partir, au dernier tour, il regrette de ne pas avoir continué, pour voir, au moins une fois de plus…
Il n’a plus d’autre envie que de retrouver cette sensation où il se sentait écrasé, une soumission à la force d’abord, mais transformée progressivement en domination de la force. Je lui répète que les concepteurs de l’attraction ont réussi leur coup, c’est tout, pousser les gens assez loin pour les obliger à revenir. Tu es entré dans leur circuit commercial, ils te tiennent, ils ne te lâcheront plus.
Tu es sûre que ça va, Alix ?
Didier me croit partie pour de bon. Il a accepté de m’écouter… Mon flash, il commence à voir ce qu’il signifie pour moi, enfin, ça reste énigmatique… Je devrais prendre un cachet, dormir un moment…
Attends, je n’ai pas fini, d’autres images arrivent. C’est important pour moi de les partager, je ne dois pas les laisser passer, je sens que ça m’aide. Je revois la période frénétique où Alban réclamait sans cesse à ses parents de nouvelles invitations pour les parcs d’attractions, à essayer exclusivement les meilleurs coasters européens.
Mon beau-père, Barthélemy Joseph, prenait cette passion nouvelle pour une réussite personnelle, le fils s’inscrivant dans la lignée de son père, comme dans les anciennes dynasties. Alban testeur de coasters : rédige-moi des fiches-conseil, mon fils, tu prépares ton avenir auprès de moi. L’avenir, c’est le divertissement.
J’ai vite refusé d’accompagner mon demi dans les parcs, vraiment trop grande pour m’amuser en compagnie d’enfants et d’adultes infantilisés, toujours étonnée de le voir rentrer enthousiaste, métamorphosé, dans son époque jusqu’au cou. Dans son époque, mais en marge, déjà : sans l’avouer à nos parents, il m’assurait tourner et retourner jusqu’aux limites du supportable, qu’il prétendait maîtriser de mieux en mieux, au point de ne jamais s’effondrer, comme la première fois.
Je ne perdais pas une occasion de dénigrer sa nouvelle passion : je crois que tu t’es fait avoir, tu me parles de sensations exceptionnelles, ta renaissance, alors que tu as bêtement découvert le même plaisir que les autres à faire des tours en l’air. Le seul problème, chez toi, ça devient une addiction. Tu es bouffé par ces machines à décerveler les gamins. Victime technologique.
Qu’est-ce que je prenais : pas du tout, ni addiction, ni distraction, une véritable expérimentation, toujours plus profonde.
Tu me fais bien rire, petit frère, à te chercher des raisons supérieures. Je sais que tu es le plus intelligent d’entre nous, mais ne mélange pas tout. Un coaster, ça ne sera jamais qu’un jeu inventé par des techniciens. C’est pour le fun, uniquement pour le fun. Tu découvres tardivement que le fun, c’est rigolo. Bravo. Il était temps. Tu as permis à tes parents de se sentir enfin heureux d’avoir un fils. Leur vie entière consacrée au divertissement des vacanciers, ils désespéraient de nous faire partager le sens de leur existence de tour-opérateurs, tu leur prouves qu’ils avaient tort. Tes belles justifications expérimentales, c’est pas la peine. Pas avec moi.
Alban se fâche, je suis pire que les parents, à ne rien comprendre à rien. Ce qui lui est arrivé est bien plus important que je le crois, aucun rapport avec le divertissement de base. Il méprise autant que moi ceux qui s’amusent à tourner dans les airs. Lui, c’est comme une quête, déjà, il cherche quelque chose de neuf dans cette expérience : il veut éprouver la force, l’énergie cosmique…
Je sais que j’ai sous-estimé, à l’époque, les croyances, la réflexion et la détermination de mon petit frère. Et toi, tu arrives avec ta phrase, Didier, converti, et ça change tout. Le flash d’aujourd’hui me rappelle que j’ai assisté, sans en avoir conscience, au premier renversement de la personnalité d’Alban, bêtement persuadée que ça lui passerait. Il était déjà entré dans une secte, la plus admise des sectes, la plus universellement appréciée, la secte technologique, la secte de la distraction pour tous, on ne l’appelle jamais comme ça, une secte tout de même. Je ne vois pas comment le dire autrement. Conversion. Il glisse d’une secte à l’autre.
Là, Didier Ostend me regarde autrement. Je l’étonne, pas si incohérente que ça, Alix. Si on pense à ton frère, tu as raison, difficile de ne pas le voir depuis toujours lancé dans les trucs les plus extrêmes… Alban nous les a tous faits. Le plus étonnant, c’est qu’on n’ait jamais imaginé qu’il puisse se convertir à une religion.
Notre rencontre, à tous les trois, tu t’en souviens ? Reconnais que ça allait déjà loin.
Il admet, c’est une image qu’il peut partager avec moi. Alban venait d’entrer au lycée, alternait les notes les plus catastrophiques et les plus brillantes. Nos parents n’avaient pas envie de le savoir, trop occupés, jusqu’à huit ou neuf heures du soir, à organiser des voyages. Ils se reposaient sur moi, la grande sœur responsable, je les remplaçais auprès des profs, de l’administration, je les excusais, je prenais en charge mon demi. Leur seule contribution à l’éducation de leur garçon, c’était la distraction. Comme ça, ils avaient le sentiment de faire quelque chose pour lui ; ils y gagnaient la paix, indispensable dans leur métier soumis aux aléas conjoncturels.
À Pâques, ils nous ont envoyés sur la côte normande, un séjour offert par une chaîne d’hôtels, avec spa et jacuzzi, dont on se foutait, puisqu’on avait la mer. Ils n’avaient pas le temps d’en profiter, à nous de tester.
Un soir, la plage se vide, l’obscurité arrive, Alban m’ordonne de l’aider à creuser un trou dans le sable.
Qu’est-ce qui te prend ? Tu n’as plus l’âge des châteaux de sable… Tu régresses, pire que l’Europa-Park… Ces attractions débiles déteignent sur toi, ça ne va plus, depuis l’année dernière…
Il prend un air grave, il ne s’agit pas de jouer avec la mer. Creuse profond, tu verras.
Nous creusons, à mains nues, un trou énorme. Il s’allonge dedans.
Maintenant, fais tomber les buttes de sable sur moi, à grandes brassées, vas-y, je ne peux pas le faire tout seul.
Je ne vais pas enterrer vivant mon frère sur une plage ? Un jeu stupide, ça tourne de moins en moins rond dans sa tête. Il insiste, je ne me décide pas assez vite, il devient agressif. Je vais lui pousser ses tas de sable sur le ventre. Je m’arrêterai quand je le jugerai nécessaire. J’épargne son visage, je comble le trou, couvre les jambes, le torse, ça suffit. Alban m’encourage, tout le sable, le corps entier. Qu’est-ce qui me retient ? Ne pas prendre de risques ? La peur de l’asphyxie ? Et pourquoi pas ? Il tient à savoir ce que ça fait, la sensation d’étouffer dans le sable. Il sent déjà le poids sur tout le corps, il en veut plus, avoir les oreilles, la bouche, le nez pris, quelques minutes seulement, il saura combien de temps il peut tenir, quelle excitation ça produit.
Pour en finir, je lui balance des poignées de sable sur la figure, jusqu’au moment où je suis obligée de me dire que je tue Alban, incapable de réagir, une idiote muette devant la tombe de son frère.
Me parvient le bruit d’une course dans le sable, crissements rapides, une grande ombre se penche sur moi et m’écarte.
Vous êtes dingues ou quoi ?
C’est toi, Didier, tu dégages Alban suffocant, puis hilare. Tu nous observais depuis un moment, tu as senti d’un seul coup que le jeu allait mal finir. Tu nous as pris sous ta protection, le sauveur d’Alban comme tu t’es aussitôt proclamé, avant de nous offrir un verre dans un bar de la promenade. Et c’est toi aujourd’hui qui viens m’annoncer sa conversion… J’espère que tu sauras le déterrer encore une fois…
Je suis venu pour ça, dit Ostend. Tu peux me faire confiance.
Confiance, je ne sais plus. Au début, oui, j’ai eu confiance en lui, le premier avec qui j’ai couché vraiment, à notre retour à Paris ; quelques mois, jusqu’à son départ à l’étranger, en stage de fin d’études.
À son retour, l’urgence entre nous s’était perdue, d’autres expériences, comme j’ai cru le deviner ; soudain plus intéressé par les garçons que par les filles ; leurs traits, leurs formes… Enfin, je n’étais sûre de rien. Ou je n’ai rien vu venir. Cette conversion aussi, elle m’a échappé, alors que tout devait être écrit, si je remets de l’ordre dans notre passé commun. Depuis, nous nous sommes simplement préférés comme amis de plus en plus intermittents. Alors, lui faire confiance…
Une gêne d’un seul coup : comment se fait-il que Didier en sache plus que moi sur mon demi ? Il me semblait s’être éloigné de lui autant que de moi, ces dernières années. Nos études, son travail, ça s’espace. Et il a l’air bien au courant… Je le scrute sans rien dire. Ne m’en cache-t-il pas plus qu’il ne m’en dit ?
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Je ferme les yeux, mon ami se dit heureux de me voir plus calme, grâce à sa présence. Je l’entends se servir un verre d’eau dans la cuisine.
Calmée, moi ? Je sais de moins en moins où j’en suis, oui. Mon cerveau reproduit sans fin une boucle de coaster. Ma pensée s’élance, monte tout doux, essaie de se rassurer : Alban tente une nouvelle expérience ; ses études l’ennuient, trop de facilités. Sa conversion est récente, je n’aurai aucun mal à reprendre mon frère en main, comme les fois où il alignait les zéros, puis les meilleures notes de sa classe. Mais d’un seul coup, je plonge, soixante-dix mètres de dénivelé mental : mon frère, l’être que j’ai cru le plus proche de moi toutes ces années, ne m’a pas mieux considérée que nos parents lointains, a rejeté mon influence et ma protection d’aînée, sans prendre la peine de me prévenir de ses nouvelles préoccupations, conscient qu’elles me déplairaient. Une rupture en douce, la pire, je touche le fond, cent trente à l’heure, crash.
Je revois Alban enfoui sous la plage, j’aurais dû le laisser mourir ce soir-là, bouffer du sable à s’en remplir les poumons. J’aurais été plus tranquille. Qu’est-ce que je raconte ? Silver Star, pourquoi je ne l’ai pas empêché de faire ses sept tours de Silver Star, à l’Europa-Park ?
Je repars en boucle avec lui, circular loop, tout est parti de là, j’en suis convaincue aujourd’hui. Ce truc a fait de lui un détraqué, en quête d’excès toujours nouveaux, capable de se convertir à tout et à son contraire, histoire de se donner des sensations extrêmes ; extrémistes, oui.
La tête me tourne à vomir. J’appelle à l’aide : Didier ne sait plus quoi faire pour me soulager. Je le déstabilise en m’en prenant à lui : bien joli de venir me voir avec sa petite révélation, cette conversion de mon demi… Mais d’où la tient-il lui-même ? J’aurais dû commencer par là. Alban en personne ? Pourquoi en aurait-il parlé à Ostend de préférence à sa grande sœur ?
Je vois la terreur dans les yeux de Didier : elle me refait une crise d’hystérie… Rassure-toi, je maîtrise, je cherche seulement à reprendre pied. J’ai besoin d’une ou deux certitudes, ça me fera du bien.
Il hésite à m’en dire davantage, manque de temps, un déplacement à préparer, Copenhague, les éoliennes danoises, le top dans son domaine professionnel. Il est chef de projet éolien, il voulait évoquer le cas d’Alban avec moi, avant son départ, simplement pour partager une préoccupation amicale, sans imaginer que ça prendrait de telles proportions…
Copenhague, je veux bien, en réalité, tu te défiles. Tu penses que je suis trop fragile pour entendre autre chose. Il y aurait pire que ce que tu m’as annoncé ?
Pire n’est pas le mot, seulement il me croyait au-dessus de la moyenne des affolés, dès qu’ils entendent les mots islam ou musulman.
C’est Musad qui a lâché le morceau devant lui, un autre de nos anciens amis les plus proches. Celui-là, je ne le vois plus depuis longtemps. Je ne savais même pas qu’Alban et Didier avaient gardé des liens avec lui.
Ostend l’a croisé par hasard, l’autre jour. Contents de se revoir, ils échangent des morceaux de vie, nouveau travail, où tu habites maintenant ?… Dans le cours de la conversation, Musad lâche le nom d’Abdelkrim. Quel Abdelkrim ? Abdelkrim Yousef… Quel Yousef ? Qui ?
Tu ne savais pas qu’Alban Joseph se faisait appeler Abdelkrim Yousef depuis sa conversion à notre religion ? lui demande Musad.
Je me redresse sur mon lit, pas longtemps, le vertige me reprend. Mon demi ne s’est pas contenté de trouver la foi, il a aussi changé d’identité ? Cette nouvelle me fait plus de mal, je crois, que la première. Un homme se dépouille de son nom, qu’est-ce que ça veut dire pour ses parents, sa demi-sœur ? Nous ne sommes plus assez bons pour lui ?
Je le croyais occupé par ses recherches scientifiques, ces derniers mois, nous nous rencontrions à peine, nous parlions moins. Je me disais : ses études sont devenues plus exigeantes, il s’y consacre enfin régulièrement. Le voilà doctorant à Paris-7 Diderot. La chimie moléculaire, ça le pose à mes yeux, chercheur en puissance. Je l’ai toujours considéré comme un cerveau plus brillant que moi. Aujourd’hui, il fout tout en l’air. Abdelkrim Yousef… Et quoi encore ?
Dans un premier temps, Musad ne s’est pas étendu, l’ignorance d’Ostend le surprenait. Il s’en est tenu au changement de nom, a laissé entendre qu’il avait joué un rôle important dans la conversion d’Alban, comme ami et comme croyant, et c’est tout. Didier Ostend a surjoué l’enthousiasme des retrouvailles entre vieux amis. Revoyons-nous vite.
Musad, jouer un rôle dans la conversion d’Alban ? Ça me ferait mal…
Moi aussi, j’ai un passé commun avec Musad, Abdullah Musad, un copain de fac d’Alban, première année, devenu son meilleur ami, le plus influent, je le reconnais, mais certainement pas en matière religieuse. J’ai rarement vu un musulman supposé aussi éloigné des pratiques de sa religion. Père officier de l’aviation syrienne, chassé de l’armée, réfugié en France, devenu ouvrier d’entretien, à Sarcelles ; un fils brillant et remuant, amateur de boissons alcoolisées, de fumettes et des filles de son quartier et de tout Paris. Une caricature de dragueur, un râblé aux traits carrés, l’œil clair, une assurance comme je n’en ai vu à personne d’autre.
Alban me l’a présenté dans la rue, près de la fac. Je ne sais même pas comment ça s’est passé, parce qu’il ne me plaisait pas, trop petit, trop à jouer l’athlète pas délicat, l’idiot fier de ses muscles, le genre que je ne supportais pas, et il m’a appelée deux heures après notre rencontre, et il m’a dit qu’il m’attendait dans sa piaule, à Sarcelles. Sarcelles, c’était l’opposé de ma destination, je ne m’explique toujours pas, avec ce que je pensais de Musad, après l’avoir entrevu une heure, pourquoi j’ai fait demi-tour, comment je suis arrivée chez lui en courant.
Là, c’était un autre garçon : raffiné, prévenant et drôle, parce qu’il avait deviné, m’a-t-il avoué plus tard, que je préférais les hommes attentionnés, avec un humour fin. Il m’a fait boire plusieurs alcools dans des coupes à champagne et j’attendais, j’attendais, je ne savais plus quoi, pendant qu’il me parlait de monuments romains de Syrie, parce qu’il avait aussi saisi que mon truc, à moi, c’était l’art.
Un moment, je me suis moquée de ses efforts : ma spécialité, c’est l’art contemporain, l’art post-postmoderne même, alors n’en fais pas trop avec l’architecture de l’antiquité romaine au Proche-Orient. Il a brusqué les choses et je me suis laissé faire et il ne prenait plus de précautions avec moi et il était pressé et enveloppant et envahissant. Pas le temps de penser que je l’aurais préféré plus doux, parce qu’à ce moment-là j’ai toléré sa brutalité.
Nous avons poursuivi nos rencontres plusieurs semaines. Pourtant il me mettait mal à l’aise. Je me disais : encore une fois je couche avec un ami de mon frère ; trop facile ou suspect. Je mettais aussi en doute sa sincérité. Sa propension à parler d’art avec moi, alors que l’art, en dehors des ruines de son pays d’origine, ne l’emballait pas beaucoup. Je me suis aperçue qu’il s’était documenté de manière accélérée sur l’art contemporain pour m’épater. Surtout j’ai vite saisi qu’il se documentait sur bien d’autres questions pour s’adapter aux centres d’intérêt variés des filles qu’il approchait. Pas disponible pour une relation constante comme je l’aurais souhaitée.
Elles étaient trop nombreuses, je ne voulais pas être une parmi les autres. Il n’en a pas fait une affaire, je participais au roulement. Je me suis reproché d’être trop conventionnelle, mais c’était plus fort que moi, j’ai préféré prendre mes distances. Musad s’est désintéressé sur-le-champ de l’art contemporain.
Nous nous croisions encore si je passais un moment en compagnie d’Alban, influencé et envahi par ses amis de l’époque, au centre desquels Musad, le Syrien pas religieux du tout, obsédé par l’alcool, rien en dessous de 40 o, et le sexe, même degré. Il racontait, à ce moment-là, avoir emmené Alban au peep-show, parce qu’il ne le trouvait pas assez à l’aise avec les filles. Je ne sais pas si c’était une bonne méthode, mais il l’a fait.
Si, aujourd’hui, tu m’annonces que c’est le même Musad qui, après avoir conduit mon frère dans tous les bars et au peep-show, l’a amené à la foi musulmane, je refuse de te croire, ça ne tient pas la route.
Didier me reprend : je vais devoir m’y faire et à bien d’autres choses, non seulement à la foi musulmane, conversion de Musad, puis conversion d’Alban, mais aussi au fait que Musad n’a pas renoncé, même avec sa foi toute neuve et la plus active, à descendre des bouteilles d’alcool fort ni à draguer dans la rue, ni à fréquenter les magasins spécialisés en lingerie fine et hot vidéo. C’est jamais aussi simple qu’on voudrait.
J’admets pour Musad, mais pour Alban ?
Alban a suivi Musad, même s’il a gardé un comportement plus austère. Il n’a jamais tenu l’alcool et les filles l’intimident encore, plus respectueux des principes religieux qu’un croyant d’origine. Selon Didier, Musad, au moment de ma relation avec lui, accomplissait déjà, dans la discrétion, les rites basiques de sa religion. Ce n’est pas un converti, à proprement parler, mais les temps ont changé, il s’affiche, sa foi est offensive et il n’a pas peur du prosélytisme, sans changer son mode de vie. Il s’est lié avec un imam de son nouvel arrondissement, le 11 e, rue Jean-Pierre-Timbaud. Des mois de fréquentation lui ont fait comprendre qu’il ne devait pas se contenter d’usages familiaux superficiels ; une famille plus grande l’entourait, la communauté des croyants, chaque jour plus étendue, à la dimension planétaire.
La boîte d’informatique qui l’avait embauché l’a licencié pour des raisons économiques ; pour des raisons religieuses, discriminatoires, peut-être, comme l’en a convaincu son imam. Il a eu le temps d’être plus assidu, rue Jean-Pierre-Timbaud, de gagner un peu d’argent en dépannant, grâce à ses connaissances en informatique, un cercle de plus en plus large. Son imam lui a conseillé de dépanner les âmes et les cœurs aussi bien que les microprocesseurs.
Alban s’est montré curieux, semble-t-il, des nouvelles activités de son ami Musad. Personne ne sait lequel a proposé à l’autre de l’accompagner. Ça vient comme ça, les années de familiarité, le désir d’expériences nouvelles, toujours fort chez Alban, s’enterrer dans du sable, se souvient Didier Ostend, et j’ajoute : tourner, foncer dans un coaster au point de perdre connaissance… Peut-être rien à voir, mais nous pourrions tomber d’accord, Didier et moi, pour dire que, si Alban s’est converti, c’est pour renouveler ses sensations, la même pulsion dans les deux cas.
Je n’imagine chez lui aucune conviction véritable, je refuse de l’admettre. Ostend me trouve trop tranchante : il ne suffit pas de refuser d’admettre un fait pour le faire disparaître. La première rencontre avec des religieux peut venir de la curiosité, d’un frisson exotique, voir des hommes graves évoluer en qamis autour de soi. Des types font peur au monde entier, ça en excite quelques-uns, surtout s’ils se sentent mal dans leur petit monde, comme Alban. Après l’effet de surprise, les tenues orientales se banalisent, les discours prennent de l’importance. Le prédicateur d’origine égyptienne dont Musad fait grand cas assène jour après jour des vérités ou des énormités, tout dépend de qui écoute. Musad prétend avoir été le premier à repérer l’attirance d’Alban pour la spiritualité.
Je ne me sens pas convaincue. Les attentes spirituelles de mon demi… Grosse blague.
Tu ne sais pas qu’il s’est mis à l’arabe coranique, pour lire la vérité dans le texte ? Tu peux toujours dire que ça n’a rien de spirituel, c’est là, et déjà plus près du fanatisme, il me semble, que de la simple dévotion.
Il apprend si vite, comme chaque fois qu’il entreprend quelque chose avec sérieux, qu’il reproche à Musad de se contenter d’une connaissance approximative de l’arabe classique et de ne pas faire beaucoup d’efforts pour s’améliorer. Il a l’intention de devenir un arabisant de haut niveau et n’aime pas voir Musad continuer, au moins en privé, à lire des sourates du Coran ou des hadith, une bouteille de gin à sa droite, une de vodka à sa gauche. Musad s’en fout, tant que ça se passe entre amis.
Alban s’est trouvé, de proche en proche, des maîtres plus stricts ou plus élevés, que Musad ne connaît même pas, ou de très loin. Mon frère a déjà dépassé, sur le plan religieux, ses meilleurs amis de la communauté.
Là, je reconnais mieux mon Alban, son goût du défi, quitter le rang et dépasser tout le monde. C’est ce qui m’inquiète le plus. Je croyais que les religions, quelles qu’elles soient, appelaient à l’humilité. Elles auront du boulot avec mon frère. Je sais trop bien jusqu’où il est capable d’aller, c’est affolant.
Ostend admet que c’est lourd à prendre en pleine poire, des nouvelles pareilles, quand on est une petite Occidentale pas prévenue. Il n’est plus sûr d’avoir eu raison de s’adresser à moi.
Je semble plus apaisée, depuis quelques minutes, c’est bien, je dois prendre de la distance, on en reparlera calmement. Il n’a pas trop de temps à me consacrer, ce soir, je l’ai retardé. Son vol pour Copenhague, dans une heure, il va le rater probablement. Le temps qu’il récupère ses bagages, le RER gare du Nord, l’embarquement sera terminé.
Appelle un taxi, oublie tes valises, tu l’auras, ton avion…
Tu as raison. Fais comme moi, alors, laisse tomber tes vieilles valises, si tu veux rattraper ton frère.
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Je reste dans le vide, après le départ d’Ostend, l’impression de ne plus connaître mon frère. Mes reconstructions de tout à l’heure, mes flashes si impressionnants, perdent progressivement leur évidence. Je croyais trouver des explications à l’inexplicable, mes rapprochements m’aidaient. Je voyais des enchaînements, ils commencent à m’échapper.
Qui sont ces nouveaux amis plus stricts et plus élevés que les premiers ? Didier Ostend a interrompu notre discussion à ce moment-là. Je sens qu’il s’est retenu, il en sait plus qu’il ne l’a prétendu sur Alban et ses maîtres. Je n’ai pas réagi comme il l’attendait, je l’inquiète, il hésite, il me ménage. Il ne m’a pas non plus précisé s’il a rencontré Alban récemment. Alban aurait-il changé plus qu’il ne l’avoue ? Le nom, c’est déjà beaucoup, mais les vêtements peut-être aussi, un collier de barbe, le look parfait…
Attention, Alix, tu fais ta petite Française xénophobe, islamophobe, dans l’air du temps, tu habilles ton frère dans une caricature de fanatique. Je ne suis pas comme ça. Je n’ai pas pu m’en empêcher pourtant…
Le mieux serait de parler à Alban sans intermédiaire. Le courage me manque ; la trouille ; ne plus savoir comment dire bonjour à celui dont j’ai été le plus proche pendant des années ; la fin du naturel entre nous. Je me fais des idées, je grossis un rien, une amitié qui a dérivé, Musad ; mon demi trop influençable.
J’appelle Alban aux deux numéros dont je dispose, le vide se confirme. Ou il a renoncé aux moyens de communication de notre temps, foi archaïque, ou il reconnaît mon numéro et il m’évite ; peur de mon influence ; preuve qu’il est conscient de se gourer. On se parle, je le retourne.
On ne se parlera pas, peut-être plus. Il est mort. Je m’acharne sur lui, alors qu’il est mort. Au moins mort pour nous. Des jours, des semaines qu’il est mort et personne ne s’est inquiété de lui dans sa propre famille. Nous sommes une famille comme ça ? Je le savais déjà. C’est abominable de le formuler aujourd’hui, sous prétexte que mon frère s’est converti.
J’ai tort de rester seule, le délire menace, je vais droit au pire. Maîtrise-toi, Alix. Quelqu’un à qui parler, quelqu’un d’autre pour m’entendre. Obligée de reconnaître que je n’ai pas grand monde à qui parler. Tu m’en fais découvrir des vérités, Alban, avec tes transformations ; pas les plus agréables : j’ai pris mes distances avec mes amies ; elles se marient, elles s’installent ; les hommes, aucun ne me retient. Musad moins que les autres, Ostend le seul qui reste, à distance, et c’est lui qui vient de me mettre par terre. Je devrais parler à nos parents ? Première fois que j’aurais recours à eux. Faut vraiment que je sente le gouffre tout près.
Naturellement, même après vingt heures, ils ne seront pas chez eux. À l’agence, toujours à l’agence, même quand ils avaient des enfants en bas âge. Ils étaient retenus, comme ils disaient. Ça, pour être retenus… Ils avaient tant à faire pour assurer le confort et la sécurité de leurs enfants. Ils prétendaient travailler si longtemps uniquement pour nous.
Nous ne sommes plus là, ils n’ont rien changé, sauf leurs raisons. Eux, au moins, répondent au téléphone. Des fois qu’une bonne affaire se présenterait. La bonne affaire, ce soir, c’est moi, ils vont être déçus.
Ils sont surpris, inhabituel que je les appelle au travail. Leur parler ? Inhabituel que je tienne à leur parler, mais ça leur fait plaisir. Ils en ont encore pour un moment à l’agence, près de l’Opéra. Je n’ai qu’à les rejoindre, on ira manger un morceau chez le Chinois à côté.
C’est drôle, cette impression de leur faire plaisir, alors que je n’ai que des inquiétudes à partager. Ils ne les ont pas senties dans ma voix ? Inimaginable, l’inquiétude des autres, de leur fille et belle-fille, surtout. Ils me considèrent comme une adulte depuis mes six ans : caractère stable, observation et imitation des grands, maîtrise ; n’a jamais rien réclamé à ses parents ; autonome, décidée, trop sûre d’elle, peut-être, et de ses goûts qui ne ressemblent à ceux de personne, pas aux leurs, en tout cas, mais une fille reposante, surtout quand elle a entrepris de s’occuper de son cadet plus encombrant, une libération pour les responsables officiels. Mon erreur la plus monumentale, c’est ce que je commence à penser aujourd’hui.
L’agence de l’Opéra, à cette heure-ci, est fermée à la clientèle, les deux collaboratrices sont parties. Ne restent que le directeur et sa plus ancienne assistante, sa femme, ma mère. Je suis obligée de taper un moment à la vitrine.
Ne me dites pas que vous aviez déjà oublié que j’avais annoncé ma venue.
Évidemment non, mais un gros problème à régler.
Vraiment un gros problème ?
Les suites financières d’un rapatriement d’urgence. Qui va payer, etc.
Bien sûr, c’est important.
Ils veulent me faire patienter dans la zone clientèle, le temps de clore le dossier. J’ai toutes sortes de brochures touristiques à ma disposition, si je veux m’occuper. Mon beau-père, Barthélemy Joseph, est persuadé que j’ai appelé si tard pour me renseigner sur un voyage.
Qu’est-ce qui pourrait être plus important pour lui qu’organiser un voyage sur mesure ? Je ne pouvais pas tomber sur une meilleure adresse… Eh bien, non, pas de voyage en perspective… Et pas le temps de poireauter dans une salle d’attente. Ma réaction déconcerte Barthélemy. Qu’est-ce qui peut être important, à part préparer un voyage ? Tu attends un bébé ? Il était temps… Pas de bébé non plus, alors c’est un chagrin d’amour… Il était temps aussi… Je ne leur ai jamais confié le moindre chagrin d’amour…
C’est juste, trop conventionnels les chagrins d’amour et les bébés et les voyages organisés pour sa belle-fille Alix Thézé. Le goût de l’originalité, chez elle, sympathique, elle aime être à contre-courant, au-dessus de la moyenne ; parfois ennuyeux, pas gênant. On n’a jamais compris d’où lui venait son intérêt pour les arts plastiques, la création, rien de familial, mais on a laissé faire. Ça ne valait pas la peine d’entrer en guerre avec elle pour des choix artistiques. On est ouvert, à l’agence. D’ailleurs beaucoup de circuits prévoient des visites à caractère artistique. Des amateurs pour ça ; pour les autres, c’est optionnel et beaucoup acceptent de payer pour des options art et histoire.
Si je n’ai rien de plus urgent à exposer, on en parlera tout à l’heure autour d’un plat de nouilles chinoises. Des années que j’attends que nos parents soient disponibles, j’aurais dû les forcer plus tôt. Je ne les laisse plus respirer.
Vous savez ce qui arrive à Alban ? Il a tout changé, peut-être même qu’il est parti, plus de nouvelles depuis des semaines.
Barthélemy ne se montre pas étonné : C’est vrai que ton frère avait l’air décidé pour un voyage. Il est passé prendre de la documentation, au début du mois. J’ai travaillé pour lui. Il semble s’intéresser à l’est de l’Afrique, une destination pas si fréquente.
Je pensais les bouleverser, c’est eux qui me renversent. Ils ont rencontré mon demi récemment, eux ? Il aurait un projet touristique ? Après ce que Didier Ostend vient de m’apprendre ? Vous êtes sûrs de vous ?
Ils ont tourné autour de l’Éthiopie, Djibouti, des régions pas faciles, Barthélemy a orienté son fils sur le Kenya, plus au sud, plus accessible aussi et plus intéressant d’un point de vue touristique.
Alban a semblé approuver la proposition, ça suit son cours.
Il vous a expliqué pourquoi l’Afrique l’intéressait brutalement ?
Pas besoin d’explications pour voyager. Tu cherches toujours à tout expliquer. C’est une impulsion, le voyage ; spontané chez tout le monde : la curiosité, le dépaysement, le climat… Je ne force pas ton frère. Si je lui trouve un safari abordable au Kenya, il ne crachera pas dessus, fais-moi confiance.
Vous ne l’avez pas trouvé changé ?
Changé, pourquoi changé ? On voit seulement qu’il a davantage d’argent personnel depuis qu’il a obtenu sa bourse de doctorat. Si ça lui donne des envies de voyage, tu comprends que rien ne peut nous faire plus plaisir.
Je sais bien qu’ils n’ont jamais rien perçu de leur fils… J’ai ma part de responsabilité, à force de le protéger et de leur cacher toutes ses conneries, petites et grandes, depuis dix ans, mais tant de naïveté, tant d’ignorance, ça ne devrait pas être permis. Doucement : qu’est-ce que je savais de plus qu’eux avant cet après-midi ? Aussi naïve que nos parents, rien vu non plus.
Sont-ils capables d’imaginer que leur fils s’est converti, sans le montrer, sans nous en dire un mot, à l’islam ? Alors, ce projet de safari au Kenya, est-ce qu’on peut y croire une seconde ? À moins que… La Corne de l’Afrique, ce ne sont pas des pays islamiques ?
Pas seulement islamiques, animistes aussi, tu vois, c’est plus compliqué que tu crois, les voyages. Tu as toujours regardé notre activité de haut, tourisme de masse, décervelage organisé. C’est bien que tu te rendes compte…
Se rendent-ils compte, eux, de ce que j’essaie de leur dire de leur propre fils ? Une conversion religieuse. Et s’il a un projet de voyage, je vous garantis qu’il a d’abord un but religieux.
Je sens l’incompréhension dans les yeux de nos parents. Est-ce qu’Alban a évoqué ces questions avec moi personnellement ? Pas du tout ? Alors ? Un ami ? Quel ami ? Cet Ostend ?
Ils ne l’ont jamais aimé, un contestataire permanent, on le croyait disparu depuis longtemps.
Disparu, puis revenu, et bien informé par Musad. Vous l’avez connu aussi, Musad, le Syrien ? C’est lui qui aurait converti Alban.
Ne raconte pas d’histoires, si ce Musad a essayé de convertir Alban à quelque chose, c’est aux grosses fêtes et à la vodka. C’est vrai qu’il n’était pas en avance sur ces questions. Comme avec les filles, il a pris son temps. Au moins ce Musad l’a décoincé.
Obligée de reconnaître qu’ils n’ont pas tort, mais les années ont passé. Abdullah Musad a bien changé, lui aussi, il est revenu sérieusement à sa religion d’origine. Il semble même qu’il ait transformé Alban.
Encore une fois, les preuves de ce que j’avance ? Aucune. Demandons à l’intéressé, au lieu de parler dans le vide.
L’intéressé est injoignable, introuvable, essayez.
Ma mère l’appelle sur son portable, même pas de répondeur : ébranlée quelques instants. Enfin, ça ne prouve rien.
J’en profite pour en rajouter : le changement de nom, Abdelkrim Yousef, je ne l’invente pas. Didier Ostend n’a aucune raison d’inventer ce changement d’identité, pas plus que Musad.
Votre fils, quand il ne vient pas chez vous chercher de la doc pour un séjour touristique complet en Afrique, se fait appeler Abdelkrim Yousef et pas pour faire couleur locale au cours de son voyage, ça ne vous dérange pas ?
Je sens que le changement de nom les touche plus profondément que la conversion supposée. Ce serait un reniement de son père, pas complet, note notre mère, Yousef, Joseph, il n’est pas allé chercher trop loin, un brassage des cultures, pas une rupture.
Elle se rassure comme elle peut, très forte pour ça. Dans cinq minutes, elle va trouver qu’Alban ne pouvait pas avoir de meilleure idée, une preuve d’ouverture à l’autre. Des années à exercer leur profession de voyagistes, est-ce qu’ils n’envoient pas leurs clients à la découverte de l’autre, des civilisations et des cultures lointaines ?
Oui, vos séjours en club, dans des pseudo-cases… Pour les cultures et les civilisations lointaines, on en reparlera.
Ne crache pas sur les clubs de vacances, Alix, ils t’ont fait vivre. Tes Beaux-Arts, tes écoles spécialisées privées et bien chères, ce sont les abrutis incultes qu’on a envoyés dans des clubs qui te les ont payés, n’oublie pas ça, Alix. Et ces clubs permettent peut-être de découvrir l’autre mieux que tu n’en as jamais été capable.
C’est beau, vous n’êtes pas des tour-opérateurs ordinaires, vous vendez l’Autre. Au meilleur prix, naturellement. Il ne faudrait pas que l’Autre coûte trop cher.
Pour une fois que je consens à venir les voir à l’agence, je ne trouve rien de mieux que de débiner leur profession. Ils connaissent mon esprit, ils ne s’y feront jamais.
Ne mélangeons pas tout. Il ne s’agit pas de leur profession, ni de mon esprit, mais d’Alban transformé du tout au tout. Mécréant de naissance et par éducation, religieux aujourd’hui à un degré que j’ignore. C’est déjà important, il me semble, d’apprendre que son fils a trouvé la foi, au point de changer d’identité.
Barthélemy Joseph et ma mère se taisent. Comme toujours avec eux, ce n’est pas la « chose » qui les gêne, ils sont si ouverts au monde, c’est moi qui les dérange avec mon mauvais esprit et mon insistance. Ils auraient préféré ne rien savoir. Je tombe très mal avec mes nouvelles : la saison touristique s’est mal terminée, les soubresauts de la crise financière, les aléas politiques de régimes qui ne doivent leur survie qu’au tourisme occidental… On espère une reprise, la concurrence est âpre, et je les oblige à penser à leur fils.
J’aurais pu les épargner, une fois de plus. Ils n’ignorent rien de mes manœuvres, à l’adolescence, pour soustraire Alban à leur autorité. Ils peuvent l’avouer, aujourd’hui, ça les arrangeait bien. Ils m’en sont reconnaissants, malgré mes défauts, mes goûts, à l’opposé des leurs. Ils savent mes mérites aussi, mais pourquoi venir mettre sur la table le cas d’Alban, alors qu’il est majeur depuis un certain nombre d’années et autonome financièrement depuis peu ? C’est un individu libre. De plus, je tiens mes informations de gens pas fiables à leurs yeux. Il est probable que je m’exagère la situation.
Des amitiés, des influences, Alban se cherche, il est encore jeune. Il nous a épatés, tous, par ses choix et sa réussite… la chimie moléculaire… On aurait préféré qu’il continue l’affaire dans le tourisme, mais la science macromoléculaire ou les nanoparticules, on ne sait pas trop ce qu’il fait, c’est porteur aussi. Il verra vite où est son intérêt et comment monnayer son doctorat, au niveau international peut-être. La science, comme le tourisme, c’est mondial.